10.01.2012
Je ne connais pas cet homme

Vous savez que j’ai, depuis quelques mois, grand mal à vous écrire, à concentrer mes idées, à trouver les mots qui se dérobent. A Noël, j’ai eu recours à Mauriac comme « nègre » magnifique pour vous dire mon bonheur de croire, en ces jours sombres où, comme dirait Bossuet, « je me meurs ». Aujourd’hui, qui appellerai-je pour vous dire un autre bonheur, celui d’avoir vécu, aimé, joui de la Création et joué avec les Créatures, exposées comme moi aux rigueurs des gendarmes ? Celui qui règne au Vatican ne peut décidément rien pour moi. Il me respecte, dit-il, mais il explique à cent diplomates que nous avons « menacé la dignité humaine et l’avenir même de l’humanité », rien moins, mes frères et sœurs homos unis devant la loi civile, et moi avec eux en unissant devant Dieu mon sort à feu mon Bruno. Je laisse le potentat romain patauger dans le délire où, comme jadis, « il jure et rejure de ne pas connaître cet Homme », celui que nous sommes, qu’il le veuille ou non. Et je vous confie plutôt à une certaine Pascale Robert-Diard, l’auteur d'une histoire délicieuse lue ce jour dans mon quotidien, le Monde. Son titre : Deux petites culottes au fil de la procédure. Je reproduis le texte sans autre autorisation que le plaisir qu'il m'a donné Et vous donnera. En le lisant, on se sent dans l'esprit de Jésus, lucide et patient, tel qu'il est décrit au chapitre 8 de saint Jean.

« Nous, soussigné gendarme X, agent de police judiciaire, sous le contrôle de l'adjudant Y, vu les articles 20, 21-1 et 75 à 78 du code de procédure pénale, rapportons les opérations suivantes : le 16 octobre, Mme T se présente à notre unité et manifeste le désir de déposer plainte contre X pour vol de linge. Nous enregistrons sa plainte. » Suivent dix pages de procédure, soigneusement cotées et paraphées. Elles commencent par la déposition de la plaignante : " J'avais étendu mon linge sur le fil à 11 heures, samedi. Je me suis absentée l'après-midi et, à mon retour, j'ai remarqué l'absence de deux culottes. - Pouvez-nous nous décrire les vêtements qu'il vous manque ? - Il s'agit d'une culotte blanche de taille 36 et une autre de couleur beige de taille 38. Je pense que mon voisin, M. Z, peut être l'auteur de ce vol, mais sans certitude. "

Dans une petite ville d'Aquitaine, le gendarme X flanqué du maréchal des logis-chef Y vont le lendemain au domicile du voisin, pour lui annoncer sa convocation à la gendarmerie. Un mois passe. M. Z se présente à la date prévue. Il est retraité, un peu dépressif, et reconnaît tout de suite qu'il est l'auteur du vol. " Pourquoi avez-vous pris les deux culottes alors qu'il y avait d'autre linge ?- Qu'en avez-vous fait ?- Je suis rentré chez moi et je les ai mises dans le sac-poubelle.- En avez-vous parlé à votre épouse ?- Non, elle l'a appris quand vous êtes venus, elle l'a raconté à ma fille, qui m'a engueulé.- Pourquoi êtes-vous en mauvais termes avec vos voisins ?- Il fait du bruit le week-end avec sa tronçonneuse et le burin sur la ferraille. " Le gendarme X informe le procureur de la République. Celui-ci demande au voisin de dédommager sa voisine, en échange de quoi il prononcera contre lui un simple rappel à la loi.

En décembre, la procédure s'épaissit. "Nous, gendarme X, sous le contrôle de l'adjudant-chef Y, poursuivant l'enquête en cours, joignons à la procédure l'attestation du dédommagement que nous remet Mme T, accompagnée du ticket de caisse d'un montant de 33,40 euros. Elle reconnaît avoir reçu un chèque correspondant de la part de M. Z. " Le ticket de caisse de l'achat d'un "boxer Capucine" et d'un "shorty Joséphine" dans un hypermarché est enregistré dans le dossier.
M. Z est convoqué une nouvelle fois. Le procès-verbal de " notification de rappel à la loi " est dressé. Le gendarme X reprend la plume : " Ce jour comparaît devant nous M. Z, auquel il est reproché d'avoir, sur le territoire national, frauduleusement soustrait une culotte blanche taille 36 et une autre culotte taille 38 sur un fil à linge au préjudice de Mme T. L'informons que, s'il était poursuivi devant le tribunal correctionnel, les peines maximales encourues pour les faits cités sont de trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Invitons le comparant à ne pas renouveler l'infraction. La personne affirmant ne pas savoir lire, lecture lui est faite. " Mme T décide de maintenir sa plainte. Le procureur est à nouveau saisi. Décide de classer sans suite. Fin de la procédure.
Ce qui m’émeut et m‘émerveille dans ce récit, c’est ce qui n’y est pas dit, et que tous nous avons compris. La Vie qui s'en va, le Désir qui reste, et le mystère de la Sexualité, pareil à celui de la Trinité.
18:07
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24.12.2011
Peuple, debout...

Cette nuit, l'Occident s'empiffre, écrivait François Mauriac la veille de Noël 1957, dans un bloc-notes qu’on appellerait aujourd’hui "son blog". Le jeune religieux que j’étais retrouvait là, exposée, magnifiée, défendue, sa propre vision du monde. Un lieu de foi, où le dialogue avec Dieu illumine la journée ; un lieu d‘amour, où sont anoblies les passions humaines.
Qu'y a-t-il de changé entre 1957 et 2011 ? Mauriac : « En l'honneur de qui et de quoi, tous ces bouchons qui sautent ? Il y a eu ce moment de l'Histoire, cette nuit entre les nuits, la naissance d’un enfant mâle entre des milliards d'autres. Ce qu'elle a signifié pour les générations qui nous ont précédés, combien sommes-nous encore, même parmi les chrétiens, à le savoir ?
Peut-être n'est-il pas bon que je m'interroge ici à ce sujet. Des lecteurs s'irriteront, hausseront les épaules : « Parlez-nous donc de politique ! » Mais quoi, c'est la nuit de Noël. Croyez-vous que la politique des hommes n'a pas été concernée par cette nuit ? Si vous ne connaissez plus, vous qui vous réjouissez, la raison de votre joie, pourquoi ne vous la rappellerais-je pas, moi qui ne l'ai pas oubliée ?
Vous buvez et vous mangez autour de votre espérance morte - que vous croyez morte. Pourtant elle respire encore. S'il n'en demeurait rien, si peu que ce fût, Noël serait pour nous une nuit ordinaire. A vous aussi qui ne croyez plus, ou qui n'avez jamais cru, ce petit Enfant a été donné. Vous le portez maladroitement comme les hommes qui ne savent pas porter les enfants. Mais nous, les fidèles, nous qui le pressons contre notre poitrine, nous qui croyons à tout ce qui a été écrit touchant cette sainte nuit, comment le faire entendre à ceux du dehors ?
Ce Dieu-Enfant, il va croître rapidement au dedans de nous. La liturgie concentre, en quelques mois une histoire de trente années. Du petit être vagissant de cette nuit, il ne restera, au soir du Vendredi Saint, qu'un cadavre adulte, un cadavre torturé pareil à tous les cadavres torturés avant lui et après lui, dans tous les corps de garde et par toutes les polices, avec la permission de tous les Pilates, au milieu du silence approbateur des scribes. Encore un jour et une nuit, et puis cet homme sera de nouveau vivant. Il marchera sur une route auprès de nous à l'heure où les ombres s'allongent, car c'est le soir, et la vie est finie. Mais les plaies, même alors, ne seront pas refermées. Thomas et nous-mêmes y pourrons mettre les doigts : ces plaies indéfiniment renouvelées partout dans le monde et jusqu'à maintenant : à portée de nos mains, malgré les commissions de sauvegarde. Car ce sont bien les mêmes plaies: « En vérité, je vous le dis, c'est à moi-même que vous l'avez fait… »
C'est la famille qu'on fête aujourd'hui, presque partout. Pas la crèche de Jésus, mais le foyer familial. Les bouchons de chanpagne, eux, ils sauteront plutôt dans huit jours. Restent les anges dans nos campagnes, l'hymne des cieux, la nouvelle liturgie qui exalte qui s'en approche.
16:40
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22.11.2011
"Le petit Dieu ridicule"

La presse nous apprend qu’une conseillère communale CDH à Uccle a décidé d’interpeller son collège communal pour des faits de « christianophobie.» La Libre Belgique les rapporte à peu près comme suit (je résume : les amateurs de détails trouveront tout ici) : Le soir du 28 octobre, un cortège d’Halloween aux personnages joliment déguisés, défile, emmené par un animateur qui a visiblement des comptes à régler avec les catholiques. Il crie sa haine de Dieu et de la religion chrétienne ; il fait ainsi le tour de l’église d’Uccle-centre en injuriant les croyants et en montrant le poing en direction du bâtiment. Parmi ses clameurs, on entend : « Venez à nous, la cohorte des gens sans Dieu, qui grandit sans cesse et se libère heureusement de l’oppression chrétienne. » Ou encore, désignant l’église : « Maudissons ce bâtiment et ses courbes obscènes.» Ou enfin : « Qu’il vienne, leur petit Dieu ridicule sur sa petite croix." - Une dame interrompt l’homme déguisé en faune, en lui disant que vraiment, il exagère. L’homme répond : « Mais enfin, c’est païen, c’est tout. » Comme s’il revendiquait un droit d’expression de ses convictions, dit la Conseillère, qui s’indigne, et invoque la loi Moureaux contre les discriminations. Plus tard, l’échevin concerné (qui est MR) est interrogé par la LLB : il est l’organisateur de la marche d’Halloween comme échevin de la Jeunesse, en effet, mais cette marche-là a eu lieu deux jours plus tôt (!) près du parc du Wolvendael. Ici, l’initiative émane des commerçants qui ont notamment fait appel à des comédiens…

Tombent là-dessus, dans l’espace web du journal, plein de commentaires de lecteurs « pour » et « contre ». C’est pas vraiment une guerre de religions, plutôt une querelle véhémente entre habitués. Le sujet passionne, même si on dévie beaucoup sur… sur l’Islam, par exemple. A mon tour, je me risque à une réflexion – que voici, stylistiquement remaniée.

A-t-on oublié, dans l’histoire médiévale, les débuts de la littérature dramatique ? Les démoneries intégrées dans la liturgie à l’occasion du carnaval ? La « fête des fous », « le jeu de la feuillée », ça ne dit plus rien à personne ? Halloween, c’est une fête des fous, des spectres, des monstres, à l’exact opposé de la fête des saints, la Toussaint. Le théâtre qui se faisait sur le parvis opposait jadis, face à face, Enfer et Paradis, avec blasphèmes d’un côté et cantiques de l’autre. Halloween reprend l’héritage. - Le Moyen-Age, c’est l’époque où les grands autocrates sont le pape et l’empereur ; le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique, aussi détestables (alors) l’un que l’autre ; et que faire par rapport à ces maîtres hors d’atteinte, sinon se moquer ? La religion elle-même faisait une place à la moquerie, pourvu qu’elle soit excessive, qu’elle n’engage à rien. Goût pour la fantasmagorie, pour l’image du diable et des « damnés » , sujet de tableaux révulsifs.

Le comédien d’Uccle, lui, s’en souvenait. Et il a décalqué. Cette fois (hélas, mais c’est le signe de notre temps), c’est Jésus qu’il attaque, Jésus lui-même. Il « faut » désormais s’en prendre à Lui. Attaquer le pape, c’est déjà fait, et puis c’est banal depuis qu’ont été dévoilées les sanies de l’Eglise, et ça s’est avéré pas drôle du tout. En plus, si le pape aujourd’hui menace d’attaquer en justice qui le montre embrassant un iman, que reste-t-il à agresser ?

