13/10/2013

D'où vient ce bonheur ?

solitude imagesCAG8PA90.jpgDans le silence public où mon coeur, nourri aux vieux paquets de lettres grises et aux  enregistrements toujours bruns, me ressuscite les ferveurs et les chagrins qui ont accompagné mon parcours existentiel, je médite sur le sens final de ce type d’existence que Dieu m’a donné. Je le fais solitairement. A part mon neveu Pierre, devenu tout à la fois mon fils, mon confident, et mon… majordome (!),  il se fait que mes proches ne le sont plus guère. Leur affection demeure ce qu’elle fut, je le sais, tendre, j’en ai quelquefois de beaux signes, mais leur vie les emmène logiquement dans un univers plus entrepreneurial que le mien, et je ne vois pas pourquoi je m’y opposerais.  

 

  PONTimagesCA5F6TIG.jpg          Aux prises, donc, avec ma vie dans son cours long et sinueux, j‘en isole volontiers les composantes : 1. l’eau de ce courant, d’abord, l’hérédité de ce petit garçon né avant-guerre dans une famille paysanne traditionnelle, pieuse et laborieuse. A qui on a donné le prénom de l’ancêtre : fermier né en 1857 et se faisant instituteur privé en 1880, dans la première guerre  scolaire, quand l’enseignement primaire officiel exclut d’enseigner la religion. Et moi, qu’ai-je fait d’autre qu’enseigner la religion ? 2. Je distingue aussi l’influence de mes proches, parents ou étrangers, qui m’ont « fait comme eux » magnifiquement  lorsqu’ils m’aimaient, - et comme eux aussi, mais douloureusement, quand ils ne m’aimaient pas, comme au collège des Franciscains où je me sentais malmené, décalé, vers ma treizième année. 3. Je n’oublie pas, vibrant dans tout cela, l’exercice de ma liberté, vécu comme un jeu et une chance – alors que c’est un devoir.  

 

solitude 2imagesCA9C8XT9.jpg             Depuis le début de cette année 2013, monte de ce voyage analytique en moi-même une exaltation mystérieuse, un bonheur profond dont je ne comprends pas encore toutes les causes. Mais j’en goûte l’intensité, l’imprévu, la stabilité. C’est étrange. J’approche de ma 80e année, je vais mourir, mes sens m’abandonnent ; je deviens sourd, je vois mal, je maigris, j’oublie tout. La marche à pied, oui, ça va toujours, mais jusqu’où, et jusqu’à quand ? D’un mois à l’autre, mes capacités baissent. Ce bonheur, dès lors, d’où peut-il sortir ?

 

oiseau soluier imagesCA42K4V3.jpg            Il vient de ma foi, il ne peut venir que d’elle. De l’espèce de lien puissant, constant, résistant, exaltant, qui s’est établi dans mon esprit entre l’image que j’ai de moi et celle qu’on m’a donnée (implantée, insérée, inoculée) concernant Jésus-Christ, fils unique de Dieu, qui m’aime à en mourir, moi, et tous les hommes mes frères. Cet Homme-Dieu, je ne l’ai jamais vu (hm!) ; j’en ai pourtant senti l’influence, la présence, la bienveillance tout au long de ma vie. Et maintenant, il va se montrer, j’y pense sans cesse, le moment approche où je le verrai. Qui ? Cela. Lui.  « Je laverai ma face au lac de ton visage / Quand tu viendras, mon  christ, au soir de mon destin. »  Déjà en 1966… Début d’un poème de JEUNESSE.

 

    pape françois 2 imagesCAYSF2RG.jpg        Je m’interroge vraiment sur le tranquille bonheur dont me voilà baigné et lavé. Je devrais encore mentionner des faits extérieurs inespérés, qui m'enchantent, comme l’arrivée d’un pape providentiel, et une fierté nouvelle pour les chrétiens humiliés par les affaires de mœurs un peu partout ou d’argent sale au Vatican. « Un grand prophète est paru parmi nous, et Dieu a visité son peuple » 

 

P. S.  Certes, ce bonheur personnel dont je parle disparaitrait si la souffrance physique venait envahir ma conscience, et qu’il n’y ait pas d’antalgiques adaptés. Il serait aussi menacé par une psychopathie. J’en mesure donc, j’en dis la volatilité possible. Reste qu’au moment où j’écris ceci, il me berce. Jésus est tellement là que j'en deviens bavard. Même la nuit, si je ne dors pas, je l'interpelle... C'est simple.

01/01/2013

JANVIER 2013 - CALINS ET BEAUX YEUX DE JESUS

 Voeux 2013 !.jpg     1er janvier :  le jour où tous souhaitent à tous tout le bonheur du monde, où chacun aussi le souhaite à chacun. On a quitté le passé, on n’est pas encore dans l’avenir, et voilà que dans ce minuscule présent de quelques heures on s’abandonne, on se donne aux mille feux de l’Espérance – attention ! l’espérance avec un petit e… Car rien n’est moins assuré que ces vœux de santé, de prospérité, de bonheur qu’on distribue libéralement à gauche et à droite. Rien n’est moins garanti, sauf si l’énonciation est, sous-entendue, une promesse personnelle, et qui engage : moi qui vous parle et qui ne suis pas loin  dans l’immensité du monde, j’ai du bonheur à imaginer le vôtre, je ne prépare mon bonheur qu’en préparant le vôtre, je collabore avec toutes les puissances qui peuvent à vous comme à moi être favorables… Les forces humaines collectives, la prévoyance divine. Bonne année !

 

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Pour l’heure, je suis engagé à exposer mensuellement et débrouiller à ma façon une problématique d’actualité, allons-y. Ma façon, c’est-à-dire ? Exploiter les ressources du terrain où Dieu m’a installé, comme dit le psaume 15, cet « espace où s’harmonisent réalisme et mystique » que j’habite aequo animo et que je fais visiter aux gentils amateurs. Harmoniser : faire se rencontrer des aspects qui paraissent opposés dans la vie de l’âme et qui pourtant se conditionnent – ce qui suppose qu’on ne confonde pas ces aspects. J’ai dans la tête à ce sujet l’extravagante homélie prononcée la nuit de Noël dans sa cathédrale par l’archevêque de Bruxelles, André-Joseph Léonard. Lisez-là d’abord, la voici dans son intégralité, telle que Cathobel la reproduit. Vous y trouverez des fantasmes artificiels qui vous laisseront pantois… Cette homélie n’a pas inquiété la presse, qui, n’y trouvant pas d’aspect politique, l’a délaissée pour s’intéresser à autre chose. Mais autour de moi, chez les esprits forts, les commentaires moqueurs se sont accumulés. Avec des adjectifs inattendus à propos de pareil seigneur de l’esprit. Benêt, godiche, nunuche…

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            Le propos épiscopal est pourtant louable. Il est de rendre à Jésus l’intérêt que sa personne a perdu et que les gens n’accordent plus aujourd’hui qu’à sa fête. Plus discutable est le moyen choisi pour revaloriser le lien entre les chrétiens et leur sauveur. Monseigneur juge efficace et approprié de vanter le bon exemple donné par d’autres, ces millions de gens dans l’histoire qui ont aimé Jésus-Christ par-dessus tout, Jésus Christ,  seule personne, avec Marie, à avoir suscité pareil attachement. Par comparaison, l’évocation d’autres vedettes comme Napoléon ou Marie-Thérèse d’Autriche (?) est censée convaincante. La princesse Diana, c’eût été plus clair…   

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Et voilà que, pour visualiser cet attachement, notre singulier  archevêque se fait puéril. Il veut être populaire, et va user d’un vocabulaire ou de manières susceptibles de plaire aux personnes simples, cibles premières de la nouvelle évangélisation.  1. Il nous faut, dit-il, « féliciter » Jésus, c.à.d le déclarer heureux de fêter sa naissance. Curieux : il a grandi depuis lors et a même quitté cette vie transitoire pour « naître au ciel », seul anniversaire fêté d’ordinaire dans la vie chrétienne.  2.  Il faut, parait-il, comme beaucoup l’ont fait lui envoyer des « Jésus, je t’aime », des « mots d’amour » équivalents à des messages au réveil disant « ma bien aimée, tu es le trésor de ma vie ». Envoyons-nous à nos morts bien-aimés de tels messages ? Nous leurs parlons, nous les appelons à l’aide, nous ne les rassurons pas sur nos sentiments qu’ils savent mieux que nous. 3. Il faut « soupirer amoureusement » (quand on est femme), lui envoyer (encore) des « baisers d’amour », et finalement « renoncer à tout pour ses beaux yeux ». L’auteur néglige au passage que l’adjectif qualifiant les yeux donne à ce tour une consonance ironique.  Rhétorique de romans.

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            Je trouve mystérieux qu’une si bonne intention puisse se dénaturer dans une formulation ridicule sans que son savant auteur en prenne conscience. L’intention, c’est de revaloriser le rapport personnel unissant, dans notre foi, tout chrétien à Jésus-Christ. La formulation, c’est de pénétrer pour ça dans le monde très différent de l’intimité conjugale et familiale, et de s’approprier comme référents adéquats une multiplication de mots doux, de bisous, de « papouilles » gnan gnan, enfantillages hypocoristiques proposés ici comme autant de messages signifiant adéquatement un lien structurel. Hélas ! Avec la complicité du public, qui, quoique un peu gêné, applaudit de confiance.  Il y a aussi confusion audacieuse de l’amour passionnel et de l’amour mystique. Audace gagnante ?

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            Au contraire. Tout le monde y perd. Qu’un tel sujet soit si mal abordé, si maltraité, est désolant. Car il est central, voyez. Toute fête liturgique est un rappel de notre communion en Dieu. On a toujours raison d’aborder de front la grande, la noble question de l’amour humain (et pas seulement « théologal ») qui unit tout chrétien un peu conscient à la personne de Jésus. « M’aimez-vous  ? » dira encore la Vierge de Beauraing aux cinq enfants visionnaires. « Pierre, m’aimes-tu ? » Cela, c’est la question que Jésus ressuscité pose au premier des apôtres (Jn 21, 15-19), - au premier comme au dernier des chrétiens, la question essentielle : te fies-tu à moi, t’en remets-tu à moi, es-tu attaché à moi, fais-je partie intégrante de ton devenir, de ton être ? Devant l’enfant de la crèche, devant ce moment originel où Dieu se fait homme comme nous, notre frère, notre égal, c’est la question à d’abord rappeler. L’amour et la foi s’y réunissent. Tous les miraculés de l’Evangile sont des gens habités par ce feu, et c’est ce feu-là qui les sauve. Va, ta foi t’a sauvé.  

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Reste à comprendre, humainement, comment pareille urgence puisse être traduite de façon si bizarre, - impertinente, comique, absurde, sans que l’orateur ait même conscience que là-dessus, il chante faux. Je n’ai pas plaisir à critiquer le chouchou du pape, à qui la plaisanterie qu’il affectionne réussit rarement. Il est actuellement conscient de son impopularité ; et - c’est à son honneur - il laisse en paix ceux de ses clercs qui ont pris leurs distances avec lui et poursuivent, fidèles, leur propre chemin commencé à Vatican II.  Se corrigera-t-il ? Il le pourrait s’il voulait. Mais il n’en ressent pas le besoin. Il y a peut-être chez lui, comme dans d’autres familles où tous les enfants deviennent religieux ou prêtres, une incompréhension congénitale de l’amour passionnel, à la fois gouffre et sommet. Lequel amour n’est en aucun sens l’analogue de l’amour divin, à la fois délice et renoncement. 

10/01/2012

Je ne connais pas cet homme

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            Vous savez que j’ai, depuis quelques mois, grand mal à vous écrire, à concentrer mes idées, à trouver les mots qui se dérobent. A Noël, j’ai eu recours à Mauriac comme « nègre » magnifique pour vous dire mon bonheur de croire, en ces jours sombres où, comme dirait Bossuet, « je me meurs ».  Aujourd’hui, qui appellerai-je pour vous dire un autre bonheur, celui d’avoir vécu, aimé, joui de la Création et joué avec les Créatures, exposées comme moi  aux rigueurs des gendarmes ? Celui qui règne au Vatican ne peut décidément rien pour moi. Il me respecte, dit-il, mais il explique à cent diplomates que nous avons « menacé la dignité humaine et l’avenir même de l’humanité », rien moins, mes frères et sœurs homos unis devant la loi civile, et moi avec eux en unissant devant Dieu mon sort à feu mon Bruno. Je laisse le potentat romain patauger dans le délire où, comme jadis, « il jure et rejure de ne pas connaître cet Homme », celui que nous sommes, qu’il le veuille ou non. Et je vous confie plutôt à une certaine Pascale Robert-Diard, l’auteur d'une histoire délicieuse lue ce jour dans mon quotidien,  le Monde. Son titre :  Deux petites culottes au fil de la procédure.  Je  reproduis le texte sans autre autorisation que le plaisir qu'il m'a donné Et vous donnera. En le lisant, on se sent dans l'esprit de Jésus, lucide et patient, tel qu'il est décrit au chapitre 8 de saint Jean.  

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« Nous, soussigné gendarme X, agent de police judiciaire, sous le contrôle de l'adjudant Y, vu les articles 20, 21-1 et 75 à 78 du code de procédure pénale, rapportons les opérations suivantes : le 16 octobre, Mme T se présente à notre unité et manifeste le désir de déposer plainte contre X pour vol de linge. Nous enregistrons sa plainte. » Suivent dix pages de procédure, soigneusement cotées et paraphées. Elles commencent par la déposition de la plaignante : " J'avais étendu mon linge sur le fil à 11 heures, samedi. Je me suis absentée l'après-midi et, à mon retour, j'ai remarqué l'absence de deux culottes. - Pouvez-nous nous décrire les vêtements qu'il vous manque ? - Il s'agit d'une culotte blanche de taille 36 et une autre de couleur beige de taille 38. Je pense que mon voisin, M. Z, peut être l'auteur de ce vol, mais sans certitude. "

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Dans une petite ville d'Aquitaine, le gendarme X flanqué du maréchal des logis-chef Y vont le lendemain au domicile du voisin, pour lui annoncer sa convocation à la gendarmerie. Un mois passe. M. Z se présente à la date prévue. Il est retraité, un peu dépressif, et reconnaît tout de suite qu'il est l'auteur du vol. " Pourquoi avez-vous pris les deux culottes alors qu'il y avait d'autre linge ?- Qu'en avez-vous fait ?- Je suis rentré chez moi et je les ai mises dans le sac-poubelle.- En avez-vous parlé à votre épouse ?- Non, elle l'a appris quand vous êtes venus, elle l'a raconté à ma fille, qui m'a engueulé.- Pourquoi êtes-vous en mauvais termes avec vos voisins ?- Il fait du bruit le week-end avec sa tronçonneuse et le burin sur la ferraille. " Le gendarme X informe le procureur de la République. Celui-ci demande au voisin de dédommager sa voisine, en échange de quoi il prononcera contre lui un simple rappel à la loi.

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En décembre, la procédure s'épaissit. "Nous, gendarme X, sous le contrôle de l'adjudant-chef Y, poursuivant l'enquête en cours, joignons à la procédure l'attestation du dédommagement que nous remet Mme T, accompagnée du ticket de caisse d'un montant de 33,40 euros. Elle reconnaît avoir reçu un chèque correspondant de la part de M. Z. "  Le ticket de caisse de l'achat d'un "boxer Capucine" et d'un "shorty Joséphine" dans un hypermarché est enregistré dans le dossier.

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M. Z est convoqué une nouvelle fois. Le procès-verbal de " notification de rappel à la loi " est dressé. Le gendarme X reprend la plume : " Ce jour comparaît devant nous M. Z, auquel il est reproché d'avoir, sur le territoire national, frauduleusement soustrait une culotte blanche taille 36 et une autre culotte taille 38 sur un fil à linge au préjudice de Mme T. L'informons que, s'il était poursuivi devant le tribunal correctionnel, les peines maximales encourues pour les faits cités sont de trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Invitons le comparant à ne pas renouveler l'infraction. La personne affirmant ne pas savoir lire, lecture lui est faite. "  Mme T décide de maintenir sa plainte. Le procureur est à nouveau saisi. Décide de classer sans suite. Fin de la procédure.

Ce qui m’émeut et m‘émerveille dans ce récit, c’est ce qui n’y est pas dit, et que tous nous avons compris. La Vie qui s'en va, le Désir qui reste, et le mystère de la Sexualité, pareil à celui de la Trinité. 

 

 

 

26/07/2011

Anniversaire

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C’est donc la dernière année où j’ai le droit de lire Tintin. Merci, mon beau-neveu de Liège, tout près désormais d’être bruxellois, de m’en féliciter. Merci, Anne-Cath, ma douce. Mais que m’importent  les années qui m’emportent  ? Il y a longtemps que je préfère, aux aventures d’un reporter magnifique, cynophile et astucieux, les  passions humaines et les récits qu’en fabriquent les ingénus, les purs, les pédés, les marginaux et les poètes. – Merci à ceux qui, ce jour, ont pensé à moi. A la messe (en néerlandais) au Finistère où je suis allé à midi, avec Pierre , ils étaient tous avec nous..   

 

22:03 Écrit par Ephrem dans Actualité, Amour, Plaisirs, Web | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

10/03/2011

A la tête des péchés

Bosch Jerôme Les 7 péchés capitaux.jpgJ’ai reçu, du pouce de Mgr Léonard, le signe me rappelant que je suis poussière. Ne le savais-je pas ?  Un peu trop pour l’instant : trop, car le Vanitas vanitatum me pousse à bien dormir, à absorber comme des cachets des feuilletons américains dont j’oublie l’histoire d’un épisode à l’autre, à ne prier qu’en grognements fatigués. En revanche, me « convertir à l’Evangile », j’en dois me rappeler la constante nécessité. Hier, j’ai considéré les sept péchés « capitaux », càd (Catéchisme romain n° 1866) les péchés meneurs, ceux qui en entrainent d’autres, pour voir auxquels je pourrais faire la chasse.  Si ça vous tente, suivez-moi. Je vais dire "je", fatalement : comment faire autrement ? A cet examen de conscience,  je prends quelques risques - celui du ridicule, en premier.  

 

trio_gourmandise.jpgJe n’aime pas vraiment manger, la gourmandise m’est inconnue ;  à preuve mon poids normal depuis toujours. N’allons pas déséquilibrer le système ! Et boire ? Ah ! L’alcool, surtout la bière trappiste, oui, ça, j’aime,  mais je paie l’euphorie que cela m’apporte en maux de tête le lendemain, et j’y ai renoncé sans vertu : par sagesse.  - Bon. Et les bonheurs, voire les plaisirs du sexe ? Ils me sont devenus naturellement difficiles en 1998 (un crabe naissant), si bien que je leur ai trouvé une porte de sortie : transformer en sacrifice une incommodité de l’âge. J’ai fait, en l’an 2000, un vœu privé de chasteté. Ce qui a jeté sur ce renoncement une lumière douce, dont ni Dieu ni moi ne sommes dupes : on (je dis on par pudeur) on n’est pas là dans l’offrande suprême qu’on fait à vingt ans ; mais comme pour tout le reste, on sent là de grands souvenirs, comme des félins,  domestiqués, beaux et dormants. Et on entretient leur sommeil. De quoi s’agit-il finalement ?  « Seigneur Jésus, je T’offre mes restes… » Ce n’est pas glorieux. Qu’importe. Restent les cinq autres péchés capitaux  : orgueil, avarice, colère, envie, paresse.

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J'aurais besoin pour changer d'opinion d’une révélation spéciale du Sauveur, car c’est étrange, je tiens l’orgueil pour un vertu. Entendons-nous : il ne s’agit pas de rivaliser avec Dieu, notre Père, mais du contraire : se souvenir  de ce que le Fils a fait de nous, et s’en enchanter. « L’orgueil est ce par quoi l’homme se souvient de son origine divine, et tient debout. »  Je ne sais où j’ai entendu cela, mais l'idée m’a accompagné toute ma vie, et m’a retenu sur le chemin des vilenies. Mon icône Françoise Giroud, l’avait pour sa part oubliée quand elle envoyait, avant de se suicider, des lettres anonymes et basses au fringant JJSS qui l’abandonnait. Chère Françoise, institutrice de mes quarante ans... -  Quant à l’avarice et à la colère, je n’y suis pas du tout enclin. Par goût de la vie simple, sans façons, casanière, ô paix de la pauvreté ! et parce que j’ai expérimenté que la colère trouble le colérique bien plus qu’elle ne résout les problèmes qui la justifient.  

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 Restent la paresse et l’envie. La paresse est un de mes traits de caractère les plus accusés. J’ai pourtant "agi" beaucoup, au cours de ma vie, et sans m'y forcer. C’est qu’avec le goût de musarder, de rêvasser, de regarder passer le temps, j’ai hérité en outre d’une émotivité si puissante intérieurement qu’elle déborde extérieurement. Quand le sentiment est là, l’énergie le suit. Heymans-Le Senne qualifiait ce caractère de "nerveux".  Soit. Ce n’est donc pas moi qui ai entrepris de réaliser le film de fiction « Forte et Muette », en 1963, mais mes élèves qui m’y ont poussé – et comment leur aurais-je résisté ? Je les aimais. Ce n’est pas moi qui ai sollicité la direction de l’Ihecs en 1984 quand deux directeurs successifs en bagarre avec le pouvoir organisateur (ou l’inverse : le PO en bagarre avec eux) eurent mis l’institution objectivement en difficulté. Je me souviens de l’indifférence avec laquelle, le 13 juillet 1984, poussé dans le dos par toutes les parties en cause, je suis allé à la messe du soir au Gésu, face au Botanique, pour que Dieu me dise tout bas ce que Lui attendait de moi. J'aimais Dieu. Aimer. Y a-t-il autre chose qui m'ait jamais mis en mouvement ?

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 L’Envie… Il y avait dans la Libre Belgique d'hier un article merveilleux d’Armand Lequeux sur ce dernier vice, dont on se croit facilement exempt. A tort. Je m'en reconnais porteur. Vous le trouverez ici, mais je le reproduis aussi en « commentaire », parce qu’il pourrait disparaître avec le temps, et que, de cette réflexion lumineuse, sans moralisme benêt, je désire tout garder, m’inspirer. Lisez. Se réjouir du bonheur d’autrui. Des qualités d’autrui. Des chances d’autrui. De la santé d’autrui. Se réjouir vraiment. Jouir comme au Ciel de la Sainteté des Autres…   

10/12/2010

In paradisum

"Bruno crayon.jpgQuand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

 

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout ...

 

C'est qu'elle n'avait peur de rien. Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate  et se faisait sécher par le soleil...

 

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le soir ...

- Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.

 

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup."

 

Un conte de Daudet. Bruno, de 1954 à 1985, a vécu d’abord trente ans d’enthousiasme et d’amitiés fortes. En 85, il apprend que… Il assume. Il supporte l’insupportable, va jusqu’à suivre une formation permanente d’initiation à la mort !  Le 10 décembre 1990, il s’éteint.  Je n’aurai qu’un maigre mot pour rappeler combien les dents de la Bête l’ont déchiré avant de le tuer, pour dire que son visage comme celui de tous les sidéens d’alors reproduisaient le visage émacié du Crucifié. Ce qu’il m’a laissé, après son départ, c’est un domaine imaginaire « si beau que les ruines m’en ont suffi ». Et puis avec le temps, quelque chose a changé. J’ai atteint l’âge qui éteint toute passion, j’ai fait à nouveau un vœu privé de chasteté, comme, le temps venu, d’autres prennent avec liberté congé de la vie. Et voici que resplendit saintement en moi, comme une merveille lointaine, ce temps béni que nous a donné le Plaisir, avec ses jeux, sa souveraine innocence, son défi absolu de toute autorité qui ne soit pas l’Amour. La volupté n‘est triste que pour les coeurs froids, elle est la richesse des pauvres, le don des simples. Avec moi, tu n’as pas eu ton compte, mon biquet. Tu n’as eu qu’une demi-vie. Mais je sais maintenant qu’on peut attendre de  Dieu (avec son corps, sans son corps, je ne sais, disait Paul) qu’il te paie pour moi ma dette de bonheur. Le destin te doit une demi-vie. A très bientôt, frère qui me précède, baisers partout. Et toi bénis-moi de loin, sur mon front, ma bouche, mon coeur… Mon âme. Qu’est-ce qui nous attend encore en Dieu comme bonheurs infinis…  

 

 

05/12/2010

Messe d'en bas et messe d'en haut

Isaïe, 11, 1-10.jpgWeek-end singulier qui m’a amené à fréquenter deux assemblées liturgiques hétérogènes. La samedi soir, je participe, invité par l'officiant, à la messe d’une paroisse hors normes, où le temps de l’homélie est consacré à un partage de réactions à propos des trois lectures du jour, chacun pouvant s’exprimer sans être recadré, réfuté, encore moins ridiculisé. Le dimanche midi, je vais comme d'habitude à la cathédrale. Pourquoi, sinon pour y rencontrer à nouveau Dieu dont je ne me lasse pas, et subsidiairement assumer ma tâche de  lecteur. L’homélie y est confiée à la compétence d’un des quatre prêtres qui se succèdent au cours du mois. Aujourd’hui, ce devrait être le Père Pottier. Surprise : c’est le Doyen Castiau qui célèbre et qui prêche.

 

Christ sur un Ane.jpg« Je suis comme je suis, je ne cherche pas à être un autre », dit le pape à son interviewer dans Lumière du monde, p. 152. Moi aussi. Je reconnais avoir besoin personnellement d’une messe où les rites, sans être solennels, sont beaux, comme à Ste Gudule, à la Madeleine, à St-Nicolas. Sur le fond, je souhaite aussi que l’évangélisation soit moins un échange de visions personnelles qu’une initiation à la vision catholique telle que l’a vitalisée le chœur conciliaire. C’est dire que je n’étais pas trop à mon aise, d'abord, dans la petite communauté de samedi. Mais j’y ai été reçu comme un frère, j'ai communié avec ferveur à la prière, et j'ai éprouvé finalement grand respect pour cet office pauvre, digne et honnête (personne n’y trichait, c’était l‘évidence) où Jésus était là comme en vacances,  aussi actif mais autrement heureux que dans St Pierre de Rome, et où son Eglise parlait à travers tous ces participants non hiérarchisés, confiants, gentils… Avec plus ou moins de pertinence, certes, mais pas beaucoup moins que les douze apôtres jadis. Beaucoup plus en tout cas que Jacques et Jean lorsqu’ils réclamaient une place à gauche et à droite du Maître sur le chemin de Jérusalem.

 

Bernanos_resized_150x247_P15J_.jpgReste que le mystère chrétien ne se réduit pas à l’aménagement meilleur de la terre des hommes, mais à l’ardente préparation de notre divinisation future en Jésus. Il y a chez les gens comme une difficulté d’espérer, de croire en la vie du monde à venir qui finit par m’étonner. Pourquoi est-ce si difficile ? Je songe à Bernanos. Ne faisons pas le malin. Est-ce que cela, qui m’est donné aujourd’hui, ne me sera pas repris quand j’entrerai en agonie ?  Nunc et in hora...

 

Aurore de la Morinerie, Jean-Baptiste dans le désert.jpgA la « Cathé » ce matin, le Doyen Claude Castiau était, comment dire ?  « épatant » Un passeur qui indique deux chemins. Deux points de vue dans son homélie. La liturgie de l’Avent met en évidence, fit-il observer, trois personnages : le prophète Isaïe, la Vierge Marie, Jean-Baptiste. Et elle indique trois lieux de façon récurrente : d’abord l’Eden initial ou final, où le loup habite avec l’agneau ; puis Sion, çàd Jérusalem, càd la Ville rassembleuse où nous vivrons dans la plénitude du Seigneur l'unité et la diversité ; enfin le désert, cet endroit sans repères, sans chemin, sans sécurité, où le démon nous cache, comme des mines dans le sable, ces pièges plus ou moins grossiers que dénoncent les prophètes qui les ont repérés, Jean-Baptiste, Jésus lui-même… - Il  y avait encore autre chose dans l’homélie, mais ce que j’en ai « accroché »   m’a suffi pour nourrir ma prière de la semaine. Trois personnes, trois lieux. Ignace de Loyola aussi priait comme ça. Comment oublier ?

 

hors normes.jpgLa citation du pape continuait mystérieusement  : «Ce que je peux donner, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. » Qui potest capere capiat... On n’est pas sûr de comprendre, mais si c’est une reconnaissance de ses limites avec volonté de ne pas les dépasser, c’est beaucoup d'humilité. D'humilité peut-être pas... rassurante ?

22:01 Écrit par Ephrem dans Actualité, Amour, Foi, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

15/10/2009

Ne dis pas...

Duane_Michals

 

 

                « Ne dis pas, de la forêt qui t'a donné asile, qu'elle n'est qu'un petit bois. Fût-elle un petit bois. »

        C'est un adage « nigritian », paraît-il, c'est-à-dire soudanais. Je le trouve transcrit sur une page d'un de ces cahiers où, au cours de ma vie, j'ai noté ce que je lisais, comme d'autres serrent dans un coffre des titres ou des bijoux. Mais qu'est-ce à dire, ici ?

 

Il y a le sens. La gratitude n'est pas devoir, elle est mode de vie, elle est regard heureux. Tant de gens simples m'ont aidé à vivre, puisque j'ai vécu si longtemps... Et il y a l'image. L'idée insolite et touchante qu'un « petit bois » puisse être humilié de n'être pas annexé à une forêt puissante.

23:32 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

27/06/2009

Extinction des feux

BM sur mon mur

 

     Gay Pride en France... Ce n'est pas une « fierté », ai-je pensé longtemps. Un fait seulement. Une attirance si forte, si ancrée en soi, qu'y résister toujours ampute de quelque chose comme la joie de vivre, comme la santé. Mais est-on fier d'être ce qu'on est ? Ce qu'on n'a ni mérite ni démérite d'être ? Mais aujourd'hui, je pense autrement. La ...répugnance (c'est le mot : le rejet profond) sentie comme instinctive, résistant à toute éducation, surgissant non seulement chez les « autres », mais assez souvent dans la tête des gays et lesbiennes eux-mêmes, elle exige d'être combattue pour qu'elle ne vous abatte pas, ô conduites suicidaires, ô doubles vies, ô errances amoureuses. L'homosexuel qui vainc l'homophobie en lui et au dehors, dans son cœur, dans son milieu, dans son Eglise, il mérite qu'on lui rende hommage : j'espère humblement faire partie du bataillon.

 grenade

     L'espèce de terreur qui secoue les religions - toutes les religions - quand on évoque l'homosexualité vient d'une erreur de jugement sur la sexualité elle-même. De celle-ci, elles ne voient pas l'implication dans le mouvement qui nous pousse à sortir de nous-mêmes, c.à.d. finalement, la sexualité étant de soi limitée,  dans la « charité ». La chasteté absolue est possible, je le crois et ai de bons motifs de le croire. Mais faire barrage à l'impulsion sexuelle suppose qu'on reçoive de l'Eglise assez de "fier amour" pour entretenir le sang dont le cœur a besoin pour battre. On peut se demander si l'employeur ecclésial a de quoi y pourvoir. Si, du moins, il en a le souci.

brugge-gezellemuseum 

     Guido Gezelle (1830-1899), vous connaissez ? C'est un prêtre d'autrefois, comme le curé d'Ars, mais lui était un magnifique poète. Avec le génie d'illustrer non la langue néerlandaise, mais un de ses dialectes. Ainsi « mijn  hart is als een bloem » devient dans son flamand « mijn hert is als een blomgewas ». Je vous laisse avec un poème qui lui est dédié, un texte écrit par Antoine Vitez (1930-1990). Cent ans séparent exactement le dédicataire de l'auteur, qui était, lui, un très grand metteur en scène français. Un artiste qui rendit aux classiques Eschyle, Racine, Claudel, leur  audience, par le respect de leur véhémence. Lisez. Le titre du poème est "David et Jonathan". Les vers sont des versets aux coupures blessées. Rien, me semble-t-il, ne peut mieux dire et l'Eglise, et les hommes seuls, et  les méprises, et la gay pride, et l'amour chaste, et l'écriture. Ah! l'écriture. O 't ruisen van het ranke riet...

 À la mémoire de Guido Gezelle.

 Je suis le vicaire de Courtrai, je suis né dans l'année trente,

j'ai tant aimé ce jeune homme, ils me l'ont arraché,

pendant des heures j'ai pleuré dans ma chambre et puis

ma peine s'est adoucie bien que

jamais jamais je ne puisse oublier son âme et l'odeur de sa peau,

j'enseigne l'italien,

ils m'ont arraché ce jeune homme qui montait me voir dans ma chambre

et c'est depuis ce temps-là depuis les sanglots dans ma chambre que

j'écris des vers obscurs et des mots comme des chants d'oiseaux, à présent

pour qu'on ne puisse plus m'accuser de rien je joue sur les mots, ils ne trouveront plus

jamais personne dans ma chambre de prêtre, j'ai quitté

Roulers et Bruges maintenant

je suis à Courtrai j'y fus accueilli comme un poète, mais

je n'enseigne plus la poésie, seulement l'italien et aussi le catéchisme, je préfère

ainsi m'adonner à ma poésie secrète, on saura plus tard qu'elle était grande, on saura tout

de moi, tout, on verra clair dans mon âme, on justifiera

l'obscurité de mon oeuvre, et je serai alors, à la fin du siècle,

sauvé, mais j'ai pleuré dans ma chambre à Roulers par mes glandes lacrymales, et rien

ne changera en paix cette agonie :

la main de chair blessée, le corps de chair .

Extinction de la passion.

22:45 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

18/06/2009

Désir d'amitié

Aitos Indonésie G

 

    Yannick, le médecin breton dont j'ai déjà parlé, était de passage à Bruxelles, pour quelques jours, et j'ai eu le plaisir d'être son commensal, en tête à tête. Rien n'est jamais superficiel avec lui, et le dialogue instauré vous instruit de ce que vous pensiez déjà, sans avoir conscience de cette pensée en vous. Le plus étonnant, pour moi qui complique d'ordinaire les problèmes, est alors la fluidité de la réflexion commune. Les mots ne doivent pas être sans cesse redéfinis, le raisonnement réexpliqué ou illustré d'autre façon. Jamais aucun signe d'indignation, voire de distanciation, ne vient ponctuer, chez l'un, une proposition un peu aventureuse de l'autre. Pas de « tu exagères », pas de « tu n'y es pas », même en ajoutant poliment « mon pauvre ami. »

 

J'ai dit ici, antérieurement, combien sa vie sentimentale avait été longtemps tourmentée,  et qu'elle était encore difficile. C'est toujours un homme de passion, adorateur des femme. Mais  sa chair semble pacifiée, comme si certains renoncements avaient éloigné les « orages désirés ». Même son visage de jeune quinquagénaire, dans la chaleur de la terrasse que le soleil ne brûlait plus mais illuminait, exprimait un équilibre nouveau. Transcendant les vingt ans qui me séparaient de lui, je me suis interrogé un moment, intérieurement, sur ce qu'à son âge, je ressentais, moi... Mais c'était en 1989, mon Bruno allait mourir et nous le savions tous les deux : déjà le calvaire de l'amaigrissement commençait, déjà le kaposi esquissait ses taches... Il n'y avait aucune assimilation possible. M'inquiétant à haute voix de ce qui meublait sa vie, il me parla de désirs d'amitié. D'amitiés stables, légères, faciles, mais stables, il en connaissait déjà, avec l'un ou l'autre patient, un surtout, cordial et stable.  Et cela lui faisait du bien.

 Doré Gustave, fable Les deux amis 08-11

J'ai dit : « Les hommes ne sont pas très doués pour l'amitié. La passion fait des exploits, renverse les barrières, mais l'amitié... Elle est plutôt étrangère à notre monde ! » Mais lui : « Devenue étrangère, et pas partout » 

En effet. Jadis, en Grèce, à Rome, la philia, l'amicitia, c'était la grande affaire. Augustin ne se comprend pas sans Alypius et les autres. En Afrique, en Islam, elle est aussi vertu majeure. Ne suppose-t-elle pas qu'hommes et femmes soient séparés ? Oui et non : elle suppose seulement d'être soigneusement distinguée du rapprochement des sexes, de la volupté. D'où la suspicion où on la tient dans les internats, et même, pour les jeunes religieux, dans les monastères. Par ailleurs, merveille : dans les couples amoureux, dans l'union conjugale, elle succède naturellement à la lente disparition de l'attrait sexuel. Je me souviens soudain de La Fontaine, la fable « les deux amis »... Et la raconte. Une nuit, l'un  d'eux fait un cauchemar et accourt à la maison de son ami, éveillant tout le monde avec grand tapage. Au bruit fait, le réveillé prend son portefeuille, une arme, vient vers l'insomniaque avec trois suppositions  et trois offres obligeantes:   1. « N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? / En voici » ; 2. « S'il vous est venu quelque querelle,/ J'ai mon épée, allons. » 3. « Vous ennuyez-vous point / De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle était à mes côtés : voulez-vous qu'on l'appelle ? - « Non, dit l'ami » ; mais « Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu:/ J'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru /. Ce maudit songe en est la cause » . La Fontaine a encore en conclusion huit vers admirables,  que je laisse chercher aux curieux. C'est la fable XI du Livre VIII...

 

18:32 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

20/05/2009

Amours différentes

plaisirs partagés

 

     Merci aux lecteurs amis qui ont disqualifié la malédiction exaltée dont j'ai été l'objet étonné. Un dernier mot, à propos de l'homosexualité. Ce n'est pas, comme on le dit encore beaucoup, une sexualité « comme une autre », pour au moins cinq raisons. 1. On n'y est pas préparé dès l'enfance, elle survient comme un  phénomène improbable, dont on n'apprécie d'emblée ni tous les aspects ni toutes les conséquences. [cf. l'annonce faite à Marie]. 2. Elle ressemble longtemps aux jeux de touche touche ou fais-moi voir familiers à tous les gamins et gamines : ce n'est jamais son exercice qui révèle sa présence. C'est le temps, où s'affirme l'impossibilité de s'y soustraire sans déséquilibre. 3. Invisible, elle est aussi très minoritaire (5% de la population, dans tous les peuples et tous les temps, semble-t-il), ce qui rend la rencontre du bien-aimé idéal vingt fois plus hasardeuse ; ce qui, en revanche, suscite  -  quand cela ne « tue » pas - des exploits et des prééminences : pour qu'on ne soit pas victime, on devient facilement héros. Obligation de supériorité... Ce n'est pas une maladie, ni un malheur :  c'est un « atout », une singularité qui force à un combat dont on sort sûr de soi.  4. Elle est porteuse d'une culture propre, et ambiguë : le monde de la création, du beau, de la communication où s'en viennent les  artistes, où se côtoient le pire et le meilleur, où il faut trouver, voire inventer, sa place : sachant que le pire du pire est de vouloir rejoindre la culture bourgeoise faite pour le couple hétérosexuel.  5. Elle a l'air ultra-érotique : elle ne l'est pas, même si elle fait semblant. Le désir qui habite l'homo est celui de l'amitié, une Amitié exaltante, forte, puissante. Alors qu'autre est l'avenir prévisible dans le rapport gay/garçon-hétéro ou gay/fille-hétéro.

 Magritte- prêtre marié

                1er cas. Un gay a un ami. L'amitié se développe. Elle prend un tour intense, passionnant, voire exclusif ; on refait le monde à deux. On est toujours ensemble, sans jamais s'ennuyer. Chez le garçon gay s'y mêle de plus en plus un besoin de caresse, de traduction charnelle, « dormir avec ». Le corps parle. L'ami hétéro est un peu étonné, d'abord, mais pourquoi pas, on s'aime, il accepte ;  ça dure un temps, et puis ça devient difficile ; et un incident quelconque interrompt cette amitié. Ne la brise pas : la suspend. Laissant moins une blessure qu'une décoration, chez les deux. Qui disparaîtra, chez les deux. Souvent le discours même à ce sujet n'est plus possible.

               

                2e cas. Le même gay (ou un autre) a une amie. L'amitié prend aussi un tour intense, exclusif, câlin. On est toujours ensemble. La fille, et les films au cinéma, et les gens autour de vous, tous attendent qu'il y ait en plus la caresse, « dormir avec », les corps qui se touchent. L'ami homo est un peu gêné mais pourquoi pas, on s'aime, il accepte ; ça dure un temps, et puis ça devient difficile, les deux personnes en sont de plus en plus conscientes, chacun avec une souffrance, mais une souffrance différente. Un incident quelconque interrompt cette amitié. La brise, je crois, encore que... Mais la séparation est indispensable pour que la vie continue. Chez elle, chez lui.

 Rembrandt, la séparation de David et Jonathan, Ermitage, St Petersbourg

Comme l'a bien dit Cyril, ceci n'est qu'une opinion. Ne que. Mais c'est... Quand « on se retourne pour regarder en arrière » et qu'on dit comme Perdican « ...J'ai aimé : c'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui » (Musset, On ne badine pas avec l'amour,  II,  5)

22:06 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

17/05/2009

Naar vriendschap

Gay Pride media_xl_913580

 

     A Bruxelles se fêtait hier la Gay Pride, avec sa parade drôle, joviale et ironiquement provocante.  Ses canons promotionnels furent beaucoup discutés, jadis, chez les militants. Ils sont devenus indiscutables, ayant fait leurs preuves. Notre pays est à présent l'un des plus  libéraux, des plus sociaux, des plus égalitaires du monde en matière de législation antidiscriminatoire. On le prie d'aller encore plus loin dans la bonne voie...  Certes. - Le sympathisant fidèle que je suis est plus circonspect, parce que l'histoire du progrès a souvent forme hélicoïdale ; je serais donc déjà content qu'il n'y ait point repli ! En tout cas, je profite de cette journée pour remercier les « majoritaires » qui, dans l'ensemble, et sous nos latitudes, n'absolutisent plus leurs propres mœurs. Ils ont accueilli notre questionnement, rencontré nos revendications importantes, et donnent aujourd'hui au monde, y compris au monde chrétien, l'exemple d'une vision plus universelle, moins réductrice, de la sexualité humaine. La norme a changé de camp : ce n'est plus l'homosexualité qui est montrée du doigt, mais l'homophobie. Joie, liberté !

 1-Homomonument A'Dam

     Curieusement, ce qui m'a accompagné la journée durant est une phrase écrite sur le granit il y a plus de vingt ans. Amsterdam, en effet, a édifié sur son sol, au Westermarkt, entre une église et un canal, le premier monument au monde consacré au souvenir des victimes homosexuelles. Il s'agit de trois immenses triangles roses, situé à des profondeurs différentes : au ras de l'eau, sur le sol, et à soixante centimètres du sol. Présent, passé, futur... Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, jetez un œil ici, il y a cinq photos. Le 2e triangle au ras du sol contient un vers, un seul, d'un poète hollandais émigré en Palestine dès 1919.  Le voici : «  Naar vriendschap / zulk een mateloos / verlangen ».

 

Qu'a-t-il de beau ? Son fulgurant paradoxe. Trois mots pleins : amitié, démesure, désir. » Je traduis littéralement : « Pour l'amitié / une si grande, une démesurée / attirance...  ».  On a bien lu : amitié.  Une protestation s'ébauche chez tout lecteur. Est-ce donc de cela qu'il s'agit ? Que fait ici sournoisement cette  litote (= dire moins pour faire entendre plus) ? Ce n'est pas l'amitié qui a jamais fait problème, c'est le besoin pour les gays de la traduire sexuellement. Sans compter que, dans le milieu homo, l'amitié, par la familiarité qu'elle suppose, fonctionne parfois comme l'interdit de l'inceste, et gêne la jouissance. Pourquoi donc ce Naar vriendschap, et non pas Naar mannenliefde, mannenlust, mannenseks, comme on n'ose pas dire mais comme on voit autour de soi, en soi ? 

 

Il s'agit en effet de sexe, et Jacob Israël de Haan, l'auteur de ce vers (et de bien d'autres) n'en disconviendrait pas. Il fut, sa vie durant, un chasseur d'intimités masculines passagères. C'était aussi un juif religieux, un Haredim. Exactement un «  orthodoxe », pas un « ultra-orthodoxe », seulement un « craignant-Dieu » : attaché à l'Alliance, et tremblant d'y être infidèle. Ce qu'il était, pensait-il. Quoi qu'il en soit, nulle trace apparente, chez lui, de cette Amicitia dont Anselme, Bonaventure et Aelred de Rivaux, après Cicéron  et Sénèque, ont célébré les vertus. Mais on lira avec profit le quatrain suivant, pensé (sinon écrit) un soir de 1924 où il draguait, à Jérusalem :  

« Qu'attendre à cette heure nocturne ? /

La ville s'est endormie dans le sommeil. /

Assis près du mur du Temple... /

Dieu, ou le garçon marocain ? »

 Br et moi 1982

    

 Qu'est-ce à dire ? Faut se remettre en mémoire ce mot, « mateloos », sans mesure ; puis « verlangen », l'étirement, l'allongement, l'attraction  au mépris du bon sens... Il y a chez bien des gays que j'ai connus, il y a aussi chez moi, sous des dehors conventionnels, il y avait chez de Haan un puits de tendresse sans fond, dont on sait que Dieu est le vrai destinataire. Vienne un garçon ou un autre, c'est à Dieu que nous voulons donner à boire. C'est de son amitié que nous avons une envie infinie, déraisonnable, tellement, tellement sans mesure terrestre. Heureux pourtant ceux, parmi les gays (et les autres !) qui ont su que Dieu ne venait jamais qu'à travers cet étranger que nous accueillons pour toujours, ce Bruno, ou quel que soit son nom, que nous avons choisi de mettre à Sa place, et que nous adorons.

18:58 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

09/05/2009

L'enfant arbitre

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     Dans « La Libre Belgique » d'hier, dont le contenu semble se rénover en même temps que la présentation (semble, semble !), je lis ce sous-titre page 45 : Un constat : la violence intrafamiliale augmente. C'est un papier régional, l'auteur parle de Molenbeek St Jean,  où l'on inaugure un nouveau local du SCAV (Service Communal d'Aide aux Victimes). L'homme part de là mais va bien plus loin, au-delà de Molenbeek : « En Belgique, on recense 140 cas de violence conjugale par jour. » La phrase qui suit est écrite sans qu'un changement de lieu soit précisé : on est donc toujours en Belgique, logiquement, et c'est énorme  : neuf jeunes sur dix affirment avoir été victimes d'actes violents dans leurs relations amoureuses.

Tante Julie à 25 ans

     La violence dans l'amour ! J'ai vite abandonné la question, en disant qu'on y reviendrait. On y reviendra. Mais ce soir, veille de la fête des mères, -  et de toutes celles qui en assument de quelque façon le rôle, on fait quoi ? Je vous conte à nouveau un souvenir d'enfance. La source est inépuisable, j'en suis le premier surpris. Pour qu'elle coule ici encore, il a suffi d'une réflexion de Mme Farida Dif, responsable du SCAV mentionné plus haut : « Un enfant, c'est comme une éponge, cela absorbe tout. Quand il existe de la violence au sein d'un couple, l'enfant vit cette violence comme s'il la subissait. » Oui. Non. C'est plus complexe : il y prend part malgré lui, hélas.

PF_1178018~Sans-titre-logo-contre-les-violences-familiales-1989-coeur-d-enfant-Affiches 

     C 'était pendant la guerre, je n'avais pas dix ans. Une nuit, dans la chambre d'enfants où je dormais avec mes deux frères, la lumière se fait. Il y a des cris , des pleurs, des reproches, des menaces, des protestations : la scène ! Ce ne fut pas fréquent, trois ou quatre fois en tout dans mon enfance, mais « la Scène ! ». Ma mère et sa sœur Julie se disputent. Sans en venir aux mains, jamais, mais le ton est suraigu. C'est exprès qu'on nous a réveillés. Maman nous prend à témoins, ses enfants ! mon frère aîné Pierre, et moi.   N'est-elle pas une bonne mère ? Est-ce que nous avons des reproches à lui faire ? Je suis interloqué, ne sachant pas de quoi il s'agit, moins effrayé par la véhémence du dissentiment qui s'exprime que par le devoir qu'on nous fait, que je sais avoir, d'y prendre parti. « Maman », pour les orphelins de père que nous sommes, c'est tout. Mais « Tante Julie », c'est la bonté même, celle qui est toujours disponible, celle qui me donne même à croire, à moi son filleul,  qu'elle a plus besoin de moi que nous n'avons besoin d'elle. Comment choisir entre ces donneuses de vie ?  Nous restons  muets, immobiles. Puis assez  vite, Pierre se lève et, en cirant,  va entourer de ses bras le corps de Maman et la fait taire. Qu'est-ce qui se passe ? A mon tour je hurle, et je pleure, et je me jette dans les bras de Marraine. Pardon Maman ! Marraine,  Marraine, taisez-vous toutes les deux...

      J'ai longtemps gardé de la scène un remords bizarre ; il est réapparu tandis que je me remémorais cette furieuse histoire. Vraiment, ai-je pu trahir Maman pour Tante Julie... Maman qui, elle, ne me trahira jamais... ! Oui. Non. C'est plus complexe.

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18/04/2009

Comme ils disent

masculinité (LLB)

 

     Jean Mauriac, à propos de l'homosexualité de son père, écrit ceci, qui va loin. « Je connais bien les amis de mon père, ceux pour lesquels François Mauriac a ressenti de l'amitié, de l'affection, de la tendresse, parfois une véritable passion : pour la plupart, c'était des hommes mariés, « des hommes à femmes », comme on dit vulgairement. Si je suis triste quand j'évoque ce problème, c'est que mon père en a beaucoup souffert. Il a cru - plus ou moins, il est vrai - devoir cacher ces sentiments en raison de la religion (toujours elle) de sa famille, de son milieu provincial borné, de sa réputation. Mais ne le regrettons pas : sans ce véritable drame intérieur, sans cette tendre affection à l'égard de Louis, Robert, Jean, Daniel, Bernard, Roger, Jean-Jacques, Gabriel, Yves, Christian, jamais François Mauriac n'aurait pu écrire l'œuvre romanesque, brûlante, trouble, haletante, tragique, qu'il a écrite. » Vous trouverez ceci quelque part dans Le général et le journaliste, à en croire Barré, qui ne donne pas la page.

 Barbey avec Mauriac

      Qu'est-ce qui, dans cette énumération provocante et tout de même sibylline (rien que des prénoms !)  permet de donner à « Bernard » un rôle primordial ? Selon Barré, si je ne m'égare pas dans son maquis, deux témoignages. Le premier, assez superficiel. Celui du dandy Paul Morand, « l'homme pressé » courant l'Europe, qui eut néanmoins tout le  temps d'être collabo, antisémite et homophobe. Je cite Barré p. 371: « Morand raconte dans son Journal inutile [Quelle page ? Il y a deux volumes qui couvrent 32 cahiers... ] et   sans nommer personne directement, que Mauriac a été « amoureux fou comme sa femme d'ailleurs du jeune homme en question, lequel était  jeune attaché culturel suisse d'une grande beauté, qui  aurait eu, toujours selon Morand, des rapports moins platoniques avec Cocteau. - Il me semble, en linguiste primaire que je veux être, que chacune des deux adjonctions, celle amenant Mme Mauriac et celle amenant Cocteau, ont pour effet indirect de sentimentaliser plutôt que sexualiser, en un mot de « platoniser » les relations de ce Bernard avec François Mauriac.  

 Masques 24 Spécial Mauriac

     Le second témoin est Daniel Guérin, un personnage bien intéressant. Je suis ébahi, par parenthèse, que Barré puisse faire comme s'il venait de le découvir. Sa "déposition" est parue dans le n° 24-25 de la revue « Masques » (hiver 84-85), revue dite « des homosexualités ». J'y étais alors abonné, et je suis allé la rechercher dans ma « chambre de bonne » du 7e étage, l'équivalent du « cagibi » de Mauriac, aux quatre murs tapissés de livres, de mémoires, de dossiers, de revues ! Je connaissais donc le texte et l'ai retrouvé, aux pages 41 à 52. Il est intitulé Le tourment de François Mauriac. Mais vous allez voir qu'il est bien plus ambigu que ne dit l'opération publicitaire à quoi nous assistons concernant les mœurs effectives de François Mauriac.

Daniel GUERIN, 1924 

   

     Qui est Guérin, qui eut son heure de gloire ? Il a 19 ans, quand il rencontre l'écrivain, qui, lui, a 38 ans. Les deux hommes très vite, vont "se convenir".  Profondément, et durablement, avec leurs différences. Tous deux sont en proie à « l'amour des garçons » qui les tourmente jour et nuit, - amour qui a pour objet de beaux visages et de beaux corps, jeunes d'abord, jeunes surtout, dont l'intérêt sentimental semble quasi nul, et immense la séduction physique. Ils se « confessent » l'un à l'autre. De façon détournée d'abord, un peu trouble, tricheuse, puis, un jour, claire, et détaillée. Ce n'est pas ce qu'on croirait : soixante ans plus tard, le plus jeune écrira que « l'affection dont l'écrivain voulait bien [l]'honorer » lui sembla « un sentiment pur, en dépit de [son] jeune âge ». Qu'ont-ils donc en commun, outre l'impression de se sentir différents des autres, aux passions si simples ? Il  y a chez chacun une même peur sociologique de « sombrer dans la honte », comme ils disent (!), la terreur pour deux grands bourgeois issus d'un même milieu respectable et nanti d'être happés et broyés par « l'amour qui n'ose pas dire son nom », mot de Wilde repris pour titre en 1927 par François Porché, dans un retentissant pamphlet d'époque.

 gide

     On ne sait plus, je crois, combien était toute-puissante, entre les deux guerres, l'homophobie. Certes, l'homosexualité régnait  ni plus ni moins qu'aujourd'hui, et le milieu artistique en était vraiment riche. Proust, Ghéon, Martin du Gard, Montherlant, Cocteau... Si Cocteau faisait l'arlequin, moins pris au sérieux qu'il n'eût souhaité, Gide seul faisait le brave, mais il était né en 1869, y songe-t-on ? Le scandale qu'il causait était moins physique que métaphysique, il dégoûtait moins qu'il ne choquait. Le jeune Guérin, lui, parle donc à Mauriac de son «  horreur des détraqués, des gens en dehors de la vie simple et normale », Mauriac appuie, ajoutant que c'est une voix intérieure irrépressible qui parle en lui, qu'il n'osera jamais donner libre cours à ses convoitises, qu'il se sent incapable de secouer les chaînes qu'ont fait peser sur lui sa formation catholique, les femmes, grand-mère et mère, qui l'ont élevé, qui ont déposé au plus profond de lui-même l'horreur du péché. » Car c'est le Péché par excellence - il n'en doute jamais.

flamme de la passion 

    Cèderont-ils finalement ? Guérin, qui est une sorte de mystique incroyant, cesse assez vite de refréner ses penchants d' « inverti ». Il s'assume, il va orienter en même temps sa vie dans une direction généreuse, marxiste et anarchiste : il travaille même un temps aux côtés de Simone Weil, au service du prolétariat.  Mauriac, lui, sermonnera son confident toute sa vie. Tout en l'enviant expressément... Et en multipliant au dehors les attachements pathétiques et lyriques. - Mais je vous entends : « Et Bernard, où l'a-t-on laissé dans ce post interminable ? » Voici exactement ce que dit Guérin en 1984 : « Mais le jour arrive entre 1925 et 1928, où un grand amour s'empare de François Mauriac, l'embrase. Amour sans doute en partie platonique, en tout cas sublimé. Amour aride et décevant, puisque l'objet en est un homme jeune, marié, que j'ai connu ! et qui éprouve pour lui, son aîné,  admiration, pitié, compassion. Et les lettres qu'il (=François) m'adressait à répétition devinrent une longue plainte douloureuse, déchirante, si peu atténuées par sa foi que, bien plus tard, il aura, à tort, honte de lui-même et d'avoir été, à son corps défendant, le pitoyable martyr d'une passion démesurée, -  où plutôt sans commune mesure avec l'être aimé ».

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10/12/2008

A day without gay

Br - 10 août 1990

C'était il y a exactement dix-huit ans. A 12 h 55, le 10 décembre. Un lundi. Il n'y a que lui et moi dans la chambre. Quand j'arrive vers 12h 40 à « Erasme », il dort profondément, calmement. Il est depuis 24 heures sous l'effet d'un puissant sédatif administré après une nuit affreuse, que j'ai passée à ses côtés l'avant-veille, sur le deuxième lit de sa chambre d'hôpital. Sur proposition des médecins qui ont voulu m'indiquer peut-être que les choses empirent. Et en effet : dix-quinze fois, nous avons dû appeler l'infirmière/médecin de nuit, chaque fois elle est venue. Inlassable, maternelle : impuissante.

 Je ne pense à rien, je ne prie pas, je le regarde. J'ai pris sa main gauche, que je caresse, dans les miennes. Il n'a pas ouvert les yeux, ne s'est pas éveillé. Il dort bien. Je me sens bien qu'il soit si bien. Je chantonne bas, à bouche fermée, la mélodie « The Lord's my Shepherd,  I'll not want » qu'il avait rapportée d'Angleterre... Mais je ne peux pas rester longtemps, je  vais partir. Sa respiration... quoi ? Je viens de la VOIR s'interrompre, soudain, au milieu d'une expiration. Je me dresse. Incrédule... Plus rien ! Je tremble. Je baise ses lèvres, je pense absurdement à ce que j'ai lu chez Yourcenar et je vais entrouvrir la fenêtre pour libérer son âme. Je ne pleure pas. Peut-être que je prie, alors ?  Oui, et je pense que désormais, il y aura deux crucifiés dans ma vie. 

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09/11/2008

Famille je vous aime

Pierre et Guilaine noces2

 

   Aujourd'hui, ces deux-là, voilà cinquante ans qu'ils se sont mariés : qu'ils étaient jeunes et fous, là, en voyage de noces ! C'est mon grand frère, Pierre senior, et Guylaine, sa femme. Ils sont parents de quatre enfants, dont mon neveu Pierre junior est le benjamin. Particularité familiale : la fidélité en amour, chez tous. Et son corollaire : querelles, discussions, chamailleries verbales pour des riens, du matin au soir. Chez les parents, car les enfants et petits-enfants ont délaissé cet aspect de l'héritage, tout en faisant preuve d'une même stabilité affective... On a fêté ça hier, samedi, en commençant à 17 heures par une messe votive. Le couple, en remerciant pour la bonne intention, avait auparavant décliné (gentiment) l'offre communale de congratulations publiques, avec remise de médailles etc., choses parfaitement étrangères à leur type de tribu anarchiquement heureuse. Mais que le Christ ouvre les festivités, cela, ça comptait. La messe avait donc été soigneusement mitonnée par Pierre junior, sous la présidence du plus conciliaire et du plus conciliant des curés de campagne, un vrai Bienvenu Myriel ! Cela commençait par un Kyrié-é-é-é. ééééééééé leissonnant comme il y a un demi-siècle, continuait avec une lecture d'une page (citée ici) des Misérables sur la vieillesse, et une traduction très libre des conseils bibliques du petit-fils de Ben Sirac le Sage, déphallocratisé et adapté à notre langue (avec la permission du petit-fils, lisez donc le prologue si vous en doutez). Pour l'Evangile, les noces de Cana, où Jésus, poussé par sa mère qu'il rabroue  « S »'exprime pour la première fois (Jn, 2, 1-12). Après la bouleversante homélie de l'abbé D. et le credo énoncé avec une fermeté inhabituelle, défilé des 12 enfants et petits-enfants pour les intentions, courtes, chacune est adaptée à une situation différente, à « sa » situation... Rien que du banal, ensuite, mais tout se fait dans une église grande comme une chapelle, archi pleine, où une communauté voisine de laïcs consacrés vient apporter l'aide de ses voix et de sa piété, tandis que les villageois expriment massivement leur affection. A la demande du curé que sa main fait souffrir, c'est Pierre junior qui fait communier ses père et mère au corps et au sang, c'est moi qui donne la communion à toute l'Eglise... Vous n'imaginez pas, je cherche moi-même à  comprendre le miracle de cette atmosphère inattendue... Dans la lecture de Hugo, Pierre junior s'est déjà étranglé d'émotion vers la fin ; et moi, dans la distribution de l'Eucharistie, j'ai les yeux brouillés, je pleure en offrant « le corps du Christ » à tous ces gens dont les deux tiers m'ont connu quand j'avais dix ans, qui savent qui je suis et me sourient, la main droite ouverte, le regard disant tendrement: « Tu ne me reconnais pas ? Moi,  je te reconnais, souviens-toi... ». D'autres larmes coulent un peu partout dans l'assemblée, toutes silencieuses comme un lac tranquille...

Jubilé P&G Bon appetit... 

   Après quoi la grande bouffe, naturellement ! Et au dessert, le diapo dégoulinant de tendresses où Freddy junior, le fils aîné, s'étrangle à son tour et doit sauter la fin du commentaire préparé, parce que l'émotion le ravage, lui pourtant si pudique, si maître de lui ! Finalement, un DJ spécialisé dans « la Belle époque » fait tourner les têtes et les cœurs dans des danses qui ne sont pas solitaires comme elles le sont aujourd'hui devenues. Dans ce village où rien de neuf n'arrive jamais, pensè-je, voilà que les jubilaires qui n'ont plus dansé ensemble depuis 30 ans, ouvrent le « bal », tout le monde danse bientôt avec tout le monde, Ben entraîne Pierre junior dans un long slow plein de langueur parmi dix couples hétéros, moi-même, bizarrement rajeuni, je glisse, je saute, je martèle le sol autant avec mes neveux que mes nièces, et suis finalement invité à un tango par un parent par alliance, que je connais mal, sous les yeux de sa femme que je connais très bien, elle, et qui est pour moi depuis longtemps une grande amie... O bonheur , ô familles, ô Dieu Père de la famille humaine.

 Ce matin, revenu à Bruxelles pour la prestation à la cathédrale, j'entends le prêtre, dans son homélie, citer la Lettre à Diognète. En effet. Oui, hier soir, dans le patelin ardennais, c'était un groupe de chrétiens du IIe siècle qui s'amusaient selon l'Esprit...

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12/09/2008

Nous osons dire...

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Le « Notre Père » aussi est une prière de demande, dans sa seconde partie. Mais les trois optatifs qui constituent la première partie ont pour mon coeur - je ne parlerai ici que pour moi - une force « libératrice ». Aussitôt intériorisés par la conscience que j'en ai, ils ont un effet immédiat : me changer, me refaire. Me soustraire au monde raisonneur où je me meus d'ordinaire et m'installer dans celui, si étranger à ma nature paysanne, de la Confiance absolue. Dès l'apostrophe initiale, Père, notre Père des cieux, je suis en communion avec tous les hommes, j'ouvre les mains, je sens les prudence, les calculs, les médiocrités, me quitter comme des rats. Père, Tu sais combien je doute toujours de tout et de moi-même, mais à Toi, Père très Haut, à Toi, à Toi je fais confiance, comme un enfant, la main dans la main de son père dans la nuit. Tu sais tout, tu peux tout, on s'aime. Puisque Tu es mon Père, fais donc ce que Tu veux, c'est ce qui peut m'arriver de mieux...

 

Casablanca%20priere%20du%20vendredi%2021. D'abord, « que Ton Nom soit sanctifié. » Trois énigmes, mais je décode aussitôt... a/ Le Nom, en terre sémitique, n'est pas identifiant, mais signifiant ; comme le premier des apôtres n'est pas Simon, mais Pierre (la pierre d'angle), le nom de Dieu n'est pas YHWH, mais le Saint. b/ Saint, c'est-à-dire quoi ? Vertueux ? Nullement. Sanctus, participe de «sancire », consacrer, mettre à part comme préalable, inviolable, intouchable, hors d'atteinte, parfait. Saint est ce qu'est Dieu par nature. Qu'on s'y prenne comme on veut, si Dieu existe, il est cela. L'image coranique d'Allah (mais Allah n'a pas d'image possible)  est fidèle à cette évidence : Dieu  dépasse, surpasse, outrepasse. Il est le Puissant, et Miséricordieux. Mais pas l'amoureux, non, pas le père : le Maître. L'image biblique, elle, adopte celle des parents dont descendent les enfants, qui n'existeront que par eux... Mais toujours, Dieu trancende.  c/ Saint, oui, mais si je dis « sanctifié », ça veut dire qu'il ne l'est pas pleinement ? Allons. Cela veut dire que nous, les fils de ce Dieu, frères de Jésus que nous sommes, appelés à la communion divine, nous avons à « entrer » dans ce Nom, dans la sainteté de ce Nom. - Père, que Ta transcendance soit « nommée » par nous tous, par moi, - soit comprise, admise, adorée. Et que cette sainteté naturelle (à Toi) où le chrétien a vocation à se fondre, qu'elle se révèle (à moi) et, du coup, en moi...

 

carmelite_prostern2. « Que ton Règne vienne ! » On n'espère pas ça comme on attend le beau temps pendant la pluie, ou qu'on souhaite la fin d'un cauchemar, le retour à la santé dans la maladie. Règne : d'abord, le mot peut se traduire de façon sensorielle par Royaume, ce qu'il est plus aisé d'imaginer : espèce de paradis d'amour. Ce Royaume, il me faut redire à moi-même qu'il est « commencé » depuis le début du monde, commencé par Israël, les prophètes, Jésus, les saints, ma génération, les jeunes qui nous suivent et qui ne cessent de le faire progresser - pas toujours en ligne droite, mais comme une spirale qui monte toujours. Père, qu'il continue donc à se réaliser, ce Royaume dont ton Fils est le Premier Ouvrier ! A sa suite, Tu nous as enrolés (à la 11e ou à la 1ère heure, qu'importe). Jusqu'à ce que l'œuvre parvienne à sa plénitude, à la fin des temps, quand tout aura été « accompli », que toutes, toutes les âmes seront sauvées... Demander qu'arrive le royaume de Dieu, ce n'est pas demander la mort pour arriver dans un lieu déjà-là ; c'est demander au Maître d'œuvre que l'œuvre se poursuive et arrive à son terme...

 

Jesus au desert3. « Que Ta volonté soit faite »... Ici, c'est Jésus lui-même qui Te parle. A Gethsémani : Père, pas de ce calice ! moi, j'ai pas envie ; pire : je suis terrorisé. Mais c'est Toi qui sais, Toi qui vois, c'est Toi aussi que j'aime par-dessus tout. Alors c'est Ton choix qui prévaut pour moi aussi... Comme au ciel ! Comme chez tous ceux qui Te connaissent de près dans l'Eternité, qui sont associés à Toi, qui désirent ce qui est bon à cent pour cent, et que Toi Tu désires... Si maintenant, au petit Thabor ou au Gethsémani à mon niveau, quand je circule de l'un à l'autre, si j'ai le désir bien légitime de telle chose, mais que ce désir ne fait pas grandir, se perfectionner, se réaliser le Royaume universel, ne m'écoute pas. Que Ta volonté à toi prévale - on revient au début : la sainteté de ton Nom, de ton Etre, que j'y sois associé. Parce qu'on revient toujours au même mystère inconcevable :Toi, Dieu Père, et moi, petit homme, on s'aime.

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09/05/2008

L'autre divorce, et puis la rencontre

Ephrem 40 ans

 

  Tout mon parcours semble se diviser en décennies. Il  y a eu la décennie jésuite (1954-63) dont je vous ai fait un récit abondant, correspondant à son importance pour ma vie intérieure, qui en reste marquée à jamais. Même ce blog est consacré à la « religion » – c’est, en tout cas, ce que j’ai fait enregistrer par « skynetblogs ». Ensuite la décennie « enseignement moyen à Bruxelles », où je me cherche, et ne me trouve pas vraiment (1963-1973). Vous avez lu comment elle a commencé ; elle a fini de façon plus fracassante. Après 68, qui m’apporte, non une libération personnelle (déjà commencée) mais la confirmation publique, sociétale, du bien fondé de cette autonomie individuelle, je prends de plus en plus de place dans ce collège bourgeois, où, année après année, je m’attache les esprits et les cœurs des élèves et généralement de leurs parents. Aussi bien à gauche qu’à droite, il me semble. Car paradoxalement, tout en professant une philosophie libertaire, je suis aussi missionnaire. Oui, je me laisse pousser barbe et cheveux ; mais loin des Maos et des Trotskystes, je prêche Hugo, Pascal, Claudel,  je suis de ceux qui « vont-tala-messe » et qui croient à la mémoire. Quel prof, en 1968 et après, demande encore à des rhétoriciens d’apprendre chacun 300 vers par cœur ? Qui fait d’Alceste, de Dom Juan, de l’Hurluberlu d’Anouilh, de Titus de Racine des figures moins mythiques que fraternelles ? Je suis épaulé dans ce choix par deux collègues, un ingénieur civil, devenu professeur de math, très à gauche, et un historien, plus réservé, d’un libéralisme modéré, sur ma droite. Ces amis magnifiques, je les garderai jusqu’à leur mort.

 

portoroz   En 71, au cours d’un voyage scolaire en Yougoslavie où je participe à titre privé, ayant payé ma place comme un autre inscrit, le conflit éclate entre le responsable ecclésiastique, l’abbé R., homme cultivé, serviable, mais aux façons militaires, et une grande partie des élèves voyageurs. L’affaire porte sur des excursions indésirées… Entre les sports de la merveilleuse nouvelle plage et les attraits officiels de curiosités locales situées au bout du monde (à cent voire deux cents kilomètres de Portoroz où nous sommes), la plupart des grands élèves ont choisi le farniente au soleil. Le Professeur responsable fait savoir que ces excursions sont obligatoires, point barre. Deux  délégués étudiants, qui ont interrogé l’organisateur laïc avant de s’inscrire, le démentent. On s’en réfère à moi. Je dis qu’il faut présenter l’objection à l’abbé R. Qu’il pourrait justifier son ordre, qu’il le fera : tout chef, hors cas d’urgence, y est tenu ; que s’il refuse de le faire, en en ayant pourtant le loisir, un homme libre est fondé à désobéir. J’ai appris cela, comme toute ma génération, au procès de Nuremberg. Qu’ai-je dit là !? Oui, je dis cela, je le répète. Après les vacances, je suis convoqué par le Pouvoir organisateur pour avoir manqué à la collégialité – même si je n’étais pas alors en service commandé. Loin de faire courbe rentrante, je me fâche, j’avise mon syndicat, je prends un avocat, et, pour couronner le tout, je menace de planter ma tente dans la cour de récré pour une grève de la faim illimitée… Non, je ne suis pas d’une modération remarquable, c’est d’accord.  Mgr Goossens, qui préside le PO, est effrayé, - et il recule : non-lieu  total. Mais moi, tout vainqueur que je sois de ce bras de fer, est-ce que je triomphe ? Non, je suis « malade ». Est-ce que vraiment « personne ne m’aime » ? Est-ce qu’avec le clergé séculier, comme avec un institut religieux régulier, j’ai comme une antinomie absolue, une allergie, une antipathie involontaire, - suis-je condamné à être toujours, au milieu de ces bons chiens, un chat ?  Sans doute. En matière morale, être sur la même longueur d’onde que mes frères prêtres, c’est décidément une illusion dont je dois me défaire. Comme je me suis défait de la soutane.

 

Ramegnies-Chin St Luc   D’abord, je me fais inscrire comme examinateur au « jury central », pour échapper quelques mois à ce milieu où je me sens maintenant étranger. Et je contacte le directeur de l’Ihecs à Tournai : quand j’ai quitté la Compagnie en 63, il avait souhaité m’engager. J’avais décliné l’offre, préférant m’établir dans la capitale, - en acceptant tout de même, en fonction accessoire, un cours dans son institut le mercredi après-midi, sur le thème des formes littéraires, mon « idée fixe », comme aurait dit Valéry… Ce voyage hebdomadaire à Tournai dans un milieu adulte m’a d’ailleurs toujours vivifié. Il se fait qu’en 73, il y a une place libre, pour un linguiste full time ; que le plein-temps dans l’enseignement de ce niveau n’est que de huit heures/semaine, ce qui me permet de continuer à habiter Bruxelles, où je peux encore donner deux heures de français à St Pierre, si j’y tiens. Oui, j’y tiens. J’ai une Triumph décapotable, une revanche à prendre, un directeur qui me sollicite : il n’y a que l’amour que je n’ai pas encore. L’amour, il s’inscrira à l’Ihecs en 1974. Je ne le remarquerai même pas. C’est en juin 1975 qu’il viendra me consulter, à propos d’un mec dont il est amoureux, et qui ne le regarde pas. Il m’a préparé un cadeau, dit-il, pour me remercier de l’aider à voir clair. Quel cadeau ? Un poème de Tagore dont j’ai parlé à un cours magistral et qu’il a appris par cœur. Il me le récite, là, dans le  café tournaisien où il m’a invité à boire une bière. Il s’appelle Bruno Mersch.

 

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08/05/2008

Tardive jeunesse

Ephrem 33 ans

 

   Non, ma vie ne se termine pas le 23 juillet 1963, à six heures du matin, quand, habillé en civil pour la première fois depuis 1954, je franchis le seuil  du 24, boulevard St Michel. Personne n’est là. Maman est morte depuis un an. J’ai une valise avec mes notes personnelles, mon linge, et cinq billets de mille francs qu’on m’a donnés la veille ; mon crucifix aussi, celui reçu quand je suis entré à Arlon, et que j’emporte, il est encore là, sur le mur, derrière l’ordinateur où je suis en train de vous écrire. A mon programme, un rendez-vous avec le directeur du Collège St Pierre, l’abbé Christiaens ; puis, le jour même, un toit à trouver. L’époque est favorable aux embauches rapides. Le courant passe avec l’abbé qui me fait confiance, je donnerai donc ici latin et français à la rentrée, en dernière année (l’éloquence, le théâtre, la pensée) et l’avant-dernière année d’humanités (la poésie). Des élèves sortis de l’adolescence, auxquels on peut parler librement ; des disciplines et des cultures que je peux approcher avec autant de passion que d’intelligence : c’est ce que je visais. Je loue une chambre meublée au dernier étage du 23, rue de l’ Héroïsme, rue voisine. Le directeur m’a proposé de me loger au Collège à moindres frais : non merci, la liberté, la liberté responsable, c’est maintenant, enfin !  que je  veux l’exercer. Il n’est que temps.

 

1.solidarite   Dans l’évangile de Marc, au début du chapitre 5, il y a une histoire qui me farfouille les tripes depuis… depuis mon service militaire.  Jésus passe en Transjordanie, au « pays des Géraséniens ». Là-bas, voilà qu’un « fou à lier » veut le chasser, et lui crie dessus, en sortant de la grotte où il vit, et où il se lacère le corps avec un masochisme inconscient: « De quoi te mêles-tu, Fils de Dieu Très-haut… » L’homme est « possédé », et après un court dialogue, Jésus expédie dans les porcs qui sont là cet esprit de mort multiforme qui va s’engloutir  dans le lac. S’amènent les villageois ameutés et dérangés, qui découvrent l’ex-possédé « assis, vêtu, et en son bon sens » : une conversation tranquille avec Jésus. Ces Géraséniens (ah ! ce ne sont pas des Juifs !) prient le Seigneur de regagner ses terres au plus vite. Mais le fou guéri, débarrassé de ses nombreux démons (comme Marie-Madeleine ?) ne l’entend pas de cette oreille, il prie Jésus « ut esset cum illo », de pouvoir rester avec lui ! Parmi les Douze ! « Sed noluit ». Jésus refuse, en lui donnant mission d’ « aller parmi les siens témoigner de ce que le Seigneur a fait pour lui »… En m’installant ailleurs que parmi les Religieux, je suis résolu à témoigner partout de ce que Jésus a fait pour moi depuis ma naissance. Où ? Parmi « les miens ». Qui sont-ils ? Je le pressens, ce sont les hérétiques de la sexualité, ceux qu’on n’appelle pas Green Julien, lettre 1bisencore les gays et qui sont malheureux comme les pierres – qui se lacèrent dans la grotte de la honte (1963 n’est pas 1968). D’ici quelques mois, après un échange de lettres, je serai invité par Julien Green à le rencontrer à Paris. J’en reviendrai déçu : né en 1901, l’homme accepte enfin de « se » dire ; mais il a renoncé  à se «voir autre » qu’il ne s’est vu, jadis, sous les lumières en abat-jour du Père Creté.  J’aurai besoin de quelqu’un d’autre – Dieu, déjà, me l’a envoyé : il a mon âge, il est jésuite, et il le restera.

 

1.Perse mourant, Rome, Musée des Thermes   Au cours des dix ans, que je vais passer à St Pierre comme « prof de rhéto », et où je sors beaucoup en ville, je vais me fiancer plusieurs fois, « pour voir » - hélas ! c’est tout vu, même si ce n’est pas vite vu. Et je connaîtrai trois histoires d’amour profond avec un garçon : autour de 1966, de 1970 et de 1973. Malheur : ces garçons que j’aimerai passionnément, qui m’aimeront avec une intensité indubitable et qui me touche encore dans leurs lettres que j’ai gardées, ils se révèlent tous hétérosexuels. C’est pour une jeune fille, une jeune femme, qu’ils me quittent. Mystère du désir… Si, ensuite, j’ai tant aimé Bruno, si lui seul m’a rendu définitivement heureux, reconnaissant, épanoui, c’est parce qu’il était, lui, incontestablement gay, le savait, et le voulait.

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05/04/2008

Lire "ma" Genèse 3a/7. Vigile.

arc-en-ciel double   « My heart leaps up when I behold / A rainbow in the sky:/ So was it when my life began / So is it now I am a man (…)/ The Child is the father of the Man.» Oui, j’admire toujours l’arc-en-ciel sur l’horizon après l’orage, mais cet arc-en-ciel a maintenant pour moi un sens plus large. Il ne symbolise plus seulement la promesse faite à Noé que Dieu ne s’emporterait plus contre les hommes au point de les engloutir, mais aussi le symbole de la diversité sexuelle et de la solidarité gaie, qu’il m’arrive de porter en nœud papillon dans des soirées chics. Aussi : le premier tressaillement du cœur n’a donc pas disparu. Mais je l’ai interrogé. Il n’y a pas de connaissance de soi sans qu’on questionne son enfance, comme dit Wordsworth… 

conception  Des premiers mois, déterminants, on ne se souvient pas. Evidemment. Mais on se rappelle les récits qu’on vous en a faits. Je n’en citerai qu’un, qui touche à… ma conception ! J’aurai tout dit en déclarant qu’elle fut volontaire. Mais loin d’y voir je ne sais quelle bénédiction de Dieu anticipée, comme dans La légende dorée de Jacques de Voragine, je la trouve liée à des circonstances d’oppression morale, pittoresques, oui, mais qu’on peut juger aussi vaguement irrespectueuses. - Quatre ans séparent ma naissance de celle de mon frère aîné, né onze mois après le mariage de nos jeunes parents. Ça, j’ai un jour demandé pourquoi. Et comment. Comment Papa s’arrangeait-il pour éviter d’être trop tôt chargé d’un famille nombreuse ? Comme tous les hommes du village, bien sûr, - lesquels, rassemblés le dimanche au fond de l’église à droite, n’allaient donc jamais communier.

 

eglise de village  Mais la sainte Eglise, à l’époque, savait user de lourds moyens de conversion : elle organisait dans chaque village tous les dix ans (!) une « mission » de quinze jours. C’était fréquenté comme la foire, par tous. Chaque soirée, dans la chaire de vérité, deux prédicateurs spécialisés pour pareil apostolat rivalisaient d’astuce et d’éloquence pour atteindre les cœurs. Les rôles étaient bien répartis comme chez les flics, avec un doux et un méchant. Le premier brillait par d’émouvants récits de miséricorde, accrocheurs et exaltants, l’autre pratiquait l’art de terrifier par de sombres tableaux de mort subite et d’enfer éternel. La quinzaine finie, confessions générales (comme dans Daudet). La nuit précédant la fête du Christ Roi où, dûment absous, il allait communier, mon père (si j’en crois ma mère heureuse de mes questions) lui fit l’amour « comme il faut ». Né neuf mois plus tard, je devais en retenir que j’avais été conçu saintement. Prédestination ? J’étais sans doute déjà au courant des clichés hagiographiques, car j’ai pris l’histoire avec  détachement. Enfin, un air de détachement. Mais j’y ai pensé. Et beaucoup, je l’avoue, à l’adolescence, pensé tout seul ; du coup, « j’en ai parlé et reparlé à mon père absent », le remerciant de m’avoir créé. Et accusant puis excusant tout à tour l’institution ecclésiale assez perverse pour nous soumettre, lui avant moi,  à son chantage !  Papa 1938 souv.pxJe ne sais si mon père avait été, lui, réellement traumatisé, mais moi, tout à la fin du récit, j’allais l’être vraiment. Ma mère étant veuve, il lui revenait à l’occasion de cette conversation (a-t-elle pensé) de m’instruire sur « la vie ». J’étais déjà pubère et elle l’ignorait. Elle m’expliqua ce qu’il convenait qu’un mâle sache. Comment il trouverait son plaisir. Avec les détails demandés sur la pénétration parfois difficile – dans son cas, il avait fallu appeler un médecin la nuit de noces, à Namur, tant elle saignait. Ce n’était pas grave, « puisque ton père aimait ça, tous les hommes aiment ça ». « Et la femme, Maman, elle n’aime pas ? » - « Oh ! Non. » Sur son visage se creusa alors une sorte de grimace lente, avec, sans qu’elle y pense, un type de dégoût que je n’avais jamais imaginé. Et elle acheva : « Mais la femme aime son mari, tu comprends, et ce qui compte pour elle, c’est le plaisir de l’homme. » Qui ne devinerait pas qu’à l’instant même, inconsciemment, j’aie décidé de ne jamais me marier ? voluptuousless  « Une femme honnête n’a pas de plaisir » : ce refrain de Jean Ferrat date de 1972, mais l’idée est reçue depuis des siècles. Sauf chez les Pères de l’Eglise, qui, au contraire, déclarent dans leur misogynie défensive que son désir est, par nature, insatiable : hormis les vierges, toutes des putes et des sorcières. Pourquoi est-ce si difficile de dire que c’est kif kif ? Et moi, pourquoi ai-je eu besoin de toute une vie pour me réconcilier avec le sexe ? Pourquoi ? - vous qui m’avez lu le savez. N’en accusez pas mon admirable mère, qui, en plus, mentait sans doute « pour la bonne cause ». Et vous savez aussi pourquoi, quatre ans après, mon père Paul - qui est désormais au cœur du Père de Jésus – m’envoyait du ciel un ange nommé « Yves ».

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16/03/2008

Soixante nuits

gay couple

 

   Et puis ? - Et puis, on rejouait, on rediscutait, on re-s'embrassait - et puis tremblant, Yves, soudainement, vers la fin de la nuit, me disait:  "Tu m'aimes" ?  J'ai attendu quatre longues semaines  -  oui -  avant de dire oui.  Attendu dans ses bras et lui dans les miens. Quatre longues semaines où nous étions nus, où nous nous aimions, et où il ne se passait pas ce que l'on dit, dans les livres, qu'il se passe toujours. Et un jour, avant qu'il le demande, j'ai dit: "Tu sais, je t'aime plus que Dieu".  Et dans le noir, j'ai senti  que tout mon sang coulait hors de moi, et voici que j'étais vide, mort, damné. Et gravement, cette aube-là, et puis toutes les aubes ensuite, pendant soixante nuits, comme on  se  tue, comme on meurt, les âmes déjà mêlées, nous avons mêlé nos semences.

menart

  - Tu es fier de ta phrase, hein! Tu l'as amené, ce dernier mot! Tant de mal pour en finir comme tout le monde... - Oui, vous avez raison: tant de mal.

 

   - Comment cela a-t-il fini ? - Ça n'a pas fini, vous voyez, puisque j'en parle. Ce qui vit une fois meurt, mais ne cesse pas d'avoir été, d’ « être » donc « autrement ».

 

   - Tout de même, ce type, tu le vois encore ? – Oui, si on veut. Au détour d'une phrase;  sur l'image d'un film;  et parfois, dans un miroir, au fond de mes yeux fermés.

 lumiere bougie
   - Mais... - Suffit. Cette histoire a plus de trente ans (cinquante à présent). Elle concerne à peine l'homme que je suis devenu, qui a ensuite vécu, de 20 à 29 ans, dans la chasteté religieuse, puis a connu d'autres amours. Mais j'ai été heureux de m'en  ressouvenir si précisément, de vous en offrir le récit, d'en mieux comprendre la morale. Tous les amours sont nobles quand ils sont des amours.

 

11:47 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

01/03/2008

Congé provisoire

 jardins d'insertion

   Bien que tôt fatigué, je goûte avec appétit les plaisirs du grand âge, qui sont le farniente, l’indépendance, l’apaisement de la faim sexuelle, l’appréhension rapide de la personnalité d’autrui au-delà de ce qu’il croit en dire, l’intérêt passionné pour l’écriture originale jamais aussi neuve qu’elle ne se veut, et l’usage ordinaire de la prière spontanée « comme un ami parle à son ami » (Dis-moi, mon seigneur Dieu, comment je fais ici ?). J’éprouve en même temps une extrême jouissance de mon passé, ce passé que je visite comme une île mystérieuse. Je n’en retiens, tout compte fait, que quelques arpents contigus que je suis devenu apte à sarcler comme un jardin, à débarrasser de ses mauvaises herbes, à orner de plantes odorantes, à ordonner selon le rythme des saisons qui fait fleurir les œillets  à une autre époque que les freesias. Il n’est jamais trop tard pour avoir eu une enfance heureuse ! - Encore faut-il que la santé ne vous trahisse pas.

 

 fibrillation   Or, si je suis depuis longtemps sujet à la fibrillation auriculaire, j’en croyais les offensives définitivement surmontées grâce à un médicament adéquat ; eh non les revoilà, mes coups de cœur désobéissants, qui se succèdent avec une fréquence imprévue et sur un rythme péniblement anarchique. Ce n’est pas douloureux, mais menaçant, paraît-il. Il faut réordonner tout ça. J’ai été obligé, sur injonction médicale précipitée,  d’augmenter les doses habituelles de mon « poison » approprié, et, en complément, de m’isoler davantage. Même sur le net, où il n’y a pas grand monde, où je ne fais aucune mauvaise rencontre ? Même sur le net.  « Parce que tu t’y mets en frais d’une façon qui t’épuise », me dit « Cruz », mon ami médecin. « Prends-y des vacances, coupe un moment le contact ». Je sais en effet que, chat et non chien, j’ai moins besoin de caresses verbales que de rêveuse solitude. Pour peu qu’il entre dans toute maladie un élément psychique, oui, « Cruz » a raison, comme d’habitude. Ephrem,  mets-toi donc une semaine en congé de ce blog, le temps de re-domestiquer ton cœur capricieux ! Tu rattraperas ensuite, s’il plaît à Dieu, « le temps perdu », ne clôturant l’aventure de ces propos intimes que le 31 mars.

 

  alliancesMais comment se fait-il que la solitude ait pour moi tant de charme ? M’est-elle propre ? Je m’étonne régulièrement, aux fêtes que la tradition impose de célébrer en famille, comme Noël, que tant de bonnes âmes s’apitoient alors sur l’isolement de telle ou telle catégorie de gens, au point d’organiser pour eux des agapes artificielles. En même temps, la vie commune avec Bruno, toutes ces années d’avant 90, ne m’était pas difficile. A propos… c’est le 2 mars 1977 – demain ! - que, devant Dieu seul, lui et moi nous nous sommes liés l’un à l’autre pour toujours. A te revoir bientôt, mon Cœur.

 

23:05 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

23/01/2008

Peur que je vous brûle ?

aline dhavré

 

A chaque jour sa découverte. Suis tombé ce matin sur le site d’une artiste belge à la sensibilité raffinée. Aline Dhavré. Ce n’est pas seulement une femme de culture, comme nos Mallet-Joris, Nothomb, et autres Dominique Rollin ; ou de spectacle, comme… choisissez : depuis Annie Cordy, il  y en a pas mal à Paris qui viennent  de Bruxelles, et sont portées par un vent favorable – au moins momentanément. Et, non plus, pas seulement une lutteuse pour la justice, et pour la bonté, comme modes d’existence. Mais l’une et l’autre, l’une-et-l’autre, couple indissociable, le poétique acceptant toujours d’être soumis à la clarté du message. Peut-être est-ce cela que j’aime tant ? Un seul exemple. On le trouve dans « Incendie volontaire, strophe III », un recueil publié en 1987 aux éditions L’arbre à paroles, et repris dans un spectacle monté en 2006                                                           

   Un jour j’ai mis le feu à mes cheveux -

   Pour qu’on me voie de loin  -

   Perdue sur mon île. -

   C’est ainsi qu’il est arrivé. -

   D’abord il s’est mis à tourner autour de moi -

   En m’observant avec curiosité. -

   Ne me regardez pas comme ça, j’ai dit, -    Aujourd’hui j’ai déjà perdu tous mes cheveux   

   Alors si en plus je perdais votre sympathie, -

   La vie me semblerait très difficile. -

   Vous voyez bien, j’ai dit, -

  J’ai déjà traversé tout mon désert  -  Voilà que j’arrive à la mer   -  Comme c’est beau la mer  -  Ces vagues lentes et profondes -

  Comme des chants d’hommes amoureux -

   Râles rauques soulevant l’âme  -   La mer mouvante, violente -

   Après l’ondulation immobile des dunes  -

   La mer, la mer -

   Immense désert d’eau -

   Mais vous partez déjà ? -

   Pourquoi courez-vous comme ça ?  -

   Vous avez peur ?  Vous avez peur que je vous brûle ?  -

   Mais bien sûr je vais vous brûler   -

   Et où est le mal ? -

   Le mal, n’est-ce pas cette braise en nous -

   Qui jamais ne s’enflamme ?

 

00:30 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

16/01/2008

L'amour romantique : on y regarde de près ?

Benjamin Constant

 

« Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ! », se demande Benjamin Constant, dans son célébrissime  Adolphe, mini-roman autobiographique (Chap. IV). Enfin, célébrissime en 1816. Aujourd’hui, on l’ignore ; peut-être avec raison. Voyons.  La « question »  tout oratoire est suivie par une énumération de dix bonheurs amoureux, qui se conclut paradoxalement en  renonciation par forfait : « Charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire. »  Eh bien, relève le défi, Ephrem. Et avec moi, toi qui vis et as aimé au XXe siècle, qui aimes encore au XXIe.Que penses-tu  de chacune de ces évocations « ineffables » ? C’est ton expérience, en fin de compte, qui fait la survie d’un texte littéraire. C’est le lecteur qui vérifie le créateur, qui en authentifie l’intérêt réel, vivant ou périmé, à chaque période de l’histoire. - Pas de verbe principal : rien que des substantifs apposés au mot « charme ».  

« Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous ; » Oui, avec des réserves sur les projets prêtés à la nature ; mais le hasard n’est pas plus certain : … Je ne sais quel  sociologue classique (Léon Blum, je crois, par ailleurs homme politique) a découvert, par statistiques, que l’on épousait  – de son temps et en moyenne – une personne vivant à moins de deux kilomètres de chez soi.

 

«Ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère » : l’intellection nouvelle du monde et de ses lois, c’est vrai. Moi, l’amour-passion  me l’a apportée. C’est des fossés, des coins sombres et pourtant vitaux, qui s’allument comme l’aurore. C’est pourquoi, par exemple,  je suis hostile au célibat imposé aux prêtres diocésains. Qu’on soit « eunuque pour le Royaume » (Mt, 19,12), c’est une vocation haute mais monastique, cloîtrée. L’apôtre missionnaire qui n’aime qu’ «en général » et « tout le monde indistinctement » est voué, avec la meilleure volonté du monde, à dire moralement des sottises. Aimer, concrètement, c’est toujours préférer. « Cette valeur inconnue attachée aux moindres circonstances » : non. Mieux vaudrait dire que la hiérarchie est bouleversée. Certaines choses autrefois importantes n’ont plus d’intérêt, et vice versa. « Ces heures rapides, dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre âme  qu’une longue trace de bonheur ». Oui, trois fois oui. Encore que certains détails, donnent au contraire au musée de notre vie les Magritte et les Rembrandt qui les rendent inoubliables.  « Cette gaieté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à notre attendrissement habituel  ». Comprends pas ; je sais pas, j’ai pas connu ça. Restent les dernières impressions globales, toutes évidentes pour moi, quoique bizarres : « tant de plaisir dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir  » ; « ce détachement de tous les soins vulgaires » ; « cette supériorité sur tout ce qui nous entoure » ; «  cette certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons.  ». Mais, sur l’ultime, je me réserve le droit au scepticisme devant ce qui est présenté comme un fait et qui est d’abord un vœu magique : « cette intelligence mutuelle, qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion … » Croit deviner, croit répondre, cher Benjamin...

 

01:33 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |