31/01/2008

Impasses vitales

Image2 - mains ouvertes

Je suis peu concerné par la question de l’avortement, on s’en doute, mais je vais encore en dire quelque chose, qu’on ne pourra récuser, je crois. Selon des professeurs de morale, interloqués, ou de religion , indignés, il ne serait pas rare que des adolescentes leur disent qu’entre la pilule et l’avortement, elles choisissent l’avortement « parce que lui au moins ne fait pas grossir ». Répliques provocantes, destinées à choquer « pour voir », parce qu’elles ne savent pas vraiment de quoi elles parlent. En revanche, toutes les femmes que je côtoie ou ai côtoyées m’ont dissuadé de voir dans l’IVG une solution qui, pour elles, fût de facilité et encore moins de confort - même si certaines y ont eu recours. Mais que la vie soit parfois tragique, qu’elle ne fournisse aucune issue satisfaisante à certaines impasses qu’elle amène, je l’ai su très tôt. Par la mort imprévisible de mon père, 37 ans, quand j’avais moi-même quatre ans. Où il y avait le malheur, mais pas le Mal, n’est-ce pas ? Et plus tard, par d’autres événements où les bonnes gens, qui sont le nombre, montraient le Mal sans voir le malheur. Je songe à tel père de famille qui, vers la quarantaine, s’est dépris non pas seulement de sa femme, mais de la féminité, et est devenu exclusivement homo. Le voilà qui, c’est bien normal, tombe amoureux d’un garçon – et, sagement et cruellement, l’ « épouse »…  Oui, la vie est tragique. Belle ? Sans doute, mais tragiquement. Naissance et mort.  Sens et absurdité. Ordre et désordre. On ne résout pas ces choses en se référant à un ou deux versets de la Genèse déclarés pour le reste (la Création) métaphoriques. Le si beau livre de Gottfried Danneels intitulé « N’éteignez pas le Souffle » a un dernier chapitre d’un désolant… essoufflement. Minable, ce trait d’esprit ; mais il vaut mieux que les propos furieusement réprobateurs qui, sans lui, s’accumuleraient sous ma plume.  

 

 

23:58 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

30/01/2008

Quand on mêle tout

    Le goût de mon Eglise – et de mon Pape – pour les « vérités abstraites » invérifiables l’amène à des erreurs de stratégie, dont le dernier exemple m’a singulièrement consterné : le voici. J’en ai pris conscience à la lecture d’un numéro tout récent de  « Charlie-Hebdo » (16 janvier 2008). Ce journal est d’un athéisme systématique et rigolard,  et ce n’est pas là que je cherche des informations sur mon Eglise. Ni sur le Bien et le Mal, en général ou en particulier. Mais quelquefois, j’en trouve, parce que leur ton n’est pas poli, normalisé, comme il est partout (même mon blog a le ton feutré…). Ce qui fait découvrir des choses insoupçonnées. Ainsi, après avoir ri de quelques rosseries sur M. Sarkosy, je suis tombé (n° du 16 janvier 2008, p. 7) sur des infos portant sur l’Espagne de Zapatero. Qu’elle soit aux prises avec des manifs cathos, évêques en tête, avec commandos anti-IVG et gros bataillons serrés de fidèles, je l’avais déjà lu abondamment, et pensé : « Comme d’habitude, l’Eglise catholique se bat pour des causes invivables, régressives et déjà perdues ! » Eh non, la situation espagnole n’est pas du tout celle que je croyais, celle qu’on croit – interrogez vos proches. La loi répressive de l’époque franquiste a été abolie dès 1985, l’IVG est donc dépénalisée depuis plus de vingt ans. Où est alors l’urgence ? Du fait que la loi de 85, au lieu de reconnaître le droit des femmes à l’IVG dans les limites de certains délais, a maintenu l’opprobre théorique, mais a dépénalisé dans trois cas : s’il y a eu viol (jusqu’à 12 semaines de grossesse) ; s’il y a des malformations du fœtus (jusqu’à 22 semaines) ; et tertio, quand il y a danger pour la santé physique OU PSYCHIQUE de la mère – là, pas de délais. Résultat : ce tertio bien commode est systématiquement invoqué. Et on assiste à des avortements jusqu’à 8 mois. L’horreur.

 ABORTO

A huit, à sept mois, voire à six, où est encore le doute raisonnable qu’il s’agit d’un bébé d’homme, et non d’une extension du corps féminin ? Il y a ici vraiment de quoi protester – de quoi mobiliser toutes les femmes avec soi ! Voilà une lutte qui serait juste, incontestablement ; l’indiscutable combat pour qu’arrive sur terre le Royaume… Mais le croirez-vous ? Les grands clercs et autres croisés ont préféré tout mélanger, et en rajouter : l’archevêque de Valence y dénonce le divorce express, et celui de Pampelune étend la question précise à l’euthanasie et autres attaques contre la doctrine sociale de l’Eglise (?). Que, depuis Humanae Vitae, s’amenuise toujours la crédibilité de nos responsables, oui, de cela, ils sont vraiment responsables.

00:19 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/01/2008

Message personnel

      Cher Palagio, nom dont les sonorités évoquent à la fois la plage, les palais, l'âge où on lache tant de pseudo-certitudes qu'on a trainées sans avoir le temps de les remettre à l'examen, cher amoureux de l'Italie, j'ai un mot spécial à vous dire. J'ai été très touché de votre première réaction d'hier, qui est allée loin en moi. - Pour la 2e, là, je renacle, je vous l'avoue                              

Qu'elle soit ou non "hérétique" m'importe peu : dans l'histoire de l'Eglises, les hérésies d'un jour deviennt ultérieurement des doctrines ayant pignon sur rue et diverses tribunes où elles "s'enseignent". Car les unes comme les autres sont datées, historiques, donc sujettes à révision - Sans évoquer tout de suite leur vice majeur : elles ne sont jamais vérifiables. Quand les théologiens se battent dans l"Eglise, c'est presque toujours sur des faits (des idées, diront-ils) qu'ils n'ont aucun moyen de vérifier.

Deux exemples. 1. L'âme est-elle crée à la conception ? Non mais au 40e jour de la conception, si c'est celle d'un garçon. Qui parle ? St Thomas d'Aquin. Et si c'est une fille ? Au 80e jour. Pourquoi ? Parce que le maître Aristote a penser comme ça, et que, l'Ecriture semblant muette là-dessus, il n'y a pas de quoi le contrarier ; alors laissons la "philosophie" décider seule. 2. Autre faux débat . Augustin, lui, s'attaque à un autre problème indécidable : est-ce que l'âme est créée par Dieu, chaque fois qu'il y a un homme  (thèse dite du créatianisme, - oui, avec A) , ou est-ce qu'elle est héritée d'Adam (thèse du traduciasnisme)  Pfttt. De quoi on s'occupe ! Récusez donc la problémarique Croyez la-dessus ce que vous voulez, mais surtout évitez ces joutes intellectuelles insignifiantes parce qu'impossibles à trancher.              

   mickelangeJe vous soupçonne donc, cher ami et courtois contradicteur, de ne céder qu'à une facilité rhétorique en établissant un parallélisme absurde :  Dieu, le Dieu Trinitaire aurait besoin de nous comme nous de Lui. Je vous devine trop intelligent pour ne pas voir l'énormité du sophisme. Le dieu des chrétiens est un amour en lui-même, brûlant depuis toujours dans les siècles des siècles. Quant il nous envoie le Fils pour partager notre condition, "rien de nous" ne l'y force, il n'est pas un père un peu seul en attente d'une paternité qui comblerait son besoin d'aimer...

04:32 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

28/01/2008

C'est moi, marche sur l'eau - Mt 14

Alors, cette histoire rapportée hier, qu’est-ce que c’est ? Une vérité effrayante, seule garante de la survie en milieu hostile ? Ou au contraire le franchissement mortel d’une frontière humaine ? Je lis dans les commentaires de Cyril une indignation contre le père ; dans ceux de Paladio, contre la problématique. A moi, il a fallu d’abord dépasser l’ effet « dame blanche » dont j’emprunte le bel exemple à Cyril [Pour comprendre ceci, cliquez sur le site http://fr.youtube.com/watch?v=ckAZtZUiIMk ]. Après quoi j’ai pensé successivement dans trois directions.

 

D’abord, que c’est une bonne histoire mathématique, un théorème démontré grâce à un chef-d’œuvre  de pédagogie. Pédagogie cruelle, sadique, comme chez Mme de Ségur, mais efficace. Sûr que l’enfant, après cette expérience-là, ne croira plus jamais personne.

 

t-solitude     Puis j’ai pensé que c’était une histoire d’isolement absolu, de négation de tout lien social, d’immoralité revendiquée. Le nazisme ici a gagné. Partout.  A l’intérieur des âmes comme à l’extérieur. « Car il n’est pas pensable que mon père me laisse ainsi tomber. S’il le fait, ce n’est pas moi qui ai eu tort de croire en son amour, c’est lui qui a eu tort de vouloir que ma défiance l’englobe. »  On ne construit pas un enfant, si on l’amène à penser les autres comme pouvant être tous, a priori, des ennemis potentiels, - peut-être pas exclusivement mais primordialement. On mine ainsi son plaisir d’être. Davantage : on menace, en disant qu’on la sauve, sa possibilité matérielle d’exister. Sans appui sur un autre, l’homme est voué à mourir à brève échéance. On ne peut jamais tout savoir, tout faire, tout vérifier, il faut bien s’en remettre à la compétence et à la bienveillance supposées d’autrui, depuis le constructeur de la maison, jusqu’au partenaire de n’importe quel sport d’équipe. – Mais dans cette histoire-ci, on est en temps de guerre, et en milieu nazi, m’objectera-t-on. Réponse : d’autant plus. Les marins chiliens antifascistes qui résistèrent à Pinochet se constituaient en groupes. Et  dans le ghetto de Varsovie, la solidarité était le mot d’ « ordre ». Dans toute Résistance, il faut se fier aux camarades. Certes, le soulèvement insurrectionnel du ghetto, le 19 avril 1943, fut écrasé dès le 16 mai, mais on gage que ce sursaut de fierté collective fut comme un ultime bonheur. Un dernier moment de vraie vie !

 

    Jusqu’à cette application, que je ferai vingt-quatre heures plus tard : au fond, c’est l’avis de tout le monde à propos de Dieu, au XXIe siècle. A qui se jette dans ses bras, Dieu fait  un pas de côté pour qu’il s’écrase par terre. Ainsi pense-t-on désormais. Alors que c’est tout le contraire dans la réalité. Dieu ne donne pas une pierre à qui demande du pain, ni un serpent à qui a besoin d’un poisson (Matt, 7, 9). Selon l’expérience de ceux qui L’aiment et Lui font « confiance ». – Joke : mais méfiez-vous, tous mentent. CQFD.

00:07 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

27/01/2008

Confiance de merde ?

Voilà des années que je tourne cette histoire dans ma tête. Quand je l’ai lue, elle m’a  bouleversé, - non, ce n’est pas le mot juste : elle m’a fait peur. Contraint moralement à réfléchir, aussitôt, toutes affaires cessantes. C’est une histoire clé. Mais qu’ouvre-t-elle ? La porte de l’horreur comme norme à envisager, de l’omniprésence du mal ? Lisez, j’en parlerai mieux la semaine prochaine. Le récit esfait par Gérard MILLER, dans Minoritaires, paru chez Stock, en 2001. Page 171                                                                     gerard-miller
L’une des plus douloureuses histoires qu’on m’ait racontée est celle de ce père juif qui, à Varsovie, dans le ghetto, avait fait monter son fils de huit ans sur le haut d’une armoire.« Saute, dit le père, ne crains rien, je te rattraperai dans mes bras. »  -  «  C’est trop haut, j’ai peur », répondit le fils.  « - Mais je viens de te le dire, tu n’as rien à craindre, je te rattraperai. »          Le fils vit son père qui lui ouvrait en effet les bras. Il sauta. Mais, au dernier moment, le père fit un pas de côté, laissant l’enfant s’écraser de tout son long contre le sol. fauconbxl« - Maintenant, je sais que tu n’oublieras pas ce que je vais te dire, expliqua le père. Tu ne dois jamais faire confiance à personne. Jamais. »

00:35 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

25/01/2008

Pas la même foi mais la même confiance

     J’avoue n’avoir jamais eu pour l’unité des églises un zèle dévorant. Dieu reconnaît les siens partout, me dis-je. D’ailleurs, même avec un credo commun, les significations diffèrent, en tout cas les images mentales, chez les membres d’une même confession. Mais hier soir, un ami m’a entrainé à la chapelle protestante de la place Royale, où était organisée une célébration œcuménique. chapelle protestante bxl

 

   L’entrée en procession des popes, pasteurs, abbés, chanoines, prélats, chacun dans ses accessoires d’identité et d’autorité (!) plus ou moins pittoresques, a d’abord excité mon humeur caustique, mais assez vite, j’ai été pris. Saisi, même, un moment, - au point de sentir que les larmes m’envahissaient brusquement le visage (je sais, c’est l’âge). Le chanoine anglican  perché dans la chaire, qui est centrale et située à plus d’un mètre au-dessus de l’autel, explique. Quoi ? Que la dispute est normale, que la lettre de Paul aux chrétiens de Salonique, écrite seulement 17 ans après la mort de Jésus, réclame déjà « la paix les uns avec les autres » : « les chrétiens qui parlent hébreu et ceux qui parlent grec, ne  vous querellez pas, vivez dans le shalom ! Cela dépasse la tolérance : en quoi ? Tout simple : soyez patients, soyez aimables, ne vivez pas aux crochets les uns des autres, ne rendez pas le mal pour le mal, et finalement priez sans cesse.Innes, Rev.Dr Rob -

 

Prier ? Intérieurement, je proteste .  Prier, à quoi bon, sur ce point-là ? Réponse : la vie est fragile, elle est à traiter avec la prière. Prier sans cesse, ce n’est pas être abîmé dans le face à face intérieur avec  Dieu, c’est lui être constamment « ouvert ». C’est vivre de l’Esprit de la Pentecôte.  Ça veut dire vivre avec courage, sinon avec cœur (ça, c’est le top) le mélange des mœurs, des cultes, des idéaux, des langues, des continents, des dieux, des Eglises. On ne renonce pas à « sa » part de vérité, on sait seulement qu’elle est limitée, et l’on prend intérêt au point de vue des autres.

 

Conjuguer cet impératif-là avec l’autre, le ci-devant, le missionnaire « allez enseigner toutes les nations ! », c’est pas évident. Mais pas plus contradictoire, à y réfléchir, que de conjuguer Jésus vrai Dieu ET vrai homme, ou Dieu unique ET trinitaire.  La rationalité chrétienne invoquée à Ratisbonne a des aspects toujours surprenants pour un aristotélicien. Un peu comme le cœur: des raisons que la raison ne connaît pas !pensées pascal 2

22:59 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

24/01/2008

Chaleur

Ministru

 

C’est une scène de plage, en Espagne, avec le détroit de Gibraltar à portée de tourbillon. Il y a du sable, mais qui aurait envie d’y aller bâtir des châteaux ? A part ceux qui s’y sont échoués, préférant la probabilité de la mort à la certitude de la misère natale. Et il y a cet homme qui serre ce garçon. - La photo vient d’un ancien Moustique, et le reportage,  de Sébastien Ministru.

 

Il  faut croire que ce soldat de l’armée espagnole possède une haute vue de son métier, persuadé qu’il est que la chaleur de la couverture réglementaire (une par cadavre, selon l’arrière-plan) ne suffira pas à sortir le naufragé de son hypothermie.  Il y va donc de sa personne. Douce et surprenante, l’image transpire une tendresse inconnue au bataillon. Secouriste, professionnelle ? Ou spontanée, liée à une sensibilité personnelle ? N’importe.

 

Et on se dit qu’on n’a rien inventé de mieux qu’un homme pour en sauver un autre.

 

23:35 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

23/01/2008

Dead Mountain

Ennis - Heath Ledger

 

 

 

Vous ne le reconnaissez pas, il n’a pas son chapeau de cow-boy. On l’a découvert mort, seul, dans son appart, et l’on parle de drogue. Entre autres possibilités : pourquoi est-il trouvé nu, face contre terre, par la femme d’ouvrage ? Il n’a que 28 ans. Après « LE » film, le silencieux et tonitruant film d’Ang Lee, son mariage avec l’actrice jouant Alma bat de l’aile. Il n’y a pas de rapport, certes. Je ne ferai ici rien d’autre que transcrire ce qu’a écrit Annie Proulx, l’américaine auteur du récit : une phrase qui me paraît l’une des merveilles de l’écriture.  Cela commence par l’arrivée du pick-up vert de Jack, que son ami Ennis voit par la fenêtre. « Une décharge brulante transperça Ennis, et il se retrouva dehors sous le palier, refermant la porte derrière lui. Jack gravit les marches deux par deux. » Maintenant, LA phrase : prenez votre souffle, il n’y a que des virgules, regardez avec respect la vie, la vraie vie, si cruelle pour un personnage placé en incise, si innocente pour les protagonistes. Mais toute-puissante pour tous :

 

« Ils se prirent par les épaules, s’empoignèrent vigoureusement, le souffle coupé, répétant , fils de pute, fils de pute, puis, aussi facilement qu’une clé tourne dans une serrure, leurs bouches se trouvèrent, se pressèrent durement, les grandes dents de Jack le mordant jusqu'au sang, son chapeau tombé sur le sol, la barbe râpeuse, la salive coulant de leurs bouches, et la porte s’ouvrit, Alma resta quelques secondes à regarder les épaules tendues d’Ennis, referma, et ils continuèrent à s’étreindre, poitrine, ventre, cuisses et jambes emmêlés, se marchant sur les pieds jusqu’à ce qu’ils reprennent enfin leur respiration et qu’Ennis, peu porté sur les mots doux, murmure ce qu’il disait à ses chevaux et à ses filles : petit chéri » (Brockeback Mountain, chez Grasset, page 38).

 

22:41 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Peur que je vous brûle ?

aline dhavré

 

A chaque jour sa découverte. Suis tombé ce matin sur le site d’une artiste belge à la sensibilité raffinée. Aline Dhavré. Ce n’est pas seulement une femme de culture, comme nos Mallet-Joris, Nothomb, et autres Dominique Rollin ; ou de spectacle, comme… choisissez : depuis Annie Cordy, il  y en a pas mal à Paris qui viennent  de Bruxelles, et sont portées par un vent favorable – au moins momentanément. Et, non plus, pas seulement une lutteuse pour la justice, et pour la bonté, comme modes d’existence. Mais l’une et l’autre, l’une-et-l’autre, couple indissociable, le poétique acceptant toujours d’être soumis à la clarté du message. Peut-être est-ce cela que j’aime tant ? Un seul exemple. On le trouve dans « Incendie volontaire, strophe III », un recueil publié en 1987 aux éditions L’arbre à paroles, et repris dans un spectacle monté en 2006                                                           

   Un jour j’ai mis le feu à mes cheveux -

   Pour qu’on me voie de loin  -

   Perdue sur mon île. -

   C’est ainsi qu’il est arrivé. -

   D’abord il s’est mis à tourner autour de moi -

   En m’observant avec curiosité. -

   Ne me regardez pas comme ça, j’ai dit, -    Aujourd’hui j’ai déjà perdu tous mes cheveux   

   Alors si en plus je perdais votre sympathie, -

   La vie me semblerait très difficile. -

   Vous voyez bien, j’ai dit, -

  J’ai déjà traversé tout mon désert  -  Voilà que j’arrive à la mer   -  Comme c’est beau la mer  -  Ces vagues lentes et profondes -

  Comme des chants d’hommes amoureux -

   Râles rauques soulevant l’âme  -   La mer mouvante, violente -

   Après l’ondulation immobile des dunes  -

   La mer, la mer -

   Immense désert d’eau -

   Mais vous partez déjà ? -

   Pourquoi courez-vous comme ça ?  -

   Vous avez peur ?  Vous avez peur que je vous brûle ?  -

   Mais bien sûr je vais vous brûler   -

   Et où est le mal ? -

   Le mal, n’est-ce pas cette braise en nous -

   Qui jamais ne s’enflamme ?

 

00:30 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

22/01/2008

Sans un baiser

jvttbhaut 

Stupéfaction : dimanche à la RTBF, un film d’aujourd’hui (enfin, de 2006), un premier film, un film d’amour, mais pas une seule « scène d’amour ». Je veux dire : pas les dix minutes obligées où les héros dénudés se caressent avec une sonorisation à inquiéter les voisins. Même pas non plus de propos directs qui imposent la nécessité d’une conclusion érotique. Pire : pas même un baiser, ni sur la bouche (avec la langue, disent avec précision les enfants), ni sur les lèvres. Ni sur les lèvres, vous  lisez bien. Ce que permettait pourtant – quoique de justesse – le terrible code Hays définissant la pudeur de 1930 à 1968, ce qui aboutissant à la scène obligée : long duo d’approche, finalement un contact des lèvres, et transition brutale : c’est le matin, on voit les héros dans le même lit, c’est donc fait.

      Et pourtant « JE VOUS TROUVE TRES BEAU » est un film à succès. Je lis un peu partout l’émerveillement des jeunes – mais j’observe aussi que personne parmi les critiques ne relève l’insolite infraction à la loi contemporaine de l’exhibition sexuelle. Le film a Michel Blanc dans le rôle principal, ce qui a priori est bizarre, avec un tel titre. Blanc joue le paysan français allant quérir une épouse en Roumanie, avec une agence. La cinéaste novice qui conçoit le film est Isabelle Mergault, qu’on ridiculisait ou qui se ridiculisait volontiers chez Ruquier, et qui, ici, est peut-être aussi ridicule. Mais magnifique.

 

   Car le croirez-vous ? C’est très, très émouvant. La roumaine est jeune, jolie, et… Non, les choses ne tournent pas comme on croit. Enfin, pas nécessairement. Mystérieuse, indéchiffrable fin. Un conte de fées pour temps modernes – sans prince charmant, sans belle-mère, et… sans un baiser !

14:44 Écrit par Ephrem dans Plaisirs | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

20/01/2008

A cheval sur les principes

 

   C’est un extrait de l’ « Exégèse des lieux communs », de Léon BLOY. Le n° 27. En 1902,  c’est pas d’hier. Celui qui est visé ici comme « à cheval sur les principes », c’est le « Bourgeois ». C’est quoi, un Bourgeois, aujourd’hui ? Plus un notaire à la Brel ; ni un patron ; ni un citoyen « appartenant à la classe moyenne supérieure », comme dit un dictionnaire. Mais un conformiste. Il en est diverses sortes. Mais du souriant au violent, tous condamnent et damnent. Et où sont ces gens-là ? Le plus souvent, dans les Eglises. Oui, le Bourgeois visé par Bloy est le  traditionnaliste aux yeux baissés et à la langue prévisible. Il lit la Bible ou le Coran sans intelligence du Temps ni du Milieu, et veut que sa lettre s'impose sans relation à l’expérience humaine, dans le mépris de la réalité vécue. Lisez. C’est féroce.

Leon Bloy

   « Etre à cheval sur les principes : genre d’équitation exclusivement à l’usage du Bourgeois. C’est le plus sûr qu’on connaisse. Il est même inouï que le cavalier ait été désarçonné. Mais aussi, quels principes admirablement dressés ! Monture d’autant plus aimable qu’elle ne coûte rien et qu’elle vient d’elle-même trouver le cosaque !

   La motocyclette et l’automobile sont surpassées, car ces principes-là vont encore plus vite, et ils écrasent mieux, d’une manière plus satisfaisante, plus irrémédiable. Ils ne broient pas seulement les corps des faibles et des innocents privés de défenseurs. Ils broient aussi et surtout leurs âmes. Les principes que monte le Bourgeois sont d’inégalables, d’indépassables coursiers de la mort. Et il les loge dans l’écurie de son cœur. »

14:59 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

19/01/2008

un conclave discret pour un pape obéissant

 

     J’éprouve admiration et gratitude à l’égard de la Compagnie de Jésus, et sympathie envers tous ses membres. Ayant vécu neuf ans parmi eux, avec eux, l’un d’eux, je  connais bien les valeurs des jésuites, je puis témoigner combien profondément ils conjuguent la connaissance des « choses de la vie » avec celle des « choses de Dieu », ce que j’appelle ici « réalisme » et « mystique ». Comment j’y suis entré à 20 ans, sorti à 29, avant d’être prêtre, je le raconterai plus tard. Mais cette quasi-décennie vit en moi comme une « île mystérieuse », enchantée, avec un « capitaine Némo » qui est le Seigneur toujours là aux pires moments.

L’étrange, c’est qu’entre douze et 18 ans, j’avais été élevé surtout par les Franciscains du collège de Marche. A l’internat. Où j’étais très malheureux, perdu parmi des aristocrates poliment méprisants, et instruit docilement par des religieux dont deux étaient bien singuliers, l’un, professeur d’allemand, n’ayant que des critiques à faire sur le Tribunal de Nuremberg, et l’autre, professeur de français, ne célébrant quasiment que les gloires reconnues par l’Action française. Avec Victor Hugo, tout de même… L’accès aux Facultés de Namur m’a libéré. Camille-Jean Joset (voir ci-dessous), Charles Lemaître, dit « Bada », Marcel le Maire, qui fondera ensuite la « Mémé » (Maison Médicale) de Louvain, Jean Guillaume, poète wallon, vous, religieux-prêtres de ces années préconciliaires où la chasse à l’hérésiarque insoupçonnable fut sourcilleuse, sans merci, bien cachée, merci d’avoir existé… Votre existence a ressuscité la mienne.

joset 

La Compagnie, c’est un vrai grand Ordre religieux, constitué au XVIe siècle quatre cents ans après les deux grands autres non contemplatifs que sont les Franciscains et les Dominicains. Alors que François exaltait  la pauvreté, et Dominique, la parole, Ignace de Loyola et ses amis ont exalté l’obéissance – en identifiant Jésus-Christ avec le Pape, ce qui est pratique (il parle, lui ; on peut savoir ce qu’il veut) mais est aussi problématique : que sait-il vraiment de la Vérité dont il parle comme un propriétaire ! Ou plutôt, pour respecter le jeu des métaphores,  qui incrustent leur vérité en même temps qu'un excès voulu la rend innocent :  " comme s’il avait avalé le Saint-Esprit  avec les plumes " - citation favorite du jeune M. le Maire qu'on retrouvera vingt fois sous ma plume où elle fait son effet qui est de faire à la fois sourire et réfléchir...  Car même pour Simon-Pierre, comme pour St Paul, la vérité ne s’exprime que « per speculum in enigmate », dans un miroir et de façon confuse (1Cor 13,12 – c’est bien Paul qui l’avoue). Il faut aussi lire, pour s’en convaincre, l’intégralité du chapitre 10 des Actes des Apôtres. La Vérité met du temps à se faire reconnaître…

C’est aujourd‘hui qu’ils élisent leur Général. Etrangeté de l’Ordre : c’est la seule fois où une élection un peu « démocratique » est prévue. L’Ordre est, dans l’optique où son seul chef est et reste le Christ, indifférent à la personne qui va le doubler comme un double de théâtre, plus ou moins bon, qu’importe. Ce général nomme à son tour le chef de chacune des différentes provinces, qui nomme lui-même à son gré les « patrons » des divers collèges, maisons et communautés. Quel totalitarisme, dira-t-on. Quelle famille aussi, où la place de chacun ne doit quasi rien à la popularité.

J’ai aimé la plaisanterie en honneur chez les vieux religieux sans amertume, et sans illusion : « notre régime canonique, c’est un despotisme éclairé par la mauvaise volonté des inférieurs. » Ce n’est pas faux, et moins choquant qu’il semble d’abord : je m’en suis aperçu entre autres, quand l’usage du tabac a été formellement interdit vers 1960 dans la « Province Méridionale de Belgique.» N’aimant pas fumer, je n’étais pas concerné, mais j’ai vu rechigner pas mal de vrais apôtres à qui la cigarette – alors reçue comme quasi inoffensive – assurait l’équilibre nerveux et qui ne voyaient nullement pourquoi ils devaient adopter «  mortification-là » plutôt, que, par exemple, le renoncement au dessert. Selon un vieil usage de l’Eglise, la consigne resta donnée par le supérieur majeur de l’époque, et chacun de l’appliquer à sa façon, selon sa grâce propre : personne (sauf peut-être le supérieur, mais nul à l’extérieur n’en sait rien) ne se permettait ensuite de juger. Non, ce n’est pas la démocratie. Mais c’est une famille, une vraie. On n’y fait pas semblant qu’on y « élit »  le Père, la Mère, le frère Ainé...

Ignace 

Sauf quand il faut , comme à la tête : le Pape Noir  de Rome. Ignace de Loyola aurait pu pousser le goût de l’obéissance jusqu’à s’en remettre au (vrai)pape lui-même pour désigner ce « Premier ». Il ne l’a pas fait : une seule élection, c’est bien le moins. Jugez du choc causé récemment chez les Jésuites quand le pape Jean-Paul II, mit à l’écart, motu proprio, le Père Aguirre, alors général, et jugé trop favorable à la théologie de la libération. A sa place, le pape mit un de ses hommes, Dezza, résolument conservateur. La mort du Père Aguirre a mis opportunément fin au problème.

Le Père Kolvenbach, dernier Général, qui vient de démissionner à cause de son grand âge, laisse chez l’un ou l’autre jésuite que je connais un souvenir très personnel, très doux, très noble ; celui du Serviteur : « il ne criait pas, ne haussait pas le ton, on n’entendait pas sa voix sur la place publique, il n’écrasait pas le roseau froissé, il n’éteignait pas la mèche qui faiblit… » Voilà que je recopie à son propos le texte d’Isaïe dit dimanche passé sur « l’élu en qui Dieu a fait reposer son esprit »… Puisse l’Esprit-Saint éclairer aujourd’hui ce corps électoral dont le Monde n'attend rien, mais par qui, dès la renaissance, le Christianisme et la Culture se rejoignirent.

02:20 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

18/01/2008

Bruno

     Bruno Mersch (1954-1990) n’était pas un créateur : il n’a pas laissé de grandes œuvres, dans aucun art. Ni un critique : il analysait peu ce dont il parlait, exprimant seulement son enthousiasme. Ni un leader, encore moins un chef : quoiqu’il ait été de tous les combats de l’époque contre les pesanteurs sociales, éthiques ou esthétiques, et que, dans ces trois domaines, il ait partagé des initiatives originales et audacieuses, il n’avait pas le goût d’y jamais tenir le premier rôle. Par une conséquence dont il ne s’étonnait pas,  il n’eut donc, sa vie durant, aucun ennemi. Entendez par là - surtout - que la bienveillance qui le constituait donnait à ceux qui croisaient sa route l’impression qu’ils étaient eux-mêmes bons.

     Rejoint et emporté, à trente-six ans, par le fléau de son temps, Bruno Mersch aurait donc pu ne laisser qu’un souvenir mélancolique. C’est autre chose qui s’est passé. Sa disparition a été ressentie par plusieurs comme un outrage insupportable ; à quoi ? A l’équilibre de la vie sociale, à la douceur du monde, à la justice des rapports humains.  Et ses proches de  se demander comment cerner le mystère de cette existence brève, discrète, et, d’évidence, magnifique.  Et bientôt, comment lui donner une deuxième vie.

     Il fallut quelque temps pour s’accorder sur ce qui rendait cet homme si important, tant les paradoxes étaient forts. Tout le monde s’accordait sur son humanité, sa générosité, son admiration de ce qui se crée hardiment, surtout en matière artistique. Son mémoire de fin d’études à l’Ihecs s’intéressait avec fraternité à ceux qu’il appelait des marginalisés, et non pas des marginaux. Mais enfin, lui était très intégré socialement ; et s’il tint longtemps, le soir, une permanence bénévole régulière dans le café social d’une rue turco-arabe de Schaerbeek, il eut aussi le front, pour réaliser un audiovisuel sur les tatouages, de pénétrer, avec innocence, au Ministère de l’Intérieur place Beauvau à Paris : il y nouera un contact - qui se maintiendra des années - avec le meilleur spécialiste de l’art de la scarification, par ailleurs commissaire de police, et alors puissant chez le Ministre de Giscard. Que d’oppositions harmonisées en lui ! En fait, le secret de cet homme différent était sa capacité d’accueillir ce qui n’était pas lui, son art de la rencontre improbable, sa confiance naturelle dans la civilité. Cette harmonie des altérités, voire des contraires, toujours cherchée et voulue, avec la fécondité créatrice qui la cause ou qui en découle, voilà ce qu’on ne pouvait pas ne pas ressentir.

     Il avait fait son service civil à la Médiathèque de la Communauté française et il y est ensuite immédiatement engagé. Il y devient conseiller d’achat. Comme les autres employés, il y bénéficie d’une assurance groupe. Peu après sa mort, son compagnon et légataire, sa famille, et ses employeurs et collègues, s’associent  pour constituer un fonds destiné à poursuivre ses idéaux tels qu’ils viennent d’être esquissés, en insistant sur un point : la valorisation de la culture audiovisuelle, avec sa capacité à dire ce qui, sans elle, ne serait pas dit. Que les minorités s’expriment, ou, au moins, que l’on s’exprime sur elles qu’on écoute peu ! Qu’une convivialité s’installe où les différences soient bienvenues, où il y ait plusieurs styles de vie, divers genres de beautés, égal intérêt pour des réussites conformes et non-conformes ! Pour que le neuf soit vraiment neuf, et non d’abord calqué sur l’ancien ; et que la jeunesse ait pouvoir, sinon de refaire le monde, au moins de s’en faire une meilleure image.

     Le Prix biennal Bruno Mersch – 2.500 euros -  a donc « récompensé » seize ans un film documentaire de création, de court ou de moyen métrage, dans le cadre du festival « Filmer à tout Prix ». Les critères de choix étaient toujours la liberté créatrice, le non-conformisme, et, plus généreusement, la puissance de conciliation. – « Etaient » : le temps est venu pour la Fondation, il vient toujours !  de se dissoudre, de transmettre à d’autres « œuvres de bienfaisance » les moyens de l’universelle, de la douce Charité.

00:15 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

17/01/2008

Un Dieu familier

     J’ai un certain goût, et même un goût certain, pour le sacrilège, passez-moi le gros mot ! comme d’autres pour la provocation. Dans un film amateur réalisé très jeune, je mettais en scène un garçon seul dans une église, allant frapper du poing le tabernacle qui ne lui répondait pas ; c’est dire ! On se tromperait si on y voyait une légèreté. C’est seulement l’affirmation d’une familiarité avec Dieu, « qui a réjoui ma jeunesse », et continue.

     Je suis résolument « conciliaire », on s’en doute. Mais j’ai toujours pensé que l’Eucharistie ne se réduisait pas à un repas fraternel, avec une commémoration. Dans un livré récent du cardinal Danneels, je lis que Benoit XVI aurait confié à ses pairs du dernier synode qu’il "avait travaillé cette question pendant cinquante ans » et qu’« il ne s’agissait pas d‘un repas ordinaire, mais d’un repas rituel  […] On ne va pas à un repas rituel pour manger, mais pour célébrer, ce qui est très différent." (N’éteignez pas le souffle, Bayard, 2007, page 62). 

     Célébrer quoi ? Un « sacrifice », dit-on d’ordinaire, et l’archevêque belge reconnaît que ce mot donne l’impression déplorable qu’il faut, par la mort du Christ, apaiser la colère de Dieu. Il préfère donc,  lui,  parler d’un « repas qui célèbre l’obéissance du Christ » (Ibidem, p. 69). Je ne veux pas jouer au théologien que je ne suis pas, mais le mot obéissance ne me plaît guère mieux, avec ses connotations serviles. Il me semble pourtant penser la même chose que les hiérarques de mon Eglise en célébrant, non seulement l’amour éternel et réciproque du Fils pour le Père dans l’Esprit au sein de la Trinité, mais la jonction, à cet Amour, de toute l’humanité, par le biais de l’Incarnation du Fils et malgré le refus des hommes exprimé à la Crucifixion.

     Après la messe, le dimanche, derrière un pilier, il arrive que j’aie à faire une auguste « vaisselle » : boire le reste de vin consacré laissé dans le calice par le prêtre », « purifier » le calice, comme dit curieusement (mais helléniquement) le vocabulaire liturgique. Je ne le fais jamais, comme communier au pain, sans avoir en mémoire cette inexprimable communion de toute l’humanité avec le Dieu Trinitaire où nous mène le Sacrement du Christ. Profonde, immense, si douce familiarité.

00:30 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

16/01/2008

L'amour romantique : on y regarde de près ?

Benjamin Constant

 

« Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ! », se demande Benjamin Constant, dans son célébrissime  Adolphe, mini-roman autobiographique (Chap. IV). Enfin, célébrissime en 1816. Aujourd’hui, on l’ignore ; peut-être avec raison. Voyons.  La « question »  tout oratoire est suivie par une énumération de dix bonheurs amoureux, qui se conclut paradoxalement en  renonciation par forfait : « Charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire. »  Eh bien, relève le défi, Ephrem. Et avec moi, toi qui vis et as aimé au XXe siècle, qui aimes encore au XXIe.Que penses-tu  de chacune de ces évocations « ineffables » ? C’est ton expérience, en fin de compte, qui fait la survie d’un texte littéraire. C’est le lecteur qui vérifie le créateur, qui en authentifie l’intérêt réel, vivant ou périmé, à chaque période de l’histoire. - Pas de verbe principal : rien que des substantifs apposés au mot « charme ».  

« Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous ; » Oui, avec des réserves sur les projets prêtés à la nature ; mais le hasard n’est pas plus certain : … Je ne sais quel  sociologue classique (Léon Blum, je crois, par ailleurs homme politique) a découvert, par statistiques, que l’on épousait  – de son temps et en moyenne – une personne vivant à moins de deux kilomètres de chez soi.

 

«Ce jour subit répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère » : l’intellection nouvelle du monde et de ses lois, c’est vrai. Moi, l’amour-passion  me l’a apportée. C’est des fossés, des coins sombres et pourtant vitaux, qui s’allument comme l’aurore. C’est pourquoi, par exemple,  je suis hostile au célibat imposé aux prêtres diocésains. Qu’on soit « eunuque pour le Royaume » (Mt, 19,12), c’est une vocation haute mais monastique, cloîtrée. L’apôtre missionnaire qui n’aime qu’ «en général » et « tout le monde indistinctement » est voué, avec la meilleure volonté du monde, à dire moralement des sottises. Aimer, concrètement, c’est toujours préférer. « Cette valeur inconnue attachée aux moindres circonstances » : non. Mieux vaudrait dire que la hiérarchie est bouleversée. Certaines choses autrefois importantes n’ont plus d’intérêt, et vice versa. « Ces heures rapides, dont tous les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent dans notre âme  qu’une longue trace de bonheur ». Oui, trois fois oui. Encore que certains détails, donnent au contraire au musée de notre vie les Magritte et les Rembrandt qui les rendent inoubliables.  « Cette gaieté folâtre qui se mêle quelquefois sans cause à notre attendrissement habituel  ». Comprends pas ; je sais pas, j’ai pas connu ça. Restent les dernières impressions globales, toutes évidentes pour moi, quoique bizarres : « tant de plaisir dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir  » ; « ce détachement de tous les soins vulgaires » ; « cette supériorité sur tout ce qui nous entoure » ; «  cette certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons.  ». Mais, sur l’ultime, je me réserve le droit au scepticisme devant ce qui est présenté comme un fait et qui est d’abord un vœu magique : « cette intelligence mutuelle, qui devine chaque pensée et qui répond à chaque émotion … » Croit deviner, croit répondre, cher Benjamin...

 

01:33 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/01/2008

Rompre ce qui est déjà rompu

Cette facilité à rompre un amour où brusquement, je sens incertaines, ou compromises, des valeurs qui me sont chères, qu’est-ce que ça veut dire ?

 

Et d’abord, quelles valeurs ? Deux exactement. Quand la confiance n’est plus tout à fait absolue. Et quand s’amenuise de façon sensible le « respect » au sens étymologique, physique, impliquant qu’on regarde l’autre avec un tendre recul, une distance de principe, en mesurant le petit fossé qui ne peut pas nous en séparer : parce qu’on est fatalement « autre », dans un autre corps, dans un autre rêve, dans d’autres servitudes, - même si la solidarité de nos destins est éclatante.

 

Dit autrement : quand je dois me souvenir que l’autre n’est pas moi, et que je constate que l’autre est en train d’oublier que je ne suis pas lui. J’ai toujours eu tendance alors à prendre du champ. Jusqu’à abandonner ? Non, mais c’est l’autre alors qui, de bonne foi, va soudain conclure et dire : tu ne m’aimes plus ! Qu’est-ce que je t’ai fait ?

 

Rien, au fond. Mais c’est vrai, que  je t’aime moins. Parce que j’aime moins notre amour.

 

Détail : j’ai toujours apprécié, dans les tragédies classiques, ces amoureuses prises à partie où l’on se dit encore vous à cinq mètres de distances, PARCE que l’on est prêt  à mourir pour instaurer un lien inespéré, ou restaurer celui qui se brise.

 

Prenez le vouvoiement comme la métaphore d’autre chose - d’une toute-puissante et bénéfique distance.  Qui n’est pas si différente, au fond, quand j’y pense, de celle qui sépare Jésus de tout disciple qui croit en avoir fait le tour. Avec la question à laquelle nul n’échape : « Est-ce que tu es sûr de m’aimer ? m’aimer comme autre chose que ton miroir ou ton complément ?’

02:55 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

14/01/2008

L'rrationnel au volant

Je ne sais si quelqu‘un trouvera la moindre rationalité dans le récit que je vais faire. Il est sans gravité, par rapport aux thèmes précédemment évoqués. Simple exemple d’un trait de caractère, qui est aussi un motif d’action. A vous de juger.

A vrai dire, cela semble futile ; mais il se trouve que ça rejoint une interrogation d’intérêt mondial  que je retrouve illustrée aujourd’hui dans une info du journal « Le Monde ». «  Les émotions dictent-elles nos décisionsDu 11 au 13 janvier s'est tenu à New York un symposium réunissant le gratin de la recherche mondiale en "neuroéconomie". Cette discipline, née aux Etats-Unis il y a dix ans, prétend utiliser les progrès de l'imagerie cérébrale pour expliquer, modéliser, voire prédire, le comportement des agents économiques… »

 

Ce dimanche, arrivant à la Cathédrale St Michel pour la messe de 11h30, dont le célébrant est normalement l’excellent abbé Jordant, j’apprends  qu’il est souffrant, et donc qu’il n’est pas là. Son remplaçant sera un autre prêtre chargé ce jour-là de l’homélie, et qui assurera donc, non seulement le service de l’Evangile mais la présidence de l’assemblée. A ma relative surprise, le nouveau Célébrant donne à la messe, dans tel ou tel détail,  un tour un peu différent, « personnellement » différent. Ce qu’il fait est parfaitement légitime,  conforme aux règles liturgiques, et tout et tout : les nuances qu’il apporte sont même intéressantes. Elles ne m’étonnent que parce qu’elles détonnent par rapport aux habitudes du Père Jordant. Par ailleurs, tout l’office est ouvert, fervent, serein.

A la fin, diverses annonces sont faites par le célébrant occasionnel – qui, soit dit pour qu’il n’y ait pas de méprise, est de la même génération que Jacques Jordant et est apprécié aussi. Annonces sur divers événements de la paroisse-cathédrale, mais pas un mot n’est dit sur l’officiant ordinaire, dont le sort intrigue cependant tout le monde – il y a quelque 500 habitués dans l’édifice, qui, la messe étant finie, s’interrogent à mi-voix. Il faut dire que l’abbé Jordant a quatre-vingts ans, qu’on le sait de santé fragile, et qu’il est très aimé. Il REND intelligent. Son éloquence a quelque chose d’exceptionnel : il n’a pas honte de procéder par ordre, selon les préceptes oratoires de Quintilien : dès la 2e minute de son prêche qui en fait douze au maximum, l’auditeur sait sous quel angle l’Evangile du jour sera vu, ainsi que les trois propos successifs qu’entrainera ce point de vue – omne trinum perfectum. C’est clair, on n’a aucune peine à reconstituer ensuite ce qui été dit et à en discuter avec d’autres fidèles. En outre, il a été longtemps professeur de religion dans l’enseignement officiel, ce qui l’a conduit à une parfaite familiarité avec les préoccupations  de la société d’aujourd‘hui. C’est un réaliste comme je les aime, comme je les vénère : ceux qui ne vous rappellent pas inutilement la hauteur de l’Everest idéal à gravir, mais signalent les premiers gestes à faire pour monter. – Devant l’absence d’information officielle sur lui, je fais réflexion qu’il est tout de même étrange que le rôle personnel des célébrants importe tant, comme dit plus haut, et qu’ils soient ici (humblement) présentés comme s’ils étaient interchangeables.

 

Mon neveu et filleul, avec qui je partage le service de la lecture des deux textes bibliques précédant l’Evangile, me propose après la messe d’aller porter des fleurs à la « porterie » du lieu où le malade est actuellement hébergé. Avec un mot d’affection et de respect. Il est fiévreux, ne pas le déranger, mais lui faire savoir qu’on est avec lui. Très bien. L’endroit est proche d’un lieu de foire :  il est 12h35, ces fleurs, nous pensons que nous les trouverons aisément.

Non, rien à faire : aucun fleuriste ouvert, nulle part. Il y a pourtant un monde fou dans les rues, impossible de se garer,  et l’un de nous reste au volant tandis que l’autre parcourt le quartier en quête du bouquet souhaité. Mai le missionnaire revient bredouille à la voiture. Il est 13 h 20.

-          Et si on prenait des chocolats ?-          Il est malade ! Ce ne serait pas très délicat…-          Des fleurs, est-ce que c’est ce qu’il faut ? ça se fait pour un prêtre ?-          Des fleurs, c’est bien pour tout le monde : ça ne sert à rien, c’est de la beauté pure ! 

A ce moment, une camionnette nous effleure de très, très près ; un klaxon me fait sursauter ; j’ai l’impression un instant que je suis entré dans un sens unique : le monde est devenu hostile, et – c’est ici qu’est l’ « irrationalité » que vous direz ou non « raisonnable », - je dis : on n’y va pas, je flaire « en l’air » un désaveu, on est perdus ici, un accident va arriver.

 

Mon neveu d’approuver. Machine arrière : on repart vers notre quartier, on arrive, on se fait un café. La bonne intention a vécu. - Non, je ne suis pas du tout superstitieux. Question de caractère ? En tout cas je persiste rarement quand les revers se succèdent. Je n’ai pas besoin que se multiplient jusqu’à la catastrophe les signes défavorables.

 

Même en amour... Mais c’est une autre affaire, pour plus tard.

12:53 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

13/01/2008

Les Pèlerins d'Emmaüs, 1648

Quant à Rembrandt… Toute sa vie, le maître juif d’Amsterdam a pris et repris, comme thème de création, l’histoire d’Emmaüs, dans son humble, paysanne et quotidienne apothéose. Qu’en dire – surtout de la version du Louvre (l‘authentique, pas celle, controversée, de 1660) ? En 2006, Max Milner a publié chez Corti un « Rembrandt à Emmaüs », opuscule si savant, si profond aussi, qu’après m’y être référé, je préfère me taire. Car le tableau de 1648, au Louvre, qui accompagnera toujours mon blog, qui m’accompagne rédigeant mon blog, qui m’accompagnera quand j’en aurai marre et le clôturerai (le temps du jour est limité, et l’écriture vorace !), je ne sais pas l’analyser, je rêve, je pleure. Milner, amateur de fantastique, semble d’abord lui préférer une œuvre de jeunesse, un panneau de 1628 environ, où je trouve, moi, un peu trop de merveilleux ; mais à propos de l’œuvre de 1648 ici reproduite, il explique bien comme elle marque « au point de vue pictural comme sans doute au point de vue spirituel, une sorte de  conversion » (p.35). Le lecteur d’ « Ephrem » en jugera lui-même, en consultant, s’il veut, le blog que voici : http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/category/livres/

16:14 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/01/2008

Die Kreuzigung, 1907

Egon Schiele, c’est un autrichien expressionniste. Aussi un « débauché », paraît-il : ça veut juste dire que son érotisme personnel a dérangé l’érotisme commun. Sa peinture désarticule et réarticule les corps qu’il peint – dont le sien. Mort à 28 ans, en 1918. Die Kreuzigung, ce tableau de 1907 (il a 17 ans ! 17 ans seulement, le génie !) est un des seuls sujets  religieux qu’il ait choisi de traiter. Le Golgotha y est vu, non de face comme habituellement, mais de profil. « C’est comme cela que moi, dit le tout jeune homme, je comprends le mieux ce qui s’est passé. » Je n’y étais pas. Si à mon tour j’adopte (momentanément ?)  ce point de vue, qu’est-ce que je vois ?

 

D’abord, il n’y a personne, sauf les trois pendus. Toute la moitié de gauche est vide ; Jérusalem, à l’arrière-plan, est comme une citadelle close, et la foule des soldats et des badauds est renvoyée à un monde devenu invisible, un néant existentiel dont les condamnés sont en train de sortir. Ni apôtre se disant lui-même bien-aimé, ni mère (mais « qui est ma mère ? » Mt, 12, 48), ni même, et c’est bien injuste - car les Quatre Raconteurs, qui ne sont pas toujours d’accord, les mentionnent sans exception - « des femmes », dont cette folle de Madeleine qui, heureusement pour l’histoire du monde, a éternellement raison contre une trop sage Raison.

 Des trois suppliciés, celui qui est premier, qu’on voit d’emblée comme on reçoit un coup de poing, c’est le « maudit » ! On subit ce grand corps émacié, en position effrayante, symbole de l’humanité méfiante, convulsive, impénitente ; lutteuse, aussi, ne cédant jamais, – mon humanité… De cette crucifixion,  la victime la plus en vue, c’est donc ce pécheur noir à la forme anguleuse, se rapetissant sur lui-même malgré les clous. Pécheur ? Minute : il a seulement pratiqué la loi du plus fort  telle qu’elle règne dans le pays. Il a sûrement un peu tué et beaucoup volé, mais pas plus que Pilate, ou Hérode, qui trônent du côté des honnêtes gens. Il était moins fort qu’eux, il a perdu. Il vient de tenter une approche de l’Homme qui se dit Roi, à côté de lui ; il l’a invité, puisque censément il « règne », à manifester son pouvoir, à reprendre l’offensive, à les tirer d’affaire tous les trois, mais l’Autre l’a mal pris, il n’a pas répondu, et le gamin du fond lui a fait la morale. Pourtant le brigand noir n’a rien fait d’extraordinaire. Seulement ce que font plein de chrétiens qui s’adressent à Toi, Seigneur Dieu, et font de Toi le coupable, puisque Tu es le Maître ; qui exigent de Toi que Tu te montres, que Tu ne te taises plus, que tu établisses enfin ce fichu Royaume dont tu revendiques la souveraineté.  A l’arrière, presque coincé entre les deux croix, il y a aussi ce brigand moyen qui ne se bat plus, qui pend sans retenue, avec juste son bras autour de sa croix comme autour du cou d’un ami. Mais ce brigand n‘en est plus tout à fait un puisqu’il vient d’avoir la bonne idée, l’habile homme ! de se fier, au moment d’expirer, au dernier des prétendus prophètes, comme il a fait peut-être plusieurs fois dans sa chienne de vie. D’évidence, ce n’est pas un meneur ; c’est un suiveur… O l’Homme de la rue, ô le petit monsieur tout-le-monde qui est si fréquemment naïf, client des charlatans et autres faiseurs de miracle… Ce docile « bon larron », est-ce qu’il se rend compte de ce qui vient de lui être dit par l’Homme-Roi ? Est-ce que je me rends compte de la Promesse que j’ai aussi reçue, pour rien, parce que j’ai des moments où je ne fais pas le malin, où je ne me méfie plus, où le torrent de la charité m’emporte du côté des bénis et des maudits indistincts, qu’importe ! tous mes frères, tous Tes fils.   

A droite, le supplicié royal n’a pas l’air de supporter ce qui lui arrive, il ne va pas durer encore  longtemps. Je le regarde. Le corps entièrement détendu ; droit comme un fil a plomb, juste comme le Droit…  . Qu’est-ce qui se passe ? C’est Lui, le nouveau soleil.  Voyez ce que voit Schiele :  le soleil terrestre en haut à gauche est noir, c’est l’éclipse  annoncée par Matthieu à trois heures de l’après-midi. Et en haut à droite, il n’y a plus rien que l’Amour Absolu en train de devenir lui-même le Soleil du monde, avec ce cercle fulgurant autour de sa tête penchée, couronne de lumière doublant la couronne d’épines. Mon Christ, mon Amour, je ne suis qu’un des milliards vivant des siècles après Toi, et pourtant de Toi ; un bonhomme égocentrique,  gentil, moyennement lettré ; et je suis là, à vous regarder tous les trois, trois frères, n’est-ce pas ! Toi, Je T’écoute Te taire, dans le silence de la Nuit et de la Mort. Pour moi aussi, à cause de Toi, la lumière, ce jour, s’est définitivement placée ailleurs que dans ce monde-ci .  « Souviens-toi de moi quand tu seras entré dans ton Royaume. » Mets dans ma bouche, quand il faudra,  tes propres paroles : «Père, je remets mon âme entre tes mains ».

21:34 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

11/01/2008

Homesickness, 1940

En trois fois, je voudrais « expliciter » l’intérêt que je trouve aux trois chefs-d’œuvre picturaux exposés à la gauche de ce blog. Expliquer, je l’ai déjà fait, succinctement, sous les photos. Mais ces images ont toutes chances de rester là longtemps, si j’en crois l’inspiration que j’y trouve ! Faut dire qu’une reproduction de chacun se trouve en face de mon lit, et que je ne passe pas un jour sans les avoir contemplés, considérés, priés l’un après l’autre, quelques secondes ou quelque minutes, voire une heure, avant de m’endormir…

 

René Magritte, peintre surréaliste belge mort en 1967, crée en 1940 le tableau dit « Homesickness », c’est-à-dire Nostalgie. Le lion et l’homme-hirondelle  se tournent le dos ; l’un peut voir ce que l’autre ne peut pas, c’est ainsi, et une grande harmonie, en même temps qu’une opposition, se dégage de ce duo singulier, où l’oiseau est pourtant disproportionné de taille. Ils sont sur le pont d’un boulevard, ou sur la digue d’une mer, allez savoir ; toujours est-il que c’est classiquement beau, en bon état, bien propre,  mais qu’il ne s’y trouve aucune vie ; sauf la leur. Le lion, pacifique, vieilli, solitaire, c’est moi avec mon corps. Je règne là, dans ma rue tranquille, et je tourne le dos, dédaigneux, à la vie ; je n’y désire  plus rien. Derrière moi, il y a moi, aussi. En habit noir, personnage conventionnel,  mi-fêtard, mi-huissier : moi avec l’âme qu’on me prête, le rôle social qu’on veut que je joue, que je joue, dit-on, croit-on. Mais les basques de mon frac sont des ailes, et, si mon corps de lion est prisonnier, mon esprit peut s’envoler par-dessus bord. Vers où ? Vers ma Patrie. Vers le Ciel dont je viens et dont j’ai la nostalgie. Ciel qui a la couleur fauve du lion, où je retrouverai, c’en est le signe, un autre corps… Oui, j’ai la nostalgie de Toi, Père qui m’as fait ; de Toi, Christ qui m’appelles ; de Toi, Esprit-saint qui, maintenant, en moi, me fais Te prier, ô Dieu caché dont le réverbère éteint est la signature…

19:12 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

09/01/2008

Julien, l'inquisiteur charmant

Grand merci à Cyril pour son commentaire sur «le plaisir majuscule », qui m’a fait replonger dans le « Pamphlet contre les catholiques de France » de Julien Green, qui, en 1924, envoyait, comme autant de gifles, 249 articles coléreux « aux Six Cardinaux français » - pas moins. La citation de Cyril est exacte, même si elle s’arrête avant une conclusion terrorisante, qu’il avait parfaitement le droit de sauter, mais que je rétablirai, en présumant sa permission, pour que mon propos central ne soit pas disqualifié. Green  donc : « la générosité du catholique est un clairvoyant égoïsme, elle choque les natures faibles qui vivent dans le songe et ne comprennent pas la terrible réalité de l’enfer, du purgatoire et du ciel. Je leur laisse leurs sentiments et leurs illusions. » - La réalité de l’enfer ! On y reviendra.

 

Il est utile, pour mieux comprendre l'enjeu, de savoir que ce § 137 est précédé de deux autres que je transcris ici in extenso :

§ 135. Mépriser l’enfer est bien facile et bien dangereux. S’il n’y a qu’une chance sur dix mille que l’enfer existe, cette chance mérite que je la considère souvent, que j’y pense tous les jours. C’est jouer trop gros que de n’y pas penser.

§ 136. Même si l’enfer n’était qu’une opinion de quelques docteurs chagrins, je lui donnerais mon temps et mon étude, par prudence. La vie chrétienne est en grande partie fondée sur un calcul et il n’y a pas de honte à l’avouer »

 

Qui ne le voit ? On est ici à mille lieues du christianisme, tel qu’il s’est peu à peu constitué, de siècle en siècle, avec l’aide de l’Esprit-Saint, après la Résurrection et la Pentecôte. Comme une histoire du salut en voie de mondialisation, par l’Annonce de l’Evangile à tous ! Avec des progressions dans l’intériorité, comme au XVIe siècle, ou dans la géographie, comme au XIXe. Chez Green, nous sommes plutôt chez Jansénius, et le moins bon Pascal, celui du « pari » ; et nous sommes aussi chez les intégristes, qu’ils soient évangélistes aux USA ou bien lefebvristes impénitents en Suisse (La tentation de l'intégrisme a encore saisi le vieux monsieur qu’était devenu Julien, après le Concile, quand il s’est affiché parmi les dissidents de St Nicolas du Chardonnet - mais soit!). Ce monde-là est un monde où l’on achète Dieu – où l’on fait valoir ses « mérites » comme un capitaliste ses « actions ».

 

Dans l'édition que j'ai du « Pamphlet », qui est une réédition chez Plon en 1963, le texte est précédé d’une préface de Maritain, où le philosophe se demande pourquoi cette foi telle qu'elle est proposée là « ne semble plus chercher l’union à son objet » et « se profère dans l’effroi plus que dans l’amour ». Ce à quoi Green répond en avant-propos : « Ce dont je ne me rendais pas compte, c’est que je m’en prenais secrètement à moi. De là ces outrances, ces menaces, ces appels à une Inquisition défunte. Si jamais une autobiographie est sortie de mes mains, c’est bien de ce petit livre. J’étais furieux de découvrir que je n’étais pas un saint. Trop de choses bouillonnaient en moi, trop de désirs dont la violence m’alarmait. Je ne me croyais pas perdu, certes, mais je croyais perdu le catholique incertain que j’accablais de mes reproches et qui me ressemblait comme un frère. Je lui parlais de l’enfer pour le ramener dans la voie étroite. »

 

C’est bien ce que je visais dans mon propos sur le « plaisir majuscule ». Il faut vraiment s’aimer soi-même, sinon gare ! On s’en prend à autrui.

18:46 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

08/01/2008

Un homme, cela suffit.

L’hebdomadaire « Dimanche » , naguère (le mot est précis : il n’y a guère d’années encore !) était plus soucieux de faire preuve d’orthodoxie que d’accueil pastoral. Avec les heures de messes et autres informations souhaitables sur l’origine des diverses fêtes religieuses, le journal donnait droit à des méditations pieuses et des citations conformistes. Le Père Delhez, qui en devint le rédacteur en chef, mit pas mal de temps à devenir un vrai journaliste : libre et disposé à casser sa plume plutôt que de cautionner des positions évidemment rétrogrades qui restent encore à l’honneur à la curie romaine, et que notre Cardinal, pacifiquement, feint de ne pas voir. Mais c’est fait aujourd’hui. Les livres de Charles Delhez comme son hebdomadaire se lisent maintenant avec intérêt, inspirant à la fois réflexion et piété. Il y a bien encore, ici et là, dans les divers bénitiers des coins de page,  quelques coassements de grenouilles (les croassements, c’est les corbeaux, mais ils ont disparu de notre imaginaire avec les soutanes). En tout cas, j’admire désormais dans « Dimanche » de grands vols d’aigle, comme l’interview du Père Moingt, et de beaux tracés d’hirondelle, comme les contributions de Pascal André.

 

Cette semaine, un lecteur pousse le Rédacteur en chef à reprendre ab ovo la sempiternelle question du « silence » de Dieu devant les tragédies du monde. Ce lecteur ajoute : « L’abbé Pierre ne disait-il pas qu’il poserait la question [à Dieu] quand il serait près de Lui ? ». Vérification faite (in Mon Dieu, pourquoi ? page 88), ce n’est pas exact : le cher abbé souligne que ce « silence » parait garantir la liberté de notre foi, mais il s’étonne alors que l’hyper-liberté du Dieu trinitaire, où l’amour s’exprime en pleine Lumière, ne nous ait pas été accordée. Passons. Mon propos est ailleurs.

 

J’aime bien le P. Delhez, mais j’ai comme un haut-le-cœur quand, à la question : « Où était Dieu ? », il réplique avec trop d'habileté: « Où était l’homme ? ». Pur artifice rhétorique, il le sait. Les chefs et les gardiens d’Auschwitz étaient des êtres humains, très humains, et c’est eux qui se choisissaient arbitrairement  des millions de victimes innocentes qu’ils anéantissaient dans les chambres à gaz. Où était Dieu alors ? Oui, la question est bonne. Il n’y en a pas d’autre. Mais il y a une réponse. Et je regrette que Joseph-Benoit, acceptant la question sur les lieux mêmes du Crime Innommable, n’ait trouvé à répliquer que le psaume 44, 24-27, accompagné d’une admonition aux survivants de ne point scruter le secret de Dieu, et d’une invitation à poursuivre l’antique et vaine supplication : « Réveille-toi ! N’oublie pas ta créature ! »

 

Dans le judaïsme, cela se justifie. Le Dieu d’Israël est celui qui tire les Hébreux d’Egypte, qui les soustrait à la haine de leurs ennemis, qui leur donne une règle de conduite au Sinaï, et qui les jugera sur leur obéissance, au dernier jour. Entretemps, Israël et YHWH entretiennent des rapports orageux de vieux couple. Avec des portes qui claquent, des juifs orthodoxes qui se consacrent à scruter l'Ecriture, et des « libéraux » qui vont prendre le frais, voire le large, sans pourtant jamais renier la famille.

 

Pour les chrétiens, « Dieu » n’est pas leur Protecteur. C’est un petit d’homme ; un enfant innocent et futé, devenu un prêcheur de paix, un libérateur de rites, un juste,  un ami des femmes, des étrangers et des pauvres ; quelqu’un sans pouvoir, qui désacralise le Temple, et que Dieu même « finalement » abandonne. Alors il est livré à l'Occupant de son pays par les puissants qu'il a dérangés, et meurt. Avec d’autres condamnés. Je ne comprends pas, PAS DU TOUT, qu’un pape, un évêque, un prêtre ne dise pas tout simplement, tout évidemment : Dieu, il est dans la chambre à gaz, et il est en train d’y mourir avec les siens, avec les victimes, COMME TOUJOURS.

 

Notre foi, c’est cela et il n’y en a pas d’autre qui soit chrétienne. Certes, le Père a ressuscité ce Jésus mis à mort : c’est ce qu’ont cru ensuite - pas tout de suite - ceux qui l’avaient aimé et suivi. Ils l’ont revu en effet – sans jamais le reconnaître tout à fait, ils nous l’ont précisé ! C’était lui et pas lui. Ils nous ont transmis cette foi de génération en génération. Et nous sommes un milliard au moins à adhérer à cet Homme-là, à cette foi-là, à y tenir plus encore que nous ne tenons à notre mère, à nos enfants, à notre conjoint. Et Dieu ? Eh bien Dieu, c’est le Père de Jésus. Donc le nôtre. Dieu, c’est Jésus. Et Jésus, c’est mon frère abandonné, souffrant, qui a besoin de moi… Rien d’autre à dire, vraiment, rien. Cela suffit.

21:51 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

07/01/2008

L'endroit d'où voir

 

Puisse-t-il en être de moi et de mon contentement des conditions de ma vie ici même, comme de l’homme dont j’ai lu autrefois que, las de son chez-soi, il prit sa monture et partit. Après un petit bout de voyage, un écart de son cheval le jette à terre.  Mais en se relevant, notre homme se trouve apercevoir son clocher natal qui lui parut maintenant si beau, qu’il remonte sur sa bête, regagne au galop son chez-soi et y reste. Il ne s’agit que de trouver l’endroit d’où il faut voir (S. Kierkegaard, naturellement…10 juillet 1838)

23:55 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/01/2008

Un plaisir majuscule

 

« On ressasse que le christianisme ne présuppose rien dans l’homme. Pourtant il y a quelque chose qu’il présuppose à l’évidence : c’est l’amour-propre, car le Christ le présuppose bien quand il dit que l’amour du prochain doit être aussi grand que l’amour de nous-même »

 

Voilà ce qu’on trouve page 164 du journal de mon ami Soeren, le philosophe danois dont je fais, ai-je dit déjà, mon profit – et mes délices. Le 29 juin 1839, ce n’est pas aujourd’hui, et pourtant ce Kierkegaard-là me semble plus actuel que la presse religieuse ordinaire. S’aimer soi-même : que de stupides sermons s’emploient à nous faire honte de ce premier besoin, alors qu’il est celui dont la satisfaction rend aimable au dehors.

 

Ce n’est pas toujours vrai, répliquera l’ascète. Dans la catégorie « Sublime », voyez le franciscain Maximilien Kolbe, qui a voulu et su, à Auschwitz, remplacer dans le Bunker de la Faim le père de famille qu’on y envoyait en représailles : il s’est sacrifié, au mépris de lui-même.  Se sacrifie aussi, dans la catégorie « Quotidien », la  personne qui offre sa place à une autre dans un bus bondé.  Certes. Mais réfléchissez : ces deux témoins de la charité sont enchantés d’eux-mêmes, ils ont eu accès à un ciel intérieur dont on ne parle pas assez, et ils en ont reçu équilibre et optimisme.

 

C’est la jeunesse qui sait cela le mieux. Claudel disait qu’elle n’est pas faite pour le plaisir, mais pour l‘héroïsme. Je tiens aussi qu’un certain héroïsme est un majuscule Plaisir.

17:00 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

04/01/2008

L'étrangeté de l'autre

 

 La contribution d’aujourd’hui de mon amie « Marie »  (je ne la nomme ainsi que parce que ce prénom la décrit) à l’intercommunion du monde cybernétique m’amène à rouvrir l’œuvre de Christian Bobin. Le volume qui m’a le plus marqué, c’est Ressusciter,  un ensemble de textes courts et singuliers, paru chez Gallimard en 2001. J’étais alors en triste état physique, à St Luc, mais j’avais mentalement un dynamisme  du tonnerre, dont je ne sais toujours pas la raison. Qu’importe : j’’en ai vu l’efficacité, l’hospitalisation n’a pas duré. A moins qu’on ne m’ait mis dehors parce que j’obligeais quiconque passait à mon chevet à entendre l’un des paragraphes de cet ouvrage dont je faisais mon miel. 

Par exemple, celui-ci. « A l’hôpital psychiatrique où je travaillais, près de Besançon, un malade est accouru vers moi le premier jour, bras ouverts, me disant : je vous reconnais, vous êtes Dieu. J’ai éclaté de rire et répondu négativement en m’excusant de le décevoir. Il a ri à son tour.

Les jours suivants, lorsque nous nous croisions dans les couloirs, nous nous entretenions avec le même entrain de ce Dieu dont il avait entendu dire tant de bien et qu’il ne trouvait nulle part. J’avais plaisir à voir cet homme ainsi que ses compagnons d’infortune. Je ne connaissais de trouble que dans les minutes précédant ma journée de travail, quand j’écoutais les infirmiers, dans leur bureau, parler de femmes, de voitures, et d’argent. Le vide de leurs conversations m’apparaissait plus insondable que la folie des malades.

Un matin, un médecin m‘a pris à part comme on gronde un enfant sans vouloir l’humilier et m’a suggéré de mettre un peu plus de  distance entre les malades et moi. Vous n’êtes pas vraiment fait pour ce métier, m’a-t-il dit en souriant. Il n’avait pas tort, même si enlever la folie du cœur d‘un homme est plus un don qu’un métier. Je suis parti un peu plus tard, non sans saluer une dernière fois celui qui s’épuisait du matin au soir  à chercher Dieu dans le premier venu. Qui sait. Peut-être a-t-il un jour trouvé." (o.c., pp. 139-140).

 

J'ai retranscrit tout le texte par honnêteté, mais, si j’avais été Bobin, j’aurais biffé deux phrases méprisantes. Les propos tenus au travail ou ailleurs sur les plaisirs faciles sont vides, en effet, mais ce vide n’est ni fou ni insondable. Au contraire. Il faut savoir jouer aux cartes – au foot, ou au piquet, quoi qu’en pense Pascal. Danser, quand la vie ou la Vie joue de la flute (Lc 7,32).

 

17:29 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

03/01/2008

A David, avec les remerciements de Saül

                      Le suicide, l’enfer… Sans doute ai-je eu tort de mêler ces deux thèmes. En m’embrouillant les pinceaux d’ailleurs : le suicide des vieillards était à l’honneur, à Rome, et dans la philosophie stoïcienne. Manière élégante de quitter une existence qui n’a plus rien à donner, ni à vous, ni à personne, jugeait Sénèque. Tout autre est le suicide des jeunes, où cette « solution », condamnant la Vie comme sans valeur, n’est jamais rationnellement intelligible. On est alors dans le monde de la folie. De la psychose, comme on dit aujourd’hui. Le monde de Satan, comme disait Bernanos dans l’histoire de Mouchette et ses autres romans placés sous le même Soleil noir. Si, personnellement,  je suis porté à y lire aussi une sorte de  défi métaphysique, je ne crois pas du tout qu’on sache, qu’on puisse, y pointer une quelconque responsabilité individuelle. Au passage, qui aurait à répondre du suicide de Judas ? Pierre, le chef de la communauté des Apôtres, a été au moins passif… Allons, je déraisonne ! 

           A votre seconde intervention, que répondre, sinon que je ne fais pas de reportage. Familier du monde de la communication, je sais aussi ses lois, et la nécessité, dans un cybercarnet (!), d’égarer certaines curiosités, comme on "floute" un visage à la télévision. En l’occurrence, il s’agit, par tel détail précis sans importance pour le sens de l‘histoire et volontairement modifié, de préserver des valeurs supérieures. Rassurez-vous donc. Je tiens pour sacrée la discrétion vis-à-vis d’une confidence qui m’est faite, tous mes proches le savent. Cela signifie que cette dame respectable est peut-être un monsieur ; que cette histoire n’a pas été dite, qui sait ? à moi directement, mais à un ami, qui me l’a contée ; que la confidence n’est pas de janvier 2008 mais 2005 – ou 1990, tant qu’on y est. Vous voyez, je dis n’importe quoi, et pourtant l’histoire est  la même. On n'est pas dans les news, mais dans les débats.

 

           Mes références bibliographiques, elles, sont toujours exactes. Déformation de prof, cette fois !  J’en profite pour préciser que le beau texte de Delumeau cité hier est extrait de son « Ce que je crois », Grasset, 1985, page 106.

17:57 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/01/2008

PAS DE FEU, MAIS DE L'EAU.

 

A l’occasion du nouvel an, je vais rendre mes devoirs à une dame respectable, avec qui je n’ai de liens que circonstanciels.  D’appartenir à des familles spirituelles différentes ne nous a pas empêchés d’aborder souvent des sujets de conversation généralement tus dans le milieu qui est le sien. Dans le mien aussi d’ailleurs, si je songe au village où je suis né et où j’ai grandi. Que de fois l’aïeule naturellement responsable du niveau de la conversation interrompait une audace de ma mère par l’aphorisme : « il ne faut rien exagérer », ce qui clôturait toute tentative de réflexion.

 

Moi, j’ « exagère » avec passion, - voire avec méthode. Les lecteurs qui s’aventurent sur ce site ont dû le constater. Et  j’assume.

 

La Dame qui me recevait en vint à une question qui, pour l’heure, la faisait à nouveau souffrir. Jadis, sa fille aînée s’est suicidée, à l’âge de vingt-trois ans, après avoir averti plusieurs fois ses parents de son irrépressible et constant mal-être. La tragédie, que les parents ont fatalement ressentie comme un absurde et fondamental reproche, les mettant directement en cause, est aujourd’hui éloignée dans le temps. D’autres de leurs enfants ont « réussi », comme on dit, et ce malheur est aujourd’hui à peu près conjuré dans les mémoires.

 A peu près… Car il y a le père, un peu diminué, mais toujours vivant. C’est un fervent catholique. Très bien soigné dans l’Institution où il est, il a le loisir de beaucoup songer à sa mort, de s’y préparer, de suivre docilement les méandres de son inconscient. Car « son esprit l’abandonne »,  quelquefois, comme nous disait dimanche le biblique Ben Sirac (3, 13). Au point de se tourmenter à nouveau, et tourmenter sa femme, sur le destin de leur fille : elle « brûle », s’inquiète-t-il avec obstination. « Elle a tout de même avant de se tuer,  « fait des choses ». » 

Cette jeune femme disparue, que je nommerai ici Marie-Madeleine parce que c’est à mes yeux le plus bel hommage qu’on peut lui faire, je la prie d’ « être indulgente », pour reprendre les mots de Ben Sirac. Indulgente, là-haut, envers son père ici-bas. De l’aider dans la communion des Saints, car elle y est, de toutes façons. On le voit en adoptant successivement deux points de vue.

 

Récemment, le monde entier a assisté à la spectaculaire agonie de Jean-Paul II. Le vieux pape, dont l’organisme dut traîner, durant tout son pontificat, les suites de l’attentat de 1981, était aussi frappé par le Parkinson, comme on sait, comme on a vu ! En 2004, les souffrances deviennent intolérables. La dernière hospitalisation à Gemelli a donné lieu, de la part de son entourage, à des manoeuvres pour faire croire qu’une bénédiction était donnée en direct, alors qu’il s’agissait d’un enregistrement. Retour au Vatican, et nouvelle crise : surmontable, disent les médecins. Sera-t-il alors « guéri » ? Non, remis seulement dans l’état antérieur à la crise. Alors, non. Le pape en a assez. Il le dit. « Irrépressible et constant malaise » - on le laissera mourir, ainsi en a-t-il finalement décidé - lui qui se savait en constante représentation, exemple incarné. Par parenthèse, je tremble encore d’indignation que ce choix du pape ait pu être nié par les communicateurs officiels pendant quelques jours – avant, tout de même, qu’on reconnaisse le fait.

 

La seconde idée est une réflexion sur la soi-disant expiation par le feu. Ou purification, lorsqu’il s’agit du purgatoire. Il y a, dans cette image, quelque chose de totalement insupportable, qui devrait la faire jeter définitivement aux oubliettes. Car ce n’est qu’une image, tout de monde le sait, au cœur de la foi chrétienne. Dès lors, j’ai plaisir à citer ici une trouvaille de Jean Delumeau, professeur au Collège de France, érudit parmi les plus grands, et chrétien parmi les plus saints. Ce n’est qu’un changement d’image, mais le résultat est décisif. J’adhère à la croyance au purgatoire, dit Delumeau, quil poursuit : «  Je n’entends pas celui-ci comme une punition. Je ne crois pas que Dieu s’y « venge » des fautes des hommes. Je me suis élevé contre la position antichrétienne d‘un « enfer provisoire » ou le Tout-Puissant torturerait les « élus » En revanche, je ne me vois pas entrer chez le Seigneur sans avoir pris une douche, mis une chemise propre et un complet neuf. La simple décence et le respect filial de Dieu me conduisent à souhaiter un passage au vestiaire avant de m’asseoir à la table du banquet ».

 

19:53 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

01/01/2008

CIRCONCISION

 Ne vous y trompez pas : je ne suis pas nostalgique du passé. J’aime mon époque, et toute année qui passe m’inspire de l’admiration pour le progrès réalisé. Si je suis resté attaché à une année, c’est à 1968, l’année pour moi inaugurale : ce que je ressentais au-dedans s’exprimait aussi au dehors ; ce qui vivait dans mon cœur était aussi vécu sur la place publique.  

En ce qui concerne Dieu, ce fut un merveilleux moment de vérité. Les croyants de coeur, libérés par le Concile de disciplines mortes, déjà montrées comme vides par les Lumières, vivaient avec leur Seigneur comme avec un ami. Que de ferventes messes furent célébrées chez moi, à la fin d’un repas amical ! Quelquefois par un « supérieur majeur », comme on dit, et il ne s’appelait pas Jacques Gaillot.

 

On n’avait peur de rien – et je n’ai plus jamais eu peur de ma vie. Sauf de l’argent, cet ambassadeur du Mal. Mais pas du tout de « la chair », dont l’incarnation de Dieu nous disait la gloire. Nous sommes le 1er   janvier. Cette date était alors consacrée à fêter la circoncision de Jésus, son baptême (si vous voulez), puisque c’est à ce moment qu’il reçut son nom. Depuis, on a cru bon de remplacer cette fête par celle de « Marie, mère de Dieu », ce qui n’est pas rien, mais est déjà beaucoup célébré dans les autres fêtes mariales. Non, je n’ai aucune affinité avec Nestorius et j’aurais sûrement participé aux manifs de 431 à Ephèse, où le bon peuple exigeait du Concile, pour Marie, le titre de théotokos ! Mais enfin, l’humanité de Jésus, sa judéité, sa soumission aux rites et misères de la vie quotidienne, cela aussi me tient à cœur.

 

Dans ma jeunesse pieuse, j’avais spontanément appris par cœur l’hymne suivant, que je traduirai ici strophe après strophe, comme un poétaillon de 5e ordre – on m’excusera.

 

1.       Jésus, ce prénom qu’on se rappelle avec délice, donne au cœur de vraies joies ; mais ce qui dépasse tout, et même le miel ( !), c’est le délice de sa présence.

2.       On ne chante rien de plus suave, on n’entend rien de plus mélodieux, on ne pense rien de plus sublime que cela  :  Jésus-fils-de-Dieu !

3.       Jésus, espoir des convertis, que tu es gentil pour qui te demande, si bienveillant pour qui te cherche, mais que dire donc pour qui te trouve !

4.       La langue ne peut le faire entendre ; ni la lettre le faire ressentir : seul peut le croire qui en a fait l’expérience : ce que c’est vraiment d’aimer Jésus !

5.       Sois notre joie, Jésus, toi qui seras notre récompense ! Qu’en toi soit notre orgueil pour le reste des siècles.

 

Pour les latinistes, voici maintenant l’original. L’auteur ? St Ephrem est le premier des poètes chrétiens, « la cithare » de Dieu, ai-je lu. Mais c’était un syrien, qui n’a rien écrit en latin… L’hymne vient donc d’ailleurs. Dommage.

 

1-      Jesu,  dulcis memoria, / Dans vera cordis gaudia, / Sed super mel et omnia/ Ejus dulcis presentia.

2-      Nil canitur suavius,/Nil auditur jucundius,/ Nil cogitatur dulcius/ Quam Jesu Dei filius.

3-      Jesu spes poenitentibus,/ Quam pius es petentibus ; /Quam bonus te quaerentibus, / Sed quid invenientibus !

4-      Nec lingua valet dicere,/Nec littera exprimere:/ Expertus potest credere/ Quid sit Jesum diligere.

5-      Sis, Jesu, notrum gaudium/ Qui es futurus praemium : / Sit nostra in te Gloria/Per cuncta semper saecula.

17:25 Écrit par Ephrem dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |