30/03/2008

Au pays de l'absolu... 2/7

messe rite ancien

     Dans l’exercice autobiographique composé autrefois, sur les années qui suivirent la rhétorique, entre 18 et 30 ans, il n’y avait que ceci : - Tes humanités terminées, qu'est-ce que tu as fait ? - J'ai beaucoup, et longtemps, hésité. Par nature, je suis indécis. Toutes les études m'intéressaient: la médecine, le droit, la philosophie, et d'ailleurs j'ai toujours suivi des cours complémentaires dans les facultés où je suis passé. Mais pour les professions, je n'avais « envie » de rien. Ou plutôt, j'avais envie d'éviter une vocation sacerdotale dont tout le monde autour de moi était persuadé. Moi-même, que pensais-je ? Qu'être prêtre est une grâce qu'on ne demande ni ne refuse, parce que c'est une agonie dont Dieu même est l'ange et le calice. Le Père Joset, mon confesseur et directeur spirituel aux Facultés de Namur, m'a déclaré, au début de ma seconde candidature, en 53, que cette grâce, il en était sûr, je l'avais. J'étais docile, je vous l'ai dit. Je l'ai donc cru, et je suis devenu jésuite.

 

 tartuffe    - Jésuite! Le petit Larousse donne cette définition: hypocrite. - Très drôle. Etre jésuite, pour moi, c'était une façon de vivre les trois vœux de pauvreté, chasteté et obéissance dans un groupe social ou l'on aimait et respectait le Savoir. La pauvreté, cela m'était facile: à cause de mon enfance, je lui trouvais un goût raffiné, et je crois bien n'avoir jamais changé là-dessus. L'obéissance, à cette époque de ma vie, m'était, elle aussi, naturelle : je suis resté longtemps passablement conformiste. Mais la chasteté, elle, me terrifiait.  Absolu comme je l'étais, il n'était pas question pour moi de la vivre autrement qu'absolument.  On devine combien, pour qui ne triche pas et a le cœur tendre, c'est crucifiant. Pour une chair jeune, aussi. Eh bien, pendant tout le temps où j'ai été lié, j'ai respecté rigoureusement mon engagement. Cela, qu’on croit plus difficilement aujourd’hui,  je sais que c'est possible, parce que je l'ai vécu. Il suffit d'être motivé - de croire en l'Amour, là, dans la ténèbre, qui vous regarde sans plus rien dire en attendant, à vos côtés, l'aurore. - Voilà qui est romantique : il se dit (ou se disait) là-dessus, d’ordinaire, qu’il faut surtout jouer au football, s’occuper, avoir des objectifs concrets, et éviter les «occasions». – Il se disait, en effet.

 

antinous     Reste ce long, long séjour, au pays de l’absolu, qui ne m’est pas singulier. J’y ai eu beaucoup de frères, et, dans les nouvelles générations, j’en vois toujours beaucoup, quoi qu’on dise, qui en prennent le chemin ! Un absolu qu’on situe seulement « ailleurs » : les médecins du monde, les affamés du Sud, les anciens lieux de pèlerinage, les nouvelles congrégations. Sans compter, hors christianisme, les militants de toute sorte, nos frères, tous, qu’on me pardonne et me comprenne : des extrémistes punk taggueurs de tombes, jusqu’aux islamistes candidats au martyre d’autrui-avec-eux. Et, hors altruisme, le goût du record sportif, la poussée au maximum des performances, la quête des Césars et des Oscars du « meilleur espoir », le dépassement de soi, oui, tout cela. Nombreux sont les petits Môcquet. « La jeunesse est faite pour l’héroïsme.»

  alliances    On doit voir qu’il y a ici deux perspectives : la première donne sur le point de départ, la perception et l’acceptation de sa vocation propre, ressentie comme incertaine mais valorisante ; et la seconde sur le problème de la persévérance, une fois la voie prise et les sacrifices consentis. Le plus simple est que je vous conte sans gêne mon expérience là-dessus, en plusieurs dimanches, car c’est mouvementé. Le paradigme autobiographique, avec le « pacte » qu’il suppose, offre aussi l’avantage d’empêcher le style sermonneur, que je déteste.  -  J’espère seulement que les plus fins des lecteurs verront qu’au-delà de la vocation religieuse, il est aussi question, ici, de l’entrée dans l’« alliance », - quelque nom qu’on lui donne (mariage, pacs, consécration, engagement), puis de la « fidélité » au serment mutuel. Tout se tient. 

 notre groupe lyrique    Je suis entré au noviciat d’Arlon le 14 septembre 1954, et nous étions exactement trente-sept ! Dans cette foule, il n’y en a que cinq qui sont toujours jésuites… La plupart avaient 18 ans et sortaient de rhétorique. Nous n’étions que trois à avoir entrepris des études supérieures que nous cessions « pour le Seigneur » (… ce serait à la Compagnie de décider plus tard de l’opportunité de nous les faire achever).     Comment en étais-je arrivé là ? Plus tard, la psychologie et la sociologie où je baignais me feront penser que je trouvais dans le sacerdoce un état où la singularité de mon orientation sexuelle ne serait pas soupçonnée, que c’était donc le refuge rêvé – et il faut reconnaître que le nombre élevé des homos dans le clergé, jamais prouvé mais fortement ressenti, va dans ce sens. Mais à l’époque, et malgré la parenthèse d’« Yves », je ne me sentais pas « homosexuel » pur jus (si j’ose dire). J’avais deux amies très, très chères, et je pensais épouser la cadette un jour. J’avais aussi de vrais amis masculins que je fréquentais avec autant d’innocence que d’affection, sans arrière-pensée. Entre 13 et 20 ans, j’ai fait avec elles et avec eux un relatif « tour du monde » littéraire, théâtral, lyrique, historique et philosophique… Quand je tombais amoureux, c’était d’une silhouette virile appartenant à un jeune homme quelconque dont je ne savais rien, ne voulais rien savoir, et que j’oubliais dès que je ne le voyais plus. Sûr qu’en entrant au noviciat, je ne poursuivais pas un « salut par un statut », mais que je « suivais l’appel du Christ » (à suivre…)

 

25/03/2008

Bilan 1/7

informatique_1187016092

   Voilà trois mois que je me suis risqué, avec vous, à la réalisation de ce « journal extime », pour reprendre l’expression de Michel Tournier. Je l’ai fait quasiment chaque jour, trouvant à la fois de la peine et du plaisir à m’initier concrètement à ce nouveau moyen de communication, plutôt méprisé par les professionnels des médias mais vite adopté par les jeunes, les sans emploi, les sans pouvoir. Et les vieux, of course. Eux, seulement dans la mesure où ils n’ont pas trop attendu avant de s’approprier le mystérieux alphabet de l’informatique, avec plus d’application et moins de mémoire qu’ils n’ont eues jadis dans leur apprentissage de l’orthographe. J’ai des amis plus âgés qui me téléphonent avec consternation : « Paraît que tu écris tous les jours à tout le monde, et  je ne sais même pas te lire, figure-toi, je ne sais pas comment on  fait ». Les pauvres !

 

   Début mars, j’ai dû interrompre quelque temps la coulée des phrases, et je pentecoteme suis engagé à continuer d’autant après le 25 mars. Cela nous conduirait fin mars, ai-je dit. Sept jours. Je remplirai bien exactement mon contrat. Mais ces jours de rabiot, je ne les compterai pas avec le mouvement du soleil, mais celui d‘un astre plus intérieur, plus sacré. Mon quotidien devient donc hebdomadaire. Et sortira le dimanche – sept fois, ce qui nous conduira au 10 mai. Ah ! mais ce 10 mai, c’est le  jour de Pentecôte ! Heureux hasard, mais hasard. Non, je n’ai pas la grosse tête, pas plus que le roucoulement du Saint-Esprit.

 

green_1   Le bilan!? Me suis-je « envoyé une lettre à moi-même pour me donner des nouvelles de moi », comme disait  Julien Green de son  journal à lui, autrement sérieux ? Oui, mais pas seulement. Oui, d’abord : j’ai appris à user d’un style plus oral, avec des négations où manque expressément le « ne », par exemple, et des ruptures de construction ; des métaphores poussées loin, des confidences étalées, c’est donc que j’aimais ça. J’ai même ajouté ici ou là une note d’humour dont je me croyais incapable. Tout de même, vous avez eu droit le plus souvent à mon discours fidèle : de longues périodes latines où les compléments multiplient les nuances, où les contraires s’énoncent puis se résolvent par changement de point de vue ; où finalement, toute affirmation n’a de majesté légitime qu’après qu’a retenti la  trompette de l’objection. – Et non :  grâce à Palagio, qui m’a d’abord embêté, j’ai retrouvé un vieil ami de qualité. Marie m’a bien encouragé, comme elle sait faire. Quelques commentateurs, comme Cyril et Ben de Bruxelles, m’ont ouvert à d’autres problématiques. Et puis, surtout, il faut le compter aussi, Dieu… j’ai constaté avec surprise à quel point je me sentais banalement en présence du Dieu fait Homme – Jésus. Bien sûr, je me savais pieux, passionnément même. La surprise a été de voir que j’en parlais comme… dieu amoureh bien, comme un obsédé, un amoureux. En me relisant, je songeais à cette phrase attribuée par le réalisateur de Thérèse à sa petite héroïne :  Dire que je suis éprise d’un homme qui a vécu il y a deux mille ans, que je n’ai jamais vu, que je ne verrai peut-être jamais, et dont certains prétendent qu’il n’a même pas existé. – Allons : qu’il ait existé, on a pu en douter au XIXe siècle, mais plus aucun historien aujourd‘hui ne le croit. Ce n’est pas en vain que j’ai potassé les trois volumes rouges de John  P. Meier : Un certain Juif Jésus. Les données de l’histoire, au Cerf, en 2005.

 

23:03 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

24/03/2008

Ouvrez la fenêtre, qu'on respire !

Pierre et Benoît 2007 

   Lundi de Pâques. En cadeau, Pierre de Bruxelles et Benoît de Liège m’ont permis de vous offrir cette image toute récente de leur couple. Il y a trente mois qu’ils se sont dit, l’un à l’autre, leur envie de s’aimer toujours. De l’envie, ils passeront au serment dans quelques mois encore, au terme de trois ans de fiançailles que j’ai préconisés en vieux renard (de quoi j’me mêle). Ai-je encore raison de ne pas leur conseiller de se marier légalement, comme la Belgique l’autorise ?… Sauf motifs économiques, fiscaux en l’occurrence, la bénédiction de « Dieu seul » est nécessaire, ils sont tous deux chrétiens, et le Christ suffit à tout. Il ne me restera, à ce neveu si cher et à ce gentil beau-neveu, qu’à offrir leurs alliances. Résurrection !

 

   Résurrection, oui, et ici dans un quatrième sens : délivrance ! Quand je me remémore le chemin parcouru par notre culture pour désaliéner les femmes, les gays, les Noirs, les étrangers, je suis sidéré… En 1964, j’avais 30 ans, je venais de quitter la Compagnie de Jésus avec l’accord de mon Provincial, le sagace,  fraternel  et audacieux Père Renard.  J’étais enfin « entré dans la vie », délivré de cette fausse vocation que tant de gens Green LLB 1964avaient voulue pour moi,  et désormais je rêvais de me faire un ami. Un ami ? A l’époque, c’eût été seulement un complice, pour l’ordinaire des chrétiens ! Voici comment la très PSC « Libre Belgique », dans sa page littéraire en date du 5 juin 1964, rendait compte du 2e tome de l’autobiographie où Julien Green, après un demi-siècle de demi-confidences ténébreuses, s’exprimait clairement sur son homosexualité.  « Julien Green. Mille chemins ouverts.  Qu’elles soient imputables à des « erreurs » de la nature ou qu’elles soient un vice, il en va de certaines déviations comme du crapaud : on répugne à les regarder, même au bout d’une pincette. (A la ligne) Le Julien Green apaisé d’aujourd‘hui devrait s’en souvenir : sa confession ne lui est d’aucun profit  et on doute qu’elle puisse aider personne. (A la ligne) Pour lecteurs avertis. » Si ma transcription est inutile parce que la photo et lisible, tant mieux : on lira deux fois le texte, et on en mesurera la cruauté.

 

gay pride   Le Christ est ressuscité, et nous avec lui. La lumière, la survie, la Vie, c’est aussi la libération des interdits venus de cultures fermées, archaïques. Je salue ici tous les militants païens et athées qui ont fait, avant nous, à notre place et dans le milieu agnostique ou laïc le travail que, dans le milieu catholique, des gens comme Benoit de  Dunkerque et Christian de Paris (parmi d’autres) s’emploient à poursuivre !  J’ai grande estime pour tous, mais spécialement, en cette période pascale, je souligne la sainte vaillance sisyphe des lutteurs dans la foi, exilés de l’intérieur ! A ces défenseurs infatigables d’une cause qui terrifie si étrangement ses persécuteurs épiscopaux que leur tâche d’avocats semble parfois celle de Sisyphe, je dis un fraternel merci.


 

15:34 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

23/03/2008

Les résurrections

Jozef_De Kesel

 

   La veillée pascale était présidée, à la cathédrale, par Jozef De Kesel, l’évêque « de Bruxelles », comme on dit, car, auxiliaire du cardinal de Malines-Bruxelles, il a la responsabilité spécifique de tous les Bruxellois, quelle que soit leur langue. C’est un homme doux, timide, bienveillant. Clair, mystique : alliance rare. Est-ce un chef ? Peut-être pas mais je m’en fiche, - c’est un bon pasteur.

 

   Pierre devait lire le passage de la mer rouge dans l’Exode ; moi-même, l’Epitre aux Romains après le gloria. Rentrant de la cérémonie,  vers minuit, nous avons encore passé une heure ensemble à essayer de résumer l’homélie de Mgr De Kesel, de la façon critique qui nous est habituelle ; à savoir : en isolant et détachant, pour nous en nourrir, les points de vue qui apportaient à notre foi « du nouveau ».  Sous le nom de « résurrection », il y a trois idées, trois assertions de foi, qui sont interdépendantes. Dans les trois cas, il s’agit de vie dans l’amour et la gloire de Dieu.  Suivez le guide…

 

   resurrection2Première idée, paradoxale : la résurrection est « présente » (enfin, aliquo modo) bien avant l’an 30 et le crucifiement de Jésus. Quand ? Dès l’apparition de la lumière, au début de la Genèse. Yahveh y est montré davantage dans sa puissance organisatrice par rapport au chaos originel (le « tohu-bohu », selon le mot biblique) que dans une création à partir de rien – dont il sera parlé plus tardivement, dans le psaume 33 et 2 M 7,28… Cela est conforme aux cosmogonies antiques, celles de Babylonie, par exemple. Mais la Vie, la Vie victorieuse, c’est Dieu qui la donne, une Vie « éternelle », comme Lui est éternel. Tout le début de la liturgie pascale fait d’ailleurs cette identification : le Christ ressuscité, c’est le Christ à nouveau Lumière, et qui éclaire tout. Lumen Christi ! Deo gratias !

 

   Mais, deuxième idée, il s’agit aussi de survivre à notre existence fragile, et même d’abord – c’est ça que nous comprenons le plus facilement. Et si ça n’est pas vrai,  les chrétiens sont des nuls, des rigolos, des imposteurs. Il faut affirmer ça, encore et toujours. Après la mort, comme ce fut le destin de Jésus, nous resurgirons avec lui dans une autre existence, très différente, avec un corps spiritualisé où l’on « fera toujours l’amour », mais d’une autre manière dont on n’a pas idée [Rassurez-vous, l’Evêque n’a pas donné cet exemple-là, mais il va de soi, si on admet qu’on boit et mange au « festin céleste »]. Ce sera une existence heureuse, individualisée ET socialisée, liée à notre vocation personnelle.

 

 paul-dowe-being-alone   Et troisième sens : celui que les apôtres ont déduit tout de suite. Et dont Paul fera sa ritournelle. Mourir/revivre, c’est aussi mourir au mal et vivre avec le Christ. Aujourd‘hui, déjà, chacun de nous est ressuscité. Certes, tout n’est pas cool, mais si on veut, si on s’y met « avec le Christ », si on renonce à plein de choses vaines et encombrantes, et qu’on se met à l’aimer et le suivre, comme les apôtres, oui, la vie devient déjà « nouvelle », le « vieil homme » en nous est mort, et un autre lui a succédé. La preuve ? Expérimentez, vous verrez. L’objection ? L’institution ecclésiale visible est mortifère ! Mais soyez sûrs que l’Eglise a toujours cru et dit ça. C’est pourquoi le sacrement de baptême a toujours été associé à la re/naissance, à la re/surgence, à la fête de Pâques – Après les « litanies des saints » (c’est toute la smala chrétienne, les amis et les aïeux, debout les morts ! qui sont appelés en renfort pour encourager les nouveaux), des adultes se faisaient baptiser et à la suite confirmer. Voilà deux ans qu’ils s’approchent de Dieu, ces catéchumènes  – si bien qu’ils sont souvent plus riches en savoirs et en grâces que tant d’autres qui ont été baptisés mécaniquement, comme des chiots

18:14 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/03/2008

L'interstice du néant

   C’est la période où l’univers est vide. Jésus est mort, il est « descendu aux enfers », c’est-à-dire qu’il a rejoint le « non-lieu » (la place, la situation, le type d’existence) où sont tous les morts depuis Adam, selon l’opinion d’alors, celle des Hébreux mais aussi des Grecs et des Latins. Au-delà de la Bible, voyez Homère, et Virgile. L’Hadès grec, c’est comme le Shéol hébreu : une sorte de royaume sombre, incommode, où des créatures sans muscles se traînent dans une demi-conscience et une vie sans vitalité. Domaine souterrain. Des larves. On pourrait dire aussi domaine du songe, du passé, du néant. On ne sait pas, - mais ce qu’on croit savoir, à l’époque, c’est que ceux qui y sont ont la nostalgie de leur vie d’autrefois.

 

   Jésus meurt. Il va donc aux enfers, au shéol, au néant. Il est vraiment mort. L’Islam, qui a de la vénération pour Jésus (l’Arabie de Mohammed en 622 connaissait un christianisme d’origine nestorienne) n’accepte pas cette idée de la mort réelle d’un tel prophète. Celui qui est mort, c’est… Simon de Cyrène ! Il y a quelque chose de troublant là-dedans. Mais l’on ne peut se dire chrétien sans la foi en la MORT de Jésus, pourtant fils de Dieu, pourtant Dieu lui-même. Mort ! Out !

 Rembrandt Munich 1633

   En 1633, puis en 1634, Rembrandt compose et peint deux « Descentes de croix ». La première se trouve aujourd’hui à la vieille Pinacothèque de Munich. La voici, regardez bien, et comprenez avec le plus pur  de vous-même l’audace impudique de ce que je vous fais regarder, ce jeune homme qui a l’âge de Rembrandt lui-même, et qui a le nez sur le ventre de ce Cadavre encore flasque et sans grâce. A droite, Joseph d’Arimathie, le pharisien honteux – mais ami de Jésus jusqu’à lui donner sinon sa foi du moins sa tombe, ô Joseph notre frère…

   Rembrandt, 1934La seconde toile de Rembrandt se trouve au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. C’est plus convenable, il y a beaucoup de monde, et même à droite une femme en pamoison. Le corps de Jésus est une masse informe, il n’y a plus ici ni pitié, ni amour, mais spectacle, il y a la mort dans la cruauté de sa réalité. Regardez aussi, avec le plus froid de vous-même. C’est à « ça » que Dieu, fils de Dieu, s’est réduit, parce que Lui vous aimait à en mourir, avant même que vous ne soyez né, depuis l’Eternité.

 

15:31 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

21/03/2008

Transgression

antigone29

 

   Je reviens sur « péché mortel », mon texte du 17 mars… Merci aux trois lecteurs qui ont pris la peine de mettre par écrit leur réaction. Celle-ci a pourtant quelque chose qui me tourmente, en me faisant voir l'ambiguïté de mon propos.  La transgression n'est pas une infraction, ce n’est pas un "péché", acte  banal, dû à notre faiblesse, notre ignorance, notre condition humaine, voire à la nécessité d'adapter une loi trop générale à notre cas particulier ; - comme un automobiliste doit traverser une ligne blanche pour emprunter le site du tram quand la voie normale est bouchée. La TRANS-GRESSION, cela suppose la désobéissance voulue à un ordre reconnu juste, pour aller au-delà et obtenir un bien transcendant cet ordre. Ce qui implique, pardonnez mon autocitation métaphorique, un tremblement de terre, ça veut dire qu’il y a danger extrême venu d’une force étrangère, inconnue, soudainement opérante, et la nécessité de quitter PROVISOIREMENT l'édifice institutionnel et moral que nous aimons et qui est lui-même DEVENU le danger. C’est le moment où la « Loi » fait voir qu’elle ne recouvre pas « Dieu ». Le moment où l’infraction n’est pas seulement autorisée, mais demandée par le Bien. Comment est-ce possible ? Parce que la Loi n’est jamais l’absolu : l’absolu, c’est l’Amour.

 

asunsetcrossDans ma vie, je me suis trouvé quatre fois devant cette option. Je ne les raconterai sûrement pas, le discours ne peut que les trahir. La garantie contre l’illusion qu’on a alors est de n’y trouver soi-même aucun profit. Transgresser saintement, cela ne se fait que pour autrui.

 

Jésus fut un transgresseur de la loi de Moïse, la loi dont il ne voulait par ailleurs qu'aucune lettre ne fût abolie. La transgression est l’épreuve même, où nous prions de ne pas être « induits ». Elle est le lieu où Satan parle avec les mots de Dieu. Qu'avons-nous alors pour décider ? Ce qu'avait Jésus au désert, ou à Gethsémani. L’Esprit de Dieu (Luc, 22, 43). -Et il parle, et on n’en doute pas ! et Sa parole, même quand elle déchire, libère, pacifie, féconde.

 

13:24 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

19/03/2008

L'année de la première Bible de Maredsous

Palagio Tignes

 

   Cher Palagio, merci de l'intérêt et de la sympathie que vous continuez à me montrer par vos réactions aux humeurs, rumeurs et ferveurs diverses que je mets ici par écrit, opération qui me permet de repenser, à nouveaux frais, des moments importants de ma vie. Vous identifiant bien maintenant,  je songe entre autres à cet leit-motiv qui était le vôtre en 52-53, aux facultés de Namur : "J'en aurai le coeur net". La phrase venait du philosophe Maurice Blondel, que vous m'avez alors fait connaître. C'est en effet sous votre heureuse influence que j'ai cumulé comme vous, pendant deux ans, des études en philosophie et lettres avec des études de droit, - ce droit où vous avez brillé ensuite, cher Maître, serviteur du Barreau, alors que je me réservais à la philo et aux lettres, serviteur de l’Ecole.    Sur un site catholique un peu trop sage à mon goût, où un religieux fait cours, je trouve à propos de Blondel l’enseignement raccourci suivant. Par mail, dont vous feriez sur ce blog la synthèse (sinon vous, moi je la ferai), je vous saurais gré de répondre : ce défi à l’existence que je trouve rapportée ici, cette colère d’être né sans l’avoir soi-même décidé, était-ce cela que vous aviez en tête à vingt ans ? Personnellement, je me souviens davantage des lectures de la Bible que nous faisions ensemble. C’est ainsi que le livre des Rois, chapitre 19, est entré dans ma foi pour ne plus en sortir.  « Le Seigneur n’était pas dans l’ouragan. Il n’était pas dans le tremblement de terre. Il n’était pas dans le feu. Après, il y eut le bruissement d’un subtil murmure. Elie, en l’entendant, se couvrit le visage de son manteau »… Chorale des Facs Marcel Lemaire sj 
Blondel a écrit L’action en 1893, La pensée en 1934 et les Lettres en 1935. Il définit sa position dans le sous titre : « Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique ». Elle est d’abord une critique de la vie (jugements de valeur sur les différents aspects de la vie humaine). Tout est dit dans la première page de L’Action : « Oui ou non la vie humaine a-t-elle un sens et l’homme a-t-il une destinée ? J’agis mais sans savoir ce qu’est l’Action, sans avoir souhaité de vivre, sans connaître au juste ni qui je suis ni même si je suis. Cette apparence d’être qui s’agite en moi, ces actions légères et fugitives d’ombre, j’entends dire qu’elles portent en elles une responsabilité éternellement lourde et que même au prix du sang je ne puis acheter le néant parce que pour moi il n’est plus. Je serai donc condamné à la vie, condamné à la mort, condamné à l’éternité. Comment et de quel droit si je ne l’ai ni su ni voulu ? J’en aurai le cœur net. »
Comme tous les existentialistes, Blondel veut rappeler aux hommes la primauté des problèmes du salut sur les activités du savoir. L’évidence se communique mieux, disent-ils, par les témoignages que par les raisons. On peut voir dans cette position de Blondel la naissance de l’anti-intellectualisme. Il y a donc le refus dans sa doctrine d’une pensée trop conceptuelle et d’adhérer à un système de vie concrète et individuelle. Ces positions extrêmes ont été condamnées par l’Eglise.
   

 

18/03/2008

Chiara et le Lama

gianok

   L’actualité me pousse à réfléchir sur deux groupes sociaux :  l’un est actuellement en rébellion face à ses propres principes, les tibétains bouddhistes, qui protestent avec de plus en plus de « véhémence » contre les exactions des occupants chinois ;  l’autre est en deuil, un deuil « de gloire » comme le fut celui du roi Baudouin : il s’agit des « membres du mouvement pour la fraternité universelle », mieux connus sous le nom de Focolari.  Chiara Lubich, leur fondatrice, vient de mourir.

 

   Le Dalaï Lama est dans l’embarras. Lui, que Pékin accuse d’être un agitateur, menace au contraire de démissionner si la violence des Chinois ET des siens devenait trop forte. Interprète de la morale bouddhiste jusque dans sa personne, il se doit d’être le praticien de la « non-violence » quel qu’en soit le prix. C’est l’occasion d’expliquer ici comment fonctionne exactement et efficacement ce concept qui n’est pas de Jésus, mais de Bouddha. Le texte qui suit est de Gandhi. Tous les mots comptent.

 Principe.  Il faut être deux pour se battre ; il faut être d’accord pour se battre ; la résistance que fournit l’attaqué est nécessaire à l’agresseur : c’est à elle qu’il s’attaque. N’importe lequel des combattants peut donc, n’importe quand, faire cesser le combat : il n’a qu’à refuser l’appui de cette résistance. Application en quatre temps.  1) « Je trompe l’attente du tyran et son arme retombe dans le vide, ce qui l’étonne.  2) Il s’étonne davantage de rencontrer en moi une résistance de l’âme, qui échappe à son étreinte. 3) Cette autre résistance d’abord l’aveuglera, et il ne manquera pas de redoubler sa colère à mon égard ; 4) et puis elle l’obligera à s’incliner. Et le fait de s’incliner n’humiliera pas l’agresseur, mais l’élèvera. » - Relisez, c’est très intelligent.  chiara lubich

   Quant aux Focolari, je renvoie au site de Marie, qui en parle avec justesse. Le mérite exceptionnel de ce mouvement est d’être l’incarnation même de l’œcuménisme. La grande idée est celle de la famille humaine, où tous les hommes sont frères et sœurs, chacun pouvant peut rester lui-même et étant  aimable comme tel. 350 religions différentes (dont l’absence de religion) y cohabitent, c’est dire. Et cette idée n’est pas restée théorique : elle a  eu, et a toujours,  des applications sociales magnifiques.  – Sur la seconde idée en faveur chez les Focolari catholiques, moi, je suis moins enthousiaste. Et même réservé. Très réservé. C’est quoi, cette idée ?  Je cite :  « Un amour qui ne fait aucune distinction », on aime tout le monde, on ne préfère personne ! C’est l’idéal de l’ « unité ». Et on ajoute : « …amour comme celui du Père qui fait lever le soleil sur tous ». Ce qui change l’unité en uniformité. Sophisme, donc, selon moi. Si les chrétiens prennent un modèle à imiter, ce doit être Jésus, l’homme Jésus, avec ses préférences, ses choix, ses colères, ses pardons. Mt 5 et Luc 6, où ce propos est mis parmi d’autres dans la bouche du Maître, n’y font rien : l’amour des ennemis dont il y est question signifie la renonciation à la vengeance, le contexte montrant en outre qu’il est surtout question de récompense ! Mais aimer, dans la vie, aimer vraiment, d’abord c’est pour rien, c’est sans autre récompense que l’amour lui-même. Et ça singularise, c’est fondé sur une distinction, une élection.  La bienveillance universelle, ok, et qui n’attend pas de connaître les gens pour leur sourire, ok, et leur rendre service, ok encore, très bien. Mais on s’attriste de voir que les membres du mouvement, à la longue, sont eux-mêmes moins des individus que des sosies. N'ayant qu'un discours, qu'une façon de voir, ils se ressemblent, sont interchangeables.  L’un, c’est l’autre.

   Ma voisine, dont la fille et le gendre sont des Focolari riches et actifs, et que je félicitais, s'est dite accablée par… par leur fadeur, leur « perfection » insipide. « Leurs cœurs bougent comme leurs portes » (Apollinaire). Voient-ils eux-mêmes ce qui leur manque ?

18:21 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

17/03/2008

Péché mortel

fruit defendu

 

   Chaque religion a ses interdits, qui sont absolutisés dans la mesure où ils sont attribués à « Dieu », via des Ecrits dits inspirés. Mais un texte a toujours plusieurs sens, en fonction de son contexte, et des savoirs et valeurs de l’époque où il est lu. Tout linguiste sait ça. D’où la « nécessité » (?) d’un « lecteur officiel », d’un interprète patenté. Le pape chez les catho, le dalaï-lama au Thibet, des synodes oligarchiques ailleurs, et en Islam, ai-je appris récemment, des universités coraniques (celle du Caire est, paraît-il, importante pour les Sunnites). Le malheur est que cette nécessité garantit certes l’unité relative des « croyants », mais nullement la vérité de l’interprétation. Le bonheur est que nombre de croyants laïcs sont aujourd’hui aussi instruits (sinon davantage) que les clercs, et apposent les observations critiques « non établi ! » et « injustifié ! » requises aux affirmations péremptoires qui leur sont prodiguées. -  Je répète ici, à propos de ces hiérarques, un grief qui est colombeprofond en moi, où cela secrète un petit filet d’amertume qui, hélas ! ne tarit pas : ces gens confisquent Dieu. « Ils font semblant d’avoir avalé le Saint-Esprit avec les plumes », souvenez-vous !

 

   Sur quoi portent les interdits ? Ils ne sont pas arbitraires, mais sociologiques. Pour le catholicisme, au début des années 50, si (p.ex) ce qui concernait la gourmandise était matière vénielle, tout ce qui concernait le sexe, fût-ce en « pensée » ! était matière grave, et donc « péché mortel » si les deux autres conditions étaient présentes : « pleine connaissance » et « entier consentement » - je ris de savoir encore par cœur la formule. Aujourd’hui, il y a de « nouveaux barbeléspéchés », selon la Pénitencerie apostolique (Cathobel du 10 mars 2008). « Autrefois plutôt individualisé, le péché aujourd’hui à une résonance surtout sociale, en raison du large phénomène de la mondialisation ». Ah ? Bon.

 

   Que la diabolisation du sexe ait été insensée, eu égard à ce qu’est la vie, asimon_de_cyreneet, par exemple, à l’importance pour l’édification de soi  d’une expérience sexuelle heureuse, j’en tombe aujourd’hui d’accord. Mais les maîtres d’alors condamnaient, et  d’une seule voix. Le petit jeune homme docile et conformiste que j’étais n’avait aucune chance de penser autrement. – Justement, « Yves » fut cette chance. Ce que j’ai appris grâce à cette passion salvatrice, c’est l’importance de la transgression pour l’appré-hension  et l’application personnelles du Bien et du Mal. Ce ne fut pas sans grands troubles, sans l’impression que je me perdais, avec tous mes repères. A bon droit : une transgression, pour être bénéfique, ne doit pas être banale. Elle est comme un tremblement de terre, qui fait voir la fragilité des édifices, et la nécessité de les quitter provisoirement. Cette histoire de collège, c’était pour moi la condition pour devenir… quoi ? eh bien, respectueux de ma Conscience. Adulte. Libre. Chrétien. Serein.

 

18:39 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

16/03/2008

Soixante nuits

gay couple

 

   Et puis ? - Et puis, on rejouait, on rediscutait, on re-s'embrassait - et puis tremblant, Yves, soudainement, vers la fin de la nuit, me disait:  "Tu m'aimes" ?  J'ai attendu quatre longues semaines  -  oui -  avant de dire oui.  Attendu dans ses bras et lui dans les miens. Quatre longues semaines où nous étions nus, où nous nous aimions, et où il ne se passait pas ce que l'on dit, dans les livres, qu'il se passe toujours. Et un jour, avant qu'il le demande, j'ai dit: "Tu sais, je t'aime plus que Dieu".  Et dans le noir, j'ai senti  que tout mon sang coulait hors de moi, et voici que j'étais vide, mort, damné. Et gravement, cette aube-là, et puis toutes les aubes ensuite, pendant soixante nuits, comme on  se  tue, comme on meurt, les âmes déjà mêlées, nous avons mêlé nos semences.

menart

  - Tu es fier de ta phrase, hein! Tu l'as amené, ce dernier mot! Tant de mal pour en finir comme tout le monde... - Oui, vous avez raison: tant de mal.

 

   - Comment cela a-t-il fini ? - Ça n'a pas fini, vous voyez, puisque j'en parle. Ce qui vit une fois meurt, mais ne cesse pas d'avoir été, d’ « être » donc « autrement ».

 

   - Tout de même, ce type, tu le vois encore ? – Oui, si on veut. Au détour d'une phrase;  sur l'image d'un film;  et parfois, dans un miroir, au fond de mes yeux fermés.

 lumiere bougie
   - Mais... - Suffit. Cette histoire a plus de trente ans (cinquante à présent). Elle concerne à peine l'homme que je suis devenu, qui a ensuite vécu, de 20 à 29 ans, dans la chasteté religieuse, puis a connu d'autres amours. Mais j'ai été heureux de m'en  ressouvenir si précisément, de vous en offrir le récit, d'en mieux comprendre la morale. Tous les amours sont nobles quand ils sont des amours.

 

11:47 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

15/03/2008

Au p'tit bonheur, ou au grand !

aThésée

 

   Ce jour-là, j’ai vu la violence accoucher de la tendresse. Il y avait dans mon collège un autre interne, qui était en dernière année, qu'on appelait la Rhétorique. Moi j'étais en Poésie, avant-dernière année. Il avait vingt ans, moi seize. Lui dernier de sa classe, et, en dépit ou à cause de cela, très aimé, dès lors hâbleur, jovial, généreux ;  moi, comme j'ai déjà dit, primus perpetuus, mais marginalisé, donc secret, peureux, calculateur. A la rentrée de Pâques, lors d'une bagarre à la cour de récréation, lui, avec qui je ne parlais presque jamais, a pris brusquement ma défense, avec une violence qui a pétrifié les assistants. Il y avait un grand cercle de curieux. J'étais à terre; le type qui m'agressait me tenait les épaules sur le sol avec les genoux, et me frottait le crâne sur le béton. Je hurlais, et mon cri s'inscrivait comme un couteau dans le grand silence produit autour de moi. Yves (mettons) a ouvert le cercle, saisi mon assaillant, lui a fait lâcher prise en quelques secondes ; puis il l'a dressé contre un arbre et il l'a assommé. Le soir même, Yves venait dans ma chambre.

 

   2 mecs sembrassent- Il ne faut pas continuer. - Si. Jusqu'à la fin de l'année, de fin avril à juin, nous avons dormi ensemble. Toutes les nuits. Il n'y a pas eu d'exception. Je me souviens que le congé de Pentecôte, où chacun retournait dans sa famille, m'est apparu comme un exil insoutenable. Mais enfin ce n'était que quatre jours, et le trimestre bienheureux a repris. Si douces, lentes nuits ! Un jour, il venait chez moi; le lendemain, j'allais chez lui. C'était sûr, quoique jamais dit.  Le surveillant fermait la lumière à 9 heures 30   je m'en souviens comme d'hier, comme de l'enfer, comme de l'amour. On entendait des pas dans le couloir, de plus en plus rares; puis des ronflements légers, dix heures, dix heures trente.  C'était alors qu'on se retrouvait.  Jamais on ne nous a surpris. Pourtant c'était le danger pur: nous n'avions pas de chambres, mais de simples alcôves dont les cloisons ne montaient pas jusqu'au plafond, avec des rideaux. Et c'était ce rideau qui s'écartait tout à coup, et Yves qui entrait, et se glissait à mes côtés.

au petit ou au grand bonheur

   - Tu te souviens, ou tu déduis ? – L’un et l’autre, naturellement. Mais le souvenir est constamment vif. Etrange aussi. Je pense ainsi, contre toute vraisemblance, qu'on peut rester deux mois entiers, à seize ans, à ne pas dormir la nuit, lorsqu'on a l'ange du bonheur qui vous veille. C'est inouï, ce que nous faisions ! Il ne faut pas croire les gens dits avertis qui ne le sont plus parce qu'ils sont  amnésiques. Ce qu'on faisait ? On riait, oui, avec des fous rires, toute la nuit, et l'on jouait à toutes sortes de jeux merveilleux et stupides. Sur le corps: combien as-tu de côtes ? de vertèbres ? laisse-moi les compter, les embrasser.  Sur l'esprit:  à quoi tu penses ?  je pense à toi; et toi ?  je pense que tu penses que je pense à toi ; et toi ? je pense que tu que je que tu... Et puis brusquement... Je disais: Qu'est-ce que Dieu pense de nous ? Et l'on se disputait. Et je demandais: dis-moi que je peux communier demain matin - Tu peux communier si tu veux - Dis-moi que je le peux - Tu le peux - Mais qu'est-ce que tu en sais ? - Alors pourquoi tu me le demandes - Parce que je crois en toi - Alors fais ce que je te dis - Mais tu ne crois pas en Dieu - Oui, mais moi je suis en rhéto, et toi en seconde - Qu'est-ce que ça vient faire ? Ce qu’on était cons, à ce moment-là, dans les collèges ! Garçons et filles étaient plus séparés qu'aujourd'hui les Russes et les Américains. On devait réinventer la vie, tout seul, au petit bonheur, - ou au grand. Mais toujours au hasard.

 

14/03/2008

Mon premier amour

esquisse

 

  - Prends ton temps.  - Ce n'est pas cela qui va me manquer,  mais le génie, ou seulement  le  talent. Comment rapporter, sans la trahir, cette minute éternelle ? J'avais seize ans: je venais de rencontrer mon premier amour d'homme, celui qui passe, brûle et ravage, à partir duquel on quitte définitivement l'enfance.  Un jour, à l'Etude, j'ai regardé le crucifix au-dessus de la chaire du surveillant ; et pendant un instant, j'ai pensé que, plutôt que de renoncer à cette passion, je voulais bien être séparé du Christ.  Le seul péché mortel dont je sois sûr, je l'ai fait dans cette seconde. Et puis les larmes m'ont brusquement lavé comme un orage.  Je suis sorti. Personne n'avait rien vu, et voilà que j'étais un adulte.    - Ce premier amour, comptes-tu en dire quelque chose ? - Müss es sein ? - Müss quoi ?- Je pense au dernier quatuor de Beethoven, opus 135 en fa majeur. Le   maître, après, se couchera  pour mourir. Ce quatuor, très simple, porte en épigraphe  Der schwer gefasste Entschluss, la décision difficilement prise. Au-quatuordessus du finale, Beethoven a écrit, désignant les premières notes (sol mi la-bémol)  Müss es sein ? Le faut-il ?  Et très vite, avec allégresse il affirme qu’il le faut (la do sol, sol si-bémol fa). Personne aujourd'hui ne sait de quoi il s'agit.     - A quoi bon cette citation ? Montrer ta culture ? - Je n'en ai pas fini. Cette nécessité que Beethoven clame sans en dire la nature, les musicologues l'interprètent selon leur nature propre. Pour celui-ci, le Maître exprime son dernier message: l'impératif catégorique, cela même qui s'impose sans devoir être justifié,  parce qu'il est le Bien, la Vérité, la Justice. Pour celui-là, comme Grove, il ne s'agit que de payer une facture: Beethoven met en musique son dernier dialogue avec sa cuisinière.    - Le rapport avec toi ? - Ce que je vais dire, vous l'interpréterez selon ce que vous êtes. Bassement si vous êtes bas. - Fais confiance. Oui, ouvrez d’abord la fenêtre.

 

Par la grille, à l'aube

amphi

 

   Le texte qu’on va lire a déjà été livré oralement à un public d’étudiants. A la mi-janvier 1984. C’était au terme d’un cours de 30 heures sur l’autobiographie, en première candidature en communication. Un examen était prévu à la fin du mois. Les étudiants auraient à faire preuve d’une connaissance un peu sérieuse du syllabus que j’avais fait pour eux, mais eu égard au caractère « appliqué », concret donc, de la communication enseignée, ils avaient le loisir de doubler l’examen oral d’un texte écrit, où ils raconteraient un « moment » déterminant, drôle, ou pittoresque, ou terrible, ou heureux, n’importe : quelque chose qui avait marqué ces jeunes gens de 19-20 ans. Il y eut quelques merveilles… Pour donner « le bon exemple », à la fin du dernier cours, j’ai lu sans pathos un texte de quinze pages écrites tout exprès, faisant le point  sur ma propre vie, à ce moment-là. Elle allait être bouleversée, puisqu’en juillet, je serais nommé directeur… Mon cours se terminait à 18 heures ; à 18 heures, je n’étais qu’à la page 10 – un grand silence accueillait mon récit, silence qui n’a pas cessé malgré la sonnerie, en sorte que je suis allé jusqu’au bout, et n’ai fermé le micro qu’à 18h20.  Prudent, n’ayant rien d’un militant sinon pour les Droits de l’Homme, je n’ai donné à personne mon texte écrit, ni alors, ni plus tard, sachant bien que sa transmission comme « objet » susceptible d’être brandi par fragment pouvait me nuire, à moi et à l’Ecole : on ne travaille pas dans le milieu des journalistes sans s’instruire des côtés sombres du métier. Et on était en 1984, je le redis. De ce texte, voici les pages 9 et 10, sans censure. J’en assume volontiers le ridicule apprêt, car j’en savoure toujours la chance. Il me faudra trois jours pour aller au bout.

13/03/2008

"L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?"

before-after   

  Il va de soi que l’image « d’après Vinci » ouvrant mon cyberjournal, hier, n’a rien de scandaleux pour moi. Ni en matière artistique, ni en matière évangélique. L’idée de remplacer, sur le tableau de Léonard, tous les apôtres et même Jésus par des femmes, j’ai trouvé cela, d’emblée, idéologiquement juste, voire apologétique. Il n’y a plus d’homme ni de femme, dans le Royaume, plus de juif ni de non- juif, plus d’esclave ni de maître. Certes, l’époque où Jésus a vécu était machiste, et nationaliste, et asservissante. Les usages ne se bravaient pas sans conséquences dramatiques – chez les petits, en tous cas ; et aucune femme n’enseignait : comment le Verbe incarné de Dieu et ceux qui auraient à le communiquer eussent-ils été de sexe féminin ? Mais si l’Incarnation de Dieu s’était produite vingt siècles plus tard, au temps où la libération des femmes engendrait toutes les autres, il est plutôt probable que le Christ aurait été une femme. 

 

andromaque_theatre_fiche_spectacle_une   Hier soir, le spectacle était drôlement original, attractif ! La nouvelle  salle du Wolubilis à Bruxelles était pleine à craquer. La dernière représentation, ce soir, est « sold out. » A propos de quoi, cette foule ? Imaginez : en vers réguliers, de monsieur Jean Racine,  Andromaque, tragédie, cinq actes, sur un immense plateau nu avec dix chaises. – Que je m’y sois trouvé n’étonnera pas : les auteurs du XVIIe siècle sont ceux qui m’ont le mieux nourri. Ayant eu la chance de les enseigner, j’ai été amené à les bien comprendre, à en assimiler les figures, les rythmes, les ruses. De m’approprier, finalement, leur façon d’être au monde,  courtoise, extérieurement docile, intérieurement rebelle. Mais la tragédie, qui suppose que tout soit joué dès le début, qu’il n’y ait pas d’espoir, « le sale espoir » comme dit si bien Anouilh (s’agit pas de l’espérance), elle n’est pas compatible avec le monde moderne, dont les articles de foi sont la croissance économique et le progrès social, - la sensibilité écologique n’ayant droit qu’à faire inutilement la morale. Donc, plus des place pour Racine et Andromaque. A aime B qui aime C qui aime un mort, c’est pas vraiment une histoire d’aujourd’hui. A moins que le metteur en scène, Declan Donnellan, ne soit génial…

 

andromaque620-2440   Eh bien, il l’est. Le spectacle est un ballet, où s’approchent, s’éloignent, se hument, se repoussent, se caressent, se battent physiquement, se chevauchent comme des fauves, quatre personnages avec chacun leur confident payé par eux pour qu’un peu de sagesse, de goût de vivre !!! les empêche de mourir tout des suite. Mais rien à faire, le genre veut ça ; aimer, ça n’est pas compatible selon Pyrrhus ou Oreste avec le devenir, le travail de séduction, la réflexion, l’évolution, l’expérience, la possibilité de perdre, le relatif partage - chez tant de gays, hélas ! je vois cette même conviction. Pourtant, la vérité tragique, c’est tu m’aimes ou je te tue ; je t‘obtiens parce que je te menace, ou que je te « paie » ! Le psycho-logisme traditionnellement attribué à Racine fait ici voir sa vanité. On discourt beaucoup, oui, on argumente, mais faux semblant que tout  ça : est-ce qu’on fait la morale à des fauves ? A des êtres qui n’entendent dans votre propos que sa tonalité ? C’est autre chose que le metteur en scène anglais démontre, Andromaque aime son fils par hasard , elle aurait pu comme à Nivelles…

 

   Rien n’est gratuit dans cette perception : les vers sont dits avec une intelligence du détail, qui exige une attention constante, mais fait tout, tout comprendre. De façon neuve. Et physique. Un feulement progressif dans la voix, chez les quatre « fous », leur fait à tous hausser le ton. On s’y fait, on en accepte l’aigu devenu pénible. La scène est immense, les personnages se parlent à quinze mètres l’un de l’autre, chacun à une extrémité, avec des parcours soudains en diagonales, des immobilisations, des tours complets de la piste carrée… – Sportifs de l’Amour dont le ballon serait en plomb.

18:26 Écrit par Ephrem dans Plaisirs | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

12/03/2008

Pendant ce temps, le monde tourne

cene félinine

 

   Après Mahomet "insulté" par la caricature qui le représente avec une bombe dans le turban, c’est le tour de Jésus. Lui, comment donc ? Je lis LLB de ce 12.03.08 : « Un dessin représentant le diable déféquant sur Jésus crucifié. »  Je suis saisi, paralysé. Pas de colère : d’épouvante ; de honte, et puis assez tôt, d’évidence. De gratitude, enfin. Sous le coup, j’ai fermé les yeux. Les voilà brouillés par les larmes. Je prie. Ce n’est pas un caricature, c’est ce qui est arrivé, quand Dieu est venu chez nous, comme l’un de nous, un guérisseur de rue, un juif sans pouvoirs ni avoirs, minable. Les Chefs l’ont rejeté, et à la fin, tout le Mal, toute la merde  du monde s’est rassemblée sur sa tête, et ça puait… Alors le Fils de l’Homme a dit au Père : Eux, c’est eux… A eux, pardonne-leur, ils ne savent pas… Mais moi, pourquoi, Toi, Tu m’abandonnes ? Et malgré l’invitation du condamné voisin, il est resté sur sa croix dégoûtante, jusqu’à ce que tout soit consommé. – Et puis ? Dieu, ainsi apostrophé par Dieu, vous savez bien, le surlendemain, ce qu’Il a fait à l’Homme : il a pour lui recommencé le monde. Et fait un monde où il n’y a plus de mort. Pâques, c’est la première Résurrection des Morts, c’est l’instauration du vrai Royaume. « J’ouvrirai vos tombeaux, je l’ai dit, je le ferai ». Définitif.

 

 JMatt 1ère messe  Dans LLB de samedi 8.03.09, il y avait autre chose. Titre : « Les assistants paroissiaux restent en rade ». On apprend que le conseil des Ministres fait des manières pour payer comme des vicaires les laïcs non consacrés qui « suppléent ou aident les prêtres », écrit le journal, faisant au passage une croche-pied à la syntaxe en donnant un même complément à un  verbe transitif et un intransitif… Là aussi, je rêve, mais dans un autre sens. Non, cher Mgr Danneels, quand vous dites en interview : « les assistants rendent un réel service d’Eglise », vous avez raison ;  mais quand vous ajoutez que « leur travail correspond à celui des prêtres et des diacres », c’est gravement faux. Ils ne peuvent ni confesser (ce qui n’est que demi-mal, la confession est peu utile) ni dire la messe, ça, c’est très grave. Ordonnez-les donc, si vous voulez qu’on les paie ! Alors ils rendront un vrai service, non pas « d’Eglise » comme un service « d’administration », mais « aux chrétiens », comme un service aux administrés. Vous précisez encore  : « L’évêque a le droit de déterminer ses critères pour la désignation de ses ministres. Rien ne précise qu’ils doivent être ordonnés ».  Non, dans l’accord politique peut-être. Mais que l’on consulte donc là-dessus les chrétiens-contribuables pratiquants ! – Je vous demande bien pardon, cher père Gottfried, je sais que vous devez faire votre métier, et vous le faites saintement, dans l’obéissance. Mais mon « métier » à moi, qui suis libre, est aussi de résister, non à vous, mais au centrisme mortifère que vous n’avez pas le droit de contester… 

zapatero 

La gauche vient de gagner les élections, en Espagne. On sait qu’elle a dû combattre, contrairement aux usages en vigueur depuis la mort de Franco (1975) une Eglise espagnole agressive, soulevée, déchainée comme rarement. C’est le national-catholicisme qui reprenait vie dans toute son horreur. Il faut croire que le régiment céleste gracieusement fourni par le pape des 500 nouveaux canonisés, tous ex-franquistes et « martyrs des républicains assoiffés de sang » n’a (ou n’ont) pas suffi. Moi, je me réjouis de l’échec des réactionnaires et vais ne citer qu’une anecdote – d’une grande élévation, lisez bien. Tout est noblesse, ici. Je cite LLB du 10 mars, page 4. « Zapatero est très discret sur sa vie prive. Posé, calme, il aime pêcher en silence dans les rivières du Leon, la province du nord-ouest de l’Espagne où il est né le 4 aout 1960. Ses références personnelles sont connues de tous. Il explique en effet son engagement politique par la lecture des dernières volontés de son grand-père, républicain exécuté durant la guerre d’Espagne. « Mon père nous a lu, à mon frère et à moi, le testament de notre grand-père, le capitaine Lozano, qui écrivait quelques heures avant d’être abattu », en 1936, : « Je meurs innocent et je pardonne ». C’est à ce moment précis que ma biographie commence, conclut José-Luis Zapatero.

 

13:07 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/03/2008

le premier livre comme plus tard le prem...

enfant qui lit

 

De ma première enfance, je garde encore un souvenir dont j’ai peu parlé : la découverte de la lecture. Les livres. L'incroyable,  l'insoupçonnable délice ! Pendant six mois entiers, ligne après ligne,  j'ai déchiffré  « Après la pluie le beau temps  » de la Comtesse de Ségur. Rien de plus banal, de plus simpliste. Mais c'est le premier ouvrage sans aucune illustration, ni photos, ni dessins, qui me soit tombé sous la main, à l'entrée à l'école primaire, le premier d'une série qui se terminera  quand je serai aveugle. Il n'y avait que des mots et des phrases courtes, je ne savais pas encore lire couramment (j'avais à peine six ans) - et j'étais emporté au ciel. Bonbons, jouets, camarades, tout avait disparu pour moi hormis ce livre, que je lisais au lit, à table, par terre, au jardin, dans la rue. Ma mère s'en irritait: rien à faire. Le premier livre agissait comme agit plus tard le premier baiser.

 segur, ctesse de

C’était quoi, l'histoire ? direz-vous. Eh bien, je n'en ai plus la moindre idée - sinon ceci. A un moment donné, le héros, « Paul »,  je crois, abandonnait sa fiancée pour aller combattre pour le Pape, chez les Zouaves Pontificaux. On appelait ainsi le corps des volontaires catholiques qui, en 1870, vinrent du monde entier défendre les Etats de Pie IX. Ce terme aujourd'hui fait sourire: aujourd'hui il me fait encore trembler. Car j'étais pétrifié.  Paul quittait le bonheur pour le Pape. Il y avait le bonheur, et il y avait le Pape, - et le Pape était plus que le bonheur. Imagine-t-on ce que j'éprouvais ? Un séisme de l'âme.  Pourtant je ne désavoue rien. Mme de Ségur n'avait pas tort. Il y a autre chose que le bonheur. Je sais seulement que ce n'est pas le Pape.

 

21:35 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

09/03/2008

 

BGS

   J’étais seul aujourd’hui à la messe pour entendre l’histoire de Lazare. Mon neveu préféré, qui partage ma foi et d’ordinaire m’accompagne, est à Paris, où il participe à un Tournoi international de tennis, avec d’autres membres de son club, le BGS, ou « Brussels Gay Sports »  [http://www.bgs.org]. Avec aussi « Ben de Liège », son ami. Si je retrouve une photo des deux qui convienne, je l’insérerai un de ces jours – avec leur accord. Mais c’est quoi, « convenir », sur un blog de jure accessible au monde entier, mais de facto personnel, temporaire, lu en moyenne par 40 à 50 personnes, et qui permet à un vieil « humaniste » (comme dit Cyril) de faire ses dévotions, de rendre hommage aux belles-lettres, et d’affecter sur des points mineurs une rébellion mesurée qui lui vaudra peu d’ennemis, soutiendra sa  confortable ascèse,  et maintiendra son esprit, comme son corps, vif et svelte. Retiré des affaires, tout de même, et à la merci d’un incident cardiaque – on ne peut pas tout avoir !

 

    bebe en bocalDans mon énumération de ce que permet un blog,  j’ai eu la mauvaise foi d’omettre un but capital. Dans les courriels nombreux et péremptoires qu’en 2006, par là, j’ai dû envoyer à Crocki (Marie), je le dénonçais pourtant, ce narcissisme inhérent à l’activité des blogueurs ! Quelle meilleure justification peut-on trouver à ce travail quotidien d’écriture que la jouissance de parler de soi à soi, sans être censuré par quiconque – sans être censurable même par aucun éditeur, aucun comité de lecture, pour nous dire que là, il faudrait couper trente lignes, et, ici, ajouter une explication, selon des critères commerciaux qui nous sont étrangers ? Parler de soi pour en dire du mal ou du bien, il n’importe : notre ego est assez futé pour savoir que les  mélanges acidulés font les plus enivrants cocktails.  Il y a aussi le plaisir pour le pianiste aux doigts engourdis de se prouver à lui-même, via les retours qu’il aura, et même sans écho inutile, que la musique, il en fait toujours, et qu’elle est toujours belle. Moins belle, mais encore belle… Pas comme « avant » ? Hmm... Le blog : une volonté d’arrêter le temps, « sa part de temps »…

philippe lejeune

La dernière année où j’ai fait cours sur l’ « Evolution des  formes littéraires », avant l’accession à une responsabilité de gouvernance dont je n’avais aucune envie mais dont je ne pouvais récuser la demande, j’ai choisi de m’intéresser à l’autobiographie.  En 1984, les théories sur ce genre se raffinaient grâce à Philippe Lejeune, qui règne toujours mais qui a changé son point de vue : ce n’est plus l’  «écrivain du moi » qui l’intéresse (Augustin, Montaigne, Rousseau), ni le chef-d’œuvre(Les mots, de Sartre) , mais le « patrimoine autobiographique des inconnus » qu’il exploite désormais comme une mine d’or. Avec « l’Association Pour l’Autobiographie » (APA), cet ex-prof en Sorbonne est aujourd’hui devenu un militant de l’écriture intime, d’où qu’elle vienne. – Mais bref rappel, si besoin est : la légitimité du genre, à l'origine, était discutée. Sur le plan littéraire. On exigeait de l’écrivain un « pacte autobiographique » soigneusement distinct du « pacte romanesque », c’est-à-dire une promesse explicite d’authenticité, façon Gide ou Green. On rejetait aussi d’office comme déformés par le vers les poèmes des « Contemplations » de Hugo et le « Roman inachevé d’Aragon ». Mais assez vite, il fallait s’y attendre, on eut « l’autofiction ». De Doubrovsky  jusqu’à Hervé Guibert et Christine Angot.  L’imaginaire et le réel se regardaient, ne se distinguaient plus. Et ça, à quoi bon ? Un bon blog, oui, c’est un travail rigoureusement autobiographique. Ce qui ne veut pas dire plat (façon Ernaux) ni cru (façon Dustan).

 

   Je ne crois pas non plus qu’un blogueur « témoigne » vraiment. En tout cas, on ne sait pas exactement l’effet qu’on a, l’influence qi’on exerce, le bien footballou le mal qu’on cause. J’ai appris récemment que mon frère aîné, malade,  à qui j’avais interdit qu’on montre mes propos, les avait découverts et les aimait. J’en ai été heureux, mais surtout étonné ! Sa pudeur est féroce : commerçant dans l’âme, il s’est accoutumé à ne tenir que des lieux communs sur le temps, sur la santé, sur le football. A plaire à tout le monde et ne parler qu’à Dieu – enfin, parler… réciter des patenôtres, ce qu’on lui a appris au village, avant 1945... J’avais à craindre qu’il me désavoue. Alors que je lui dois personnellement beaucoup. A quinze ans, alors qu’il faisait de très bonnes études en internat (j’ai retrouvé un de ses bulletins, en castor que je suis), il est revenu spontanément à la maison où vivaient quatre femmes sans homme, - ma mère, ses deux sœurs, et ma grand-mère. Et il a repris bravement les rênes de la Boulangerie menacée de faillite, sauvant tout le monde…  Si j’ai pu sans me soucier de rien me plonger dans le plaisir des lettres classiques, c’est grâce à lui.

08/03/2008

23 + 22 = 45 - 5 = 40

jesus visage

 

   Voilà trois dimanches que l’Evangile est interminable… Long, long, long ! Et si c’est mal lu (ce n'est pas le cas à la Cathédrale, où les efforts là-dessus se généralisent), quand le prêtre a surtout envie d’en arriver à « l’essentiel » qui sera son commentaire à  lui, ou quand il  « sucre » le chapitre du récit évangélique pour n’en retenir que ce qui l’arrange, on ne comprend plus rien au grand complexe de lectures prévues pour l’ensemble des dimanches de carême.

 

   Le carême compte 40 jours, comme on sait. Entre le 6 février (Cendres) et le 23 mars (Pâques), comptez : cela fait 23 + 22 = 45. C’est quoi, ces cinq jesus caremejours « de trop » ? Ce sont les dimanches. Les dimanches de Carême » ne font pas partie du Carême. Du coup, l’Eglise va s’en donner à cœur joie pour exalter de qu’elle a de mieux, les trois valeurs, les trois promesses, les trois assurances chrétiennes. Passons les dimanches en revue. Vite pour les deux premiers, ils sont déjà loin. 1. La tentation de Jésus au Désert. Texte éponyme : le carême est prévu pour 40 jours car c’est le temps que Jésus y passa, poussé par l’Esprit pour être éprouvé par Satan ! Un moment d’arrêt : cette épreuve, c’est quoi ? C’est pas tant d’avoir faim que Jésus souffre finalement ; on a faim les premiers jours, mais le 40ième… Par contre, ce qui est terrible,  c’est de s’entendre opposer des « paroles de Dieu » ! D’entendre Satan lui-même prendre la voix du Père et lui dire les mots mêmes de son Père… C’est une épreuve courante aujourd’hui, sur le net, par exemple. Les intégristes de tout poil, « nés à nouveau », « en chemin neuf » et autres charismatiques givrés (heureusement il en est d’autres sains d’esprit et bienfaisants), relaient les témoins de Jéhovah pour vous rappeler que « Romains, 1, 25 » ou « le Lévitique 18, 22 » vous promettent l’enfer si vous ne vous « convertissez » pas – c.à.d si vous n’adoptez pas LEUR lecture de la Bible. Jésus entend donc Satan lui faire l’article de la même façon. Et voyez sa réponse, qui, moi, m’a initié au discernement. Words, words, words. A des mots, il en oppose d’autres, issus du même Livre. Où est la constante ? Dieu, on lui fait confiance, on ne l’ « éprouve »  pas, on ne l’aime pas à l’essai, en attendant qu’il fasse signe – miraculeusement de préférence.   -Deuxième dimanche : Matthieu encore, la transfiguration. Une sorte de Pâques avant Pâques. Un deuxième regard vers le Ciel, notre terminus.

 

   Troisième dimanche, et quatrième : on quitte Matthieu pour Jean. Le dernier évangile est très tardif, écrit sans doute entre 90 et 100. Voilà 65 ans que Jésus est mort et ressuscité, et ce qu’un de ses apôtres encore vivants met par écrit, c’est comme moi lorsque je parle de la mort de mon papa, absolument vrai, je le jure, mais mis en scène avec ma mémoire vieillie, ayant surtout comme caution le poids de toute mon existence où j’ai « fait avec ». Ces trois dimanches-là (j’y joins celui de demain), on va avoir droit à trois récits qu’il n’y a nulle part ailleurs dans les autres Evangiles, et qui prennent tous un long chapitre de Jean : le 4, le 9 et le 11.

 

Jesus-et-la-Samaritaine   Le chapitre 4, c’est l’histoire originale de la Samaritaine. Les apôtres ne sont pas là. Jésus est seul avec une femme de Samarie (Samarie, la cité rivale de Jérusalem, Samarie la païenne !). Et ce qui va être développé,   c’est le premier don de dieu : l’Eau. L’eau qui désaltère, qui apaise, qui fait vivre. Relisez : 1/ donne-moi de l’eau ; 2/ mais c’est moi, l’Eau ; 3/ à ton tour de devenir eau.  Et elle va dire ça à son sixième compagnon qui n’est même pas son mari… -

 

   Le chapitre 9, dimanche dernier, autre héros original : un aveugle-né. Même schéma. Cette fois, c’est de la Lumière qu’il est question. 1/ C’est Jésus qui,  comme avec la Samaritaine, enclenche le dialogue avec l’aveugle, qui, lui, n’a rien demandé ! Il lui applique sur les yeux un onguent qu’il fabrique sur place en crachant par terre ! Puis il dit : va te laver à la fontaine de Siloé ; l’autre y va et il voit ; 2/ si Jésus avait guéri l’aveugle en le regardant, sans user de ce rite minable de guérisseur, il n’y aurait pas eu de problème ! Mais Jésus a manqué et fait manquer volontairement au repos sabbatique : c’est donc un pécheur. Et comment un pécheur serai-il « bien – faisant » ? Agitation des Pharisiens. L’aveugle lucide, lui, ne sait qu’une chose, d’expérience :  il est guéri ; donc l’autre est un prophète. On le chasse. 3/ ET C’EST ENCORE JESUS qui vient le trouver (verset 35) : je suis le Fils de l’Homme venu pour que voient ceux qui ne voyaient pas ! L’ex-aveugle se prosterne. Aussitôt.

 

   Demain, tout le chapitre 11 : après l’Eau et la Lumière, c’est la Vie qui nous est montrée. « J’ouvrirai vos tombeaux ». Et le 3e personnage original de Jean, c’est Lazare.

 

19:01 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

07/03/2008

Rhétoriques faciles

Abbé Maniet mon prof de rhéto

   - Te voilà en forme, on dirait. « Ce soir je repars au combat » - celui de l’écriture, puisqu’elle est ma maudite Mathilde à moi… - Tu as toujours eu du mal à écrire ? C’était une partie de ton métier, pourtant. – Dans ma jeunesse naïve, j’écrivais sans peine, en prose ou en vers, et c’était d’une grande platitude. Ainsi, en rhéto (on appelait ainsi la dernière année du secondaire), j’ai traduit en alexandrins classiques, dûment rimés, l’Antigone de Sophocle qu’on étudiait en classe par les moyens d’alors, c’est-à-dire en déchiffrant le texte sans juxta. Mon titulaire de classe, l’abbé Maniet, au Collège St Louis, médusé par mon habileté, fit jouer la pièce dans ma traduction à la fin de l’année par la troupe du collège. Il la fit encore éditer à ses frais, et la fit reprendre trois ans plus tard par une autre troupe… Cette traduction en vers me valut quelque célébrité à Namur, et quand je m’inscrivis aux facs, je vis bien que je ne passais pas inaperçu. Pourtant, quand j’ouvre aujourd’hui le texte soigneusement relié plein cuir par ma mère enchantée, je suis consterné. Ce n’est pas mauvais, c’est médiocre ; c’est fidèle aux lois de la grammaire, oui, c’est aisément intelligible, et cela respecte soigneusement les canons de la versification édictés par Philippe Martinon d’après Théodore de Banville. Mais la poésie en est absente. Poésie : une sensibilité à un discours secret, le discours formel.

 

   Un exemple ? Voyons la façon dont j’ai rendu le vers archi-célèbre  de

antigone1l’acte II, qui résume toute la tragédie : « Outoi sunechtrein, alla sumphilein ephun » ? En douze pieds sympathiquement hugoliens : « je partage l’amour et rejette la haine. » Comparez avec Sophocle. Ephun, « je suis née pour, faite pour », c’est ma nature, ma « physique » !  Puis l’opposition « outoi VS alla » : pas ça, mais ça… Quoi, ça ? Des deux côtés , le préfixe « sun », ou syn-,  puisque  l’upsilonn grec se convertit en y en français (sumbolos  = symbole). Sens : de toutes façons on partage, de toutes façon je suis dans un groupe. Lequel ? Ceux qui « echtrein » ou ceux qui « philein » ? Philein, tout le monde à deviné en partant du suffixe –phile, c’est aimer. Et echtrein  ? Eh bien, c’est un mot qui a deux sens à la fois, le sens passif d’être haï  par, odieux pour ; et le sens actif d’être haïssant de, haineux pour. Je résume : « Je suis faite,  pas pour être odieuse ou haineuse en groupe, mais pour aimer en communion avec autrui ».

 

   Après tout, ma traduction est fidèle au discours du « dessus ». Mais pour faire entendre le  discours " souterrain ", je dirais peut-être aujourd’hui : « Pour les contre, non ; pour les avec,  je suis faite !».

15:04 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

01/03/2008

Congé provisoire

 jardins d'insertion

   Bien que tôt fatigué, je goûte avec appétit les plaisirs du grand âge, qui sont le farniente, l’indépendance, l’apaisement de la faim sexuelle, l’appréhension rapide de la personnalité d’autrui au-delà de ce qu’il croit en dire, l’intérêt passionné pour l’écriture originale jamais aussi neuve qu’elle ne se veut, et l’usage ordinaire de la prière spontanée « comme un ami parle à son ami » (Dis-moi, mon seigneur Dieu, comment je fais ici ?). J’éprouve en même temps une extrême jouissance de mon passé, ce passé que je visite comme une île mystérieuse. Je n’en retiens, tout compte fait, que quelques arpents contigus que je suis devenu apte à sarcler comme un jardin, à débarrasser de ses mauvaises herbes, à orner de plantes odorantes, à ordonner selon le rythme des saisons qui fait fleurir les œillets  à une autre époque que les freesias. Il n’est jamais trop tard pour avoir eu une enfance heureuse ! - Encore faut-il que la santé ne vous trahisse pas.

 

 fibrillation   Or, si je suis depuis longtemps sujet à la fibrillation auriculaire, j’en croyais les offensives définitivement surmontées grâce à un médicament adéquat ; eh non les revoilà, mes coups de cœur désobéissants, qui se succèdent avec une fréquence imprévue et sur un rythme péniblement anarchique. Ce n’est pas douloureux, mais menaçant, paraît-il. Il faut réordonner tout ça. J’ai été obligé, sur injonction médicale précipitée,  d’augmenter les doses habituelles de mon « poison » approprié, et, en complément, de m’isoler davantage. Même sur le net, où il n’y a pas grand monde, où je ne fais aucune mauvaise rencontre ? Même sur le net.  « Parce que tu t’y mets en frais d’une façon qui t’épuise », me dit « Cruz », mon ami médecin. « Prends-y des vacances, coupe un moment le contact ». Je sais en effet que, chat et non chien, j’ai moins besoin de caresses verbales que de rêveuse solitude. Pour peu qu’il entre dans toute maladie un élément psychique, oui, « Cruz » a raison, comme d’habitude. Ephrem,  mets-toi donc une semaine en congé de ce blog, le temps de re-domestiquer ton cœur capricieux ! Tu rattraperas ensuite, s’il plaît à Dieu, « le temps perdu », ne clôturant l’aventure de ces propos intimes que le 31 mars.

 

  alliancesMais comment se fait-il que la solitude ait pour moi tant de charme ? M’est-elle propre ? Je m’étonne régulièrement, aux fêtes que la tradition impose de célébrer en famille, comme Noël, que tant de bonnes âmes s’apitoient alors sur l’isolement de telle ou telle catégorie de gens, au point d’organiser pour eux des agapes artificielles. En même temps, la vie commune avec Bruno, toutes ces années d’avant 90, ne m’était pas difficile. A propos… c’est le 2 mars 1977 – demain ! - que, devant Dieu seul, lui et moi nous nous sommes liés l’un à l’autre pour toujours. A te revoir bientôt, mon Cœur.

 

23:05 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |