29/04/2008

Le profil jésuite. 6c/7. Vêpres

1.rose sanglante

L’examen au scanner de mon choix de vie et de ses tribulations, jadis, c’est bientôt fini. J’en mesure tous les jours la peine, mais j’ai commencé, je dois achever. On y est presque.- Devant mon souci de fidélité et l’indéniable intégrité que je montre dans le respect de mes vœux, le cher père « Aloysius », qui souhaite « décoincer » mon point de vue pour y faire entrer non pas seulement un idéal mais la situation réelle où je suis, et la vie concrète qui m’attend, pousse la logique jusqu’à relativiser cette même Compagnie dont il est provisoirement un maître. Il dit exactement ceci :  « Parler à un Scolastique dans un sens autre que persévérance à tout prix, ce n’est pas dire facilité. Et non plus  dévaluation. C'est question d'orientation, en vue du mieux plus sûrement procuré. » Et il renverse le propos qu’on attendrait : « Pas question de juger quelqu'un "pas fait pour tel institut" ; l'institut religieux n'est pas une fin. A l'inverse, il faut dire: tel institut ne servira pas sûrement mieux la donation d’un tel à Notre-Seigneur et son concours à l'apostolat de l'Eglise.» En conversation, plus tard, « Aloysius » m’expliquera : C’est quoi, la Compagne de Jésus ? Vous l’avez appris au noviciat : une « via quaedam », une « certaine voie » vers la perfection chrétienne. Reconnue comme juste par l’Eglise, bien sûr, mais enfin, une voie parmi d’autres, une voie même pas assurée de durer (elle a été supprimée entre 1774 et 1814), une voie qui n’est pas supérieure, non seulement à celle des autres ordres religieux, mais à bien des vocations laïques, moins officielles ou plus banales. Seulement tournées vers le même Orient, le même Seigneur ressuscité. Le Christ n’est pas notre propriété. Je ne voudrais pas que, de vous forcer à entrer dans notre moule, vous détruisiez ce que vous êtes.

 

St Francois XavierDans sa lettre, le Supérieur s’emploie à développer  deux exemples, où se voient mes différences d’avec le profil jésuite. Voici le premier, intégralement. « J'ai l’autre jour fait allusion - à titre de spécimen - à certaines façons de vous exprimer en correspondance écrite. Je ne sais si j'ai assez marqué que de ma part la chose n'était point formulée comme un grief, mais par manière de symptôme. Vous m'avez immédiatement promis de veiller désormais à la discrétion opportune ; résolution sincère et qui sera, je n'en doute pas, efficace. Mais je dois être honnête, au risque de vous faire mal : la question n'est pas précisément là. Avec votre ardeur, vous êtes capable de vous imposer, en tel ou tel domaine signalé à votre attention, un effort extrêmement tendu, acharné, méritoire, bien sûr, et profitable. Le point délicat, c’est qu’il faille que la chose soit signalée… Ici je voudrais trouver une expression plus adéquate de ma pensée ; faute de mieux, je dirais : est-il tout à fait sain de se faire violence une fois qu'il s’agit, semble-t-il, de rester ou non jésuite, alors que si cela ne paraissait pas mis en question, on serait peu porté à critiquer sa manière d'agir ? » De quoi est-il ici question, pensez-vous ? De mon écriture, de ma stylitique. De la qualité, la multiplicité et l’intensité des expressions de tendresse qui s’y lisent. Vis-à-vis de ma mère, de mes amis, de mes connaissances – mais pas de tout le monde, naturellement. Soit l’exemple de mes apostrophes. Certes, iI n’y a jamais de « vraie » ambiguïté : je ne dis jamais « mon amour », par exemple. Mais enfin, « ma grande maman et ma petite fille », « mon amie bien-aimée », « mon doux ami », « ma petite sœur chérie » (à une carmélite), « très cher Père qui me faites vivre », voilà les apostrophes dont je ne suis pas avare. Curieux, peut-être. Mais franchement, je n’y avais jamais vu d‘inconvénient. Et je n’allais jamais changer là-dessus. Ironie : j’ai été amusé, par la suite, de découvrir dans la correspondance de François Xavier, d’Ignace et d’autres grands saints Jésuites quelques perles du genre que je réserve à un de mes prochains blogs. Ceci seulement, aujourd’hui : « D’Amboine, le 10 mai 1546 : Votre très petit frère et fils, François » (E.X. II 577)

 

le pape a peurDeuxième exemple : « J'aurais pu (et peut-être aurais-je dû pour vous mieux éclairer) relever qu’à Eegenhoven, on notait assez généralement une difficulté profonde quant à l'obéissance et à l'insertion dans une communauté. Affaire de tempérament et certes pas de moindre bonne volonté, ajoutait-on sincèrement. "Le nœud, c’est l'obéissance. ll semble n’avoir pas vu ce que c'est dans notre vocation. Cela lui est peut-être impossible." Ceci encore : "Il plaidera, expliquera, discutera, fera éventuellement l'étiologie de telle direction de tel supérieur d'après le tempérament ou les idées du dit supérieur ; finalement, il cédera ou composera, si on est très ferme ; est-ce là proprement obéir ? » Là, je plaide coupable. Mais sans repentir… D’une part, j’ai lu comme les autres, au n° 365 des Exercices spirituels (page 152 de l’édition courante) que « sentire cum ecclesia » qui est l’idéal absolu, nous dit-on, implique que nous devions déclarer qu’est noir quelque chose que nous voyons blanc si l’Eglise le déclare noir. Je ne puis, noble Compagnie, ô Mère chérie. Quant à plaider une affaire, expliquer mon point de vue, discuter avec le supérieur les propositions qu’il me fait, trouver la cause de certains ordres ou certains interdits dans... le tempérament ou la philosophie de tel pape allemand ou polonais, oui, assurément, je trouve que c’est même obéir humblement puisque, à la fin de ce cirque, je me soumets. Si cela n’est pas obéir, j’accepte en effet d’être relevé de ce vœu : je ne le voyais pas ainsi. Il me faudra encore quatre ans pour faire ce pas-là. 

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28/04/2008

Dans la tête d'Aloysius 6b/7. Matines

chat et chien

 

   Je me suis demandé plus tard pourquoi j’avais ressenti comme cruelle, me touchant au cœur, la communication d’ « Aloysius » – (ce joli mot étant la traduction latine du prénom du Provincial : nous le désignions familièrement ainsi, entre nous, parce qu’il avait rappelé que la langue vernaculaire du scolasticat – y compris dans les syllabus – devait être le latin, et qu’il signait ainsi ses lettres publiques) ! - Dans les carnets intimes où je transcrivais tout à la fois des états d’âme, des résolutions prises en fin de prière quotidienne, et des actions ou faits singuliers dont j’étais témoin ou acteur, je vois bien  que je ne perds pas le nord. Tout de même. Parce que je n’ai pas lieu de le faire : j’en prends vite conscience. A force de relire la lettre privée citée hier, je suis conduit à voir, indubitablement, qu’en me parlant comme il le fait,  « Aloysius », même après s’être installé sur son siège curule, 1. ne m’a donné ni un ordre, ni même un  conseil ; 2. qu’il me communique plutôt (et seulement) un sentiment vague portant sur un avenir non avenu par définition, donc un pressentiment ; 3. qu’il ne partage ce pressentiment qu’en réponse à une question précise qu’en effet je lui ai posée, où  je montrais, ce faisant, que je m’inquiétais moi-même de ma capacité à assurer cette nécessaire constance jusqu’à la fin de mes jours. Oui, cet homme a été généreux, audacieux, chaleureux. Son couteau était donc un scalpel, dont il m’appartient de tirer profit.  Comment ? En ne croyant plus que mon avenir est tout tracé, le long des rails mis en place vers 1540 avec la bénédiction de Paul III, mais « peut-être là, peut-être ailleurs », selon  ce que me fera expérimenter la Providence. Le 29 août 1959, après une nouvelle retraite, et un nouvel inventaire de « pour » et de « contre », j’écris dans le x-ième carnet ma conclusion pratique, qui est un verset de l’Epitre de Paul aux Philippiens. Pourquoi l’ai-je écrit en grec ? J’ai oublié. C’est « Pepoithôs auto touto, oti ho enarxamenos en humin ergon agathon, epitelesei achri hèmeras Christou Ièsou. » Si cela vous intéresse, vous trouverez la traduction dans votre bible favorite, Ph I, 6. Sinon, laissez tomber. Qu’importe ? 

1social_exclusion   Mais sur quoi se fondait Aloysius pour augurer à mon sujet d’un avenir non jésuite ? Première réponse qui, aujourd’hui,  vient à l’esprit : mon orientation homosexuelle. Mais c’est une fausse piste. D’une part, cette orientation était connue de lui depuis longtemps, de lui et de mes autres supérieurs et confesseurs, parce que je leur en avais parlé ; au « for interne », comme on dit, j’ai toujours veillé à la transparence absolue. Je me souviens même que, tout au début, en 1954, faisant en confession générale la revue de toute ma vie de pécheur, j’avais, au sujet d’ « Yves », déclaré au Maître des Novices muet et impassible que je regrettais amèrement cette offense à Dieu si c’en était une, mais que je ne parvenais pas à la voir telle – peut-être à cause de la dureté de mon cœur. Le confesseur n’avait pas bronché. A l’extérieur, en revanche, je ne sache pas qu’elle ait été connue de quiconque. Au dehors, rien n’en apparaissait, mon type physique et mes façons de parler ou de marcher n’en disaient rien. D’autre part, cette orientation n’avait aucune traduction dans les faits, elle n’entraînait aucune « faute ». Notre Eglise est d’ailleurs telle que la nature des tentations ne lui importe en rien : qu’elles soient hétéro- ou homosexuelles, les tentations doivent être repoussées. Toutes, c’est tout. Seulement, – mais fermement. Et j’ai dit déjà que ça m’était devenu naturel.  J’ajouterai une troisième considération : avec l’âge et faute d’expérience, immergé que je fus bientôt dans le monde estudiantin de l’UCL, je m’y faisais des amies aussi agréables et proches que des amis, sans pouvoir (ni vouloir, j’imagine) vérifier s’il entrait dans cette fréquentation passionnée quelque ardeur génésique. Etais-je vraiment « un » homo ? Je n’en étais plus si sûr. Mais le sexe, voilà des années que je n’en avais plus du tout, parlons d’autre chose. En choisissant les images d’ Apollinaire comme objet de recherche en philologie romane, j’allais y être ramené, bien sûr, mais par le verbe, et d’une façon qui n’avait rien de phallique.

 

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27/04/2008

Coup de couteau. 6a/7. Vigile

divorce

 

   Voilà cinq ans que vous vivez avec votre femme bien-aimée, dont trois ans depuis l’engagement du mariage. Avant de cohabiter, avant de vous lier religieusement, vous avez pris toutes les précautions, les requises et d’autres qui ne le sont pas, pour que l’Elue soit certaine de son choix. Vous n’étiez pas sûr, quant à vous, que la vie commune soit possible ; en revanche, vous étiez sûr, et le resterez toujours, d’aimer cette épouse par-dessus tout ; de lui sacrifier ce qu’elle voudra, pourvu qu’elle vous aime. Un jour, où les circonstances vous ont matériellement éloigné d’elle (…l’armée), vous recevez de … de son tuteur (disons) celui, en tout cas, qui a autorité pour parler en son nom, une lettre où l’on  vous parle de divorce comme d’une éventualité à examiner sereinement, qui serait tout à fait étrangère à la notion de fidélité.  « Sans beaucoup d'ordre ni de nuances, je consigne ici quelques réflexions qui me sont venues à l'esprit à la suite de notre entretien. La théologie qu’impliquent certaines de vos attitudes concernant la vocation paraît n'être pas ou n'avoir pas été assez exacte. Un peu schématiquement : on partirait, comme d'une certitude quasiment dogmatique, de l’affirmation: "j'ai la vocation" (un peu comme pour la Présence Réelle) ; cela deviendrait une vérité à défendre, à démontrer ; on ferait de la persévérance ou non-persévérance matérielle dans telle voie une question de fidélité ou infidélité. »  

 

discorde   Ben oui, vous pensez. Votre union à cette femme n’est pas un acte de foi, mais un acte de fait. Quelque chose qui a été accompli solennellement, à deux, on y a pris soin, et qui ne saurait être reconsidéré qu’à la lumière de faits nouveaux. Le « tuteur » s’égare d’abord un peu dans des responsabilités d’autrefois :  « Conseillers en matière de persévérance !... On en a vu qui, par leur conseil, embarquaient réellement un confrère dans un engagement définitif ; après quoi, c'est ce dernier qui se trouve embarqué ; et eux n'ont jamais eu conscience que, appliquant des vues de leur esprit à un cas vivant, ils avaient effectivement enjambé sur la responsabilité d' autrui . » Certes; mais le Père Joset ne m’ a forcé à rien. Il ne m’a pas embarqué : je me suis embarqué. A l’appel du père Provincial d’alors, oui. Relisez le blog du 13 avril. Et voilà que le nouveau Provincial recourt  aux mêmes Sources dogmatiques qu’a invoquées le Provincial de naguère pour dire… eh bien, vous allez le voir, l’inverse. En deux temps : 1. « Si votre serviteur formule, lui, une réserve, un avis, voire un conseil, en un sens ou un autre, ce n'est pas en vertu de sa propre sagesse, ni même de sa simple expérience personnelle ; c'est en tablant sur la responsabilité de son mandat, avec sa grâce d'état, et suivant les directives ou la pensée de l'Eglise, dont il doit être l'interprète. » 2. Et quelque trente lignes plus loin :  « Vous m’avez, l'autre jour, demandé courageusement (et j'en suis resté fort touché):  "Enfin, me conseillez-vous de partir ?" J'ai beaucoup repensé à cette question, dardée comme une flèche brûlante. La laisser sans réponse ?  Mais alors, j'encourrais sans doute de votre part un reproche, d'ici à deux ou plusieurs années : un moment viendra, je le crois sans me croire prophète, où on devra vous donner ce conseil et où vous serez en droit de regretter mon silence, de me reprocher de vous avoir laissé dans l'équivoque. »

  

jean XXIII   Au début de cette année-là, Jean XXIII avait annoncé qu’il convoquait un concile, ayant à son ordre du jour un « aggiornamento ». Une mise à jour. Je vois bien que le Père Renard, conscient que les Constitutions de la compagnie m’emprisonnaient juridiquement de façon unilatérale, a voulu sans doute rééquilibrer le plateau. Mais en déclarant ouverte la porte de l’ «enclos » que j’avais librement fermée à clef à l’invitation de l’ancien agent du propriétaire, n’était-ce pas comme si ce propriétaire « ne m’aimait plus » ? Je ne sais si les lecteurs devineront l’abîme où je fus, brusquement, plongé. Une immense solitude morale. brel nmqpC’est à l’automne, cette année-là, que Jacques Brel sortit sa nouvelle chanson, « Ne me quitte pas… ». J’étais seul à l’Hôpital Militaire, dans un bureau de la salle Trois, quand la radio l’a diffusée pour la première fois. Elle m’a labouré. Je ne l’ai jamais entendue sans que surgisse en moi, plus troublante de strophe en strophe, l’image intérieure de Jésus supplié de ne pas m’abandonner.

 

   Pourtant le Père Renard, en même temps que le saint pape qui convoquait le Concile, ne cherchait qu’à « mieux faire ». Là où je n’étais pas heureux, où les seuls grands idéaux chrétiens étaient la vocation sacerdotale et la famille nombreuse, la Bonne Nouvelle était à l’étroit. Il fallait qu’à nouveau l’Esprit souffle sur l’Eglise. Voilà comment le Provincial termine sa lettre. « C'est un devoir d'être toujours, à travers tout, encourageant ; et pour ce faire, de ne pas toujours dire toute sa pensée. De moi à vous, à l'âge que vous avez, la réticence serait tromperie. L'encouragement, il consiste à vous dire (aussi sincèrement que j’ai dit le reste) que le Seigneur vous aime infiniment plus et mieux que nous, à qui vous êtes déjà si cher, et que, généreux comme vous êtes, vous devez être assuré qu'Il est avec vous. Je ne sais s’il est des hommes qui vous abordent avec autant d’estime, de respect et d’audace que moi. »

 

07:59 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/04/2008

Diversion

diversion

 

   Jouons, voulez-vous ? Je veux remettre à plus tard – au week-end prochain, sans doute -  le feuilleton impudemment commencé que je ne sais pas comment finir avec plus de pudeur, - mais la même véracité. Je dois au moins résister à la tentation de balancer sur le Net le contenu d’une longue, très longue lettre datée du 9 août 1959 et qui devait, à moyen terme,  modifier toute ma vie. Elle ne s’adressait qu’à moi, cette lettre. Elle révèle la complexité, la finesse,  l’intelligence, la peur aussi de son auteur, qui m’était attaché, et le dit. Comment en respecter la noblesse ? Elle n’était même pas censée avoir de réponse. L’expéditeur, chez qui j’étais allé pour en « discuter » et qui était alors absent me le précise dans une missive du 15 août : « Bien sûr vous me répondrez quand et comme bon vous semblera, si tant est que ma dernière lettre réclame une réponse ». – C’est dire l’étrangeté de cette histoire. Pourtant déterminante. Il me faut quelques jours encore pour en dégager, en condenser, dans mon esprit et dans mon écriture actuels, la substance et les conséquences. Curieusement, j’ai peur de ne pas m’exprimer avec justesse, et j’ai hâte, non de le faire, mais de l’avoir fait. Pour ensuite, comme Dieu le septième jour, me reposer. 

 

la_rochefoucauld   En attendant, et par désœuvrement, j’ouvre un Pléiade au dos rouge, XVIIe siècle, La Rochefoucauld. L’homme est connu pour son esprit chagrin, sa propension à découvrir  l’amour-propre dans les actions les plus désintéressées. Pour moi, j’ai surtout retenu de lui cette maxime-ci, que j’ai beaucoup jetée dans les conversations où les bonnes âmes font honte aux personnes éprouvées de se complaire dans leur malheur :  « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui ». Observez que la phrase n’a d’effet qu’à cause des deux dernières syllabes,  inattendues.

 

Nuance   Puisque je me réfugie dans des jeux formels, continuons. Cet écrivain classique serait de jugement changeant, ai-je lu. «  Les personnes faibles ne peuvent être sincères », écrit-il dans une édition, et dans une autre, plus tardive, le contraire, soit « les hommes faibles peuvent être sincères ». J’observe avec surprise que la présence ou l’absence de la négation implique moins une opposition qu‘ une nuance. Impossible, possible. Cela ne signifie pas encore que, dans la réalité, les faibles soient sincères…

 

21:55 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

20/04/2008

Prendre l'air. 5c/7. Vêpres

Croix de Royer

 

   Heureusement, le Père Louis Renard, nouveau Provincial, dans sa « visite » de l’année, a l’intelligence de penser (et de dire) que, pour bien faire son devoir d’état, le mieux est toujours qu‘il vous plaise. Mon goût pour les lettres françaises est patent : me  voilà donc invité par lui, providentiellement, à ajouter à mes diverses candidatures celle en philologie romane, et à contacter le Père Jean Guillaume, responsable du département à Namur. Le Père Guillaume fera plus : il m’associera de près à ses travaux sur Van Lerberghe (Nerval, ce sera plus tard, et je ne le suivrai plus). A la même Hubert et Viviane à leur mariageépoque, mon amie Viviane épouse Hubert, mon ami, l’historien qui va devenir professeur d’à l’université d’Ottawa. Hélène aussi est mariée. Et ma vie affective à moi, elle est où ? Je suis censé n’en pas avoir. Et je n’en ai pas vraiment. Je rêve, je  lis, je prie, je chante, j’écris. On rêve qu’on va devenir professeur et qu’en classe on fera aimer la vie par les mots des poètes ; on profite de la Bibliothèque qui contient tous les romans de Mauriac et toutes les œuvres de Green ; on multiplie les visites à la chapelle, avec des monologues remplaçant les dialogues divins DUVAL sjd’autrefois ; on apprend par cœur les chansons du Père Duval, ce sauveur ; on se met à refaire du piano comme dans l’enfance ou à gratter une guitare. On publie aussi. Un commentaire d’un poème de Valéry : l’édition de la Pléiade le mentionne à mon nom, vérifiez, page 1689…. . Et un sonnet comme celui-ci dont l’hermétisme est très relatif, et que mon entourage miséricordieux feint de lire comme un exercice formel :

 

La charpente de leurs madragues

A craqué sous un coup de vent.

Tu t’es senti libre, buvant

La mer crue offrant ses goûts vagues

 

Aux abîmes longs que tu dragues

Te poindra-t-il, tôt décevant,

Le sel vif du bonheur vivant

Sous des langues comme des dagues ?

 

Emergeant au ciel oublié

Les écailles de ton collier,

Ne cherche pas sur terre asile,

 

Mais lave, oh ! lave comme d’huile

Tes derniers songes d’amitié

Car ta chair t’est devenue île.

 

   Est-on heureux ? On n’est pas malheureux. On est vertueux et fidèle, on « persévère » dans la voie choisie, comme un conjoint honnête ; on a pris de bonnes habitudes, on s’appuie là-dessus. Mais il y  a combien de mois que je n’ai plus pleuré ?

 

   En 1959, mon service militaire non armé m’envoie à Alost, puis – comme aide-infirmier responsable de la salle 3 (cardiologie) - à l’Hôpital militaire de Bruxelles. Voilà qui m’apporte de l’air pur. Pas de jésuite aux alentours, je peux redevenir moi-même. Un séminariste flamand (Jef) est avec moi  : BRUYNOOGHE Jefpar parenthèse, il est le premier à m’avoir parlé des Focolari, avec enthousiasme. C’est agréable de ne devoir obéir qu’à des officiers : ce ne sont pas de vrais supérieurs, je veux dire des supérieurs religieux, on les manœuvre donc sans émoi. Eux ne sont pas à la place de Dieu. On retrouve sa propre conscience, on redevient son maître à  penser.

 

   Ainsi, cette histoire… Dimanche de Pentecôte, 17 mai 1959. - La journée s’annonce bien. Jef est chez lui à Kortrijk. Mais Mère Marie-Antoinette (une des deux religieuses affectées aux soins) est charmante, légère, tendre. Une jeune fille rieuse, qu’on aurait envie d’embrasser. Mais j’ai tout gâché par un excès de bon cœur. - Un malade a vu  sa permission de sortie refusée hier, malgré l’avis favorable du Médecin-Chef. J’entre dans son indignation, et j’ai la folie de lui proposer de le couvrir s’il fait le mur, promettant de cacher son absence autant qu’il me sera possible. Il est parti, avec mon pantalon kaki, le matin, à neuf heures…

 

Soeur MA. Hop.mil.1959   Mais les sœurs sont de fines mouches, et dès 10h30, s’agitent de plus en plus vivement : Où est Bonfils (mettons) ? Jamais l’on ne pourra leur cacher l’aventure jusqu’au soir… Après quelques mensonges, je leur dis tout. « Il faut avertir la police », dit Mère Saint-Raphael, catégorique. – « Ma mère…. » - « Rien à faire : nous en avons le devoir ; sans quoi c’est nous qui serons prises. Le Colonel nous a rappelé à toutes les deux, il y a quelque temps,  que nous sommes responsables d’une absence de malades qui ne serait pas renseignée à la police ». – « Il n’y a pas d’appel avant neuf heures du soir. » - « L’absence aux repas doit elle-même être signalée ! Il n’y a aucune raison pour que qu’il ne soit pas là : le dimanche, il n’y a pas de consultations médicales. » - « Ma mère, c’est moi que vous allez mettre dedans : c’est ma faute s’il est parti. C’est moi qui le lui ai permis. Le pauvre garçon voulait, disait-il, assister à la Communion solennelle de son frère ». – La petite Mère était effondrée. Et l’autre…

 

   Pourtant, je ne fus pas trop « eng…uirlandé », et il ne fut pas question de me dénoncer. Je suis ému de les voir faire ainsi cause commune avec leur téméraire « cibiste ». Mais je suis plus navré encore par  l’atmosphère de tristesse qui recouvre la salle 3, tout à coup. Plus un mot de « Bonfils », mais une gêne, profonde et lourde, accablante, malgré le ton de voix qu’on haussait pour faire joyeux, et le sourire qui ne quittait plus le visage pour obliger l’âme à contrefaire l’insouciance et la joie.

 

Simon de Cyrène   Leçon : ne pas imposer de risques aux autres, à l’avenir… Car c’est ce que j’ai fait. En privilégiant selon mon jugement le devoir de serviabilité sur les autres devoirs, j’en ai fait retomber le poids sur deux autres têtes. Savoir assumer soi-même la charge que l’on prend, ou ne pas la prendre. Ou, sans assumer, accepter qu’elle vous écrase… Se livrer. Dur ? Non, logique.

La durée 5b/7. Matines

eegenhoven philotheo

 

… Ils m’engagent pour toujours, ces vœux. Oui, mais ils sont faits conformément aux statuts de la Compagnie, qui, elle, ne s’engage pas encore – sinon à vous assister dans le long parcours qui reste à faire, où vous voilà « scolastique » (c.à.d étudiant). Pourtant, on vous appelle déjà « Père » à partir de ce moment. C’est quoi, ce parcours ? Pour moi, après le noviciat, c’est une licence en philosophie thomiste dans une « faculté pontificale » à Eegenhoven (trois ans), une licence en philosophie et lettres à l’UCL (deux ans – j’étais déjà « candidat ») et un  enseignement de deux ans au collège St Michel à Bruxelles, à titre d’ « épreuve » (probatio). J’allais oublier le service militaire non armé d’un an, surplombant en cumul, toute l’année 1959, la fin de la licence thomiste et les quatre premiers mois de la licence à l’UCL. Si j’avais continué, il y aurait eu une troisième année d‘enseignement ailleurs qu’à Bruxelles, puis quatre ans de licence en théologie avec ordination sacerdotale avant la dernière année, plus une ultime année complète de « noviciat », dite « 3e an », parce que c’est une année de prière et de contemplation comme au début, et enfin les vœux définitifs,  avec (il est temps, non ?) l’engagement de la Compagnie elle-même. Dix-sept ans pour faire un « profès » d’un homme qui, lui, n’a eu que deux ans pour s’engager « coram curia coelesti universa » (devant toute la Cour céleste), il y a là comme un curieux déséquilibre. Enfin, personne n’y est obligé…

 

   Mes trois ans (ramenés à deux et demi) de philo thomiste, de 56 à 59, se sont curieusement passés sur le plan académique. On vit exclusivement entre jésuites, nombreux, les théologiens mêlés mais sans leur parler aux philosophes. En philo, j’ai Gérard Fourez comme confrère, si ce nom vous dit quelque chose, et, en cas de « disputatio solemnis », comme adversaire. Pareille « disputatio » est une joute verbale façon Moyen-Age où un champion est chargé, moyennant syllogismes mis en sorites, de défendre une thèse quelconque, contre un autre champion, avec les « concedo », les « nego » et les « distinguo » appropriés. Plus amusant que sérieux. Mais 56, c’est Hongrie 1956aussi, hors les murs du couvent,  l’insurrection hongroise et son écrasement par les chars soviétiques ; et l’émigration de 200.000 Hongrois, parmi lesquels des Jésuites. On leur ouvre les bras, bien sûr, et, fô ski fô, on confie aussi l’enseignement de « l’ontologie » à tel père hongrois qui s’exprime dans le sabir qu’il peut, le malheureux. C’est aussi la fin du règne de Pie XII, où la chasse aux déviants suspects de modernisme est à son apogée : deux de nos meilleurs profs sont surveillés, puis mis à l’écart, au moins partiellement… Néanmoins, on nous parle de Teilhard avec faveur. Ambiance. Je compare avec l’enseignement des Facs, et je m’ennuie. Entre clercs, par ailleurs, c’est terrible comme la conversation peut être vide. Par souci d’être convenable, on ne se livre pas vraiment, les expressions pieuses tiennent lieu de pensée, on ne dit pas Marie sans ajouter ses titres « la Très Sainte Vierge Marie notre Mère »… Il y a heureusement des exceptions, des sympathies et des rapprochements naturels. Le malheur veut alors que, si l’on est homo, on ressente avec une force passionnelle terrifiante certains de ces attachements inattendus, qui restent dans les faits toujours innocents (selon mon expérience) : on ne se touche jamais, on n’a aucun geste de tendresse, on évite tout mot tendre, on sent bien qu’il y a réciprocité mais sans jamais savoir vraiment si elle est spontanée ou simple effet de la mourircharité chrétienne… - Et l’on brûle. On brûle, on le dit à son confesseur qui vous invite à remercier Dieu de cet Amour qui est « aussi » donné par Lui, on parvient à s’éloigner un peu, on revient – Tristesse noire, que l’on ne surmonte courageusement qu’« en la noche oscura, con ansias en amores inflamada » - comme Jean de la Croix…

 

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19/04/2008

Un eden secret. 5a/7 Vigile

Moi p'tit novice

 

 

   Il  est pas marrant, le p’tit curé à la crinière exubérante qui vous sourit ? C’est moi, j’ai vingt ans. Je suis à Arlon depuis le soir du 14 septembre 1954 pour un noviciat. De deux ans, c’est la norme chez les Jésuites. Nous sommes très nombreux, ai-je déjà dit, trente-sept, mais les rangs vont peu à peu se clairsemer. Ces deux années sont pour moi solennelles – solae in annis. Les plus voluptueuses ; et les plus ascétiques dans ma vie. A la fois.

 

    Le premier adjectif ne doit pas troubler, il n’est pas d’ordre sexuel : le sexe est alors comme éliminé de mon existence. J’éprouve, presque sans discontinuer, un sentiment de « paix » ignoré jusque là, je vis dans l’absolu,  au centre d’un amour délivré de toute crainte, « comme une boule de billard qui a trouvé son trou ». J’ai l’impression d’être « arrivé au ciel », dans la maison de Dieu. La soutane que je porte depuis le quinzième jour de mon arrivée, je la ressens comme « la livrée du Maître », c’est le terme que j’emploie alors dans une lettre à ma mère, que j’ai retrouvée après sa mort. Observez que, lorsqu’une émission de TV vous donne à voir des novices (à Tibériade ou ailleurs), c’est comme ça qu’ils se montrent : souriants, sans problèmes, iréniques. ET C’EST VRAI. Même si c’est en partie artificiel ; je veux dire que cet aspect d’eux-mêmes  est réel, mais ce n’est qu’un des aspects : celui qui « fera du bien », qu’il est donc bien de révéler au public. -  A la fin novembre et en décembre à Arlon, dans cet ignace exercicesendroit déjà en retrait, « grande retraite » de conversion d’un mois, avec confession générale de toute la vie. On y prie des heures, selon la méthode ignacienne qui utilise si bien l’imaginaire ; et naturellement, avec mon caractère, je verse des larmes continuelles. Larmes douces, pieuses, bénéfiques. Qu’on juge ici de leur source évidente d’après ces extraits des « Exercices spirituels » (au Seuil). A propos du chemin de Nazareth à Bethléem, [n° 112], l’exercitant est invité à « apprécier sa longueur et son tracé, tantôt facile, tantôt difficile, explorer ensuite le lieu de la nativité, semblable à une grotte : large ou étroit, plat ou élevé, confortable ou non… » S'y ajoute ce que le père Ignace détaille en le nommant « application des sens »  [n° 125 ]: « Toucher par le tact intérieur et embrasser  les vêtements, les lieux, les traces de pas et tout ce qui a trait aux personnes en question ». Ou encore [n° 114]: « Je m’imaginerai que je suis présent parmi eux, comme un petit pauvre, les servant selon leur besoin avec le plus grand respect… (et  veillant à) saisir les paroles que prononcent ces mêmes personnes. » C’est intelligent, profond, efficace. Le retraitant se « familiarise » ainsi avec le Christ. On n’en sort pas indemne. - C’est une ruse, diront certains. Moi qui l’ai vécue avec naturel, je ne le pense pas : c’est un conditionnement humain, certes, mais aussi un trajet indéfinissablement divin. Jamais je n‘oublierai le bonheur éprouvé là.

 

raie dans la nuitEn même temps je fais l’expérience d’une austérité radicale, d’un « renoncement » à peu près universel, incessant, méthodique. Renoncement à tout. En chambre commune, il fait froid, je n’approche pas du poêle. Au réfectoire, je prends peu d’un plat que j’aime, davantage d’un mets que je n’aime pas, et je ne me ressers jamais. En récréation, je parle de préférence avec qui je n’ai pas d’atomes crochus. Et mine de rien, je glisse dans la conversation un trait censé me dévaloriser… La volonté de rejoindre le Christ dans sa Passion est totale. Je dis « je » parce que je ne surveille pas les autres, mais je devrais dire "nous", car c’est la discipline qui est proposée à tous. Proposée, jamais imposée. Mais il faut savoir ce que l’on veut, et s’il s’agit de devenir un saint, comme les modèles avancés Jean Berchmans ou Louis de Gonzague, il faut faire ainsi, on fait donc ainsi. Pour le folklore, si j’ose dire, Il y a encore des pratiques archaïques qui sont suggérées, sans insistance d’ailleurs, dont le véritable intérêt semble être rodriguezde relier les novices aux anachorètes et cénobites du IVe siècle, dont ils lisent les vertus et  les miracles dans « Pratique de la perfection chrétienne », traité en trois tomes de 1617, dû à la plume d’Alfonso Rodriguez, - jésuite et malgré ça honoré à Port-Royal, rien n’est jamais simple ! Ainsi, pendant les deux heures de l’oraison matinale, je mets une chaînette à pointes, comme un cilice, autour de ma jambe, et le vendredi après-midi,  je prends la discipline. Ne vous récriez pas, souriez et relativisez… Cela n’a rien à voir avec le masochisme dont je verrai plus tard des formes dans le monde gay, et qui me laisseront toujours dans une indifférence glaciale. Ah ! voici un détail justificatif, une jolie phrase, un peu mercantile, de ce Rodriguez :  « Ne craignez pas de donner l'essor à votre espérance; tout ce qu'elle atteindra deviendra vôtre. Si vous attendez beaucoup de Dieu, il fera beaucoup pour vous ; si vous attendez peu, il fera peu. » ( 3° Partie, 1-XVI). C’était donc moins désintéressé que prévu, mais l’intention de tout sacrifier pour l’Etre aimé était sans faille.

 

Da Vià, sj   Tout cela nous est exposé et expliqué par le Maître des Novices, qui est notre confesseur et à qui nous… (enfin, moi !) je rends compte absolument de tout, ce qui me garantit contre l’illusion. Quel que soit mon supérieur jésuite, pendant ce bail de neuf ans, je ne lui ai jamais fait mystère de rien, nécessité théologique que je déduisais de mon engagement : je suis exactement comme ça, c’est ça que vous appelez au sacerdoce, guidez-moi, je suivrai de mon mieux, promis. Il se fait qu’au début de ma seconde année, le maître des Novices changera : cela ne me trouble en rien – je ne fais aucune différence de l’un à l’autre, même si j’aurais pu me réjouir, car le Père Da Via (le second), est « naturellement » mystique, et meilleur guide que le premier. Il m’interdit certains sacrifices que je m’imposais, en m’en expliquant l’inanité : c’est Jésus qui aime le premier, toujours, Lui qui donne, Lui qui comble. Il ne faut pas mourir pour Lui, mais vivre et faire vivre d’après lui. – Il m’amène donc à me préoccuper davantage de ma mère, tout en l’excluant de ma formation où elle veut encore naïvement s’insérer ; et, de façon générale, à me laisser davantage « porter » par la grâce de ce Dieu qui m’appelle, et à m’épanouir humainement autant que chrétiennement. Un séjour d’un mois et demi au Juvénat de Wépion (la Pairelle), à proximité des Facultés,  me permet d’ajouter les compléments de philologie classique aux autres candidatures que j’ai déjà : Il faut bien qu’un jour, je puisse enseigner le grec, on est en pleine « question scolaire » (54-58) ! Ce retour partiel au travail intellectuel me fait du bien. Et au cours de la quinzaine de vacances prises en juillet par la communauté dans une propriété à la campagne (à Clairefontaine !), je suis ravi d’employer mes anciens talents pour à écrire et mettre en scène, en 1955, un mini-opéra sur la Vierge Marie, et en 1956, un pieux apologue policier en trois actes intitulé :  « Je plaide coupable ». Rôle principal « fait pour » : Jean-Matthieu Lochten, un astucieux et candide hors-la-loi. "Evidemment", pour ceux qui le connaissent… Rideau !

 

   Le 15 septembre 1956, le noviciat biennal se clôt par des vœux officiels à la chapelle, qui sont, dans le chef du novice qui les prononce, définitifs. Je suis engagé pour toujours.

 

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17/04/2008

Après mais avant

TRM

 

   Ce que je vais laisser derrière moi, en devenant jésuite ? J’en ai conscience, et je mets à profit les mois qui me restent pour mieux connaître ce vaste monde, où je n'irai plus où je voudrai, où "un autre me conduira". Il s’y  trouve des plaisirs qu’on peut juger mineurs, et qui vont dicter ma drôle de « préparation ». Les religieux belges, en cette époque préconciliaire, sont soumis à un synode national de 1936, je crois, qui leur interdit de fréquenter théâtres et cinémas. Je vais donc, auparavant, me « taper », par mois, un, deux ou trois opéras du répertoire ! A la Monnaie, mes amies Hélène et Viviane m’accompagnent, partageant ma ferveur lyrique ; à Namur, c’est Hubert, étudiant en Histoire aux Facultés, qui me suit au théâtre, mais lui corrige mon romantisme facile par la rigueur de ses goûts classiques, et il m’apprend à situer une œuvre dans son temps. Moi 19 ans ph. HubertGrâce à lui, le Méphisto de Gounod redevient fils de Goethe. Je lui dois aussi cette photo nocturne, où je pose un peu : regardez la jambe droite, qui semble plus courte...