Il reste Lui, Jésus. Avec sa « petite croix », comme dit l’Insulteur de service. « Ils le dévêtirent et lui mirent un manteau écarlate ; ils se moquèrent de lui en disant : salut, roi des Juifs ; ils crachèrent sur lui, et, en prenant le roseau, le frappaient à la tête. Après, ils l’emmenèrent pour être crucifié. »
Ne protestons pas, chrétiens. Amen.
19:38
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15.11.2011
Les grands mots élastiques

Le mouvement autrichien « Wir sind Kirsche » (Nous sommes l’Eglise) rassemble, on le sait, plus de 340 prêtres, qui se disent fatigués. Après bien d’autres, ils ont constaté la vanité de l’effort de dialogue qu’ils entretenaient auprès de la Hiérarchie locale et romaine : il faut, imploraient-ils, rencontrer vraiment les problèmes structurels posés dans l’Eglise par des habitudes ossifiées, se défaire d’un conservatisme aveugle aux nécessités du temps - des hommes et des femmes de notre temps qu’on est en train d’ « affamer » en les privant de ce à quoi ils ont droit- les sacrements. Refus des hiérarques : rien ne changera. Le Mouvement des prêtres en appelle alors à une « désobéissance » constructive. Et récemment (dimanche?), ils franchissent un seuil. Dit-on. Je les cite d’après la presse : « ils ont invité les laïcs à dispenser la communion, ainsi qu’à prêcher et à présider la messe, faute d’un nombre suffisant de prêtres. » Ce à quoi leurs supérieurs réagissent ce lundi par la déclaration suivante, que je cite d’après Cathobel : « les évêques se déclarent inquiets des problèmes que rencontre leur Eglise. Ils écartent cependant la proposition des dissidents: L’appel à la désobéissance a non seulement fait secouer la tête à de nombreux catholiques, il a aussi déclenché l’inquiétude et la tristesse ». Et d’ajouter: « Qui prend ouvertement et volontairement la responsabilité de célébrer la messe blesse la communauté ainsi que lui-même et fait preuve d’une attitude dangereuse. »
Ce que j’en pense ? Je m’irrite qu’on joue ici de façon grossière sur des MOTS. C’est une des faiblesses de mon Eglise (pas seulement de la mienne, des Eglises en général) de jouer sur les mots, l’abstraction de la théologie et le message transcrit par l’Ecriture sainte y poussent assez. Mais voyez vous-mêmes : les évêques et les prêtres rebelles, c’est l’évidence, ne parlent pas de la même « chose ». Ceux-là condamnent une faute que ceux-ci ne proposent pas.

1) Le mouvement invite les laïcs à assurer une prédication puis donner la communion, ce qui est admis et déjà normalisé ; et à le faire dans une « ADAP », çàd une assemble dominicale en absence de prêtres , assemblée que l’un d’eux « présidera », il faut bien que quelqu’un le fasse, présider c’est normalement donner la parole aux autres. A cela, ils donnent le nom de « messe », ce qui n’est pas juste. Pour le reste, rien ici qui soit prohibé. J’ai assisté déjà à des ADAP régulières vers 1990, en divers lieux belges et français.
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2) Semblablement, mais en sens inverse, les évêques renforcent le sens de cette présidence de fait en parlant à son sujet de « célébration », ce qui est spécifique à la sainte messe où le prêtre est à la place de Jésus. Sans le sacrement de l’ordre, il n’y a pas « transsubstantiation », en effet, pour user à mon tour d’un « mot » réservé (sacré ou fétiche, ce sera selon votre foi). Mais ces évêques qui aggravent les mots minimisent en même temps les faits eux-mêmes : ce simulacre de célébration eucharistique ne provoque chez eux qu’inquiétude, tristesse, branlement du chef, blessure, danger : peut-être savent-ils qu’après tout rien ici n’est grave…
Comprend-on que je n’aime pas ces jeux-là ? Les mots, c’est aussi la Parole, le Logos, le Verbe…
00:45
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09.11.2011
Moment lumineux

Je transcris pour vous un texte lu dans La Libre, samedi au déjeuner. Le quotidien, comme il le fait chaque semaine pour une célébrité dans des genres divers, avait demandé à Philippe Herreweghe, chef d’orchestre gantois d’une sensibilité sans pareille, de faire son « autoportrait » en choisissant une date, une phrase, un événement, etc. Voici l’événement qu’il rapporte, comme l’un de ces « moments lumineux qui consolident notre charpente mentale ». Mon histoire se passe en 1983 : je donnais cette année-là mon premier concert en Amérique latine, dans la cathédrale d’Asunción, la capitale du Paraguay. A notre surprise épouvantable, on nous avait annoncé la veille que l’horrible dictateur Stroessner, qui vivait encore, risquait de venir en personne. On avait installé à son intention un tapis rouge traversant toute la nef centrale jusqu’à son trône, à cinq mètres derrière moi. A notre soulagement, le dictateur décida de ne pas honorer notre concert de sa présence. Les premières notes de Monteverdi retentissent. Surgit alors du bidonville tout proche une petite fille magnifique, elle doit avoir trois ou quatre ans, elle est en haillons, elle a le petit ventre gonflé par la faim, des yeux bruns inoubliables. Elle traverse toute la nef sur le tapis rouge, les militaires ne bronchent pas, elle s’installe sur le trône du dictateur, écoute tout le concert jusqu’à la fin, merveilleuse, émerveillée.

Chaine de réactions en moi. 1ère.- Image sublime : celle même du ciel dans l’Apocalypse, avec le triomphe de l’agneau… 2ième (qui ne supprime pas la première) : c’est théâtral, une scène d’opéra, faite pour Herreweghe. Par lui ? 3.- (Réaction raisonneuse, plus mesquine): si l’enfant est arrivée après le début du concert, comment le chef d’orchestre pouvait-il voir ça, puisque, selon ses dires, le trône est « à cinq mètres derrière [lui]», dit-il ; si elle est arrivée avant, comment le service d’ordre n’a-t-il pas fonctionné ? 4.- (Analogie) Je me souviens… Le professeur Jorge Magasich, docteur en Histoire avec une thèse sur le coup d’Etat de Pinochet en 1973, m’a confirmé ce que j’avais entendu par ailleurs : qu’au cours des années noires qui suivirent, le « Magnificat » fut parfois censuré dans les offices catholiques, où l’on supprimait ces deux versets : « Il renverse les Puissants de leur trône, il élève les humbles & Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les main vides ». 5.- (Suite) En préparant pour le lendemain les textes à lire à la messe à Ste Gudule, je tombe en arrêt devant ces traits attribués à la « Sagesse », cet autre nom de "notre conformation à Dieu" : resplendissante, inaltérable, devançant les désirs et se montrant la première, on la trouve assise à sa porte, elle apparaît avec un visage souriant, elle vient à la rencontre…
12:58
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07.11.2011
Vous me manquez, frères invisibles

Je vis toujours, vous voyez. Où ? Chez moi. Comment ? Seul, sans aide domestique, sans obligation sociale. Sans relation familiale non plus, sinon la visite quasi-quotidienne de Pierre, mon magnanime neveu. Le plus souvent, je suis en tête à tête avec une image heureuse, celle du Dieu-Père, communiquée par Jésus. Je me la suis faite peu à peu, à partir des épreuves traversées et des grâces reçues, qui, les unes comme les autres, relèvent beaucoup des Béatitudes. En même temps, je… je décline. Voilà plus de trois mois que j’ai déserté ce blog, trop incertain que je devenais de son utilité, vivant mal la croissance des difficultés qu’il me pose. Je suis moins organisé que jamais dans ce que je fais, et plus soucieux qu’on ne croit de parler « juste », dans le respect des points de vue qui peuvent s’opposer – y compris dans ma conscience. Alors, me voir en train de bredouiller, de grommeler au lieu de m’exprimer... Oui, j’ai perdu avec les années beaucoup de l’appétit que j’ai eu pour les merveilles du monde. Je ne les mésestime pas : je les « vois », je les « sens » toujours et les trouve belles comme jamais, mais l’effort est démesuré qui les porterait comme des fruits à la bouche, et je passe. Intérieurement, je salue. Extérieurement je me tais, je me tasse. Est-ce que je meurs ?

La fibrillation cardiaque dont je vous ai fait confidence n’est pas cause de ce demi-sommeil. Elle me réservait une surprise. Après avoir survécu à l’opération d’avril qui ne l’a ni arrêtée ni dérangée, elle a disparu un jour de vacances, inopinément, sans que le médecin comprenne pourquoi. Aujourd’hui mon cœur a le pas régulier d’un tambour-major. Reste que l’envie de danser n’est pas là. Il y a toujours de la musique, mais l’énergie me manque pour lui obéir.

Ce blog, pourtant, c’était ma voix publique depuis des années. La seule voix dont je disposais de façon souveraine. Si bizarre que cela paraisse, j’ai beaucoup joui d’en user, bien que m’ait taraudé déjà l’idée du renoncement, par appréhension de n’être pas toujours apte à le faire bien. Mais vous « parler par écrit », c’est continuer à prendre part au combat des humeurs et des rumeurs de la famille humaine, avec la double inspiration qui est mienne, minoritaire, mais que je considère comme utile à l’équilibre sociétal… Plus exactement, à la bonne santé de l’Eglise, qui est la communauté que j’aime par-dessus toutes les autres. Y être critique et lyrique, à la fois. A la fois rebelle, et fidèle. Franc-tireur au départ et, pour finir, docile. Mais cette voix est devenue bien rauque, elle se fatigue à dénicher où se cache le vocabulaire dont elle disposait jadis comme d’un servant de messe ; et puis elle a dit déjà l’essentiel de ce qu’elle avait à dire en ce monde, et à lui. Bref : entre la tentation de fuir et le devoir d’embrasser, me voilà comme l’âne de Buridan en arrêt devant le silence éternel.
19:28
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02.08.2011
François et Ignace

Je passe mes vacances à m’instruire sur les deux hommes dont l’image, sinon l’exemple, a le plus compté dans mon developpement religieux: François d’Assise et Ignace de Loyola. Le premier est mort en 1226 ; le second en 1556. Le premier est un poète, un aventurier, populaire, actif, jovial, - très généreux. Son milieu est marchand. Le second est un soldat, un chevalier, raisonneur, homme de l’ordre, sévère - très généreux. Son milieu est, et restera, élitaire. Tous deux sont maximalistes : une fois amoureux, rien ne leur fut difficile. Mais l’amour ne fut pas tout de suite au rendez-vous de leur jeunesse, d’abord soumise aux idoles de cet âge. Ce qu'ils nommeront la « vaine gloire ». Il faut que Dieu lui-même vienne les appeler. Ce qu‘il fait. A Spolète pour François ; à Manrèse pour Ignace. Tandis que tous deux sont malades et souffrent, il faut le dire. Dieu vient rarement par beau temps.

C’est ce qu’ils étaient avant (et juste après) d’être saisis par Dieu qui m’intéresse. Qui m'intriguait hier et aujourd'hui me passionne. Ce qui se passe quand il a 25 ans pour François, quand il a 30 ans pour Ignace. Cette espèce d’autre baptême. Ce qu’ils sont alors, faut pas croire, ils le resteront à travers la grande œuvre qu’ils réaliseront. Nos défauts et qualités ne se modifient guère avec l’irruption du Seigneur. Ce qui sera transformé en eux sera le dialogue incessant avec leur Dieu, le vrai Dieu, Celui qui ne déçoit pas. Il fera connaître à François la « joie parfaite » qui est celle du dénuement ; et à Ignace, parmi d'autres grâces, la douceur des larmes qui accompagnent l’oraison quand elle déchire notre suffisance et ouvre sur le monde entier.

Cela n’empêche pas l’âme innocente, que je dois pour partie à la vieillesse, de relire la série des Chroniques de San Francisco, a quoi Maupin, qu’il en soit loué ! vient de donner un huitième tome : Mary Ann en automne…
17:49
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31.07.2011
C'est heureusement ma faute !

Qu’est-ce qui pourrait encore me séparer de l’amour du Christ ? Une des lectures de ce dimanche reprenait cette question de St Paul. La réponse est catégorique : rien. L’apôtre en a acquis la certitude personnellement (pepeismaï). Son interprète à la cathédrale, avec le petit effet oratoire qui convient, énumère pour les écarter sept possibilités. Détresse, angoisse, persécution, faim, dénuement, danger, supplice : autant d’épreuves, déjà surmontées. Puis le regard se fait large, plus général : ni mort ni vie, ni présent ni avenir, ni les cieux ni les mers, ni les choses matérielles ni les spirituelles, rien. Nous ne pourrons jamais nous manquer l’un à l’autre, l’Homme et Dieu. - En préparant la lecture, je me suis dit que, parmi ces obstacles, ne se trouvait pas ce à quoi, moi, je pense toujours : mes péchés. Ce qui pourrait me séparer de Dieu, ce sont mes péchés. Non pas ceux d’hier et d’aujourd’hui, pardonnés, je n’en doute jamais, car le sentiment de l’immense miséricorde de Dieu est celui qui m’inonde invariablement, dès que je commence à prier. La Pitié de l’Etre, la Paternité souveraine, l’Omniprésence de la Bonté ! Mais je suis libre. C’est moi, l’homme, que Dieu implore de venir à Lui. Et refuser, j’en resterai toujours théoriquement capable, tant que je serai conscient. D’où cette appréhension subconsciente, au cœur de ma Foi – que désamorce l’Espérance hyperconsciente qui est mienne.

Un mot de cette appréhension. Qui sait si, dans l’extrémité de mon âge, j’aurai une fin qui ressemble à ce que je fus ? Si ma mort sera la mienne ou celle d’un autre par rapport à celui que je pense être aujourd’hui. La communion des saints est un mystère d’échanges fraternels dont j’ai médité et accepté toutes les faces dès dix-sept ans, en lisant Bernanos. Dès qu’on aime les gens, dans l’Eglise, on se distribue les uns aux autres les vertus et les grâces, sans trop savoir où elles vont. Sans mon instit, sans ma marraine, sans les soutanes qui ont couvé ma jeunesse, sans, plus tard, ces intelligents contestataires de l’ordre injuste, y compris ecclésial, comme Guillemin et Delumeau, critiques de l’orthodoxie au nom de l’orthopraxie, je n’aurais pas vécu en fils de Dieu. Mais l’inverse doit aller de soi. De qui ai-je porté le fardeau, à qui rendu la lumière ? Et finalement, qui sait si, payant la vie heureuse et la mort pieuse de Tel, et Tel, et Tel, que j’ai aimés, je ne devrai pas, moi, à la fin des fins, perdre la foi, expiant le mal comme Jésus, en disparaissant dans les convulsions, les cauchemars et les blasphèmes. … Et in hora mortis nostrae. Amen.

Autre thème qui m'inspire. Ce 31 juillet, en 1566, « naissait au ciel » (comme dit la liturgie pour qualifier la mort des saints) Ignace de Loyola, qui fut mon « père » en Dieu. Consciemment pendant dix ans, et inconsciemment bien davantage – mais pas toute ma vie. Que vais-je en dire ? Vous attendrez bien demain ou après, je dois digérer moi-même ce que j'ai trouvé aujourd'hui, avant de le balancer ici…
23:27
Écrit par Ephrem
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26.07.2011
Anniversaire

C’est donc la dernière année où j’ai le droit de lire Tintin. Merci, mon beau-neveu de Liège, tout près désormais d’être bruxellois, de m’en féliciter. Merci, Anne-Cath, ma douce. Mais que m’importent les années qui m’emportent ? Il y a longtemps que je préfère, aux aventures d’un reporter magnifique, cynophile et astucieux, les passions humaines et les récits qu’en fabriquent les ingénus, les purs, les pédés, les marginaux et les poètes. – Merci à ceux qui, ce jour, ont pensé à moi. A la messe (en néerlandais) au Finistère où je suis allé à midi, avec Pierre , ils étaient tous avec nous..
22:03
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30.06.2011
Aventures de l'âme

Beaucoup de blogueurs chôment ou raréfient leur activité créatrice, en cet été d’anomalie — politique, écologique, ecclésiologique — où le temps chaud complique ses charmes alanguis par la violence d’intermèdes diluviens. Et moi ? Comme tout le monde : je n’ai pas grande énergie pour vous entretenir de l’actualité, ni même, comme j’en ai l’habitude, vous raconter les aventures de mon âme, ces plaisirs spirituels que l’âge, loin d’empêcher, favorise. Pas beaucoup d’énergie, pas grande envie non plus. Lorsque les lecteurs sont en vacances, les rédacteurs n’ont plus d’inspiration. - Il arrive qu’on parle seul, qu’on chante, qu’on pleure seul. Mais écrire ? On écrit à quelqu’un.
Qu’ajouter ? Un mot. Un simple substantif que je vous offre comme un parfum, un sourire, une allusion. Pour vous, en ce moment . Je viens de le lire, banal et bouleversant, dans « Ce grand soleil qui ne meurt pas », de Bernard Sichère. Ce qui accompagne celui qui cherche l’absolu, dit-il, c’est « cette chose étrange et profonde, ignorée depuis toujours de ceux qui ont le pouvoir, et qui s’appelle la fraternité. »
23:20
Écrit par Ephrem
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11.06.2011
Parler à l'Esprit

Demain, fête de la Pentecôte. Et ce soir, à la cathédrale, à partir de 20 heures, « veillée de prières » présidée par Mgr Léonard. Ce n’est pas une messe ; et j’imagine que c’est plus mouvementé (cérémonialisé) qu’une adoration eucharistique. Des adultes y seront confirmés, dit-on. J’irai donc. Malgré deux hésitations. 1. Peur de m’y trouver en milieu réactionnaire, péniblement triomphant si la rumeur que j’entends est fondée, à savoir que le pape s’apprête à ouvrir les deux bras, sans réserves, aux schismatiques de la fraternité St Pie X, dans les quinze jours. Il profiterait de la fête des SS. Pierre et Paul pour réintégrer les intégristes têtus, qu’il confierait – au sein de l’Eglise - à la juridiction du seul Mgr Fellay, moyennant une soumission polie du Successeur de Marcel Lefebvre. Tristesse. J’ai déjà fait une fois l’expérience : il m’est difficile de prier avec ces obstinés pharisiens. 2. Vis-à-vis de l’autre tendance probable, charismatique et démonstrative, je n’ai pas de répugnance, seulement de la gêne. La prière, pour moi, suppose de la pudeur. Mais là-dessus je ne me donne pas raison. La façon dont les pasteurs afro-américains font danser et chanter leurs paroissiens est spirituellement d’une efficacité évidente.
Etrange fête que la Pentecôte. C’est alors que naît l’Eglise. Tandis que Jésus est parti, et parce qu’Il est parti. Il l’a lui-même expliqué : s’il ne partait pas, il ne pourrait envoyer à sa place l’Esprit-Saint. Qui apprendra aux disciples des choses que Jésus vivant n’a pas pu ou voulu dire. Transmettre. - Difficulté de visualiser cet Esprit. Allons ! C’est le vent, c’est le souffle, c’est l’optimisme, la liberté… Justement : difficile de personnifier cet esprit, de lui parler. Parle-t-on à une valeur, à un symbole, à un canari ? Or cet Esprit, que le concile de Nicée en 325 mentionnait sans rien en dire, il est capital dans notre Foi, selon ce qu'a vu le concile suivant, Chalcédoine, en 381. Car cet Esprit est Seigneur, c’est-à-dire Dieu, une des trois Personnes, co-adorées et co-glorifiées, c’est Lui qui donne la Vie, et ce qu’il est possible d’en savoir : Lui qui parle par les Prophètes.

Dans le très vieil hymne carolingien « Veni sancte spiritus », que j’ai appris par cœur et chantonne volontiers, je retiens surtout le 2e couplet. Il m’a accompagné ces temps-ci: veni pater pauperum, veni dator munerum, veni lumen cordium. Père des pauvres, donneur de cadeaux, lumière des cœurs… Se rappeler que les pauvres, c’est DSK autant que la fille d’hotel ; les cadeaux, c’est la vie, l’amour et la conscience qu’on en a ; et l’illumination des cœurs, c’est, pour user d'un mot grave, l'accession à la Vérité.
18:50
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04.06.2011
Croire, c'est croître dans la foi

Cette image, je la tire de mon quotidien du matin. Elle en rappelle une autre, que vous connaissez bien, que vous trouverez ici si besoin est. La Piéta sculptée vers 1500 par Michel-Ange pour Saint Pierre de Rome : un marbre de douleurs, où s’imposent comme des anges l’harmonie, la beauté, et la paix. La réplique que je vous invite, aujourd’hui, à regarder, est tout autre. Elle s’expose ces mois-ci à la biennale de Venise, c’est l’œuvre de Jan Fabre, le sculpteur flamand mondialement connu. Je cite ce qu’en dit Guy Duplat, l’envoyé spécial de la « Libre Belgique », page 53 du journal des 4-5 juin : « la Vierge a une tête de mort ». La précision n’était guère utile : qui ne l’avait remarquée ? Quel en serait le sens ? Son absurdité : ce n’est plus une femme vivante qui accueille son enfant détaché de la croix : c’est, absolue comme un squelette dépouillé de toute chair, la méchanceté du Temps. Utiles, en revanche, les deux autres informations du journaliste : c’est l’amie de Fabre qui a servi ici de modèle à la Vierge. Et dans ses bras, c’est l’artiste lui-même, Jan Fabre, tout habillé, qui tient la place du Christ. M. Duplat n’a pas la sottise de se scandaliser : « Une œuvre nullement blasphématoire. » Puis il propose une explication : « Il s’agit de montrer la souffrance de la mère et la place de l‘artiste qui meurt pour son art. » Ici, je doute beaucoup de la souffrance de ce cadavre, et tout autant que la passion de l’artiste soit comme une Passion. Mais soit…

Nos arts – musique, poésie, peinture – sont marqués depuis cent ans (le début du XXe siècle) par un énorme doute sur eux-mêmes, sur la légitimité de leurs moyens. La musique crie ou grince plus qu’elle ne chante, la poésie marche à contresens, la peinture ne va plus sans poser des énigmes… Je me souviens qu’en 1966, le grand prix de la même biennale de Venise avait été une toile immense où rien – rien - n’était peint ! Toile que l’artiste avait lacérée en son milieu, d’un coup de couteau. Sens probable, parmi d’autres possibles : aujourd’hui, la peinture n’a plus d’avenir, elle se suicide.

Qu’aujourd’hui la religion chrétienne ait à subir le même questionnement que les arts ne devrait pas étonner. Nous créons autrement qu’hier, nous croyons autrement aussi. Pas seulement les chrétiens ordinaires, mais aussi les prêtres et laïcs en charge de mission apostolique. Parce que nous ne pensons plus que Jésus ait « forcé » les consciences par des miracles évidents. Ni que les prophéties dans leurs diversités et imprécisions eussent été aussi évidentes que Luc le fait dire à Jésus le soir d’Emmaüs. Mais je reviendrai sur tout ceci. C'est parce que Tu m'aimes par-dessus tout, mon Christ, que je parie tout sur Toi. C'est parce que je suis critique que ma foi contribue à la venue de Ton royaume.
23:20
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23.05.2011
Monarchies servantes
On lit pour l’instant chez « Eusèbe » un paradoxal éloge de la monarchie, où le jeune Français se débat entre une empathie de principe et des réserves de personnalisation. Il aime les princes et princesses, à condition de ne pas les rencontrer en chair et en os. Le Belge que je suis a un sentiment similaire mais dans l’autre sens : j’ai beaucoup d’estime pour la plupart des membres de la famille « de Belgique », dont la diversité, l’humilité, la ténacité aussi n’ont d’égal que leur respect des institutions qu’ils symbolisent. Quoi qu’ils fassent, ils seront critiqués, et ils semblent en avoir pris leur parti. Ils n’ont d’ailleurs plus de pouvoirs réels. J’admire que, tels des aigles royaux ou des lions en cage, ils consentent encore à manger sans se plaindre ce qu’on verse dans leur auge, et dont on ne cesse de leur rappeler le prix.

Quant au principe monarchique, je doute qu’il protège encore la Belgique, cette tchécoslovaquie qui a le malheur de n’avoir rien à opposer à Bruxelles, d’avoir un Prague sans un égal Bratislava. Mais au-delà du symbole unitaire, le système a un curieux avantage : il instaure des élites. Des lignées d’élite. Par l’anoblissement héréditaire, il installe dans un pays des façons de vivre, des mœurs dont la valeur dépasse l’individu, grâce à des associations familiales dont le pivot n’est pas la richesse ni la célébrité, mais l’honneur, à partir du souvenir de l’ancêtre historique. Ces réflexions m’ont occupé samedi soir, en entendant le ténor français Stanislas de Barbeyrac, finaliste de notre Concours international reine Elisabeth. Dans l’interview où il parle de son art, puis dans sa façon d’interpréter l’Ingemisco du Requiem de Verdi qui m’a tiré des larmes, il a donné le but qu’il avait dans la vie : la beauté dans l’honneur. « C’est la devise de ma famille », a-t-il dit, sans prendre conscience qu’avec ces mots il s’éloignait de mille lieues du grand public, rétif à ce qui n’est pas la mystique égalitaire.
Je note une ironie de l’histoire contemporaine : les monarques ne sont plus, d’office, producteurs d’aristocrates. Aux Pays-Bas, par exemple, le Souverain n’anoblit personne, même pas les conjoints des enfants royaux.
18:52
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20.05.2011
L'humiliation du mâle

