31/12/2007

La note juste

Samedi soir, sur Arte, le baryton Thomas Hampson chantait les Lieder eines fahrenden Gesellen de Mahler. Le dernier lied, qui commence par "Die zwei blauen Augen... " m'a saisi, puis envoûté, ensorcelé. Déchiré aussi. Mon visage s'est couvert de larmes, je ne m'en suis aperçu que quand il a fallu me moucher, pour respirer. Debout dans la pièce, seul, je me demandais ce qui m'arrivait.

Je connais pourtant très bien cette pièce. J'en possède même en CD l'interprétation la plus célèbre, je crois, celle de Janet Baker, mezzo-soprano. Mais jamais je n'avais éprouvé l'ébranlement intérieur que me communiquait soudain cette voix grave, sans effet appuyé, comme un peu incertaine d'elle-même.

Le 11 avril 1838, Kierkegaard, dont je lis le journal depuis quelque temps, écrivait ceci, que je veux citer dans l'édition française de 1963 chez Gallimard : "Il en est de la vie comme des notes de musique : la note juste est une oscillation entre le juste et le faux, et c'est là sa beauté. La justesse de ton, dans un sens plus étroit comme la logique, l'ontologie et la morale abstraite - ici la justesse mathématique -, serait fausse pour le musicien." Que souhaiter à chacun, en cette dernière soirée précédant 2008, sinon la divine justesse de la musique ?

19:41 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

29/12/2007

Petites hontes et grandes excitations

Quand on reste accro à l'écran jusqu'à quatre heures du matin, on écrit sans le repérer  "vos'" l'avez vue au lieu de "vous" l'avez vue. On prend l'adverbe "quelquefois" pour synonyme de "quelques photos" ; et l'imparfait bien imparfait du verbe être s'étale en "c'état" au lieu de "c'était". Au déjeuner de midi, on répare comme on peut ces dégâts minables. - Et l'on a parfois la chance de retrouver, en même temps, pour récompense, quelques photos chéries que la nuit vous avait obstinément refusées.

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12:46 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

DES SOLITUDES, ET UNE SEULE LIBERTE

 

J’ai dîné l’autre soir chez un couple d’amis qui, tous deux,  et ensemble, me sont très chers, avec des centres d’interêt parfois différents. C'est bien pourquoi, nul que je suis en gastronomie, voire en cuisine, c’est avec gratitude et un peu de gêne que je les voyais rivaliser de soins et d’ingéniosité pour réussir un plat dont je n’étais pas sûr de savoir apprécier le génie comme il fallait. Entretemps, je m’égarai heureusement  dans la lecture d’un « Têtu » récent qui traînait sur la table, et dont, à la dernière page, Frédéric Mitterrand, avec une autre sorte de génie, me procura brusquement, à propos de Maurice Béjart, un fabuleux bonheur lié à la chose écrite.

 

Je le cite. « Le rideau va se relever bientôt mais il est [=Bejart] comme à l’accoutumée, parfaitement calme, précis, et chaleureux. Un père bienveillant, tel qu’on en trouve dans les histoires d’autrefois, qui parle à ses enfants avec douceur et fermeté. Impression d’intensité et de confiance fusionnelle. Il cherche encore quelque chose, un détail, un mouvement, une expression. La fille et le garçon, qui travaillent avec lui depuis des mois, sans doute, suivent docilement ses instructions comme s’ils avaient l’éternité devant eux. Il y a quelques mois, il aurait été debout, ainsi que je l’ai vu plusieurs fois, en collant et pieds nus, vif, et le souffle rapide, pour leur montrer ce qu’il attendait d’eux, mais il n’en a  plus la force maintenant, son corps jadis si musculeux est prisonnier de ce fauteuil d’infirme (…) Il ne m’a pas vu, je n’ose pas l’interrompre, je reste en arrière, attentif et silencieux, et quand sonne le carillon de la reprise, je m’éloigne le cœur serré, en gardant cette image de l’homme  épuisé en qui l’adolescence flambera jusqu’à la fin »

 

Un père bienveillant.

Avec douceur et fermeté…

Quelque chose : un détail, un mouvement, un expression…

L’homme épuisé en qui l’adolescence flambera jusqu’à la fin…

Je rêve.

