18/05/2008

Amen

merci à Dieu, merci à vous.  Tous.
 

Le fil vert, tendu comme une limite. La pluie, la grâce. Le linge absent. Deux bras levés, deux pinces rouge sang. L'herbe qui pousse.

Similitude. L'Ecrivant, le Lisant.

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11/05/2008

Complies de Pentecôte

en résumé

   Aucun des quatre Evangiles ne rapporte l’histoire de la Pentecôte. La Pentecôte, c’est dans les Actes seulement. Quand Jésus n’est plus là, définitivement. Nous sommes seuls, perdus dans l’énigme du monde. On a vu passer un mec exceptionnel, mais pas tant que ça puisqu’il a finalement raté sa mort. Oui, il est ressuscité ensuite, nous l’avons vu vivant, ou cru voir (c’était lui, mais quelque chose avait changé). Nous, nous l’avons vu, mais les chefs juifs et païens n’ont rien vu : on n’a pas envie de parler de lui, on ne serait pas écouté. Alors, on attend, on ne sait pas quoi, mais on attend…- Si, on sait quoi, dit Jean (lisez son chapitre 14, puis le 16). En gros, « Il est bon pour vous que je m’en aille, je vous enverrai l’Esprit-Saint. Si je ne pars pas, vous ne pourrez le recevoir… Car cet esprit est MON esprit… il vous fera faire de grandes choses, il vous enseignera tout ce que vous ne savez pas, ce dont je ne vous ai pas parlé… Contentez-vous de suivre mes commandements : aimez-vous, ayez confiance. »- Je m’éveille, je pense à ça. C’est aujourd’hui la fête de la Libération de l’Eglise. Elle reçoit le feu, la force, la lumière, la liberté, l’audace, tout. On n’a plus peur de rien. Est-ce que la vie va changer ? Commençons à prier. A bafouiller au moins, ça je peux.

 

   Seigneur mon Dieu, mets-moi d’abord en présence de Toi. Que les mots que je vais dire soient ceux que Toi,  Père, Tu veux entendre pour que Ton Règne arrive ; ceux que toi, Jésus, mon frère aîné, tu disais dans ta prière ou tu comprenais dans la bouche des autres ; ceux que Toi, Esprit, Tu peux m’inspirer. Et que je  me laisse conduire au fil de ma pensée dans ton sens, qui est, je le sais bien, toujours bienveillant. Regarde-moi, éveille-moi, ouvre-moi.- Bon. Jour de Pentecôte… Seigneur Dieu Trinitaire, je veux mieux pénétrer dans le mystère de l’Esprit-Saint. J’ai lu quelque part que l’ancien testament était l’époque du Père, les quelque quarante années de la vie de Jésus celle du Fils, et ce qui a suivi l’Ascension celle de l’Esprit. Fais-moi comprendre ça. La dernière période est celle où je suis immergé, où est née l’Eglise dont je fais partie et dont je partage les heurs et malheurs. Esprit-Saint, je m’adresse donc à Toi humblement. Cesse d’être pour moi une colombe, une boule de feu, un vent violent, rien de cela n’est parlant, n’est émouvant. N’est passionnel. Tu es Quelqu’un, tout de même, pas un animal, une chose ou un élément symbolique. Deviens dans mon cerveau, mon imaginaire, mon cœur, Celui que tu es – une des « personnes » du Dieu unique. Aide-moi, accende lumen sensibus.

 

   La « Persona », en latin, c’est le masque qui définit un rôle : c’est le « vieillard », « l’esclave », « le marchand », « le soldat ». Je vois aisément le vieillard Dieu le Père, même si la grande barbe et la peau fripée ne m’attirent pas : j’oublie « vieillard » pour garder « père ». Pour Jésus, pas besoin d’effort : je suis de ceux qui sont tout de suite attachés à ce marginal généreux de Palestine, ce mec vraiment prophétique et vaguement magicien, pourquoi pas ? lui dont la vie s’est résumée en deux mots « transiit benefaciendo ». Son « rôle » de jeune premier attirant mais combattu, d’homme providentiel favori des foules pour de mauvaises raisons, aimé tout de même, et finalement trahi et tué pour rien, je vois ça fort bien. Mais Ton rôle à Toi, Esprit-Saint, explique-moi. Spirare, c’est respirer. Inspirer, expirer. Spiritus, est-ce le Souffle vivant ? La « Vie » qu’on a quand on bouge et qu’on perd quand on ne bouge plus ? « …et clamans voce magna tradidit spiritum ». Oui, oui. Mais je suis stoppé ici. Il se peut que je doive me contenter, comme tous les chrétiens, de savoir ce que Tu « fais », sans me représenter ce que tu « es ». Dommage pour moi, je suis plus un poète au rabais qu’un philosophe convenable ; cette impuissance où je suis de me faire une image de Toi m’est douloureuse. Mais c’est rien. Je t’offre ça en cadeau, ô Dieu-Vie, Dieu méconnu de moi, mon Dieu pauvre à qui je suis incapable d’offrir l’hospitalité – ô mon Dieu sans domicile fixe.

 

   Rabattons-nous sur autre chose. Tout ce que Tu fais d’ordinaire et d’extraordinaire. La liturgie, avec le rite de l’épiclèse, dit que c’est Toi qui transformes le pain en corps de Jésus à la messe ; c’est Toi qui fait de l’eau du baptême et l’huile de la confirmation des signes sensibles efficaces ; c’est Toi aussi, qui « planant sur les eaux à l’origine du monde (?) » y suscites la Vie. « Quae tu creasti pectora » : Toi qui crées le cœur de l’homme, et lui infuses l’amour. Toi qui es force (virtus), virilité perpétuelle. Toi qui ressuscites les morts, comme dans le chapitre 37 d’Ezéchiel.  Cette « part » de Dieu, qui est de rendre la Vie, Tu l’as mise en nous. En moi. A mon baptême – achevé et conduit à sa perfection par ma confirmation, qui est le même sacrement finalisé… Nous, les tiens. Aujourd’hui, anniversaire de notre confirmation. Je me lève. Je Vous aime, ô mon Dieu en  trois Personnes. Bonne fête.

 

   Adieu, lecteurs connus et inconnus. Vous étiez à peu près 50 par jour, il m’a semblé ; la grande majorité d’entre vous m’a laissé soliloquer, pourquoi pas ? Merci. Excusez cette fin plus austère. Mais je l’ai vécue comme je l’ai écrite, en priant.  

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Vers l'autre rive

Pentecote 2008 mon image aujourd'hui

 

  Moins de deux ans après mon retour « at home », un cancer se déclare qui va m’affaiblir beaucoup. Moyennant une intervention chirurgicale assez mutilante, et une exposition complémentaire à des rayons X, le sarcome est éradiqué. En 2008, dix ans après l’opération, aucune métastase n’a jamais été découverte. Je suis guéri. Permettez ici une ultime insolence, qui consonera avec le ton général de ce blog, croyant sans crédulité : je crains que «  Notre-Dame du Laus », la nouvelle star dénichée au XVIIe siècle par l’éminent communicateur qu’est l ’évêque du Gap, Mgr di Falco, n’y soit pour rien. A mon âge, d’ailleurs, peu importe : j’ai eu mon compte de joie, d’amour, de vie. La vie qui va et vient, avec ses cadeaux et ses cruautés indissociables, la vie qui ne nous est finalement retirée que pour une autre, la Vie. Intérieure. Exactement : spirituelle. J’y reviendrai ce soir.

 

i am  Est-ce tout ce que j’avais à dire, sur cet écran accessible à tous ? Il me semble. Pardonnez l’égocentrisme où j’ai paru m’abandonner cette dernière semaine : mon but était de permettre au lecteur de bien situer (donc de relativiser) mes témoignages très engagés. Je n‘ai pas à dire « la » vérité, mais « une » vérité : celle où j’ai « fonctionné » avec le Christ, en m’épanouissant, quoi qu’il en soit. Je ne suis pas un faux témoin.

 

   Mon adieu « en complies », tout à l’heure, où je transcrirai, dernière impudeur ! quelque chose de ma prière, avec ses vagissements, ses élucubrations, ses dérives. Avec le Saint-Esprit.

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10/05/2008

En ces temps-là...

coteaux 221

 

 

  Dans la décennie 73-84, j’enseigne donc à plein temps dans la première école de journalisme fondée en Belgique (elle fêtera ses cinquante ans d’existence en 2008). Je m’y investis beaucoup. Je creuse avec audace la discipline qui est la mienne, où j’ai des plaisirs euristiques qui m’enchantent et des résultats pédagogiques qui m’épatent. J’use de méthodes tout autres qu’à l’Université - où je suis retourné pour l’un ou l’autre séminaire, à l’invitation du professeur Otten. Le caractère méticuleux, analytique, du travail qui s’y fait ne m’a pas converti : déjà je crois aux ensembles, aux structures, au balancement des masses, aux échos organisés. Certes, la connaissance des éléments est requise, mais rien n’est rien, rien n’a de sens isolément. Grâce à des initiatives américaines empiriques, et des travaux plus solides de l’université de Liège, je mets au point (?) une méthode d’écriture journalistique, à partir d’études sur la « readibility » (qui n’est pas la  « legibility »). Mon inspirateur là-dessus est… Roger Caillois. Mais je m’immerge autant dans la « vie » étudiante, et je participe personnellement à deux communautés successives, l’une, « le Quarante-Quatre » à Tournai, qui réunit sept puis douze personnes ; et l’autre pour laquelle j’achète une maison à Bruxelles, amiage repas 1« l’Amiage ». Il y aurait trop à en dire pour que j’en parle vraiment. Etant le plus âgé, j’y fais figure de « père », mais j’en suis « membre » comme un autre, avec les mêmes servitudes. Une fois par mois, « réunion de communauté », le soir, où sont examinés tous les litiges secrets. Règle absolue : toutes les décisions se prennent à l’unanimité, c’est la Parole qui amène, toujours, j’en suis témoin, la Solution. Financièrement aussi, une règle est trouvée qui s’avère élixir de longue vie : on soupe à 19 heures, en communauté. Qu’on soit là ou non n’importe pas : chacun s’acquitte à la fin du mois du même tantième de frais encourus. Et le frigo commun est toujours plein. A part ce repas du soir,  chacun fait ce qu’il veut. Un papier vaguement trimestriel est édité, une fête annuelle organisée. Chaque isolé a sa chambre – chaque couple son appartement.

 

50 ans - recteur Ihecs  En 1984, je suis appelé, dernière décennie, à diriger l’Ihecs, qui est hébergé depuis un an sur le site de la Fucam à Mons, et où fait rage une crise de confiance générale.  On me sollicite. Il y a unanimité sur mon nom, et Bruno me pousse. « J’y vais ». Les pieds lourds, croyez-le : je n’ai pas vocation à commander, mais à éclairer, et réchauffer. Mais l’Esprit-Saint, lors d’une messe au Gésu à Bruxelles, « m’envoie. »  J’assurerai donc cette tâche jusqu’en 1996, date où je prendrai ma pension. En gros, j’y affronterai avec succès trois défis. 1. Mettre fin, en 1986, à l’anarchie, l’incohérence, la dépendance qui affaiblit l’ Ecole et la compromet. Cela me vaudra la colère et le ressentiment d’étudiants qui m’étaient chers, et qui se sentiront trahis par le « contestataire professionnel » qu’ils voyaient en moi. Moi,  j’assumerai tout sans faiblesse, comme autrefois mes obligations religieuses ; et le temps passant, il m’a été donné d’exercer une vraie « auctoritas » simple et tranquille, qui fera grandir tout le monde, et qui ne sera plus jamais discutée. – 2. Mais à Mons, nous ne faisons que passer, n’étant pas propriétaires. En 1988, je négocierai avec divers pouvoirs privés et publics une relocalisation de l’Ecole, à Bruxelles, avec acquisition d’un bâtiment à rénover rue de l’Etuve, déménagement qui sera réalisé en 1990. Deux années où je passe fréquemment la soirée à l’hôpital Erasme : mon Bruno sidéen est en train d’y  mourir. C’est le 10 décembre 90 qu’il s’éteint dans mes bras. Non sans avoir, A MON INSU, demandé et reçu les derniers sacrements. Pourquoi, à mon insu ? Sa réponse : « Pour que tu ne croies pas que j’ai fait ça pour toi, mon cœur ; pour que tu saches combien ta foi est passée en moi ». « Où étiez-vous, Seigneur, pendant ces tourments ? – Près de toi, mon âme ». Période effroyable. Dépression au début de 91, je veux décrocher. 3. Mais le diplôme de l’Ihecs, dans l’Europe qui avance, a des difficultés pour être reconnu partout au niveau universitaire. Il faut pour cela rien moins qu’un décret ! jl thysDémarches, concertations, manœuvres de toutes sortes, où feu le ministre Jean-Louis Thys, que j’ai connu quand j’étais à St Pierre nous appiorte un soutien déterminant. Le décret est voté le 19 juillet 1993. Exultation.

 

  Que vais-je faire ensuite, croyez-vous ? Prendre l’initiative et la responsabilité d’un cours à option, en 2e candi,  sur un monde qui n’est ni politique ni économique, à peine culturel, le monde de la Foi. Où je dois recycler mes propres connaissances, et affiner leur expression. Titre : l’hypothèse Dieu. On inscrit vingt-cinq étudiants maximum, les premiers qui se présentent. Trois ans pour me mettre moi-même au courant de l’évolution du  phénomène religieux dans le monde, et en particulier de l’évolution de la foi et l’apostolat catholiques depuis le concile. Un seul cours de deux heures me demande chaque fois vingt heures de prépa. Le bonheur… Un sorte de nouveau bonheur, oui, le bonheur du Désert. - Vers DieuL’année 1996 voit sortir un décret qui, cette fois, me fera fuir : il oblige des instituts qui diffèrent beaucoup à se regrouper en Hautes Ecoles, où sont inscrits plusieurs milliers d’étudiants. Pareille association à but économique ne m’inspire plus. Je quitte le rectorat, prends ma pension prématurément (de trois ans), et, pour la forme, j’accepte la présidence momentanée d’un « établissement d’enseignement supérieur libre à Bruxelles » dont j’obtiens qu’il soit nommé « Haute Ecole Galilée », avec cette précision statutaire qui ne vous étonnera pas, vous mes lecteurs, mes  familiers pour un jour encore : «…qui prendra le nom de Haute Ecole Galilée, eu égard aux connotations attachées à ce mot : « l’ homme » Galilée, la Renaissance, le savoir contre l’obscurantisme, la prise en compte des rapports de force sans abdication de l’esprit (Eppur se muove), le relativisme, la célébrité ; en même temps, « la » Galilée, terre et terreau dont est issu Jésus. » - 

 

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09/05/2008

L'autre divorce, et puis la rencontre

Ephrem 40 ans

 

  Tout mon parcours semble se diviser en décennies. Il  y a eu la décennie jésuite (1954-63) dont je vous ai fait un récit abondant, correspondant à son importance pour ma vie intérieure, qui en reste marquée à jamais. Même ce blog est consacré à la « religion » – c’est, en tout cas, ce que j’ai fait enregistrer par « skynetblogs ». Ensuite la décennie « enseignement moyen à Bruxelles », où je me cherche, et ne me trouve pas vraiment (1963-1973). Vous avez lu comment elle a commencé ; elle a fini de façon plus fracassante. Après 68, qui m’apporte, non une libération personnelle (déjà commencée) mais la confirmation publique, sociétale, du bien fondé de cette autonomie individuelle, je prends de plus en plus de place dans ce collège bourgeois, où, année après année, je m’attache les esprits et les cœurs des élèves et généralement de leurs parents. Aussi bien à gauche qu’à droite, il me semble. Car paradoxalement, tout en professant une philosophie libertaire, je suis aussi missionnaire. Oui, je me laisse pousser barbe et cheveux ; mais loin des Maos et des Trotskystes, je prêche Hugo, Pascal, Claudel,  je suis de ceux qui « vont-tala-messe » et qui croient à la mémoire. Quel prof, en 1968 et après, demande encore à des rhétoriciens d’apprendre chacun 300 vers par cœur ? Qui fait d’Alceste, de Dom Juan, de l’Hurluberlu d’Anouilh, de Titus de Racine des figures moins mythiques que fraternelles ? Je suis épaulé dans ce choix par deux collègues, un ingénieur civil, devenu professeur de math, très à gauche, et un historien, plus réservé, d’un libéralisme modéré, sur ma droite. Ces amis magnifiques, je les garderai jusqu’à leur mort.

 

portoroz   En 71, au cours d’un voyage scolaire en Yougoslavie où je participe à titre privé, ayant payé ma place comme un autre inscrit, le conflit éclate entre le responsable ecclésiastique, l’abbé R., homme cultivé, serviable, mais aux façons militaires, et une grande partie des élèves voyageurs. L’affaire porte sur des excursions indésirées… Entre les sports de la merveilleuse nouvelle plage et les attraits officiels de curiosités locales situées au bout du monde (à cent voire deux cents kilomètres de Portoroz où nous sommes), la plupart des grands élèves ont choisi le farniente au soleil. Le Professeur responsable fait savoir que ces excursions sont obligatoires, point barre. Deux  délégués étudiants, qui ont interrogé l’organisateur laïc avant de s’inscrire, le démentent. On s’en réfère à moi. Je dis qu’il faut présenter l’objection à l’abbé R. Qu’il pourrait justifier son ordre, qu’il le fera : tout chef, hors cas d’urgence, y est tenu ; que s’il refuse de le faire, en en ayant pourtant le loisir, un homme libre est fondé à désobéir. J’ai appris cela, comme toute ma génération, au procès de Nuremberg. Qu’ai-je dit là !? Oui, je dis cela, je le répète. Après les vacances, je suis convoqué par le Pouvoir organisateur pour avoir manqué à la collégialité – même si je n’étais pas alors en service commandé. Loin de faire courbe rentrante, je me fâche, j’avise mon syndicat, je prends un avocat, et, pour couronner le tout, je menace de planter ma tente dans la cour de récré pour une grève de la faim illimitée… Non, je ne suis pas d’une modération remarquable, c’est d’accord.  Mgr Goossens, qui préside le PO, est effrayé, - et il recule : non-lieu  total. Mais moi, tout vainqueur que je sois de ce bras de fer, est-ce que je triomphe ? Non, je suis « malade ». Est-ce que vraiment « personne ne m’aime » ? Est-ce qu’avec le clergé séculier, comme avec un institut religieux régulier, j’ai comme une antinomie absolue, une allergie, une antipathie involontaire, - suis-je condamné à être toujours, au milieu de ces bons chiens, un chat ?  Sans doute. En matière morale, être sur la même longueur d’onde que mes frères prêtres, c’est décidément une illusion dont je dois me défaire. Comme je me suis défait de la soutane.

 

Ramegnies-Chin St Luc   D’abord, je me fais inscrire comme examinateur au « jury central », pour échapper quelques mois à ce milieu où je me sens maintenant étranger. Et je contacte le directeur de l’Ihecs à Tournai : quand j’ai quitté la Compagnie en 63, il avait souhaité m’engager. J’avais décliné l’offre, préférant m’établir dans la capitale, - en acceptant tout de même, en fonction accessoire, un cours dans son institut le mercredi après-midi, sur le thème des formes littéraires, mon « idée fixe », comme aurait dit Valéry… Ce voyage hebdomadaire à Tournai dans un milieu adulte m’a d’ailleurs toujours vivifié. Il se fait qu’en 73, il y a une place libre, pour un linguiste full time ; que le plein-temps dans l’enseignement de ce niveau n’est que de huit heures/semaine, ce qui me permet de continuer à habiter Bruxelles, où je peux encore donner deux heures de français à St Pierre, si j’y tiens. Oui, j’y tiens. J’ai une Triumph décapotable, une revanche à prendre, un directeur qui me sollicite : il n’y a que l’amour que je n’ai pas encore. L’amour, il s’inscrira à l’Ihecs en 1974. Je ne le remarquerai même pas. C’est en juin 1975 qu’il viendra me consulter, à propos d’un mec dont il est amoureux, et qui ne le regarde pas. Il m’a préparé un cadeau, dit-il, pour me remercier de l’aider à voir clair. Quel cadeau ? Un poème de Tagore dont j’ai parlé à un cours magistral et qu’il a appris par cœur. Il me le récite, là, dans le  café tournaisien où il m’a invité à boire une bière. Il s’appelle Bruno Mersch.

 

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08/05/2008

Tardive jeunesse

Ephrem 33 ans

 

   Non, ma vie ne se termine pas le 23 juillet 1963, à six heures du matin, quand, habillé en civil pour la première fois depuis 1954, je franchis le seuil  du 24, boulevard St Michel. Personne n’est là. Maman est morte depuis un an. J’ai une valise avec mes notes personnelles, mon linge, et cinq billets de mille francs qu’on m’a donnés la veille ; mon crucifix aussi, celui reçu quand je suis entré à Arlon, et que j’emporte, il est encore là, sur le mur, derrière l’ordinateur où je suis en train de vous écrire. A mon programme, un rendez-vous avec le directeur du Collège St Pierre, l’abbé Christiaens ; puis, le jour même, un toit à trouver. L’époque est favorable aux embauches rapides. Le courant passe avec l’abbé qui me fait confiance, je donnerai donc ici latin et français à la rentrée, en dernière année (l’éloquence, le théâtre, la pensée) et l’avant-dernière année d’humanités (la poésie). Des élèves sortis de l’adolescence, auxquels on peut parler librement ; des disciplines et des cultures que je peux approcher avec autant de passion que d’intelligence : c’est ce que je visais. Je loue une chambre meublée au dernier étage du 23, rue de l’ Héroïsme, rue voisine. Le directeur m’a proposé de me loger au Collège à moindres frais : non merci, la liberté, la liberté responsable, c’est maintenant, enfin !  que je  veux l’exercer. Il n’est que temps.

 

1.solidarite   Dans l’évangile de Marc, au début du chapitre 5, il y a une histoire qui me farfouille les tripes depuis… depuis mon service militaire.  Jésus passe en Transjordanie, au « pays des Géraséniens ». Là-bas, voilà qu’un « fou à lier » veut le chasser, et lui crie dessus, en sortant de la grotte où il vit, et où il se lacère le corps avec un masochisme inconscient: « De quoi te mêles-tu, Fils de Dieu Très-haut… » L’homme est « possédé », et après un court dialogue, Jésus expédie dans les porcs qui sont là cet esprit de mort multiforme qui va s’engloutir  dans le lac. S’amènent les villageois ameutés et dérangés, qui découvrent l’ex-possédé « assis, vêtu, et en son bon sens » : une conversation tranquille avec Jésus. Ces Géraséniens (ah ! ce ne sont pas des Juifs !) prient le Seigneur de regagner ses terres au plus vite. Mais le fou guéri, débarrassé de ses nombreux démons (comme Marie-Madeleine ?) ne l’entend pas de cette oreille, il prie Jésus « ut esset cum illo », de pouvoir rester avec lui ! Parmi les Douze ! « Sed noluit ». Jésus refuse, en lui donnant mission d’ « aller parmi les siens témoigner de ce que le Seigneur a fait pour lui »… En m’installant ailleurs que parmi les Religieux, je suis résolu à témoigner partout de ce que Jésus a fait pour moi depuis ma naissance. Où ? Parmi « les miens ». Qui sont-ils ? Je le pressens, ce sont les hérétiques de la sexualité, ceux qu’on n’appelle pas Green Julien, lettre 1bisencore les gays et qui sont malheureux comme les pierres – qui se lacèrent dans la grotte de la honte (1963 n’est pas 1968). D’ici quelques mois, après un échange de lettres, je serai invité par Julien Green à le rencontrer à Paris. J’en reviendrai déçu : né en 1901, l’homme accepte enfin de « se » dire ; mais il a renoncé  à se «voir autre » qu’il ne s’est vu, jadis, sous les lumières en abat-jour du Père Creté.  J’aurai besoin de quelqu’un d’autre – Dieu, déjà, me l’a envoyé : il a mon âge, il est jésuite, et il le restera.

 

1.Perse mourant, Rome, Musée des Thermes   Au cours des dix ans, que je vais passer à St Pierre comme « prof de rhéto », et où je sors beaucoup en ville, je vais me fiancer plusieurs fois, « pour voir » - hélas ! c’est tout vu, même si ce n’est pas vite vu. Et je connaîtrai trois histoires d’amour profond avec un garçon : autour de 1966, de 1970 et de 1973. Malheur : ces garçons que j’aimerai passionnément, qui m’aimeront avec une intensité indubitable et qui me touche encore dans leurs lettres que j’ai gardées, ils se révèlent tous hétérosexuels. C’est pour une jeune fille, une jeune femme, qu’ils me quittent. Mystère du désir… Si, ensuite, j’ai tant aimé Bruno, si lui seul m’a rendu définitivement heureux, reconnaissant, épanoui, c’est parce qu’il était, lui, incontestablement gay, le savait, et le voulait.

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06/05/2008

C'est ta faute, refrain

adam et eve MAnge

 

    J’aurais voulu, avant de prendre congé ici de vous dimanche prochain, débattre d’un thème qui m’a toujours occupé l’esprit. Il s’agit de la culpabilité ; et surtout de sa forme opérationnelle, sa forme active, sa dynamique. Cet arbre conceptuel a aussi ses fruits : regardons-les bien. Quand j’étais jeune, j’étais persuadé que « plaider coupable » devant Dieu, devant l’Eglise, devant autrui, devant soi-même, était la condition même du bien, du progrès, de la sanctification. On demande pardon, l’offensé pardonne, et voilà un « Mieux » instauré dans le monde, qui s’élève, et élève d’autant les partenaires. Aujourd’hui, je crois avoir constaté ma vie durant, et constater encore et toujours, que cette notion de faute est, dans les faits, délétère. On ne prend conscience d’une « faute » qu’en la renvoyant à autrui. Adam : « C’est la femme » ; et celle-ci : « C’est le serpent »  (Gen. 3,12-13). On remarquera qu’au passage,  Adam met Dieu lui-même en cause : « C’est la femme que tu as mise auprès de moi », vérifiez. Qu’est-ce à dire ? Sous couleur de faire assumer par chacun la conséquence de son acte, objectif qui semble inséparable de la dignité humaine faite de  liberté, la culpabilisation fragmente une réalité toujours collective. Plein d’autres causalités interfèrent toujours, dont les multiples responsables ne sont ni conscients ni interpelés. Il faut un bouc qu’on puisse envoyer au désert : un, pas mille.

 

bouc emissaire   Charles Mœller avait relevé jadis, dans un de ses livres,  que, pour Socrate et les Grecs, la faute était toujours une ignorance : l’homme n’agit mal que par erreur. Œdipe ne fait que se tromper. C’est Israël et le Christianisme qui vont introduire l’idée de perversité voulue, via une désobéissance formelle à un ordre divin, une volonté de déterminer soi-même, de sa propre autorité, le bien et le mal. La liturgie en reste pleine : Seigneur prends pitié, ne regarde pas mes péchés mais la foi de ton Eglise, pardonne nos offenses, je ne suis pas digne, etc.  Je n’ai aucune difficulté à m’agenouiller, m’écraser si on veut, devant Dieu (Dieu seul !). Cela dit, et en faisant un sort spécial aux Fourniret,  Hitler, Torquemada,  Tibère et les Pharisiens de St Matthieu, j’éprouve plutôt de la considération pour l’humanité. J’aime la nature humaine à laquelle j’appartiens ; j’admire spontanément les trouvailles qu’elle fait, les générosités dont elle est capable, les petits bonheurs dont elle tapisse la vie. Oui, il y a des ratés, mais « en gros » l’homme est une superbe « machine à bonheur », y compris dans les pires épreuves.  Je suis de ceux qui, pensent qu’en prenant sur lui les « péchés du monde », en disant, en somme, « adressez-vous à Moi pour réparer vos dégâts » sans vous en prendre  les uns aux autres, le Christ est vraiment « le premier d’une multitude de frères » , et c'est la Paternité universelle de Dieu qui rayonne .

 

Cathedrale_eclairee300   Dimanche passé, 4 mai, à la messe de 11h30 à « Ste Gudule », je me retrouve seul lecteur : les collègues habituels passent à la mer ce long et merveilleux week-end (j’imagine). J’ai un peu de mal à assurer tous les rôles, y compris celui de sacristain, mais enfin... Côté lecture, je me débrouille, l’habitude ! Après la très belle homélie du Père Pottier, et la collecte, assurée par des membres de la fabrique d’Eglise, je m’aperçois que le sacristain – qui doit s’absenter vers midi - a déposé derrière le pilier du transept où je suis deux vases sacrés octogonaux avec des hosties.  Sont-elles consacrées, tirées du tabernacle latéral gauche, ou sont-elles à consacrer ? Je n’en sais rien. Sur l’autel, le célébrant a commencé sans s’inquiéter la préface, devant le calice, la grande hostie, et un seul plateau rond de petites hosties (la patène). Or il y a bien 5 ou 600 personnes dans la cathédrale. Vite, je dois décider. Où est le moindre mal ? L’option à prendre ? Je monte les marches avec les deux ciboires que je dépose sur l’autel avant la consécration. C’était ce qu’il fallait faire. Ouf… – Après la messe, je raconte mon petit problème de conscience au sacristain, qui devient tout blanc … « Mais je t’avais dit »… Non, ou en tout cas je n‘ai rien entendu de pareil. Mais je vois la « culpabilisation » possible transformer cet homme à vue d’œil, le mettre hors de lui. Je dis soudain pour l‘apaiser: « Oui, tu as raison, c’est moi, je devais savoir, ne t’en fais pas » Aussitôt la sérénité revient sur le visage de ce vieux serviteur de l’Eglise, cet homme de bien qui la sert  depuis tant d’années, et qui a peur.  

 

coupable   Il est essentiel de distinguer la culpabilité, concept contradictoire et pernicieux, d’avec la responsabilité, moteur du bien. Cette distinction, lancée par les socialistes français à propos du sang contaminé, est mal passée dans l'opinion publique: c’est dommage. Car elle est civilisatrice.  La culpabilité est tournée vers le passé. Elle dit: c'est ta faute. Le temps étant irréversible, elle est nécessairement sans retour: même le pardon, qui en console, ne l'annule pas. Insupportable, elle n'est jamais longtemps supportée: on la rejette sur autrui; un homme qui est coupable ne peut que culpabiliser à son tour. Pas d'autre moyen pour lui de survivre. - La responsabilité, elle, est tournée vers le présent, vers l'avenir. Elle dit: tu peux faire ce bien, si tu veux, et empêcher ce mal, quel que soit ce qui a pu être fait, et qui est désormais sans intérêt. Le temps ne cessant jamais de couler dans le même sens, elle est toujours neuve: même le péché, qui peut s'y accoler en parasite, ne la dénature pas. Proposée, la responsabilité est vécue comme un amour: on la partage. Un homme responsable ne peut que responsabiliser à son tour. Son moyen de vivre est de faire vivre. - Le chrétien pécheur n'est pas un coupable, susceptible d'être puni (ou psychanalysé) C'est un homme responsable. Qui prend à cœur une tache, qui en est normalement incapable, puisqu'il est solitaire! mais qui, sortant de son isolement, appelle à l'aide son Père, à travers ses Frères et Sœurs. Etre pécheur, c'est vouloir tout faire tout seul. Et être chrétien, c'est renoncer à cet autisme débile.

18:08 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

03/05/2008

Quarante plus dix.

ascension

 

   Etrange période que celle séparant l’Ascension de la Pentecôte. La liturgie d’autrefois prévoyait qu’on éteignait le cierge pascal après la lecture de l’Evangile, le jeudi de l’Ascension. Le bedeau de la Cathédrale de Bruxelles ne l’a pas fait : oubli ou changement liturgique, je n’ai pas demandé. - L’ascension, Luc la situe dans son Evangile sans discontinuité le soir de la résurrection ; et dans les Actes, qui sont aussi de sa main, quarante jours après. C’est dire que l’espace de temps n’est pas historique mais symbolique. Bon : symbole de quoi ? Les éditeurs de la TOB donnent en note (Actes 1, 3) deux possibles : « Ces quarante jours peuvent être compris comme une durée-type d’initiation à l’enseignement du Ressuscité, OU  comme le temps-limite fondant distinctement l’autorité des tout premiers témoins. »  Voilà qui est très différent. La première possibilité n’étonne pas ;  mais la deuxième, que veut-elle dire exactement ? J’observe que la TOB ajoute « cf. 9,1 » où l'on voit « Saul, ne respirant toujours que menaces et meurtres »… Et je comprends ceci : les dix jours séparant l’ascension de la pentecôte, c’est le moment où les apôtres sont tout seuls, sans Jésus, mais aussi sans Paul.  Eux sont conscients que  Jésus les a quittés définitivement, et ils savent qu’il leur revient d’ « être les témoins » de sa vie (qu’ils ont accompagnée) , de sa passion (qu’ils ont fuie, mais que le monde a vue) et de la résurrection (dont ils ont pu voir eux-mêmes tous les signes). Ils ne se sentent pour ça aucun courage, mais ils possèdent une promesse qui les tient en haleine. Dix ans (pardon, dix jours) d’attente. Jésus leur a promis de leur envoyer « l’Esprit Saint », qui les remplira de « Force ».  Est-ce que je déraille en pensant que Paul, l’intello Paul, qui va être donné à l’Eglise pour lui permettre d’affronter Athènes et Rome, est une des formes de ce Saint-Esprit ? Pas « la » forme, heureusement, mais « une des »…

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