Pourquoi cette tristesse, en moi, à propos de « DSK », ? Je ne vais pas vous infliger une Xième analyse politique, ni une autre leçon de morale. Pas non plus une apologie naïve de la drague qui harcèle. Spontanément je ne vois ici qu’une chose, qu’aucun journaliste, aucun moraliste, n’approfondit. Un homme est à terre, humilié comme personne, mis à mort par les siens. Les siens ? Une société érotomaniaque qui s’érige en justicière impitoyable et puritaine. Qui est-ce ? Allons ! vous le savez, même si aucun prêtre ne le dit dans les blogs que j’ai consultés : c’est le Christ. - Mais c’est un type dégueulasse, il a tenté de violer une pauvre servante ! Oui, comme le roi David autrefois, avec Bethsabée, avec Abisag quand il est très vieux ; autrefois, mais aujourd’hui, c’est le Christ. - Tout de même, c’est un anormal, qui ne résiste pas à ses pulsions extrêmes. Plutôt un être humain comme vous et moi, qui nous reconnaissons pécheurs, d’une façon ou l’autre – Il y a tout de même une échelle des fautes… Je n’ai violé personne, moi… - Sans doute, mais il y a aussi une échelle des sensualités grossières, où l’on ne choisit pas sa place sans trembler. C’est quoi, un mâle, avec ce que la nature a prévu de force, de prise, de maîtrise, de puissance obligatoires avec un instrument qu’on domine mal, dur quand il ne faut pas, flasque quand on en a besoin, capricieux en tout cas, déraisonnable et plutôt ridicule. Mon père, mort en 38, dont ma mère m’explique dans les années de guerre le dégoût qu’elle avait de lui, tandis qu’il se masturbait à côté d’elle chaque fois qu’elle refusait son étreinte. Déjà le 5 avril 2008, j'y ai fait allusion... Je me dis souvent que je suis devenu homo en entendant sans réagir ce récit où la narratrice pensait que je trouverais matière à « rester pur », où l’auditeur à culottes courtes, lui, se découvrait susceptible de dégoûter un jour la femme qui partagerait son lit, et en souffrait d'avance.
Heureux, en revanche, de voir, dans le prétoire, quand sous les caméras voyeuses du monde entier, l’accusé est amené menottes aux poings, sa femme, Anne Sinclair. Que fait-elle là ? Elle prend sa part de l’humiliation. Quelle Femme ? Stabat dolorosa, juxta crucem...
19:11
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09.05.2011
Si peu
A la messe de 12h30, qui réunit à la cathédrale surtout les artistes, on a lu hier, en fin de liturgie, le texte suivant, que j’ignorais : il est si beau qu’aujourd’hui, il ne veut plus quitter ma mémoire. Un extrait de Si peu, de Jean Grosjean. Qui est-ce ? Un homme du siècle passé (1912-2006), un artisan d’abord, puis un prêtre catholique allant se former en Orient ; puis en 1940, un prisonnier de guerre, et en 45 un collaborateur des éditions Gallimard. Qui se déprêtrise en 1950, se marie, et ne cessera plus pendant cinquante ans de s’intéresser passionnément à l’Ecriture Sainte : il traduit la Bible dans la Pleiade, de concert avec un autre ex-prêtre. Toute son œuvre, qui est forte, ne fait à peu près que ça : interroger la Bible, ses héros, ses récits. Loin de s’éloigner de Dieu, Grosjean s’en est mystérieusement rapproché. De ce milieu biblique et évangélique qui est devenu le sien, il écrit pendant cinquante ans quelque chose qui, moi, me fait chavirer de bonheur. Ce n’est pas un poète ésotérique : il parle simple. Ni un « hérétique », un penseur de la marge : certes, il ne se préoccupe pas de ce que pense Rome, mais il ne la combat pas, ni personne. Il s’attaque seulement à l’insignifiance, à l’insipidité. Ce dimanche-ci, – après que la première lecture eut insisté sur la présence dans le psaume 15 de versets prophétiques – l’Evangile racontait comment Jésus accoste, sur le chemin d’Emmaüs, une certain Cléophas et son ami(e), et se fait finalement reconnaître sans s’être jamais nommé. La méditation du poète porte sur toute la journée pascale. Lisez.

Le Juste est parti comme partent les êtres les uns après les autres. On peut laisser deux ou trois Marie embaumer le corps, nous, c'est d’un Christ vivant, ou mourant, mais pas d’un mort que nous avons besoin.
Nous ne réclamons pas. Personne n'a droit à rien. Nous ne serons pas des manifestants. Notre Père sait mieux que nous que nous ne pouvons pas nous passer de son Christ.
Le Christ n'est pas l'absent du monde, il est celui qui nous fausse compagnie, mais justement c'est par là qu'il est notre bouée dans le malheur. ( ... ) On a beau savoir, on ne sait pas. Les camarades restent pantois quand le Messie les quitte. Il murmurait des mots d'adieu qui déchirent le coeur (mais on n'y croyait pas) et il descend de voiture sans nous, en tout cas, avant nous.
II avait dit: Laissez les morts enterrer les morts. Alors où vont les Marie ?
Le dimanche matin, il rôde en jardinier sur le coteau du cimetière. L'après-midi, il se hâte sur une route de campagne. Le soir, il dîne en ville d'un reste de poisson frit. On le reconnaît à sa manie de poser des questions abruptes: Pourquoi pleures-tu ? De quoi parlez-vous? Avez- vous quelque chose à manger ?
Ce qui est moins dans sa manière, c'est de montrer ses plaies. Il arbore sa défaite et ce qu'elle lui a coûté. Il ne joue pas au surhomme, ni à être Dieu. II se veut seulement le travailleur accidenté, le serviteur usé par le service.
Du même coup il nous convie à son métier de Fils. Il fait signifier quelque chose de son rôle à nos sentiers de mortels.

Post-scriptum : je ne vais pas très bien, vous le savez, et je le confirme; en six mois, j’ai vieilli d’une demi-génération ! Mon coeur, requinqué par les chirurgiens et sommé de reprendre sa besogne correcte à la pompe, n’obéit qu’avec lourdeur, sans énergie, comme un âne éreinté que même le fouet ne fait plus avancer. Ce qu’il fait le mieux, désormais, ce qu’il fait bien, c’est dormir. Sommeil paisible, c’est déjà ça ! Ne devrais-je pas vous dire adieu, vraiment adieu, avant que Dieu lui-même en dispose et l’impose ? Je balance toujours sans me fixer. Amis du blog, je vous suis tellement attaché. Ne prenez pas mal, si possible, le rythme alangui de mes communications actuelles. Il maintient un contact sans me prendre toute la conscience.
16:37
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24.04.2011
Alleluia !
Je ne voudrais pas que passe la fête de Pâques sans que j’ai dit ici, tout à la fois, ma bonne humeur et mon extrême épuisement. L’épuisement est physique : les quatorze ablations dans le cœur subies par catheter se sont faites avec succès, me dit-on, mais de cette réussite, je ne ressens pas encore les effets ; je me traîne, amaigri et perpétuellement fatigué. Quant à l’humeur, étrangement, elle est plutôt joyeuse. L’étrangeté est l’abondance des larmes qui me viennent aux yeux à tout propos. Je me sens comme quelqu’un qui s’en retourne où il est né, après un long séjour au bizarre pays des passions, des risques et du feu. Où je suis né, il y aura mon père, que je ne connais pas, que je découvrirai ; et ma mère, dont je me ré-enchanterai. A l’Eglise, du baptistère à l’autel en passant par le confessionnal et le chemin de croix, il y a déjà, qui m’accueillera en souriant, mon Créateur, mon Sauveur, Celui que fut vraiment, dans l’ombre, dans le froid et dans le silence, mon Amoureux. Ne me consolez pas, je vais bien. Le Christ est ressuscité et je suis en train de ressusciter avec lui.
Au dehors, je vois avec tristesse que l’Eglise catholique subit la persécution. Puisse-t-elle en être purifiée ! Cela sera si elle sait éviter le rigorisme pharisien. Les journalistes, comme des chiens, sont en chasse. Tantôt le monarque belge perd le droit d’être chrétien, tantôt l’archevêque celui d’être clément vis-à-vis d’un collègue qui a manqué jadis, jadis ! à la vertu de chasteté, à une époque où celle-ci suscitait surtout des critiques, - un collègue qui avait plutôt manqué de discernement pour n’avoir pas senti l’imperméabilité absolue qu’il y a entre la sexualité des adultes et celle, entièrement sui generis, des enfants… Mais parlant comme je fais, je vais m’attirer les foudres des vertueux, c’est-à-dire de tout le monde, et franchement, je n’ai plus la force de me battre, d’être l’avocat des pauvres, les vrais pauvres, ceux qu’il est convenable d’accabler… Ah ! Ce n’est pas seulement le Japon qui est patraque et privé de Dieu, ni les pays arabes où l’on ne maudit bien que ce qu’on a d’abord adoré. C’est l’opinion publique occidentale qui est moche, avec son désordre économique, son anarchie politique et l’hypocrisie morale qui y sont comme des lois.
18:28
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29.03.2011
Ici, il s'appelait Palagio...

Mon ami Amand D’Hondt, qui a accompagné ce blog pendant des années sous le nom de Palagio, nous a quittés dimanche, emporté par une crise cardiaque. C’était un chrétien comme on n’en fait plus. D’une générosité essentielle très rare : c’est dans le don, la magnanimité, que son ego, qu’il assumait bien, s’exprimait le mieux. J’avais 18 ans quand je l’ai rencontré aux facultés de Namur. Nous étions cette année-là, parmi les étudiants inscrits à la candidature en droit, les deux seuls à suivre en outre les cours de candidature en philosophie « pure » (le groupe A de la philo et lettres)… Il était alors fan de Blondel, j'aimais Kierkegaard. Et ensemble nous lisions la Bible le soir, bataillant sur telle ou telle interprétation. – Par la suite, nous ne nous sommes jamais perdus de vue. De nos dissensions, idéologiques ou autres, nous avions le génie de sortir soudain, meilleurs… Il savait pardonner. Docteur en droit, il m’avait aussi, un temps, remplacé avec intelligence à la présidence de la Haute Ecole Galilée, quand je dus m’en aller détruire les cellules malignes qui me faisaient la guerre. Merci pour tout, frère. Pour ton coeur grand. - Père de Jésus-Christ, accueille dans ta maison cet homme magnifique, père de famille très nombreuse, beau preneur de risques, incertain de sa propre justice, et tout pareil à ces figures fortes que ton Evangile nous présente : Joseph, celui de Nazareth, celui d’Arimathie, et Nicodème…
03:00
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22.03.2011
J'en veux à Dieu...
L’instabilité du monde est troublante. Après Haïti, dont les malheurs géologiques ont paru presque fatals, parce qu’en accord avec la misère du pays et (injustement) avec la jovialité de la population primesautière, voici qu’est frappé le Japon, ce laboratoire industrieux et industriel dont le mode de vie est une liturgie, dans des villes fonctionnant comme des temples. Ici l’homme ne s’est pas laissé vivre au soleil, il s’est mobilisé pour obtenir de la nature physico-chimique la servilité qu’il était en droit de réclamer – selon la Genèse (2, 28). Mais l'esclave Nature vient de manifester son insoumission en inondant par vagues immenses des kilomètres carrés de terre, puis en démantibulant les trois fortins censés garder le trésor vivant de l’Energie. Qu’est-ce qui se passe ? Dieu, dont les psaumes de David et le livre de Job, en guise de réponse à la plainte des Justes éprouvés,répètent la toute-puissance de Créateur et de Sauveur, « cela ne te fait donc rien que nous périssions ? » (Mc, 4, 38).
En Lybie, nous jouons les sauveurs, les vengeurs, - après avoir tellement tardé que le péril s’est complexifié, renforcé. Ici ce n’est plus la matière qui est en rébellion, c’est l’esprit. Kadhafi Père a adressé au monde le défi de menaces aussi immorales qu’ outrancières ; et son fils Saïf al-Islam, le déni méprisant de la réalité : « Non, il ne se passe rien en Lybie », puis : « C’est pas nous, c’est al-Qaeda ». Ces jours-ci, le régime a proclamé un cessez-le-feu, pour mieux le transgresser deux heures après. Perversion. Qui n’empêche pas le danger. Tripoli est en train de retrouver l’image de la faible proie convoitée par les puissances pour des raisons cachées. Le pétrole. Et sur les rebelles, le discours majoritaire en Occident redevient condescendant : ils ne sont plus le Peuple, ils sont… eh bien des rebelles, justement. Ce qui est exact. Quoi qu'il veuille, notre illégitime gouvernement a déclaré la guerre. D’où l’étrangeté du trouble où nous vivons. Autant le Japon inquiète mais rassemble les hommes de bonne volonté, autant la Lybie les disperse sans les inquiéter vraiment.
Ce blog n’est pas politique, et je ne vais pas vous infliger mes prévisions pour l’avenir. Ce que j’ai à dire, c’est ma consternation morale, « existentielle ». Franchement, j’en veux… comment continuer ? Oui, j’en veux à Dieu de son éloignement. Comment celui que nous nommons avec Jésus 'Notre Père' tient-il ainsi en défaut ce qui est dit de lui par Lui ? Il ne lève pas pour nous sa main puissante, Lui qui a censément créé le monde. Il laisse les menteurs répandre l’imposture, et les injustes la terreur, lui qui a censément arrêté Pharaon - et pour qui, selon Jésus, importe le moindre cheveu de notre tête…
Nous n’en demandons pas tant : ces cheveux, la plupart des mâles te les abandonnent d’avance, ô Père. Il s’agit de notre vie actuelle, du royaume terrestre, où nous souhaitons aussi que ta volonté soit faite, et où, après la venue de ton fils, tu te crois dispensé d’agir encore… Je ne suis pas fier de ces mini-blasphèmes que je murmure ici comme un sot – comme Eliphas, Baldad et Sophar, les amis de Job. Aide-moi donc à transformer ces griefs en prière, Seigneur mon Père, Toi que la fatigue de mon sang et l’anarchie de mon cœur ne me permettent plus d’imaginer dans l’ombre, quand vient la Nuit, et que je ne dors pas… Ce n’est pas pour moi que je prie, j’ai eu ma part d’amour et de gloire en ce monde (la gloire, concept ridicule en milieu incroyant, mais qui sature toute la liturgie qui la rapporte inlassablement à Dieu : faut parfois se demander ce que ça veut dire*). Je te prie pour la jeunesse qui voit son avenir compromis. Aujourd’hui, vas-tu laisser toute vie terrestre contaminée par la radio-activité ? Rappelle-toi qu’à Noé, tu as promis de ne plus jamais exterminer notre race. Vas-tu laisser la sauvagerie, le mensonge et la cruauté raffermir leur trône dément au sein des nations ? Rappelle-toi comment tu as, selon Daniel, « compté, pesé, divisé » le dernier roi de Babylone, Balthazar. Parce qu’il n’y a qu’un seul Roi possible : le roi des Juifs, Jésus de Nazareth…
· Réponse d’Irénée, au IIe siècle : La gloire de Dieu, c’est la vie de l’homme… Gloria Dei homo vivens (Adv. haer. IV, 20, 1-7)
· Les journaux francophones n’en ont pas dit un mot ; les néerlandophones, concernés – il s’agit d’un des leurs – ont parlé de lui avec bienveillance, sans inutile pudeur. Le curé-doyen d’une ville flamande s’est jeté dans la Lys un dimanche, à la mi-février. Sans que personne ait été là pour le dissuader. Pour partager, donc enrayer son désespoir. Le corps a été retrouvé un mois plus tard ; et enterré samedi dernier. Ce prêtre était une vocation tardive. Et aussi un homosexuel « pratiquant ». Aimé de ses paroissiens, mieux connu de ses frères selon la libido. A la fois gentil, coopératif, gai et gay, il trouvait plaisir, faute de mieux, dans l’humiliation imaginaire d’être ce qu’il était. Accueille-le, bon Maître, lui qui nulle part ne fut vraiment chez lui.
· Personalia. J’entre en clinique le 5 avril à midi pour être opéré le 6 à 8h30. Rappel : ablation de la fibrillation auriculaire par radio-fréquence. Ce n’est pas gagné d’avance (ni perdu :-), c'est seulement une aventure dont mon cœur n'est plus capable de se dispenser. Tois mois que je me traîne, ça suffit ! – « Et si on ne se voit plus… ? ». Pardon : si on ne se lit plus ? Sans dramatiser, sachez que j’emporte de vous qui m’avez accompagné dans mes rêveries scripturaires un souvenir vraiment fraternel. La paix soit avec vous, mes sœurs et frères lointains et chéris ; que la vie vous soit clémente, et la mort, un jour, plus douce encore que la vie. Amen.
21:42
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10.03.2011
A la tête des péchés
J’ai reçu, du pouce de Mgr Léonard, le signe me rappelant que je suis poussière. Ne le savais-je pas ? Un peu trop pour l’instant : trop, car le Vanitas vanitatum me pousse à bien dormir, à absorber comme des cachets des feuilletons américains dont j’oublie l’histoire d’un épisode à l’autre, à ne prier qu’en grognements fatigués. En revanche, me « convertir à l’Evangile », j’en dois me rappeler la constante nécessité. Hier, j’ai considéré les sept péchés « capitaux », càd (Catéchisme romain n° 1866) les péchés meneurs, ceux qui en entrainent d’autres, pour voir auxquels je pourrais faire la chasse. Si ça vous tente, suivez-moi. Je vais dire "je", fatalement : comment faire autrement ? A cet examen de conscience, je prends quelques risques - celui du ridicule, en premier.
Je n’aime pas vraiment manger, la gourmandise m’est inconnue ; à preuve mon poids normal depuis toujours. N’allons pas déséquilibrer le système ! Et boire ? Ah ! L’alcool, surtout la bière trappiste, oui, ça, j’aime, mais je paie l’euphorie que cela m’apporte en maux de tête le lendemain, et j’y ai renoncé sans vertu : par sagesse. - Bon. Et les bonheurs, voire les plaisirs du sexe ? Ils me sont devenus naturellement difficiles en 1998 (un crabe naissant), si bien que je leur ai trouvé une porte de sortie : transformer en sacrifice une incommodité de l’âge. J’ai fait, en l’an 2000, un vœu privé de chasteté. Ce qui a jeté sur ce renoncement une lumière douce, dont ni Dieu ni moi ne sommes dupes : on (je dis on par pudeur) on n’est pas là dans l’offrande suprême qu’on fait à vingt ans ; mais comme pour tout le reste, on sent là de grands souvenirs, comme des félins, domestiqués, beaux et dormants. Et on entretient leur sommeil. De quoi s’agit-il finalement ? « Seigneur Jésus, je T’offre mes restes… » Ce n’est pas glorieux. Qu’importe. Restent les cinq autres péchés capitaux : orgueil, avarice, colère, envie, paresse.

J'aurais besoin pour changer d'opinion d’une révélation spéciale du Sauveur, car c’est étrange, je tiens l’orgueil pour un vertu. Entendons-nous : il ne s’agit pas de rivaliser avec Dieu, notre Père, mais du contraire : se souvenir de ce que le Fils a fait de nous, et s’en enchanter. « L’orgueil est ce par quoi l’homme se souvient de son origine divine, et tient debout. » Je ne sais où j’ai entendu cela, mais l'idée m’a accompagné toute ma vie, et m’a retenu sur le chemin des vilenies. Mon icône Françoise Giroud, l’avait pour sa part oubliée quand elle envoyait, avant de se suicider, des lettres anonymes et basses au fringant JJSS qui l’abandonnait. Chère Françoise, institutrice de mes quarante ans... - Quant à l’avarice et à la colère, je n’y suis pas du tout enclin. Par goût de la vie simple, sans façons, casanière, ô paix de la pauvreté ! et parce que j’ai expérimenté que la colère trouble le colérique bien plus qu’elle ne résout les problèmes qui la justifient.

Restent la paresse et l’envie. La paresse est un de mes traits de caractère les plus accusés. J’ai pourtant "agi" beaucoup, au cours de ma vie, et sans m'y forcer. C’est qu’avec le goût de musarder, de rêvasser, de regarder passer le temps, j’ai hérité en outre d’une émotivité si puissante intérieurement qu’elle déborde extérieurement. Quand le sentiment est là, l’énergie le suit. Heymans-Le Senne qualifiait ce caractère de "nerveux". Soit. Ce n’est donc pas moi qui ai entrepris de réaliser le film de fiction « Forte et Muette », en 1963, mais mes élèves qui m’y ont poussé – et comment leur aurais-je résisté ? Je les aimais. Ce n’est pas moi qui ai sollicité la direction de l’Ihecs en 1984 quand deux directeurs successifs en bagarre avec le pouvoir organisateur (ou l’inverse : le PO en bagarre avec eux) eurent mis l’institution objectivement en difficulté. Je me souviens de l’indifférence avec laquelle, le 13 juillet 1984, poussé dans le dos par toutes les parties en cause, je suis allé à la messe du soir au Gésu, face au Botanique, pour que Dieu me dise tout bas ce que Lui attendait de moi. J'aimais Dieu. Aimer. Y a-t-il autre chose qui m'ait jamais mis en mouvement ?

L’Envie… Il y avait dans la Libre Belgique d'hier un article merveilleux d’Armand Lequeux sur ce dernier vice, dont on se croit facilement exempt. A tort. Je m'en reconnais porteur. Vous le trouverez ici, mais je le reproduis aussi en « commentaire », parce qu’il pourrait disparaître avec le temps, et que, de cette réflexion lumineuse, sans moralisme benêt, je désire tout garder, m’inspirer. Lisez. Se réjouir du bonheur d’autrui. Des qualités d’autrui. Des chances d’autrui. De la santé d’autrui. Se réjouir vraiment. Jouir comme au Ciel de la Sainteté des Autres…
22:42
Écrit par Ephrem
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06.03.2011
Bonne nouvelle et histoire drôle

C’est décidé, et la décision me revigore. En avril, l’équipe cardiologique des Cliniques Saint Luc prend « mon cœur en mains ». Finis les entrechats et autres extrasystoles de cet animal indocile, finie la course au pouls le plus rapide, - ou le plus lent selon le cas. En quoi consistera l’opération, ça, je n’ai pas bien compris. On parle d’ablation, mais de quoi ? Et « d’isolation de veines pulmonaires », qui mêleraient indument leur mouvement, si je traduis bien, à celui qui seul est prévu. En ce mois de mars, objectivement, rien n’est donc changé dans mon état de santé ; l’arythmie cardiaque mène toujours son carnaval. Mais subjectivement, je vais bien ! Savoir que mon mal sera pris de front, ou à la racine, je ne sais comment dire, me ressuscite. Ça ira ou ça n’ira pas, on verra, mais l’essentiel pour moi est qu’on fasse quelque chose. Invivable, en comparaison, est la double malédiction de penser que son moteur est trop vieux pour que le garagiste renonce à l’entretenir, et de constater qu’il est pourtant assez réactif pour qu’on ne se résigne pas à être au lit toute la journée… Bon. Changeons de sujet, ou plutôt traitons l’affaire d’autre façon. J’ai pour vous une histoire drôle.

Je la tiens du nouveau diacre de mon village natal, qui a épousé la sœur d’un ami d’enfance. Cet ancien journaliste de Télépro, hebdomadaire qu’il créa dans les années 60, vient de publier à compte d’auteur (je crois) un roman à la fois bien-pensant et révolutionnaire, dont l’écriture est sans prétention mais la lecture jouissive. On y rêve comme fait un enfant. Référence : Jacques DESSAUCY, La fille du pape, Mémory Press, 2010. Pour vous procurer le roman ou atteindre l’auteur, taper ici : contact@memory-press.be. L’expérience ecclésiale de ce Jacques, vivant sans amertume mais sans aveuglement son statut de sous-prêtre marié en milieu traditionnel, confère à ses réflexions et inventions un intérêt supplémentaire. Faut dire que son « supérieur », le curé de Tellin, est un Africain qui lui laisse peu de place, à ce que j’ai vu : à la messe, le diacre ne se voit confier que trois missions. Dire l’évangile (mais jamais l’homélie), donner au public le baiser de paix, et lui distribuer la communion. Rien d’autre. Pour ça, une ordination ? Hm. Le curé, par chance, est d’un bon niveau intellectuel, il pratique une exégèse judicieuse et évite les leçons de morale intempestives. Avec un timbre un peu chantant, il lit, sans hésiter ni improviser, un texte de deux pages qui satisfait ses paroissiens. Bref, « Jacques » n’a pas à se plaindre du peu de travail que lui donne l’« abbé Freddy » - puisque ainsi s’appelle ce prêtre curé, dont le nom de famille semble à ce point imprononçable pour toute la paroisse que son prénom lui tient lieu de nom officiel.
Le roman conçu par Jacques Dessaucy est un prône d’une autre sorte. L’histoire se passe dans les années 2020. Le nouveau pape est un veuf, père d’une certaine Béatrice, une femme toujours célibataire malgré ses 36 ans. Regardez-les page 152, par exemple, en Côte d’Ivoire, où le pontife « Jean-Pierre Premier » fait au clergé local une visite éclair et imprévue, en évitant les solennités que nous savons. Il n’est pas question de messe. Mais de repas.

« Le repas se déroula dans une ambiance détendue. Le pape commença à raconter certains souvenirs amusants de ses voyages en Afrique. Les évêques enchaînaient sur un ton badin . Silencieuse, Beatrice observait. Ce comportement rejoignait un phénomène qu’elle avait maintes fois observé lorsqu’elle avait eu l’occasion d’accompagner son père dans des rencontres ecclésiastiques. Quand ceux-ci mangeaient ensemble, ils ne discutaient habituellement pas des affaires de l’Eglise mais de choses profanes. C’était souvent des souvenirs, mais aussi des blagues. - Connaissez-vous l’histoire de paul et de l’inondation, fit le pape ? - Non, répondirent plusieurs voix. -Il y avait une inondation dans la vallée où habitait Paul. L’eau envahit sa maison. Puis elle monta, monta tellement que Paul dut se réfugier sur son toit. Une barque passa et invita Paul à monter à son bord. «Non, dit Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. » L’eau monta encore, obligeant Paul à monter au faîte du toit. Un canot à moteur arriva et l'invita à monter à bord. «Non, dit Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. » L’inondation se fit encore plus forte. Paul, au faîte de son toit, avait de l'eau jusqu'à la ceinture. Un hélicoptère arriva et se positionna au-dessus de Paul. Une échelle de corde se déroula. Le sauveteur lui fit signe de grimper. «Non, cria Paul, j'ai totale confiance en Dieu. Il va intervenir et me sauver. » L’eau monta à nouveau, tant et si bien que Paul fut noyé ...

Au paradis, il fut accueilli par saint Pierre. - « Je voudrais déposer une plainte. » - « Je vous écoute, fit saint Pierre.» - « J'avais totalement confiance en Dieu. J'avais la foi qu'Il allait intervenir et me sauver d'une inondation. Pourtant, je suis mort noyé. » - "Attendez, dit saint Pierre. Je vais voir.» Il s'assit devant son ordinateur, tapota sur quelques touches puis déclara: - «Je ne comprends pas. On vous a envoyé une barque, un canot à moteur et un hélicoptère...»
Les évêques éclatèrent de dire. Béatrice reconnut bien là son père. Il aimait raconter des blagues mais celle-ci, plus qu'une blague, était une sorte de parabole.
22:06
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27.02.2011
Pages hivernales

Je ne vais guère mieux. J’aurais aimé vous faire plaisir en disant l’inverse, à vous qui me faites l’honneur et l’amitié de passer ici prendre de mes nouvelles. Non, hélas. Voici tout de même quelques infos, avec une réflexion. Sur quoi ? Sur la santé. La mienne, in casu, mais au-delà celle de chacun. Ce n’est pas le billet que j’ai eu le plus de plaisir à écrire. A ce thème que j’aborde ici à regret, ne réagissez pas, please. En rencontrant ici et là de plus en plus de vieillards, mes coaequales, je mesure toujours avec mélancolie que ce sujet de conversation aboutit, sans aider, à obséder, et à déposséder.

Le portrait ci-contre du fondateur de Charlie-Hebdo n'a rien à voir, sauf que... Passons, et parlons de moi (!). En décembre, la fibrillation auriculaire dont je souffre de façon intermittente depuis plus de dix ans a échappé au contrôle de la médication pharmaceutique jusque là efficace. Un changement de comprimés a tôt limité la bradycardie. Mais la fibrillation s’est faite méchante, ce qu’elle n’avait jamais été. L’importune visiteuse se limitait jusque là à des incursions imprévues, interrompant mes activités, sans les compromettre. Aujourd’hui, elle est là tous les jours, toutes les nuits. Au réveil, je la sens, souveraine et anarchique, et je n’ai pas le courage (le cœur ?) de faire quoi que ce soit. Même prier est incommode : cela suppose que je me concentre, ce qui devient tour de force quand tout en moi est désordre, et dispersion. L’Ennemie s’est installée à demeure, imposant ses lois, sans droit, comme l’Occupant nazi de mon enfance. Pas de maquis où se réfugier, pas d’armée secrète à rejoindre. Le souffle reste court, le pouls sans discipline ; et lourd à porter, le poids du mouvement – celui du corps et celui de l’esprit. - Qu’est-ce que tu vas faire, E/F ? - Une opération nouvelle est en discussion avec le cardiologue, telle une aventure. J’ai passé, me dit-il, l’âge où elle est sans risque et "normale". Décision là-dessus sera prise en mars. En attendant, j’ai le sintron pour liquéfier mon sang et me garder de la thrombose et de l’embolie ; et, s’il est bien dosé (!), des hémorragies. Mais est-ce là une vie dont on suit le cours comme un fleuve, passionné par l’itinéraire, où l’enfermement du marinier qui, dans la cale, s’ennuie à surveiller l’étanchéité des parois ?

J’avais accueilli sans émoi l’idée de mourir bientôt. Au pire, c’était m’endormir au soir, recru de fatigue et de souvenirs ; au mieux, me réveiller chez Dieu, divinisé par le Fils Bien–Aimé, premier d’une multitude de frères. « Duc nos quo tendimus ad lucem quam inhabitas… » pour reprendre le Panis angelicus de Franck enregistré à vingt ans. Mais il n’y a rien de commun entre cette accession à la vraie Vie dont je rêve et l’installation de la mort dans mon existence quotidienne que je constate. A vrai dire, rien, sinon ce que Dieu mon Père y veut mettre de commun. La troisième demande du Pater, à mesure que j’ai pris de l’âge, a heureusement fini par résumer tout ce qui m’importait...

Le dimanche, je continue à assurer mon service de lecteur à la messe de la Cathédrale ; et je me suis inscrit à un cours du soir en christologie à la faculté de Théologie des Jésuites à Bruxelles (l’ I.E.T). Pierre, mon neveu, m’accompagne ici comme là. Si je me sens aussi mal que j’ai dit, comment ce reste d’activité est-il possible ? Eh bien, je n’y ai aucune initiative à prendre, aucune terre à creuser pour en ramener un trésor. Tout est donné, je ne fais que servir. A Ste Gudule, je sers le mieux que je peux (parfois bien, parfois non) un texte liturgique que je n’ai pas choisi ; à St Michel, j’écoute un professeur et j’épluche un syllabus que je ne juge pas, ignorant tout de la théologie comme je suis ; j’accueille. Au fond, l’homme critique que j’ai été aux temps de la santé cède à nouveau la place au gamin irresponsable, au comédien farouche que je fus antérieurement, dans l’adolescence, et qui, lui, se mobilise comme un Eliacin au premier appel… « - Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre ? – Ce temple est mon pays, je n’en connais pas d’autre. » Racine, Athalie.
22:52
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05.02.2011
L'hôte de mon cerveau

Larmes de Marie : comment ne serais-je pas remué ! Et aussi par l’offre de collaboration du cher Palagio, heureusement réapparu ; et par les mots chaleureux grâce auxquels Ben montre, une fois encore, combien lui et moi avons été nourris aux mêmes paturages ? Merci aussi à ceux qui m’ont écrit personnellement. A Georges, par exemple, qui m’envoie, dans une traduction wallonne de son cru, une des plus belles « paroles de Dieu » qui soient : ce psaume 22 (23) où le Seigneur est vu par l’homme comme « son » Berger. On parle d’abord de Lui à la troisième personne, comme s’Il n’était pas là, on le chante, et puis tout à coup on s’adresse à Lui. Vous… voilà que vous préparez la table, là, devant moi, devant mes adversaires ! D’une onction vous me parfumez la tête, votre maison m’héberge en la longueur des jours »… Linguiste sensible, « Quoudouss » dégage du patois sa matérialité forte, son effet de durée, sa civilité paysanne… C’est la familiarité avec Dieu qu’apportait la religion autrefois et que j’ai reçue de mes parents en fabuleux héritage. Par exemple : « Li Signeur mi paxhe, et dji n’ årè dandjî di rén…. [J’n’aurai b’soin de rien] * Al aiwe ou dji m’ ripoise [au ruisseau où je me repose]… Dji n’ a sogne di nole rascråwe la k’ vos estoz avou mi [Je n’ai souci d’aucune saloperie ( ?) là où vous êtes avec moi]… Padvant mi vos avoz apresté li tåve, vizon-vizu avou les ceas ki m’ aflidjnut. [Devant moi, vous avez apprêté la table, face à face devant les-ceux qui me tourmentent.]… Vos avoz ondou mi tiesse avoû del ôle, et vosse cålice mi fwait boere come ene sakî di stocaesse. … Ce n’est pas tout à fait le wallon de Tellin ; stocaesse p. ex. m’est mystérieux, mais les sons me sont familiers. J’admire aussi, en passant, cette noble singularité : en wallon, on se vouvoie entre proches qui s’aiment ; entre mari et femme, par exemple…
Reste un point à préciser, dans le virage que j’ai pris. Avoir exposé sans beaucoup de pudeur, comme je l’ai fait, la difficulté physique où je suis (souvent, mais pas tout le temps) de vivre, de bouger, de respirer quelquefois, quel sens cela avait-il ? La publier n’était pas la faire disparaître. Comprenez : c’est un geste de communication. De respect pour vous qui m’avez lu facilement jadis, et qui parfois lisez à présent l’une ou l’autre de mes phrases en vous demandant ce qu’elle veut dire… Ce n’est pas vous qui êtes déficient, c’est moi qui décline. Pour moi, est-ce de l’humilité de le dire ? J’en doute : c’est plutôt fidélité à moi-même. A ma parole. Comme Julien Green, je mens difficilement, et seulement pour des raisons de responsabilité sociale : je ne veux faire de tort à personne. Mais pour ce qui me regarde seul, je déteste le masque, tout genre de masque. Alors voilà : humble aveu. Celui qui rapporte et juge volontiers les opinions de ce monde, les « vérités » en voie de production comme, à l’inverse, celles en voie d’invalidation, est lui-même en passe d’être disqualifié. Il le sait, il le dit, il le porte. Parce que la vie se retire de lui, peu à peu ; qu’elle le fait gentiment, sans cruauté ; qu’elle ne lui permet plus cependant d’ignorer son éloignement, son départ… L’hôte de mon cerveau s’est levé, il prend congé, je le reconduis à la porte, il m’embrasse, il sort, me tourne le dos… Je le regarde encore tandis qu’il s’éloigne, j’ai machinalement la main levée comme s’il pouvait se retourner, me regarder encore… Allons ! Rentrons.
Il me fallait donc dire ça, une fois, une seule. Et le signer avec mon vrai nom, maintenant que ce nom, dans la thébaïde où je suis parvenu, n’a plus aucun rayonnement, aucune signification ; qu’il ne saurait plus ni gêner ni d'ailleurs servir personne. L’"orgueil" de ce blog, sa gloire au sens néotestamentaire, c’est de regarder le réel sans trembler, le réel terrestre, avec les yeux du ciel, ceux du mystique. Μυστής : initié. Eh bien, je vois toujours ce que j’ai vu, mais j’ai plus de mal à le faire voir. L’ombre descend. Cela ne veut pas dire que je me tairai à l’avenir. Je changerai de registre, seulement. Je suivrai des rythmes moins réguliers, comme mon pouls ; j’aurai des failles logiques, comme en ont les déficients mentaux dont l’affectivité, par ailleurs, est forte. Il en sera ainsi chez moi. Ne protestez pas. Je raisonnerai moins bien que jadis, mais, s’il plaît à Dieu, j’aimerai mieux.
23:42
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31.01.2011
Ranimer le feu

Souffler sur les braises, il ne faudrait pas que finisse le mois de janvier sans qu’une fois je l’aie tenté. Me voilà donc qui reprends contact avec vous qui me lisiez hier, et merveille ! me lisez encore. N’avais-je pourtant pas pris un congé définitif ? C’est selon. J’ai constaté avec philosophie que j’avais épuisé tous les sujets où j’ai un peu de compétence, sans négliger les autres (!) pour peu qu’ils fassent l’actualité. J’ai aussi évoqué en souriant le triennium liturgique, après lequel on serait voué à la répétition… Là-dessus Marie, finaude, a expliqué que j’avais seulement besoin de vacances et, gentille, souhaité que j’en prenne, et revienne ensuite, reposé, à mes propos ordinaires, dont nul n’exige qu’ils soient toujours d’un intérêt passionnant et d’une originalité fulgurante. Certes. Mais il n’y a pas qu’Ephrem qui est ici concerné.
Le « je » qui s’exprime sur ce blog et qui est d’ailleurs membre d’un « nous » (familial, local, social, chrétien, lettré, homo-sensible) est flanqué d’un corps qui pour l’instant n’a rien de glorieux. Qui joue aujourd’hui les maîtres plus qu’il n’offre ses services, tandis que j’ai perdu les moyens de me faire respecter. J’ai beaucoup de mal, par exemple, à mettre à exécution le projet dont je vous ai fait confidence, en décembre, avant de vous quitter. Renouveler mon blog. Lui donner une respiration plus aisée, où l’humour soit l’invité habituel ; ainsi qu’une inspiration plus large, dépassant celle qui règne dans le milieu très ecclésial où, tout à la fois, je prospère et je dépéris. - Voilà qui est d’ordre intellectuel, pensez-vous. Qu’est-ce qui justifie le lamento initial sur la trahison du corps ?
On passe sa vie écroulé dans un fauteuil quand le muscle qui doit vous donner le souffle nécessaire à la pensée et à l’action fait en vous, de façon aléatoire, alterner les extrêmes : quand une tachycardie bien connue est soudain suivie d’une bizarre, d’une menaçante bradycardie. Passer de 160 pulsations par minute à … 40, ce n’est pas drôle. Pas douloureux non plus. Incommode, paralysant. Tout mouvement vous donne le sentiment que vous déplacez cent kilos. Et vous ne cessez de penser : « quousque ? ». Jusqu’où cela descendra-t-il sans que… Demain ? Cette nuit ? Tantôt ?
J’ai rarement pensé autant à ma mort que ce mois-ci – plutôt heureux d’ailleurs qu’elle s’annonce comme devant être subite. Passer de ce monde à l’autre comme on franchit d’un saut une rivière ; comme, gamin, je pénétrais sans y penser sur les terres du voisin ; comme on entrerait chez Dieu, sans frapper, cette demeure dont on est sorti sans le savoir il y a des années, il y a des siècles… Mais trêve de rêverie sans objet saisissable : depuis quelques jours, le rythme de l’ennemi intérieur s’est fait moins erratique. Encore que… Au lever, ce matin… Il y eut une époque, dans ma vie, où je me sentais l’esclave de mon cœur. J’avais 32, jusqu’à 38 ans… Elle est revenue. Quoi ? L'époque, la vie. Moins cruelle. Plus bête – plus animale, je veux dire. Mais ce n’est pas le même « cœur ». Finie, la métaphore. Reste l’organe.
Je viens donc céans de reprendre la parole, mais je ne promets plus rien du tout. Mon affaire est moins de transmettre un message à l’extérieur qu’encourager mon cœur à ne pas se mettre en grève. Comme le mois de janvier n’est pas fini, j’ai encore l’opportunité, que je saisis, de répondre ici d’un seul paragraphe aux vœux de bonne année que j’ai reçus d’horizons multiples… Non, je ne me moque pas de mes correspondants, j’ai honte de moi-même, et j’assume. On se croit vaillant, parce qu’on est toujours plein de passions, et puis tout d’un coup un processus inconnu se dérègle quelque part dans le système de chair et d’os que l’on pensait docile, soumis. Si vif d’esprit qu’on se sente encore, si présent à son siècle, on se découvre hors service. « A cet âge-là, m’sieur, l’ordinateur, on ne le répare plus, on en achète un nouveau, vous saviez pas ? » Je blague. A moitié.
20:56
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24.12.2010
Dieu dort

Au premier plan dans la pénombre, une main de femme, levée comme une bénédiction, cache la flamme d’une bougie. Qui projette sa lumière sur la tête de l’enfant Jésus, habillé de blanc, et dormant du « sommeil du Juste ». Le visage du nourrisson attire d’abord mon attention, puis il m’invite à me tourner vers celle qu’il illumine, sa mère. Vêtue d’une robe pourpre, tenant son enfant sans le retenir, les yeux mi-clos sur un spectacle intérieur qui n’est pas le bébé, Marie semble exposée et nous exposer à la chaleur douce émanant d’un feu tout près, dans l’âtre.
Voilà donc le Verbe de Dieu : un verbe in-fans, qui ne parle pas. Le Verbe de Dieu dort. Qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce qu’il y a là comme théologie ? C’est à Xavier Thévenot vieillissant que je dois ce genre de réflexion. Dieu vient sauver le monde, et il commence par passer des heures et des heures à dormir, comme tout nourrisson attendant tout de la seule prévenance de sa mère. On songe à cet autre sommeil plus tard, quand il sera adulte, dans une barque, tandis que les vents et les vagues se déchainent sur le lac de Galilée et que les disciples ont peur. Là aussi le verbe de Dieu se fie à des êtres humains. Sa mère, son père adoptif, ses disciples, l’Eglise. Avant de nous prêter sa force, quand besoin sera, Dieu s’en remet à notre petite sagesse. Sa « gloire », il la laisse d’abord à notre « bonne volonté ».
[Il y a aujourd’hui trois ans que ce blog a été instauré. Vais-je le clôturer ? 1. Il me semble avoir tout dit ; désormais un petit vagabondage au hasard dans mes archives suffit à renseigner le passant sur le double point de vue réaliste et mystique que j’ai proposé toute ma vie, avec enthousiasme. 2. Je suis fatigué. La fibrillation cardiaque apparue en 1997, soignée en 2003, est réapparue, plus invalidante, si bien qu’une nouvelle procédure d’ablation est envisagée, malgré mon âge. Tuile. 3. De toute façon quelque chose doit changer, car rien n’est durable dans les procédés actuels de communication; mais je distingue encore mal ce qui devrait éventuellement subsister – à part l’écriture, ce medium avec lequel je m’identifie. - Merci aux lecteurs fidèles, particulièrement à ceux qui ont fait plus que me lire, qui se sont risqués à « commenter ». Ils peuvent encore passer ici de temps à autre, il y aura toujours un peu de lumière, j’imagine, - enfin des braises, sur lesquelles quelqu’un soufflera. Quelqu’un : vous ou moi… Et j’indiquerai un jour où et comment un nouveau projet pourrait être lancé – s’il l’est. En attendant, Dieu rende à chacun de vous, connu ou inconnu, les richesses et les bonheurs spirituels qu’il m’a donnés]
13:47
Écrit par Ephrem
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21.12.2010
Le soleil de Satan
Nos évêques se soumettent aux investigations d'une commission parlementaire, où le pouvoir judiciaire est curieusement absorbé par le pouvoir législatif. C'est sagesse. Il faut ce qu'il faut. Mais je pense comme Me Quyrinen que les questions posées par les Lalieux, Landuyt, et Deleuze manquent de courtoisie et... de bon sens. Quoi ! Monsieur Van Looy, vous n'avez pas encore communiqué au parquet les six on-dit anonymes récemment reçus ? Seriez-vous complice ? J'exagère mais à peine. Pendant ce temps, les commentateurs, dans la Libre et le Soir, continuent à lapider vertueusement le premier criminel de Bruges... - Je prie, je rêve. D'où vient l'écoeurement qui est le mien devant ces jeux orgueilleux, plombés, qui s'organisent dans les petits Colisées modernes ? Ces Caïphe, ces Pilate, je n'ai rien à leur dire, ce sont les grands du jour. Mais peut-être à Judas ?
...Père Vangheluwe, si par quelque hasard vous lisez ceci, sachez qu’il y a au moins un chrétien qui prie avec vous, qui prie pour vous. Ne désespérez pas : le Dieu que vous avez offensé dans le corps détruit d’un enfant, c’est Lui seul qui vous jugera, ce n’est pas la foule.
Pardonnez à la foule : les égards obligés qu’elle a eu pour vous du temps de votre gloire lui reviennent comme des vomissements, c’est la nature. Et regardez vers Dieu sans désespoir : le juste Juge pense, il l’a dit en s’incarnant et en mourant, que vous ne saviez pas ce que vous faisiez. C’est notre foi. Le plus profond de notre foi.
Donnez à votre Eglise ce témoignage ultime : depuis les profondeurs où vous êtes, votre inaltérable confiance. Quelque chose, par vous, se manifeste, qui vous dépasse et nous dépasse tous : le mystère du mal, et le mystère plus grand du salut universel. Dieu sauve.
Humblement, fraternellement.
13:23
Écrit par Ephrem
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14.12.2010
La vengeance de Dieu, c'est nous sauver.
Dimanche, l’abbé Jacques Jordant, 84 ans, ancien professeur de religion dans les athénées de l’Etat, fait à Ste Gudule une homélie dont son public reste pantois. Je dis bien son public : comme il ne prêche qu’un dimanche sur quatre, pas mal de gens téléphonent au doyenné pour savoir si c’est lui, ce dimanche-là, si donc leur trajet jusqu’à Bruxelles-Centre en vaudra la peine… Eh bien, ce dimanche, il a été génial. Sublime, mais troublant aussi. Inattendu. L’orateur maître de lui qu’il est habituellement était comme fiévreux, s’accrochait à l’ambon sinon au micro, s’acharnait à nous dire quelque chose que nous, son public plutôt bourgeois, nous n’avions pas encore vraiment entendu depuis dix-sept ans qu’il célèbre à 11h30… Vraiment ? Oui.
Qu’est-ce qu’il a dit ? Lisez bien. Les mots que je mettrai ici en italiques et que je soulignerai, ils sont assez « lourds », assez extraordinaires pour que je les aie fixés dans ma mémoire : ce sont les siens. L’ordre des idées aussi est le sien, numérotation incluse. Il a lu Quintilien, le bénéfique abbé, il en a assimilé l’art oratoire, qui n’a rien à voir avec la rhétorique d’Augustin. Aucune place ici pour les jeux de mots. Les termes fonctionnent comme ils sont. Qu’on les entende pour ce qu’ils disent. - Reste que je n’avais pas d’enregistreur et si un propos heurte quelqu’un, qu’il me l’attribue : je l’assume. Voilà.
Dans le Royaume que Jésus annonce, « la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». Aux boiteux, aux aveugles, aux morts. On vient de l’entendre dans la lecture de l’Evangile. En ce qui concerne Jean-Baptiste, J.J. fait d’abord un sort à une compréhension mesquine qu’il y avait autrefois du texte suivant de Matthieu : « Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean-Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui. » On disait aux enfants : le Baptiste, c’est l’ancien testament, où il fut le plus grand ; mais dans le nouveau testament, il ne compte pas. C’était oublier que la notion d’Ecriture sainte, au temps où l’Evangile était annoncé, ne renvoyait qu’à l’ancienne alliance, toujours valable. Que dit donc Jésus ? Que le Baptiste est plus qu’un prophète : c’est le Messager qui prépare le chemin du Royaume. Prépare à qui ?
Le nouvel ordre des choses tel qu’il se déploie dans la vie nouvelle, c’est le salut pour ceux qui ne valent rien. « La vengeance de Dieu, c’est de nous sauver », disait Isaïe dans la première lecture. « Imaginez le plus vicieux des hommes, le plus moche, le plus démuni de tout y compris de toute vertu, c’est lui qui est d’abord à sauver. » C’est pour lui que le Christ vient. Pour lui que s’édifie le Royaume, c’est lui qui est le petit, au centre. C’est lui qui, dans le Royaume, doit être le plus grand.
Alors devant ça, nous devrions, nous, avoir trois réactions, trois sentiments, ou trois attitudes, comme on veut. 1. D’abord l’humilité. Ca ne veut pas dire se mépriser, se détester, s’attribuer (avec orgueil) tous les défauts possibles, c’est reconnaître que nous, que moi, j’ai besoin de salut. Que je ne suis pas spontanément dans le Royaume. Que je n’en suis peut-être pas membre du tout, aujourd’hui encore, malgré mes messes et mes bonne œuvres : que j’ai besoin de Lui pour y entrer… 2. Puis , les uns pour les autres, avoir un sentiment… quel sentiment? Les premiers chrétiens ont inventé un mot pour ça, le mot agapè, à partir d’une racine qui signifie "conduire vers", "tracer un chemin, tiens ! le chemin du Baptiste. Aller vers l’autre, l’autre qui est vraiment autre, mais de qui je dois me soucier, que « j’aime », qui est même une part de moi… 3. Et enfin, il y a ce dont St Jacques nous rebat les oreilles, ce qu’il répète quatre fois dans la 2e lecture du jour, avoir de la patience ! Pour Dieu, mille ans c’est comme un jour, dira Pierre, Dieu est lent. Attendons. Donnons-Lui le temps qu’il faudra. Empruntons le chemin de la préparation, le cœur plein d’espérance, jusqu’à ce qu’il vienne. Pour faire quoi ? Nous sauver, encore et toujours, vous n’aviez pas compris ? Nous sauver. Amen.
23:29
Écrit par Ephrem
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10.12.2010
In paradisum
"
Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.
La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout ...
C'est qu'elle n'avait peur de rien. Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate et se faisait sécher par le soleil...
Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le soir ...
- Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.
La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup."
Un conte de Daudet. Bruno, de 1954 à 1985, a vécu d’abord trente ans d’enthousiasme et d’amitiés fortes. En 85, il apprend que… Il assume. Il supporte l’insupportable, va jusqu’à suivre une formation permanente d’initiation à la mort ! Le 10 décembre 1990, il s’éteint. Je n’aurai qu’un maigre mot pour rappeler combien les dents de la Bête l’ont déchiré avant de le tuer, pour dire que son visage comme celui de tous les sidéens d’alors reproduisaient le visage émacié du Crucifié. Ce qu’il m’a laissé, après son départ, c’est un domaine imaginaire « si beau que les ruines m’en ont suffi ». Et puis avec le temps, quelque chose a changé. J’ai atteint l’âge qui éteint toute passion, j’ai fait à nouveau un vœu privé de chasteté, comme, le temps venu, d’autres prennent avec liberté congé de la vie. Et voici que resplendit saintement en moi, comme une merveille lointaine, ce temps béni que nous a donné le Plaisir, avec ses jeux, sa souveraine innocence, son défi absolu de toute autorité qui ne soit pas l’Amour. La volupté n‘est triste que pour les coeurs froids, elle est la richesse des pauvres, le don des simples. Avec moi, tu n’as pas eu ton compte, mon biquet. Tu n’as eu qu’une demi-vie. Mais je sais maintenant qu’on peut attendre de Dieu (avec son corps, sans son corps, je ne sais, disait Paul) qu’il te paie pour moi ma dette de bonheur. Le destin te doit une demi-vie. A très bientôt, frère qui me précède, baisers partout. Et toi bénis-moi de loin, sur mon front, ma bouche, mon coeur… Mon âme. Qu’est-ce qui nous attend encore en Dieu comme bonheurs infinis…
01:41
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08.12.2010
Marie exceptée
Le genre humain dont on exalte toujours la dignité quand on lui interdit le plaisir des chats et des lionnes, c’est pas grand-chose. Un péché d’origine frappe les gens à leur conception comme une tare, sans que chacun y puisse rien. Heureusement, Dieu peut tout. Par exemple faire un monde aux galaxies inutilement innombrables, et gaspiller trois millions de spermatozoïdes par mililitre du sperme qui créera un être humain. Qu’il ait plu à ce cher Tout-Puissant de faire une seule exception en l’honneur d’une mortelle, comparativement, c’est pas énorme, mais soit, très bien, merci, c’est bien de l’honneur. Je m’en réjouis pour Marie, et je la félicite comme je féliciterais un voisin qui a gagné le gros lot.
Pourtant, si attaché que je sois à sa présence discrète, sa féminité, sa maternité, j’ai du mal à voir dans cette immaculée conception de quoi partager le délire de St Alphonse de Liguori, par exemple, dont je vous offre le début d’un prône, emprunté au site du Salon beige (mes mauvaises fréquentations, je sais).
Titre : Combien il convenait aux trois Personnes divines de préserver Marie du péché originel. Début du texte : "La ruine que le maudit péché causa à Adam et à tout le genre humain fut immense, car, en perdant alors la grâce d’une manière si malheureuse, il perdit en même temps tous les autres biens dont il avait été enrichi dans le principe, et il attira sur lui et sur tous ses descendants, avec la haine de Dieu, le comble de tous les maux. Cependant, Dieu voulut exempter de cette commune disgrâce la Vierge bénie qu’il avait destinée à être la mère du second Adam, Jésus-Christ, qui devait réparer le mal causé par le premier. Voyons combien il convenait à Dieu et aux trois personnes divines de l’en préserver, le Père la considérant comme sa Fille, le Fils comme sa Mère, le Saint-Esprit comme son Épouse."
Si malade que soit notre Eglise aujourd’hui, je sais gré au Ciel de l’avoir débarrassée de pareilles idéalisations. Ce n’est pas ce qu’elle fut au berceau qui pour nous définit Marie, c’est, de l’annonciation à la pentecôte, ce qu’elle fit, et devint. Pour Dieu, puis pour Jésus, puis pour Jean. – J’ajouterai comme fait Paul (1 Co 15, 8), en bon avorton: pour moi aussi sur les hauteurs d'Ephèse, au mont Bülbül, dans cette maison où elle est morte. Provisoirement. Salve Regina.
11:00
Écrit par Ephrem
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05.12.2010
Messe d'en bas et messe d'en haut
Week-end singulier qui m’a amené à fréquenter deux assemblées liturgiques hétérogènes. La samedi soir, je participe, invité par l'officiant, à la messe d’une paroisse hors normes, où le temps de l’homélie est consacré à un partage de réactions à propos des trois lectures du jour, chacun pouvant s’exprimer sans être recadré, réfuté, encore moins ridiculisé. Le dimanche midi, je vais comme d'habitude à la cathédrale. Pourquoi, sinon pour y rencontrer à nouveau Dieu dont je ne me lasse pas, et subsidiairement assumer ma tâche de lecteur. L’homélie y est confiée à la compétence d’un des quatre prêtres qui se succèdent au cours du mois. Aujourd’hui, ce devrait être le Père Pottier. Surprise : c’est le Doyen Castiau qui célèbre et qui prêche.
« Je suis comme je suis, je ne cherche pas à être un autre », dit le pape à son interviewer dans Lumière du monde, p. 152. Moi aussi. Je reconnais avoir besoin personnellement d’une messe où les rites, sans être solennels, sont beaux, comme à Ste Gudule, à la Madeleine, à St-Nicolas. Sur le fond, je souhaite aussi que l’évangélisation soit moins un échange de visions personnelles qu’une initiation à la vision catholique telle que l’a vitalisée le chœur conciliaire. C’est dire que je n’étais pas trop à mon aise, d'abord, dans la petite communauté de samedi. Mais j’y ai été reçu comme un frère, j'ai communié avec ferveur à la prière, et j'ai éprouvé finalement grand respect pour cet office pauvre, digne et honnête (personne n’y trichait, c’était l‘évidence) où Jésus était là comme en vacances, aussi actif mais autrement heureux que dans St Pierre de Rome, et où son Eglise parlait à travers tous ces participants non hiérarchisés, confiants, gentils… Avec plus ou moins de pertinence, certes, mais pas beaucoup moins que les douze apôtres jadis. Beaucoup plus en tout cas que Jacques et Jean lorsqu’ils réclamaient une place à gauche et à droite du Maître sur le chemin de Jérusalem.
Reste que le mystère chrétien ne se réduit pas à l’aménagement meilleur de la terre des hommes, mais à l’ardente préparation de notre divinisation future en Jésus. Il y a chez les gens comme une difficulté d’espérer, de croire en la vie du monde à venir qui finit par m’étonner. Pourquoi est-ce si difficile ? Je songe à Bernanos. Ne faisons pas le malin. Est-ce que cela, qui m’est donné aujourd’hui, ne me sera pas repris quand j’entrerai en agonie ? Nunc et in hora...
A la « Cathé » ce matin, le Doyen Claude Castiau était, comment dire ? « épatant » Un passeur qui indique deux chemins. Deux points de vue dans son homélie. La liturgie de l’Avent met en évidence, fit-il observer, trois personnages : le prophète Isaïe, la Vierge Marie, Jean-Baptiste. Et elle indique trois lieux de façon récurrente : d’abord l’Eden initial ou final, où le loup habite avec l’agneau ; puis Sion, çàd Jérusalem, càd la Ville rassembleuse où nous vivrons dans la plénitude du Seigneur l'unité et la diversité ; enfin le désert, cet endroit sans repères, sans chemin, sans sécurité, où le démon nous cache, comme des mines dans le sable, ces pièges plus ou moins grossiers que dénoncent les prophètes qui les ont repérés, Jean-Baptiste, Jésus lui-même… - Il y avait encore autre chose dans l’homélie, mais ce que j’en ai « accroché » m’a suffi pour nourrir ma prière de la semaine. Trois personnes, trois lieux. Ignace de Loyola aussi priait comme ça. Comment oublier ?
La citation du pape continuait mystérieusement : «Ce que je peux donner, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. » Qui potest capere capiat... On n’est pas sûr de comprendre, mais si c’est une reconnaissance de ses limites avec volonté de ne pas les dépasser, c’est beaucoup d'humilité. D'humilité peut-être pas... rassurante ?
22:01
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01.12.2010
Remplir les églises
Je partage avec le pape (et bien d’autres ;-) un désir passionné que « le Bon Dieu » redevienne une référence ordinaire, spontanée, qui aille de soi, dans l'existence des gens, particulièrement celle des Occidentaux qui ont appris à s’en passer. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent en se privant de cette Souveraine Bienveillance qui veille sur nous amoureusement, de la naissance à la mort. D’où vient cette stérilité toujours plus grande du grand arbre chrétien, tandis que le Croissant brille avec le même éclat et que le Gange baigne les mêmes foules ? Car il faut le reconnaître : les fruits recueillis au dernier Concile et après lui sont rares, malingres, et peu sapides. Que s’effondrent les vocations, que disparaisse la pratique des sacrements, est-ce à cela que nous nous attendions ? Que le Christ ne soit plus le bienvenu comme image sur nos murs et comme chant dans notre gorge, ô disgrâce ! ô honte ! Nécessité qu’il soit à nouveau vu et entendu…
D’abord, qu’il soit aimé. Et pour cela qu’il soit aimable. On a l’air d’énoncer ici un truisme, de demander ce qui est déjà obtenu. Pourtant, dans mon enfance et aujourd’hui dans certains clubs léonardophiles, j’ai beaucoup vu invoquer un dieu paternaliste et vindicatif, mesquin, un justicier à la mémoire impitoyable. Pis : je vois aujourd’hui Benoit XVI s’y référer en douce comme à son Dieu. Je reprends ses propos déjà signalés.
Le pape nous informe de deux décisions qu’il a prises. 1. Il entend respecter rigoureusement le dernier concile, qui fait partie de l’histoire de l’Eglise, et donc de sa tradition. Pour que les textes de ce concile soient « mieux lus », c.à.d. qu’ils ne servent plus de caution à l’irrationalité et au libertinage modernes, Jean-Paul II déjà avait trouvé nécessaire qu’on en fasse une synthèse. Qu’on élabore à Rome un seul catéchisme faisant autorité, où les acquis de 1962-65 complèteraient les acquis d’autrefois. Il en avait chargé qui ? Joseph Ratzinger lui-même, bien tombé. En ce qui regarde la discipline, on a aussi rénové le droit canon en 1983. L’Eglise, pense Benoit, a donc bien assimilé Vatican II.
2. Mais ce concile n’est pas un événement isolé : il doit être replacé - pour être lui-même compris - dans la perspective des vingt premiers, dont la fécondité n’est pas terminée. Ce qui est découvert à Vatican II en 1962-65 n’est pas un supplément, encore moins un substitut, c’est un complément qui doit s’accorder avec ce qui a été dit en 1870 (Vatican I) et à Trente (1545-1563). Voilà ce qu’on avait oublié. On a trop vite balancé les acquis antérieurs, comme si Vatican II les rendait vains ou absurdes. Considérons mieux les anciens rites, les anciennes vérités, les anciennes vertus, dit JR, rendant espoir aux conservateurs jusque là mis de côté.
C’était quoi, ces mœurs catholiques d’hier ? Dans une lettre récente aux séminaristes, Benoît signale expressément que, nouveaux prêtres, ils devront prêter grande attention à ce que l’on nomme la piété populaire. C’est-à-dire ? Le pape ne le dit pas, c’est moi qui détaille, mais experto crede… Ce que j’ai vu, c’est ceci. Chapelets pendant la messe, appels au miracle, dévotions à St Antoine ou Ste Rita, confessions obligatoires, annonce de la damnation toujours possible si on meurt en état de péché mortel, rappel que la sexualité fût-ce en intention est toujours matière grave, faisant perdre l’état de grâce si "pleine connaissance et entier consentement" sont réunis… Est-ce là le programme qui a jadis rempli les églises ? Non, pensez-vous, il devait y avoir autre chose. En effet : en même temps, invitation à traiter Dieu comme un marchand, comme un homme riche ou un créancier qu’on peut se concilier par la bande – avec qui on négocie, c’est le mot. Voici un engagement du Ciel, topez là : vous ne mourrez pas « dans l’impénitence finale », si, une fois dans votre vie, vous communiez neuf premiers vendredis du mois de suite (selon le Sacré-Coeur à Ste Marguerite-Marie Alacoque vers 1680). Cinq premiers samedis du mois de suite suffiront, renchérit la Vierge aux enfants de Fatima en 1917. Qu’est-ce à dire ? Que la piété populaire, quand on l’exploite sans l’éclairer, fait de l’amour avec Dieu quelque chose qui ressemble moins au lien conjugal qu’aux liaisons tarifées (pardon).
Eclairés, l’étaient-ils, ces hommes et (surtout) ces femmes assidus à l’Eglise ? Quelle sorte de liberté de choix avaient-ils ? 1860-1960 : époque de guerres, de poumons faibles, d’ignorance surtout. Ah ! l’ignorance ! Je vous donne un seul indice, on ne peut plus scientifique. D’après le recensement établi par l’Institut belge de statistiques sur l’année 1961 (Cfr J. Quoidbach, Faits et chiffres 1976, Belgique, Bruxelles, édition Rossel, 1977) 28 % des Belges sont alors des jeunes en cours de scolarité. Restent 72 % d’adultes : comment se répartissent-ils au niveau de leur instruction? Plus des 2/3, soit 50 % ont une scolarité de niveau primaire seulement (mais c’est déjà ça : l’enseignement primaire en Belgique n’est déclaré obligatoire qu’en 1914). Restent 16 % qui ont une scolarité de niveau moyen inférieur, 4 % qui ont un diplôme d’humanités, et 2 % un diplôme d’enseignement supérieur (1% technique ou artistique, 1% universitaire. La population belge n’est donc pas en mesure de vérifier, de contester, de purifier même ce que messieurs les curés lui transmettent. Elle est primaire. L’enseignement religieux est donc lui-même primaire.
Pas la peine de revenir à pareil enseignement aujourd’hui : ses fruits seraient nuls en matière de dévotion. L’instruction s’est généralisée, et un vrai savoir, privilégiant l’expérience et la conscience, a été mis en place par le MOC surtout, et par les laïcs – laïcs chrétiens, ou laïcs agnostiques. Jamais plus une encyclique ne pourra dire aux gens comment il faut aimer, ce qu’il faut faire ou éviter, voire ce qu’est vraiment le « Corpus christi » qu’ils ont reçu sur la langue et qu’ils ont aussi regardé à la télévision. Que mon Eglise, comme elle fit entre 1955 et 1977, se décide à s’éprendre à nouveau des filles et des fils de son siècle, les écouter, leur faire confiance, et puis leur offrir pour rien ce qu’elle a reçu pour rien : la promesse de résurrection, la paix, la miséricorde, l’évangile, l’universalité. Je ne crois pas qu’un Vatican III est indispensable pour si peu de choses… Sont absolument requis, en revanche, un pape et des évêques qui ne se désolidarisent pas, à la première nouvelle de l’infamie, de leur malheureux frère déchu à Bruges, pécheur au crime plus scandaleux mais non substantiellement différent de leurs fautes à eux, de leur orgueil, de leurs aveuglements, de leurs enfantillages mystérieux et bas. Leurs fautes comme les nôtres, comme les miennes. Pardonnées. Toujours. Dans le Christ, à cause de Lui.
00:50
Écrit par Ephrem
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