 

Vingt-trois lignes plus loin, cette suite qui est une fin, une fin « sans » fin. « Au fond je ne sais pas pourquoi il était toujours aussi gentil avec moi alors que nous vivions dans des mondes si différents. J’ai beau chercher, je ne trouve pas, hormis le fait qu’il était de toute façon la bonté même, et qu’il reconnaissait d’emblée la solitude. Cette liberté peut-être à laquelle j’aspire sans avoir pourtant ni la volonté ni l’énergie de la conquérir vraiment, et qui s’envole ce matin au vent du nord, sur une plage d’Ostende, avec les cendres d’un enfant méconnu de Marseille ».

 

Permettez à ma naïveté d’enseignant - sans autre talent que celui de le reconnaître aussitôt qu’il  surgit – de tressaillir d'abord en lisant les deux traits où se révèlent à coup sûr le discernement : la bonté « absolue », et puis la capacité d’attention immédiate, dans un groupe, à celui qui est seul. Pour quelque motif que ce soit, c'est vrai. Mais il y a aussi, inattendu, insolite,  un substantif jeté sans fonction syntaxique, un aérolithe, qui crève soudain les yeux, ou plutôt le cœur ! « Cette liberté » sur laquelle on n’a pas le courage solitaire de mettre la main, vos l’avez vue ! cette liberté pour s’envoler au vent du nord avec les cendres de l’enfant que l’on fut, que l’on reste… C'est avec cette liberté-là que d'autres s’enfonceront un jour dans le ventre de la terre, descendant aux enfers d’où ils ressusciteront le troisième jour, tous, tous ceux qui ont vécu dans la bonté même, et chez qui la solitude constitutive de l’individu est faite pour remorquer vers la lumière la foule des infirmes et des paralysés.

 

Si j'y arrive, je placerai ici demain quelquefois photos prises, en pleine représentation, d’une loge du 2e étage du TRM, par Bruno MERSCH (+), étudiant à l’IHECS en 1976. C'état la création de  « Notre FAUST », d’après l’œuvre de  Goethe.

 

03:59 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/12/2007

EXACTITUDE

Je parlais avec impertinence, hier, des approximations des historiens antiques,  sous-entendant que nous étions devenus autrement sérieux. Il se trouve qu’un fragment inédit (vraiment ?) de Chateaubriand, intitulé « Amour et vieillesse », salué comme « chef d’œuvre inavouable » et traité de  « texte clandestin », est  publié ce trimestre-ci en plaquette bon marché chez Payot. Editeur : Marc Fumaroli, s’il vous plaît, qui propose aussi une post-face érudite permettant de tripler les 18 pages de l’Enchanteur – et de réduire intelligemment son pathétisme. Thème essentiel : le vieux René, si tourmenté qu’il fût dans sa libido persistante, ne cède jamais au ridicule du spectacle qu’il pourrait livrer à sa partenaire. Les « idylles tardives », si elles furent assez nombreuses, furent aussi «  avortées ».

 

Mais c’est autre chose, ici, qui m’intéresse. Je songe toujours à toi, Quirinius, ingouvernable gouverneur de Syrie ! Notre savant Fumaroli, donc, le patron français de l’Histoire littéraire classique, évoque entre autres une lettre « adressée par un Chateaubriand quasi sexagénaire au jeune objet de sa passion, Cordilla de Castillane, le 12 septembre 1823 ». Je vérifie : Chateaubriand est né en 1768, tous les dictionnaires s’accordent ; en 1823, il a 32 + 23 = 55 ans.  Quasi sexagénaire ? Voilà un quasi plutôt excessif pour un historien scrupuleux. Mais une jolie figure de style.   Et Cordilla, le « jeune objet », elle avait quel âge ?

 

Je ne sais pas, mais d’un « autre objet », je peux savoir. A la fin du livre XXXI des Mémoires d’Outre-Tombe est racontée la rencontre de « René » avec Léontine de Villeneuve. Quand ? « En 1829 », dit Fumaroli, qui ajoute :  "elle avait vingt-neuf ans, mais le mémorialiste lui en prête retrospectivement seize "(p.36). C’est drôle, et c’est bien exact ; écoutez la musique : « Un soir qu’elle m’accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre ; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n’ai été si honteux : inspirer une sorte d’attachement à mon âge me semblait une véritable dérision (…) La brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d’une fleur ; la spirituelle, la déterminée et charmante étrangère ( ?) de seize ans m’a su grâce de m’être rendu justice ; elle s’est mariée ». Drôle et vrai, disais-je ; à ceci près que Léontine n’avait ni 16 ans, comme le veut Chateaubriand, ni 29, comme veut Fumaroli, mais 26 ans puisqu'elle est née en 1803, comme l’indiquent les deux éditeurs de la Pléiade, MM. Levaillant et Moulinier, qui n’ont, eux, aucune thèse à défendre (éd. 1964, tome II, p. 376 ; et index p. 1464).

 

Réalité, réalisme, vérité ; mystère, mysticisme, chrétienté. Deux cerveaux, deux bras, deux jambes – deux couilles ? Une âme et un corps. Un individu et une société. Ce qu’on sait et ce qu’on sent.

 

Conciliation ? Harmonisation.

00:16 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

26/12/2007

Publié en juin, ce "conte de noël". Et...

 

avec un titre sans équivoque :  « L'enfant de la crèche ».

 Je l'ai lu alors avec étonnement et grande émotion dans le supplément hebdomadaire dénommé « Victor » que le journal « Le Soir » offrait à ses abonnés. C'était le 20 juin 2003. Le récit était introduit par l'avant-titre que voici : « Le petit José aimait les vaches. Qui le lui rendaient bien. Il n'a compris pourquoi que des années plus tard. Une histoire vraie ».Vraie, vous avez bien lu, on est dans ce réalisme hors duquel j'ai peine à trouver intérêt aux choses. Mystique, aussi - ça, l'auteur ne le dit pas, mais si vous lisez jusqu'au bout, vous entrerez sans doute, comme moi, dans un univers à la fois désolé et riche en signes. Deux infos encore : le mot « vraie » était suivi d'une note indiquant que le prénom José, lui, était fictif. Et d'autre part, la signature, qui est susceptible de toucher beaucoup de monde: Roger Job est en effet  un des très grands photoreporters belges, spécialisé dans les reportages humanitaires. Vous en saurez davantage en lisant son site (Roger Job Photojournaliste - le site officiel de Roger Job; ou plus simplement www.rogerjob.be). Voilà son texte, dans son intégralité.

 

            De son passé intime, de sa naissance, José ne savait rien. Il ignorait même qu'il ne savait rien puisque, longtemps, tout lui sembla normal. C'était un gamin de la campagne comme les autres, qui aimait jouer, courir ou rouler à vélo. Il grandit non loin des Fagnes, en bordure de ces paysages où l'eau, le ciel et le vent, la lande et ses forêts occupent tout l'espace. Dès que le printemps revenait, José descendait dans la vallée, sans autre objectif que l'errance autour des prairies cerclées de barbelés, où il baguenaudait gaiement. Avec une attirance particulière pour les vaches.

         Au début, ce n'était qu'un simple intérêt pour l'immémorial mammifère broutant la sérénité. Puis cela devint un besoin physique, étrange, incompréhensible. Parfois, quand ses amis de jeu l'avaient quitté, il rejoignait les couples de fermiers voisins occupés à la traite. Poliment, il demandait la permission d'entrer dans la pâture. Au début, les agriculteurs acceptaient en bougonnant. Mais très vite, les paysans constatèrent le parti qu'ils pouvaient tirer de José. Si l'enfant aimait les vaches, les vaches aussi l'aimaient. Et José savait facilement attirer à la machine à traire Sauvagette et La Crapule, réputées vicieuses et insoumises et qui, toujours au pas de course, perdaient chaque jour des litres et des litres de lait balancé.

         Il suffisait que José entre dans le pâturage pour que le troupeau lui soit attentif et qu'une confiance instantanée s'installe. Lorsqu'il restait figé à regarder chaque vache dans les yeux, aucun train, aucun taureau n'aurait pu distraire les ruminantes. Et, dès que José tournait les talons, le troupeau suivait de sa belle lenteur. Ces moments lui procuraient joie et sérénité. Ce n'était ni la ferme ni le tracteur qui l'intéressaient, mais exclusivement les vaches, pesantes et apaisantes, avec leurs immenses cils séducteurs, leurs yeux de jais et leur mâchoire perpétuellement tournante. Parfois, il s'approchait si près qu'il pouvait contempler son reflet dans les perles d'humidité posées sur le mufle brillant. Tendant la main vers la lourde masse, il attendait qu'une longue langue râpeuse l'identifie. C'était là la marque intime d'un rapprochement complice entre deux espèces pourtant si éloignées dans l'arbre généalogique de la nature. José n'en parla jamais à personne.

         Il grandit. Il connut la ville et l'éloignement, l'université et le savoir, l'argent et la vitesse, le monde et la compassion, les affaires et les morts sans importance, la vie et ses compromissions. S'il oublia beaucoup de choses de son enfance, il faisait toujours le même rêve : il tombait, tombait, tombait, jusqu'à ce que quelque chose de vivant le réconforte. Ses rêves se déroulaient toujours en noir et blanc, comme dans les cases des bandes dessinées de Didier Comès. Et toujours, à la fin, l'air y était chaud...

         Un jour, José connut les affres de l'administration. Un extrait de naissance fut requis. A la réception du document, ce fut le choc : l'ordre naturel des choses de la vie était bouleversé ! Précédant son nom de famille, un autre nom inconnu apparaissait. Une adoption était signalée. Le père de José n'était pas son père biologique, mais adoptif !

         José partit à la recherche du temps perdu. Le refus de l'ignorance, la volonté de savoir, d'expliquer et de comprendre hantaient son esprit. Il fallait lutter contre le secret et les non-dits de la campagne profonde où l'hiver et ses pluies glacées lavent tout dans le vent. De nombreux acteurs proches de ces événements avaient disparu. L'enquête prit du temps. Curieusement, ce fut un vieux prêtre qui, des années plus tard, brisa le secret pour, dira-t-il, soulager sa conscience.

         José était le fruit d'amours illégitimes. Le mari de sa mère avait découvert la vérité et maudissait cette grossesse révélatrice de la trahison. Une rebouteuse avait été saisie de l'affaire, mais ses plantes et autres aiguilles à tricoter s'étaient révélées incapables de faire disparaître le fœtus fautif. L'I.V.G. n'existant pas encore, le bâtard devait donc naître. Les coups pleuvaient, la femme souffrait et, une fois par semaine, elle confiait son calvaire au curé de campagne, compréhensif mais pas courageux. Quand la grossesse vint à terme, le mari, qui soulageait sa honte dans l'alcool, enferma l'épouse infidèle dans l'étable, où quelques vaches passaient l'hiver, et l'abandonna à son triste sort. La femme accoucha là, dans le froid et la solitude. Personne ne connaît les détails de cette naissance sous les poutres couvertes de toiles d'araignées. Dehors, il gelait à pierre fendre. La jeune mère mourut.

         Sans nouvelles, le bon abbé, qui connaissait l'imminence de la délivrance, s'inquiétait. Redoutant le drame, il partit à pied vers la maison du malheur. Il frappa à la porte et, n'obtenant nulle réponse, fit le tour de la bâtisse. Des cris de bébé provenaient de la vacherie. Afin d'entrer, il brisa une vitre. La découverte qu'il fit, quelques semaines avant Noël, marqua à jamais l'homme de foi. Pareil au Jésus de la Bible, le petit José était couché sur un ramassis gluant de foin et de fumier, entouré de quatre lourdes créatures mamelues aux naseaux fumants. Le curé s'agenouilla et saisit l'enfant contre lui. Celui-ci était rouge, la peau de son nez, de ses mains, de ses pieds et de son sexe quasi gelée. L'abbé l'emballa dans sa soutane. En quittant les lieux, il s'avisa que, si de l'herbe sèche et de la poussière noire couvraient les murs, le crucifix, lui, reluisait, sans doute nettoyé par la mère apeurée avant le travail...

         La police ne fut pas appelée. Le curé et sa bonne gardèrent l'enfant à sa sortie de l'hôpital puis, en accord avec le père indigne et les autorités, il fut adopté par une famille aimante.

         Aujourd'hui, José sait pourquoi il aime les vaches, en couleurs, et pour toujours...

   

10:46 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

24/12/2007

Voeu liminaire

Sur la face de nos événements, Dieu cette année mettra-t-il son sourire ? Pour vous et moi, je le lui ai demandé, à voix humaine, perdue ? dans cette nuit de Noël.

 Crèche Gd Place Bxl

 

 

 

                                                                                                        Ephrem

19:02 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |