10/05/2008

En ces temps-là...

coteaux 221

 

 

  Dans la décennie 73-84, j’enseigne donc à plein temps dans la première école de journalisme fondée en Belgique (elle fêtera ses cinquante ans d’existence en 2008). Je m’y investis beaucoup. Je creuse avec audace la discipline qui est la mienne, où j’ai des plaisirs euristiques qui m’enchantent et des résultats pédagogiques qui m’épatent. J’use de méthodes tout autres qu’à l’Université - où je suis retourné pour l’un ou l’autre séminaire, à l’invitation du professeur Otten. Le caractère méticuleux, analytique, du travail qui s’y fait ne m’a pas converti : déjà je crois aux ensembles, aux structures, au balancement des masses, aux échos organisés. Certes, la connaissance des éléments est requise, mais rien n’est rien, rien n’a de sens isolément. Grâce à des initiatives américaines empiriques, et des travaux plus solides de l’université de Liège, je mets au point (?) une méthode d’écriture journalistique, à partir d’études sur la « readibility » (qui n’est pas la  « legibility »). Mon inspirateur là-dessus est… Roger Caillois. Mais je m’immerge autant dans la « vie » étudiante, et je participe personnellement à deux communautés successives, l’une, « le Quarante-Quatre » à Tournai, qui réunit sept puis douze personnes ; et l’autre pour laquelle j’achète une maison à Bruxelles, amiage repas 1« l’Amiage ». Il y aurait trop à en dire pour que j’en parle vraiment. Etant le plus âgé, j’y fais figure de « père », mais j’en suis « membre » comme un autre, avec les mêmes servitudes. Une fois par mois, « réunion de communauté », le soir, où sont examinés tous les litiges secrets. Règle absolue : toutes les décisions se prennent à l’unanimité, c’est la Parole qui amène, toujours, j’en suis témoin, la Solution. Financièrement aussi, une règle est trouvée qui s’avère élixir de longue vie : on soupe à 19 heures, en communauté. Qu’on soit là ou non n’importe pas : chacun s’acquitte à la fin du mois du même tantième de frais encourus. Et le frigo commun est toujours plein. A part ce repas du soir,  chacun fait ce qu’il veut. Un papier vaguement trimestriel est édité, une fête annuelle organisée. Chaque isolé a sa chambre – chaque couple son appartement.

 

50 ans - recteur Ihecs  En 1984, je suis appelé, dernière décennie, à diriger l’Ihecs, qui est hébergé depuis un an sur le site de la Fucam à Mons, et où fait rage une crise de confiance générale.  On me sollicite. Il y a unanimité sur mon nom, et Bruno me pousse. « J’y vais ». Les pieds lourds, croyez-le : je n’ai pas vocation à commander, mais à éclairer, et réchauffer. Mais l’Esprit-Saint, lors d’une messe au Gésu à Bruxelles, « m’envoie. »  J’assurerai donc cette tâche jusqu’en 1996, date où je prendrai ma pension. En gros, j’y affronterai avec succès trois défis. 1. Mettre fin, en 1986, à l’anarchie, l’incohérence, la dépendance qui affaiblit l’ Ecole et la compromet. Cela me vaudra la colère et le ressentiment d’étudiants qui m’étaient chers, et qui se sentiront trahis par le « contestataire professionnel » qu’ils voyaient en moi. Moi,  j’assumerai tout sans faiblesse, comme autrefois mes obligations religieuses ; et le temps passant, il m’a été donné d’exercer une vraie « auctoritas » simple et tranquille, qui fera grandir tout le monde, et qui ne sera plus jamais discutée. – 2. Mais à Mons, nous ne faisons que passer, n’étant pas propriétaires. En 1988, je négocierai avec divers pouvoirs privés et publics une relocalisation de l’Ecole, à Bruxelles, avec acquisition d’un bâtiment à rénover rue de l’Etuve, déménagement qui sera réalisé en 1990. Deux années où je passe fréquemment la soirée à l’hôpital Erasme : mon Bruno sidéen est en train d’y  mourir. C’est le 10 décembre 90 qu’il s’éteint dans mes bras. Non sans avoir, A MON INSU, demandé et reçu les derniers sacrements. Pourquoi, à mon insu ? Sa réponse : « Pour que tu ne croies pas que j’ai fait ça pour toi, mon cœur ; pour que tu saches combien ta foi est passée en moi ». « Où étiez-vous, Seigneur, pendant ces tourments ? – Près de toi, mon âme ». Période effroyable. Dépression au début de 91, je veux décrocher. 3. Mais le diplôme de l’Ihecs, dans l’Europe qui avance, a des difficultés pour être reconnu partout au niveau universitaire. Il faut pour cela rien moins qu’un décret ! jl thysDémarches, concertations, manœuvres de toutes sortes, où feu le ministre Jean-Louis Thys, que j’ai connu quand j’étais à St Pierre nous appiorte un soutien déterminant. Le décret est voté le 19 juillet 1993. Exultation.

 

  Que vais-je faire ensuite, croyez-vous ? Prendre l’initiative et la responsabilité d’un cours à option, en 2e candi,  sur un monde qui n’est ni politique ni économique, à peine culturel, le monde de la Foi. Où je dois recycler mes propres connaissances, et affiner leur expression. Titre : l’hypothèse Dieu. On inscrit vingt-cinq étudiants maximum, les premiers qui se présentent. Trois ans pour me mettre moi-même au courant de l’évolution du  phénomène religieux dans le monde, et en particulier de l’évolution de la foi et l’apostolat catholiques depuis le concile. Un seul cours de deux heures me demande chaque fois vingt heures de prépa. Le bonheur… Un sorte de nouveau bonheur, oui, le bonheur du Désert. - Vers DieuL’année 1996 voit sortir un décret qui, cette fois, me fera fuir : il oblige des instituts qui diffèrent beaucoup à se regrouper en Hautes Ecoles, où sont inscrits plusieurs milliers d’étudiants. Pareille association à but économique ne m’inspire plus. Je quitte le rectorat, prends ma pension prématurément (de trois ans), et, pour la forme, j’accepte la présidence momentanée d’un « établissement d’enseignement supérieur libre à Bruxelles » dont j’obtiens qu’il soit nommé « Haute Ecole Galilée », avec cette précision statutaire qui ne vous étonnera pas, vous mes lecteurs, mes  familiers pour un jour encore : «…qui prendra le nom de Haute Ecole Galilée, eu égard aux connotations attachées à ce mot : « l’ homme » Galilée, la Renaissance, le savoir contre l’obscurantisme, la prise en compte des rapports de force sans abdication de l’esprit (Eppur se muove), le relativisme, la célébrité ; en même temps, « la » Galilée, terre et terreau dont est issu Jésus. » - 

 

19:08 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Que de souvenirs, ce "44" où je suis venu, de nombreuses fois, et cette période de l'IHECS. Sans doute un des meilleurs souvenirs de ma vie. L'eau a coulé sous les ponts, mais je me rappelle des nombreux Ihecsiens qui ont compté pour moi, et des profs (dont toi) qui ont marqué mon esprit ...

Écrit par : Jean LECLERCQ | 16/04/2011

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