 

   En juillet, ma marraine m’offre un  voyage de quinze jours à Lourdes. J’y vais, seul, pieusement et scrupuleusement, mais je n’y reste pas 24 heures.  « Boris Godounov » m’attend à l’Opéra de Paris, « Pelleas » à l’Opéra-comique, et, au Chatelet, le « Chanteur de Mexico » où Mariano  fait la gloire de Francis Lopez. Ce qui ne m’empêche pas, tous les matins parisiens, à huit heures, de servir une messe matinale au Sacré-Cœur de Montmartre. A côté de ces renoncements circonstanciels, il en est de plus graves :  je vais « abandonner » ma mère. Dans la Compagnie, il n’est jamais prévu (ou il ne l’était pas alors ?) qu’on revienne à la maison. Mais cette perspective d’abandon physique n’est pas insoutenable : après un veuvage de douze ans, Maman s’est remariée en 1950, avec le médecin du coin, un veuf qui s’intéresse à elle depuis longtemps.  Elle a donc sa revanche sur le mauvais sort, ayant servante, maison de maître, et des amis français de haute culture. Que lui faut-il de plus ? Mais la tendresse, hélas ! la tendresse dont elle a une faim qui ne sera plus jamais rassasiée… Claudel et Bernanos peuplent un long moment son imaginaire, mais elle a toujours froid, elle n’aime plus que dormir, et elle va mourir en 1962, à 52 ans. De quoi ? D’intoxications répétées, d’un usuel abus de médicaments pour dormir, dormir, dormir…  Non, elle ne veut pas mourir, mais seul mon sacerdoce éventuel l’éveille, ou quelque scandale dans le village, qui la voit toujours au côté du « pécheur ». Un jour, il n’y aura plus rien qui comptera. La fatigue des choses et des êtres, - ce même mal qui me menace, je sais... J’étais loin, alors, et mes deux frères n’avaient pas sur elle d’influence. Quand je reviendrai de Bruxelles, elle sera dans le coma définitif.

 

26.7.54. Maman et mes amis   La voici huit ans auparavant, au milieu de mon cercle à moi, le soir de mes vingt ans, pour une soirée intime en mon honneur. Ce jour-là, notre groupe - Viviane, Hélène, Hubert W., Pierre G. et moi - l’avons passé en pèlerinage pédestre à Beauraing (21 km), malgré la pluie – tous les cinq croyants, tous les cinq musiciens, tous les cinq heureux. Le monde s’offre à nous… Avant de « le quitter », comme dit le langage pieux de l’époque (d’ailleurs calqué sur l’Evangile de Jean), j’en ressens la douceur. Et si je dis adieu aux séductions du monde et des sens, je ne le dirai jamais à la Tendresse. 

 

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13/04/2008

Combat de Jacob. 4c/7. Vêpres

mains serrées

 

 

  Ce n’est pas tout à fait fini. Sommeil profond cette nuit-là. Le lendemain, jour de Noël, je revois mes deux amies de vacances à qui je ne dis rien. Ce 25 au soir, fatigue, et au lit assez vite. Et tout à coup la terreur. Je prends conscience d’être condamné à mort. Finie, la vie heureuse que je connais maintenant dans la royauté de mes dix-neuf ans, de mes talents, de mes succès. Mais j’ai promis… Et tout à coup, une pensée s’impose comme une évidence : Mais branle-toi donc, mec, vite, pour que le Provincial ne t’accepte pas. « Comme ça tu auras rempli ta promesse, formellement elle s'achevait hier, et tout sera simple, tu seras à la fois fidèle et heureux. » J’ai pensé presque tout de suite que « l’autre » était là, dans le noir. Que c’était son heure. Comme quand j’étais gosse, j’ai mis mes bras au dessus des couvertures, et les ai croisés sur ma poitrine. Puis j’ai parlé tout haut, au Christ, à Dieu. Je ne sais plus ce que j’ai dit, c’était irrationnel, ça a duré des heures, je n’avais pas peur, je répétais au secours au secours seigneur parle seigneur ton serviteur écoute au secours… L’ange qui, à la fin, est tout de même venu était celui du Sommeil. Mais au matin, Satan était parti – pour dix ans…

 

  2 mainsJe mesure l’archaïsme, sinon le ridicule, en 2008, de cette référence sacrée au Désert où Jésus a « faim », à propos d’un geste que je juge aujourd’hui moralement si peu signifiant. Mais c’est ma vie que je rapporte. S’il s’agit pour moi de la bien comprendre, c’est qu’il me faut la bien terminer; en suivre le dessin, en respecter le dessein. Ces nuits du 24 et du 25, c’était comme ça, simplement, et je ne vais pas moderniser cette pascalienne expérience. 

 

  Le 19 mai 1954, j’étais convoqué à Charleroi par le père Plaquet, provincial de la Compagnie de Jésus. Avant de m’accepter comme novice, il s’est étonné de la forme de ma demande : si vous m’appelez, je le souhaite. – « Donc vous demandez. » – « Si Dieu m’appelle, oui, puisque  Dieu par main du pèrevotre voix m’appelle. »  Il m’a alors ouvert les bras et béni.

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Gaudium magnum 4b/7. Matines

Bras de Dieu

 

   Tout l’Avent se passe calmement ;  je réalise le programme convenu. Dans ma prière, je répète : « Parle, Seigneur. Est-ce que tu m’appelles ? J’admire la vie de prêtre, mais ça me fait peur aussi, je ne suis pas sûr d’en avoir envie ! Ce que je veux par-dessus tout, c’est faire ta volonté. Peut-être suis-je comme Jésus à Gethsémani… Ah ! que ta volonté soit faite, mais fais-la moi connaître. » Deux fois par semaine, je rencontre le P. Joset pour discuter ce que je transcris sur le papier convenu, et qui va dans tous les sens. Je prépare Noël aussi. A la messe de minuit, le curé m’a demandé de chanter le Minuit Chrétiens. Il y a de quoi avoir honte, mais cette préparation occupe autant mes pensées que « ma vocation» ! Est-ce que Dieu me parle ? Je suis bien avec lui, heureux, mais il ne me dit rien, enfin je n’entends rien. Le 24 décembre, rentré de Namur à la maison, je ne dis rien à personne. Messe de minuit. Le chant d’entrée se passe bien, sans couac.  La messe se déroule, je suis distrait par plein de choses au « jubé » où je suis monté pour chanter.  « Adeste fideles » à l’offertoire. Je chante avec les autres, tranquille. J’ai oublié que le temps s'est presque épuisé, où je suis censé pour mon avenir prendre une décision.

 

  lumiereEt puis voilà. Tout à coup je suis pris d’un sentiment de paix intense. Bonheur évident, silencieux, immobile. Sans motif perceptible. Non, ne pas faire le malin en parlant d’hystérie : rien de ce que j’éprouve ne s’exprime au dehors, personne n’a rien remarqué, aucun spectacle. Mais en dedans, je n’ai plus conscience de rien, sinon de l’adorable, la toute-puissante, la bienheureuse présence de Dieu. Il est là, et ce n’est pas Lui qui est venu, c’est moi qui suis pris dans Sa Présence, Sa lumière, Sa chaleur, Son immensité. Je ne  vois rien, je n’entends rien, je suis avec Lui, à Lui, en Lui. Plénitude.  « Je vous annonce une grande joie ». Abolition de tout. Cela dure combien ? Dix, quinze minutes, où je n’ai plus le sens, exactement depuis  la fin de l’Adeste jusqu’à la communion exclusivement… Soudain, c’est fini, je me découvre trempé, je sèche mes larmes, je vais communier. Qu‘est-ce qui s’est passé ? Qui est passé ? De toute ma vie, je n’en ai jamais douté.

 

creche noel A la maison, en mangeant la bûche de Noël, j’ai dit aux miens que j’allais devenir prêtre ; et sans doute jésuite. J’allais me présenter au supérieur provincial pour qu’il me reçoive dans l’Ordre, s’il voulait, après l’année académique. La famille a accueilli la nouvelle sans trop de surprise, ma grand-mère me demandant si j’avais bien réfléchi, ma mère disant seulement : « Ah ?».

 

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12/04/2008

Aux Facs 4a/7. Vigile.

Namur, panorama

 

Aux Facultés de Namur, alors confinées à la première année de Médecine et aux deux ans de candidature en Droit et/ou en Philosophie et Lettres  (sections Philosophie, Histoire, Philologie classique, Philologie romane), j’ai passé une première année dans l’enivrement d’une culture qui était savoir mais pas seulement. Plutôt initiation au « bonheur » de la Connaissance qui s’approche, se dérobe, se hume, se nettoie, s’établit. Se fixe en vous pour le meilleur. Le pire n’est pas impossible, mais improbable, car ce savoir-là libère, ouvre. Pacifie aussi, étant sociologiquement valorisé. Il y a discernement dans l’abondance, incitation à s’approprier ce qui élève, moyennant des exposés inattendus, plusieurs hypothèses, avec réserves, critiques, nuances, sans omettre  – ce qui manque dans l’enseignement moyen - la recherche de principes unificateurs. Pauvre boursier parmi de grands noms (Clerfayt, Debbandt, de Gruben, Dierkx, d’Udekem, Nothomb « père-d’Amélie », au hasard de ma mémoire), j’aurais été perdu si « Palagio », qui était alors en 2e candi, ne m’avait pas « adopté ».

 

   refectoire quelconqueIl était venu de Flandre, comme vingt ou trente autres francophones de cette région, pratiquer tranquillement le français chez les Jésuites namurois ; la plupart des autres Flamands s’inscriraient ensuite en doctorat à Gand ou dans la section néerlandaise de Louvain – la langue du diplôme final vous situant au Nord ou au Sud pour la vie. Lui n’avait pas de ces calculs : il achèverait ses études en français. Il m’a maintenant « retrouvé », les lecteurs de ce blog l’auront constaté, et j’ai plaisir à écrire ici ce que je lui dois. Il était, de nature, un « chef ». Il présidait une longue table au réfectoire, non pas qu’il en fut nommé président, mais il détenait une sorte d’autorité spontanément reconnue, parce qu’elle ne s‘exerçait jamais aux dépens de quiconque, mais « protégeait ». Protégeait qui ? Les siens. De quoi ? De l’ennui d’abord, de la malveillance possible, de la soumission même. Le lien qui nous unissait, si sensible qu‘il soit, n’était pas du tout d’ordre sensuel, comme celui que j’avais connu en humanités ; il était intellectuel, mais cette intelligence était passionnée : chacun de nous apprenait de l’autre : il m’apprit beaucoup du monde, des sociétés, des idées ; je lui appris ce que je savais des lettres et des gens. De Dieu, nous partagions. A la fin de l’année académique, il interrompit trois mois ses études et alla faire un stage à « Drongen » (Tronchiennes), le noviciat des Jésuites flamands : il n’était pas fait pour ça, le sut très vite, et rattrapa aisément le convoi perdu.

 

Ourson 1953  En seconde candidature, l’année suivante, je me retrouvai seul. Libéré de mon ancienne timidité par Palagio, je m’épanouis. Et livré à moi-même, je fis comme d’habitude : me rapprocher de Jésus, bavarder avec lui ; chanter pour lui, m’investir aussi dans les diverses œuvres de charité qui étaient alors la distraction des jeunes chrétiens. Je m’entendais bien avec tous, et, parmi les professeurs jésuites, j’en avais trois qui devinrent mes pères de substitution. Le Père Charles Lemaître, très âgé, donnait son cours de droit naturel pour la dernière fois : c’était une merveille ; les cours n’avaient lieu que le matin ; après-midi, en bibliothèque, j’allais vérifier toutes les citations de ce prof incroyablement perfectionniste. Le Père Joset, mon professeur d’histoire moderne (cf. blog du 19 janvier) était mon confesseur et père spirituel : je lui servais la messe tous les jours, et je lui confiais sans peine tout ce qui se passait en moi. Un troisième prêtre, Marcel le Maire, très jeune, tutoyé et appelé familièrement par son totem scout « Ourson », débutait dans l’enseignement universitaire, où il donnait l’Histoire contemporaine. Il tenait aussi la chorale, où j’étais soliste à l’occasion. L’Ourson était pour moi un frère. Son humour, ses idées, sa liberté me ravissaient. Cette liberté, il me permettait de la partager : ainsi, quand les lumières s’éteignaient à l’internat et qu’il n’était pas là, j’allais dans sa chambre qu’il laissait ouverte et je pouvais y continuer une lecture commencée. Ses cours ? Nul de ceux qui y assistèrent ne put oublier sa vie durant la façon dont la classe ouvrière avait été traitée au XIXe siècle. Je tiens de lui un adage qui m’a maintenu, fier, dans l’Eglise parfois basse. A propos des évêques français ralliés à Pétain, à propos de l‘actif et du passif de l’histoire ecclésiale : il y en a toujours cinq pour cent qui sauvent l’honneur. Il faut en être. En 53-54, c’était vrai, mais ça ne se disait pas. Malgré des années d’étude et une thèse doctorale glorieuse, il fut destitué par son Supérieur jésuite, et relégué à l’aumônerie des étudiants en médecine de … Louvain. Misère.

 

   PriereCommunePetignyEt voilà que le Père Joset, je ne sais pourquoi, me demande de me reposer la question de la vocation. Tout ne se règle pas en fin de rhéto, dit-il. L’Avent approche : ne devrais-je pas profiter de ce temps pour « discerner » (ah ! le mot ignacien !) la volonté de Dieu sur moi ? Une retraite peut se faire sans quitter l’internat : je vais aux cours, au réfectoire, me promener seul, mais je ne parle plus à personne sinon à mon confesseur - et à Dieu : est-ce possible ? Oui. Avec une prière toute simple, empruntée au Premier Livre de Samuel, chapitre 3. « Parle, Seigneur, ton Serviteur écoute ». Consigne : rester seul, étudier mes cours (éventuellement), prier, rêver. Et, sur une grande feuilles avec deux colonnes, transcrire d’un côté tous les motifs « pour », à mesure qu‘ils me viennent, et de l’autre les motifs « contre », sans censure. Ah oui ! Encore une chose : être chaste, naturellement : même individuellement. Si je n’y parviens pas, ce sera « le signe négatif majeur. » L’avant-veille du premier dimanche de l’avent 1953, le 27 novembre, je m’isole à la chapelle, et après quelques heures – la nuit est tombée – je fais à Dieu un vœu privé de chasteté jusqu’à… Je pense : jusqu’ à Noël 53. Ce sera jusqu’à juillet 63. Je commence ma retraite. Personne n’est au courant.

 

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11/04/2008

Interrogation

ihecs sceau

 

     Qu‘est-ce que tu fais sur ton blog ?  me dit l’autre soir, au Conseil d’Administration, le recteur actuel de l’Ihecs, qui est mon ami et mon successeur immédiat dans la fonction. - Il le connaît, ce blog, je lui en ai donné l’adresse, et il l’a « parcouru », me dit-il.  J’imagine que ça veut dire survolé rapidement. Je ne m’attendais pas à plus : il a vingt urgences à assumer chaque semaine, le poids de sa fonction est écrasant – qu’il me suffise, pour faire voir que j’en mesure la peine, de dire le remords que j’ai gardé,   d’avoir aussi fait porter une partie de ce poids à Bruno, dans les derniers mois de sa vie… Mais enfin, une phrase de mon interlocuteur me heurte : « Qu’est-ce que tu fais ? Tu racontes ta vie ? »

 

 John VT   Ce Docteur en archéologie et histoire de l‘art, spécialisé en musicologie, est le contraire d’un sot. S’il croit pouvoir résumer ainsi mes textes, c’est que « je » donne le change. Même s’il n’a fait, comme beaucoup, que feuilleter ce cyberjournal, il ne doit pas être le seul à penser comme cela. Il faut donc ici que je focalise mieux le but que je poursuis, d’autant qu’approche le terme de ce travail.

 

    En vrac, d‘abord, je fouille mes poches et mets sur la table ce qui s’y trouve – enfin, image ! Je veux parler de mon « mental ». Les divers événements de ma vie ont, à mon avis, peu d’intérêt, ils sont ceux de « ma race, mon milieu, mon moment », comme aurait dit Taine ; en plus, je ne saurais sur eux poser un regard objectif. Mais des passions m’ont fouaillé, qui me font vivre encore, que je crois bienfaisantes et que je continue à evolutioncélébrer, à propager.  Jésus, Dieu fait homme pour chacun, pour moi, vers qui je vais, en liaison avec les autres dans la communion des « saints », un. L’écriture comme exercice de communication durable, profonde, et pas seulement comme plaisir d’expression ; l’écriture comme ascèse, comme travail et triomphe sur l’à peu près, ainsi qu’est sculpté un  marbre, une pierre de taille, - comme révélation initiatique exercée dans la nuit, sans qu’on se préoccupe de qui l’on est compris, deux. Le discernement, qui, dans la pénombre où restent les choses, dans les poncifs où rien n’est sûr parce que n’importe quoi peut être dit qui est juste  selon le point de vue, en assumant les traditions successives et sans dédaigner les innovations aventurées, s’emploie à trouver le « Vrai », en d’autres termes  à produire comme étant « le Réel » une  construction mentale qui donne aux plus nombreux possibles les bonheurs les plus grands et les plus longs possible, trois. L’expérience du je, enfin, l’existentialisme (et non l’empirisme ou le pragmatisme) pour lui donner le nom usuel qui a été suggéré par Kierkegaard et magnifiquement développé au XXe siècle – ne parler que de ce que « je » sais, - quatre ; et là-dessus ne pas me taire, ne pas céder à l‘engourdissement de l’âge paresseux.

 CIRY M. Sommeil

   Evangile selon St Marc, III, 1-6. « Anatole entra de nouveau dans une église, un dimanche. Et il y avait là un homme qui avait une main  desséchée. Et ils l’épiaient pour voir s’il allait le guérir. Il dit à l’homme qui avait la main desséchée : « Lève-toi, là, devant tout le monde. » Puis il leur dit : « Est-il permis, le dimanche, de dire la vérité dans une église ? » Mais eux se taisaient. Alors, promenant sur eux un regard de colère, navré de l’endurcissement de leur cœur, il dit à l‘homme : « Je voudrais bien que tu puisses  étendre ta main, mais je n’y peux rien, je ne suis ni médecin ni magicien, je ne suis qu’un homme. Or, que peut un homme pour un autre homme ? Peu de choses… Ça te dirait qu’on aille boire un verre ensemble ? » Et ils sortirent tous les deux.  Aussitôt les bigots et les bourgeois tiennent conseil contre lui, en vue de le perdre (Michel CLEVENOT, Le contre-évangile d’Anatole, Idoc-France, 1975, p.25

 

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09/04/2008

Intermède

Mer du Nord ACB

 

   Figurez-vous que je suis encore administrateur de la Haute Ecole que j’ai contribué à fonder.  Hier soir, je n’avais vraiment aucune excuse valable pour manquer une réunion, où je me sens tout de même de plus en plus étranger, voire incompétent. Plein de lois sont intervenues pour réglementer des dispositions, que le Conseil ne peut qu’avaliser sans dire mot. D’où l’ennui, le désintérêt, l’éloignement. Or ces dispositions relevaient il y a douze ans du jugement de la Direction, à charge pour elle de faire approuver ses choix par son Conseil d’Administration. Ce que je faisais consciencieusement, bien sûr. Dans la clarté et l’exhaustivité. Je dois ajouter que j’ai toujours eu la chance (l’honneur aussi) de jouir de la confiance entière, amicale et engagée, de mon Président. Rien ne nous a jamais désunis. C’est d’autant plus méritoire de sa part que, lorsque j’étais délégué syndical avant de diriger l’IHECS,  j’avais combattu l’homme vigoureusement, quoique courtoisement. C’est avec une gentillesse raffinée qu’il faut s’opposer – je n’ai jamais dissocié les deux choses. Enfin, penserez-vous, c’était,  avant l’heure et au petit pied, Sarkozy prenant Kouchner ou Allègre à son service ! Non : si on poursuit la métaphore, c’était plutôt de Gaulle en 68 qui aurait confié le pouvoir à Cohn-Bendit, mais un Cohn-Bendit qui eût été chrétien, prudent, désintéressé, et parfaitement dédaigneux de sa popularité momentanée.

 

   « O Dieu ! Encore une fois, qu’est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si  je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre… » Bossuet, Sermon sur la mort, fin du premier point… On apprenait ça par cœur, et je ne le regrette pas ! Pour la vérité ? Non, encore que. Pour le rythme.

 

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07/04/2008

Du mystique au réel 3c/7. Vêpres

Franciscains en Toscane

 

   Quand il fut question pour moi de chercher un lieu où « faire mes humanités » (anciennes, dit le Curé, pas modernes), le supérieur du collège de Marche me demanda si j’excluais le sacerdoce. Exclure ? Non, pourquoi ? Mais vouloir, désirer, non plus. Enfin, pas vraiment, pas encore, peut-être, si Dieu voulait… Cela suffit pour que je sois accueilli à moindres frais dans un internat select, qui, à l’époque (1946) héberge et forme des « fils de » - comme il se dit maintenant. J’y suis traité à la dure. Comme les autres. Mais je suis moins habitué à un style de vie froid, conventionnel, militaire, où l’émotivité fait tache. La journée voyait une succession, monotone, de cours en classe et d’études en salle commune, entrecoupée de sports virils, et enchâssée entre une messe matinale et l’office vespéral des complies. Je  m’y fais, pourtant ; en classe, j’étais culotté, et je ne baissais pas « le » bras (au singulier) tant qu’une explication ne m’éclairait pas. A ce compte-là, je raflai vite les premiers prix. Il faut dire que 12 prêtres franciscains au service de 120 garçons pour tout le collège, c’était un luxe, dont l’égal n’existait, disait-on, qu’à Maredous.

 

adoration nocturne     Autre « luxe », spirituel, cette fois, dont j’appréciais le caractère mystérieux, secret. La nuit, une fois par mois, le Père Recteur m’invite et je consens à être extrait du sommeil et aller adorer en silence, pendant une heure, entre 2 et 3h, le Seigneur dans le ciboire sorti du tabernacle, au fond d’une chapelle où venaient s’introduire aussi, l’un après l’autre, une dizaine de garçons (c’étaient les « futures vocations »). La découverte de l’amour qu’ « Yves » m’apporta à 16 ans me fit comprendre à quel point j’étais séduit par cet absolu-là, avec minuscule, et qu’en conséquence, le sacerdoce n’était pas pour moi.

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    A la fin de la « poésie », je quittai donc Marche où « Yves » n’était plus, et m’inscrivis au Collège St Louis à Namur, en rhétorique, où je fis, disons, des étincelles, comme je l’ai raconté – souvenez-vous  d’Antigone [blog du 7 mars]. J’ai déjà mentionné avec gratitude le cher abbé Maniet, mon titulaire. Je le choisis aussi pour confesseur : le saint homme fut voué à absoudre l’onaniste plutôt modéré (deux fois par semaine, c’est pas tellement…) que j’étais devenu, et qui lui confessait aussi  régulièrement sa flamme pour tel ou tel camarade – sans jamais passer à l’acte : c’est fou comme l’opéra, au printemps de la vie, suffit à exalter. Mais la rhéto, c’est aussi l’époque où l’on choisit sa voie. Des « mille chemins ouverts » par les humanités anciennes, il n’en restera plus, une fois signée l’inscription universitaire, qu’une dizaine. Le sachant, toutes les classes de rhéto connaissaient alors leur « retraite de vocation », prêchée par un religieux spécialisé dans cet apostolat. Avec « la » question touchant alors tout le monde :  « Dois-je être prêtre ? » 

 

MONTALD, la fontaine de l'inspiration     J’avais alors là-dessus une position claire. Venue (pour la doctrine) du curé Enclin, elle avait été confirmée (pour la pratique) par les Franciscains de Marche. Claire a priori : car a posteriori elle s’est révélée ambiguë. Comme souvent. La théologie de la vocation sacerdotale selon le Catéchisme catholique implique deux choses. D’une part un appel de Dieu, matérialisé par la Hiérarchie : c’est l’Evêque qui choisit, comme c’est Jésus qui choisit jadis ses apôtres – quos voluit, dit la Vulgate de St Jérôme. D’autre part, il faut aussi un  élan intérieur : l’Evêque (ou le Supérieur majeur) ne choisit que ceux qui en montrent le désir. Sur le désir du candidat, le Supérieur qui « appelle » pratique donc un discernement, avec ses lumières à lui. Il juge si vous êtes apte à porter les contraintes qui vous seront imposées par la vie cléricale, si vous en avez la piété, la force, la volonté – mais on ne va pas contre l‘évidence. Mon cher abbé Maniet, qui me connaissait mieux que personne, longuement consulté, m’avertit des travers du monde ecclésiastique, des suspicions et médisances qui s’y déploient, des décisions non motivées ouvertement qui s’y prennent, au cours de trajets obliques. Mais moi, je m’en remettais à lui. Ma conscience lui « était livrée, qu’il tranche donc. Il ne serait pas dit que, comme le jeune homme « riche » de Marc (10, 21), je refuserais l’appel du Christ. En mai 52, ayant pris tout son temps, le prêtre me soulagea beaucoup : non, si généreux que je fusse, je n’étais pas apte à une vie de chasteté parfaite, ni d’obéissance… Seule la pauvreté m’était naturelle. Je dis ouf et l’affaire fut réglée. – Pour deux ans…

 

15:34 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

06/04/2008

Paradis terrestre 3b/7. Matines.

Marie-madeleine Donatello

                Une autre histoire circulait à mon propos, dont j’étais vaguement gêné. A quatre ans, je sortais de mon lit la nuit et m’agenouillais : si bien qu’on me retrouvait endormi, les bras sur mon lit, - les mains jointes. Je pensais, moi, que je devais « faire pipi ». Mais non, la vérité officielle était que je priais. Qu’on ne déduise pas de cette interprétation exaltée que mon milieu familial était bigot. Il était croyant, comme d’autres sont riches. Dieu faisait partie de la famille, « certain », sans qu’on s’étonne ni rende grâces. Croyant et libre ; donc  à distance-  respectueuse mais à distance - du clergé, lequel était « méritant, mais bizarre ». Aussi loin que je remonte, je ne connais pas de prêtres parmi les miens. A part la Vierge, la seule Sainte dont on me parlait avec vénération au foyer était Marie-Madeleine, avec son parfum déraisonnable déversé sur la tête de Jésus ; et puis sa présence muette au Golgotha, et son cri d’amour le dimanche matin… Les sept démons dont elle avait été délivrée, c’était sans doute les « sept péchés capitaux », selon ma grand-mère, « tu comprendras plus tard » ! Quand des bruits couraient d’un scandale, d’une transgression locale, j’entendais dire que « la bonté et l’attention à autrui justifient des choses que les hommes condamnent. » Et en outre ceci, qui m’a aidé à vivre. Que bienveillance et charité n’étaient pas possibles sans bonté envers soi-même. Que ce qu’on nomme « l’orgueil » n’est un vice que chez les gens suffisants, prétendant à une supériorité : le noble orgueil est la « certitude d’être aimable », à juste titre ! ou « ce par quoi l’homme se souvient de son origine divine, et tient debout ».

 Baudouin et Fabiola de dosCet « orgueil » bénéfique exigeait d’ailleurs qu’on passe tôt une épreuve. Celle-ci, exactement. - Nous faisions les deux premières années primaires avec les filles chez les soeurs ; à partir de la 3e primaire, on devait monter en haut du village, à l’Ecole des garçons tenue par M. Godefroid. , m’avait expliqué mon frère aîné, dans le mois de ton arrivée, attends-toi à ce que « les grands », après la classe, t’attirent un jour dans un coin, et te frottent les oreilles « jusqu’au sang », enfin, jusqu’à ce que tu aies « demandé pardon ».- Pardon de quoi ? - Pardon de rien : c’est seulement le signe que tu reconnais leur prédominance. Mais fais comme moi : ce mot « pardon » qu’ils attendent, ne le dis pas. Ne cède pas. Sinon tu ne seras jamais un homme. – Et mes oreilles ? – Tant pis pour tes oreilles. Moi je n’ai pas cédé et je les ai toujours. Le chantage, on ne doit jamais l’accepter. – Evidemment je reconstitue le dialogue. Evidemment aussi, le guet-apens attendu se produisit quand je ne l’attendais plus. Et, en doutez-vous ? Je n’ai pas cédé. La leçon porta. De toute mon existence, je suis certain de n’avoir jamais cédé à aucun chantage, de quelque sorte qu’il fût : publicitaire, professionnel, juridique, affectif. Son système (je te ferai ce mal-là si tu ne fais pas ce mal-ci) a pour moi la signature de Satan. Oui, the child is the father of the man… of the old man… 

P'tit mec... 7 ansA l’école primaire, j’ai donc eu le plaisir innocent d’ «  être moi » : j’avais alors l’allure délurée de p’tit mec qu’on voit à gauche. Chaque jour de classe, la dernière heure consacrée à l’Histoire sainte m’était dévolue. M. Godefroid l’instituteur lisait une version enfantine d’un passage de la Bible, et puis m’invitait, moi ! à raconter au reste de la classe ce que j’avais compris – je saisissais vite le sens global et pour le traduire, mon imagination était sans bornes. De son côté, le curé du village, Victor Enclin, était un lettré, auteur de plusieurs ouvrages (dont « Le bas clergé », qui fit scandale),  membre de l’Académie luxembourgeoise, et même lié (de loin) à Verhaeren. Professeur de philosophie à Bastogne, il y avait déplu à son Evêque, on ne savait pourquoi. Banni dès 1912 et confiné trente-cinq ans dans la cure d’un patelin de six cents âmes, il n’était pas proche des gens. Mais craint. Et admiré. Sans doute parce que c’était un « rebelle », mot que les miens trouvaient élogieux. Au catéchisme, où il parlait tout seul, sans interroger ni même regarder les enfants avant « l’examen final », il nous faisait apprendre par coeur des choses que nous ne comprenions pas. Mais tel est le miracle de l’enfance : j’ai tout retenu ; plus tard, tout m’est revenu et j’ai tout compris. C’était le concile de Trente en réduction. Rien que. Mais tout. Avec la rationalité et les scories de la contre-réforme. Merci, Monsieur le Curé ! Comme j’aimais déjà « disserter », j’apostrophais pour l’instruire quiconque voulait apprendre ce que j’avais moi-même appris. Tel un  perroquet, je citais tantôt du Godefroid, tantôt de l’Enclin. Tantôt Mme de Ségur aussi, on s’en souvient… Ma mère et ma marraine (sa sœur) n’allaient pas jusqu’à me demander conseil, mais me prendre pour confident, oui. Pourtant, je les « sentais » plus que je ne les « comprenais ». C’était la guerre. Je voyais bien qu’un « homme » leur manquait… Quand un médecin s’éprit de ma mère, vers 1943, je la vis hésiter. Et j’ai dans la mémoire cette scène. Il est sept heures du soir, nous sommes au cimetière, je joue sur les tombes, Maman prie, rêve, assise sur la pierre. Cela dure, il fait tout noir, tout à coup, et je songe aux fantômes. « Allons ! – Où donc, Madame, et que résolvez-vous ? – Allons sur son tombeau consulter mon époux ». - Après tout, je forge peut-être de toutes pièces cette histoire « dont je me souviens », après la lecture d’Andromaque à seize ans. 

 

1954. Helene & moiJ’aimais chanter aussi. Mais bien que j’aie été soliste dans différentes chorales, que j’aie interprété du Luis Mariano aux fêtes du village, je me rappelle le jour où j’ai compris ce qu’était le bel canto – en même temps que je découvrais ma carence ! Un soir d’été, dans l’ombre du jardin, mon amie Hélène, inscrite dans une académie, « se permit » de chanter  avec l’amplitude d’une cantatrice, et en roulant les R avec la volupté qu’il faut, le « Plaisir d’amour » de Martini – non sans modifier les paroles assurément libertines, devenues chez elle « Voici la nuit, ne faites plu- us de bruit… ». Cette révélation, comme un peu plus tard, la découverte de l’Opéra à La Monnaie (l’immanquable Faust de Gounod !) me plongea dans l’extase. Dans l’humilité aussi. Et, à la suite, dans le déchiffrement fiévreux, avec mes amies Hélène et Viviane, de paroles mal gravées sur des disques 78 tours, en remontant le phono mécanique toutes les trois minutes !

 

quand je jouais aux billes« Mais le vert paradis des amours enfantines, / L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs,/

Est-il déjà plus loin que l’Inde et que la Chine ? / Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs /

Et l‘animer encor d’une voix argentine, /

L’innocent paradis plein de plaisirs furtifs ? » (Baudelaire)

05/04/2008

Lire "ma" Genèse 3a/7. Vigile.

arc-en-ciel double   « My heart leaps up when I behold / A rainbow in the sky:/ So was it when my life began / So is it now I am a man (…)/ The Child is the father of the Man.» Oui, j’admire toujours l’arc-en-ciel sur l’horizon après l’orage, mais cet arc-en-ciel a maintenant pour moi un sens plus large. Il ne symbolise plus seulement la promesse faite à Noé que Dieu ne s’emporterait plus contre les hommes au point de les engloutir, mais aussi le symbole de la diversité sexuelle et de la solidarité gaie, qu’il m’arrive de porter en nœud papillon dans des soirées chics. Aussi : le premier tressaillement du cœur n’a donc pas disparu. Mais je l’ai interrogé. Il n’y a pas de connaissance de soi sans qu’on questionne son enfance, comme dit Wordsworth… 

conception  Des premiers mois, déterminants, on ne se souvient pas. Evidemment. Mais on se rappelle les récits qu’on vous en a faits. Je n’en citerai qu’un, qui touche à… ma conception ! J’aurai tout dit en déclarant qu’elle fut volontaire. Mais loin d’y voir je ne sais quelle bénédiction de Dieu anticipée, comme dans La légende dorée de Jacques de Voragine, je la trouve liée à des circonstances d’oppression morale, pittoresques, oui, mais qu’on peut juger aussi vaguement irrespectueuses. - Quatre ans séparent ma naissance de celle de mon frère aîné, né onze mois après le mariage de nos jeunes parents. Ça, j’ai un jour demandé pourquoi. Et comment. Comment Papa s’arrangeait-il pour éviter d’être trop tôt chargé d’un famille nombreuse ? Comme tous les hommes du village, bien sûr, - lesquels, rassemblés le dimanche au fond de l’église à droite, n’allaient donc jamais communier.

 

eglise de village  Mais la sainte Eglise, à l’époque, savait user de lourds moyens de conversion : elle organisait dans chaque village tous les dix ans (!) une « mission » de quinze jours. C’était fréquenté comme la foire, par tous. Chaque soirée, dans la chaire de vérité, deux prédicateurs spécialisés pour pareil apostolat rivalisaient d’astuce et d’éloquence pour atteindre les cœurs. Les rôles étaient bien répartis comme chez les flics, avec un doux et un méchant. Le premier brillait par d’émouvants récits de miséricorde, accrocheurs et exaltants, l’autre pratiquait l’art de terrifier par de sombres tableaux de mort subite et d’enfer éternel. La quinzaine finie, confessions générales (comme dans Daudet). La nuit précédant la fête du Christ Roi où, dûment absous, il allait communier, mon père (si j’en crois ma mère heureuse de mes questions) lui fit l’amour « comme il faut ». Né neuf mois plus tard, je devais en retenir que j’avais été conçu saintement. Prédestination ? J’étais sans doute déjà au courant des clichés hagiographiques, car j’ai pris l’histoire avec  détachement. Enfin, un air de détachement. Mais j’y ai pensé. Et beaucoup, je l’avoue, à l’adolescence, pensé tout seul ; du coup, « j’en ai parlé et reparlé à mon père absent », le remerciant de m’avoir créé. Et accusant puis excusant tout à tour l’institution ecclésiale assez perverse pour nous soumettre, lui avant moi,  à son chantage !  Papa 1938 souv.pxJe ne sais si mon père avait été, lui, réellement traumatisé, mais moi, tout à la fin du récit, j’allais l’être vraiment. Ma mère étant veuve, il lui revenait à l’occasion de cette conversation (a-t-elle pensé) de m’instruire sur « la vie ». J’étais déjà pubère et elle l’ignorait. Elle m’expliqua ce qu’il convenait qu’un mâle sache. Comment il trouverait son plaisir. Avec les détails demandés sur la pénétration parfois difficile – dans son cas, il avait fallu appeler un médecin la nuit de noces, à Namur, tant elle saignait. Ce n’était pas grave, « puisque ton père aimait ça, tous les hommes aiment ça ». « Et la femme, Maman, elle n’aime pas ? » - « Oh ! Non. » Sur son visage se creusa alors une sorte de grimace lente, avec, sans qu’elle y pense, un type de dégoût que je n’avais jamais imaginé. Et elle acheva : « Mais la femme aime son mari, tu comprends, et ce qui compte pour elle, c’est le plaisir de l’homme. » Qui ne devinerait pas qu’à l’instant même, inconsciemment, j’aie décidé de ne jamais me marier ? voluptuousless  « Une femme honnête n’a pas de plaisir » : ce refrain de Jean Ferrat date de 1972, mais l’idée est reçue depuis des siècles. Sauf chez les Pères de l’Eglise, qui, au contraire, déclarent dans leur misogynie défensive que son désir est, par nature, insatiable : hormis les vierges, toutes des putes et des sorcières. Pourquoi est-ce si difficile de dire que c’est kif kif ? Et moi, pourquoi ai-je eu besoin de toute une vie pour me réconcilier avec le sexe ? Pourquoi ? - vous qui m’avez lu le savez. N’en accusez pas mon admirable mère, qui, en plus, mentait sans doute « pour la bonne cause ». Et vous savez aussi pourquoi, quatre ans après, mon père Paul - qui est désormais au cœur du Père de Jésus – m’envoyait du ciel un ange nommé « Yves ».

14:58 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |