30/10/2008

C comme catholique

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Vais-je entrer dans ce débat, qui occupe beaucoup de monde et qui, à, première vue,  me regarde peu ? A savoir le maintien ou non de l'épithète catholique au sein du patronyme de l'Université de Louvain. N'étant qu'un des très anciens « alumni » de ce qui était encore, au début des années 60, l'unique UCL, je suis poussé à rester au balcon pour admirer ce drame, où se mêlent passions, calculs et convictions diverses, sans parler des arrière-pensées. Mais à tort. Ne sais-je pas que ce qui est en jeu dépasse de loin l'Université ? C'est la visibilité « courante » de la foi chrétienne qui est aujourd'hui contestée. On nous demande d'être catholiques sans le mot ; de professer le Christ sans le dire ; de pratiquer les préceptes dits héroïques de la morale chrétienne sans prétendre les recevoir de l'Evangile mais en affirmant les tirer des Droits de l'homme.

colombe de la paix 

Dans l'Occident qui fut clérical depuis Constantin et qui ne s'est laïcisé qu'à partir du XXe siècle,  personne ne conteste en effet les grands principes moraux communs au Christianisme et aux Lumières. La vertu de charité, dans l'Eglise ou hors d'elle,  n'a cessé de produire de beaux et grands effets, depuis la fin des guerres intestines jusqu' à la socialisation plus grande des ressources et des charges. Mais pourquoi les catholiques, entend-on dire, tiennent-ils à relier cette façon d'agir à l'enseignement prétendu d'un juif palestinien d'il y a deux mille ans ? Pourquoi prendre la peine d'affirmer sa résurrection, et quelques autres points mal assurés, comme l'importance d'un rite baptismal ou eucharistique ? Il y a aujourd'hui  une sorte d'inconvenance mondaine à l'énonciation même des dogmes catholiques, une singularité suspecte dans la pratique des sacrements. On accorde que « tout ça », qui est « affirmation religieuse », relève évidemment de la liberté d'opinion, laquelle est sacrée, à condition de ne déranger personne, mais enfin, c'est comme la colombophilie, ou le yoga, une option. La tolérance, vertu majeure, demande que chacun accepte ces croyances d'autrui, mais aussi qu'autrui ne les propose à personne. « Ne les impose », tu veux dire ? Non : davantage : ne les propose plus.

Babel 

C'est la neutralité qui est devenue la règle des Etats, et de toutes leurs instances. La laïcité, dit-on en France, mais le mot neutre me semble plus universel. Pourquoi des institutions catholiques se sont-elles fondées ? Pour qu'on ne soit pas contraint à cette neutralité. Pour que la demande du Christ : « allez, enseignez toutes les nations » soit honorée. Pour qu'il soit possible à un professeur de français de faire lire Pascal autrement qu'on ne lit Montaigne, Hugo le visionnaire avec d'autres yeux que le malin Diderot, Péguy avec fraternité et Claudel avec admiration. S'il n'y avait eu, en 1963, des écoles où je pouvais m'exprimer en homme de foi, je ne serais jamais devenu professeur.

allegorie_de_la_foi Vermeer 

On peut, on  doit se demander ce qui s'est passé pour que l'adhésion au Christ soit si malvenue aujourd'hui qu'il importe de la mettre sous le boisseau. La réponse est évidente. Le christianisme, c'est devenu la condamnation de l'avortement, du divorce, de l'homosexualité, du préservatif, de l'euthanasie. Une liste d'interdits indiscutés, fulminés depuis Rome, et touchant le plus souvent à la sphère intime. Il y a de quoi pleurer. L'UCL mise sous examen par Mgr Léonard, membre du Pouvoir Organisateur, pour savoir si ses pratiques embryologiques sont conformes à ce qui est admis au Vatican, cela pousse aussi, hélas ! à ce qu'on renonce au beau mot de « catholique ».

26/10/2008

Quand la Bible est caressante

bible   Compatissante, affectueuse, caressante même, la liturgie du jour. Dans ses trois textes. L'Exode nous assure que, dans les malheurs  comme par exemple la nécessité d'émigrer, la mort du Père faisant une veuve et des orphelins, ou l'indigence obligeant à des emprunts ruineux avec des cautions qui déshabillent,  Dieu se place de notre côté (Ex, 22, 20-26). Paul, lui, pour une fois, félicite et remercie ses convertis de Salonique pour leur accueil et leur foi plutôt que de les engueuler et de les entretenir de sa propre charité (1Th5c-10). Et Matthieu (Mt 22, 34-40) fait résumer par Jésus toute la Loi dans le devoir d'aimer Dieu de toutes ses forces ET son prochain comme soi-même. De s'aimer aussi soi-même, c'est très bien vu, ce n'est pas si courant. J'ai toujours pensé que les « méchants » étaient des gens qui ne s'acceptaient pas. Après quoi Jacques nous a fait une homélie magnifique : comment se fait-il que Jésus donne comme obligation ce qui est une inclination ?

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   Lisant les intentions de la prière universelle, telles qu'elles étaient rédigées dans le livret officiel,  j'ai eu la surprise de constater que je proposais de prier pour les gens dont la sexualité est difficile... En détaillant : souffrances du couple ; hors du couple ; des religieux ; des célibataires n'ayant pas choisi leur état... Il m'a semblé in petto que ces catégories obscurcissaient plutôt le problème. Toujours et partout, c'est la sexualité qui est difficile. Quand elle s'amène, c'est comme une reine, non une servante ; elle vous offre l'absolu, mais un absolu qu'elle module à sa façon à elle. Quand elle vous quitte, c'est le soleil qui s'éteint. Or elle est capricieuse. Désir et Amour ne sont éternellement jumeaux que dans les romans de gare. Sommes-nous vraiment voués à la nuit ? Heureux ceux qui ont de la mémoire, et chez qui, avec le temps, la sensibilité ne cesse de s'accroître, éclairée toujours par le feu des torches d'hier ou  d'autrefois.

Hugo imaginea 

   Hugo, et la tristesse d'Olympio, ça doit vous dire quelque chose... « Toutes les passions s'éloignent avec l'âge,/L'une emportant son masque et l'autre son couteau,/Comme un essaim chantant d'histrions en voyage /Dont le groupe décroît derrière le coteau.// Mais toi, rien ne t'efface, amour ! toi qui nous charmes,/Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard !/Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes./Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard. »

soleil mourant 

   Me relisant, je pense : « un soleil » ou « le soleil » ? Me voilà embarqué là-dessus plus d'une heure. Un soleil, c'est peu. Le soleil, c'est trop. Au plus juste, il faudrait dire que c'est « comme » le soleil qui s'éteint... Quant au masque ou au couteau, il ne suffit pas d'en appeler à la période romantique. J'y repenserai.

23/10/2008

Emmanuelle

  Un peu mélancolique  ces temps-ci. Mon neveu Pierre ne passe plus tous les jours chercher sa dose de miettes philosophiques, de suggestions pédagogiques, de Ephrem chezluipropositions culturelles si oubliées qu'elles fleurent à présent l'extraordinaire, comme l'étude d'une fable d'Anouilh démarquant La Fontaine pour le contredire ou le mieux cerner ; et avec ces déchets d'enseignement, des formes de prière. De tout cela, il fait son régal, selon ce qu'il dit, mais  il est trop gentil pour que j'en sois  sûr. Je le vois aussi vérifier, au passage, qu'il ne me manque rien, et que la traitrise des éléments matériels (un robinet qui coule, un tiroir coincé, un mécanisme endommagé) ne requiert pas son secours. Le « réaliste » en moi lui en est reconnaissant, mais pour « l'idéaliste » que j'ai aussi dans la tête, ce qui compte en premier, c'est l'incessant dialogue entre sa jeunesse et ma vieillesse. Son énergie et ma sagesse, mon discernement et son enthousiasme.  Pont, transmission ; admiration mutuelle. Alcibiade et Socrate.

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Absence. Est-ce qu'une faille s'est produite dans cette communion ? Pas du tout. Pierre est en classe verte, et avec trois collègues, il doit s'absorber du matin au soir dans l'initiation d'une centaine de gosses bruxellois (10-12 ans) aux charmes et aux valeurs de la Gaume rustique. Pris entièrement : il faut que tout se passe bien, que rien d'important ne se perde, qu'aucun péril ne soit couru, que les querelles soient arbitrées, que tous mangent correctement, dans le respect des interdits énoncés par leurs parents, relatifs à la santé, pour les végétariens, à la religion pour les musulmans. Par malheur, son gsm lui-même ne marche pas, l'antenne locale s'étant écroulée. Et il n'y a pas de PC sur place. Je suis persuadé que tout se passe bien, et j'attends, tranquille, le retour.

Ben au Balcon 2007    Je ne suis pas seul dans cette attente, même si je suis solitaire. A Liège, mon beau-neveu Benoit est lui aussi privé des douceurs de la présence du « bien-aimé ». En plus, pour les jeunes gens comme eux, la panne des gsm est la pire tuile, cet instrument dont je ne veux pas pour moi étant leur façon ordinaire de communiquer toute la journée. Bref, pour lui, pour eux deux, voilà Achille sans Patrocle, Oreste sans Pylade, Serge sans Bacchus . Ou encore, mais ça, c'est pour le plaisir tout pédagogique d'envoyer vers une histoire de Google, Harmodios sans Aristogiton. C'est pour tromper cette absence, j'imagine, que Ben m'invite à aborder, moi aussi, le sujet de la semaine. Je reproduis son message inattendu, en sucrant  un passage qui flatte indûment mon ego: « Bonsoir mon  Bel Oncle ! Juste un petit message comme çà en passant, pour te dire que je suis impatient de lire sur ton blog [...] ton avis sur cette personne humaine qu'est soeur Emmanuelle. » 

 Emmanuelle nm_153097_px_501__w_varmatin_

  Le malheur est que je n'ai rien à en dire d'original. Je suis comme tout le monde, j'aime cette femme, quasiment sous tous ses aspects. Vraiment humaine, en effet, et vraiment chrétienne. Elle unit une parfaite fidélité envers l'Eglise tant visible qu'invisible à une quasi-totale liberté de ton et de propos. Autrement dit, elle aimante sa vie sur Jésus-Christ, l'Absent passionnément postulé façon Pascal, puis librement elle la vit dans l'Eglise avec ses frères misérables, qu'elle aime et aide sans le moindre souci de leur religion. Le pendant féminin de l'abbé Pierre, avec un peu moins de théologie (d'audace théologique) et un peu plus de comédie (de spectacle, de folklore entretenu, comme le tutoiement systématique). Ici, je change de ton, si vous êtes d'accord. Et on fait le point.

 soeur emmanuelle

   Cette religieuse bruxelloise a eu deux vies, très différentes. Avant et après 1971, date où elle est pensionnée, et peut « commencer » sa mission prophétique.  Je n'évoquerai que les étonnantes prémices, la première vie. Née en 1908, la petite demoiselle bourgeoise veut s'occuper d'enfants, depuis toujours et pour toujours ; ça, c'est sa nature. Nonne postulante en 1929, dans une congrégation missionnaire et enseignante,  nonne définitive dès 1931, elle est presque aussitôt envoyée en Turquie - cette Turquie où Atatürk vient de chambouler la culture ottomane impotente et d'implanter la modernité. Le lycée ND de Sion d'Istanbul où elle enseignera 23 ans (!) est plutôt huppé, si on songe qu'il a la faveur du nouveau grand patron de l'Etat, qui y a inscrit deux de ses filles adoptives. Le lycée de Tunis, où elle est transférée en 1954, a encore une « meilleure » clientèle - des filles de colons français sûres d'avoir avec elles, comme les monarques anglais, «  Dieu et mon Droit ». - Me pardonnera-t-on un parallélisme déplacé ? Mais c'est moi qui parle, ici, c'est moi qui médite, et fermez ce blog s'il vous indispose. En 54 ans, moi j'ai 20 ans et j'entre au couvent ; en 54, Emmanuelle a 46 ans et change de public. Vont commencer les années préconciliaires. On continue encore à croire tout ce qu'on a cru jusque là, avec une fidélité absolue. A faire ce qu'on a fait. Emmanuelle s'emploie de toutes ses forces à sensibiliser ses élèves franco-tunisiennes aux vraies valeurs chrétiennes. Dépouillement et amour des pauvres. Rien à faire : l'auditoire ronchonne.  En 59 (je suis au service militaire, et mon provincial a pitié de moi) , Sœur Emmanuelle sombre dans la dépression : ses supérieurs l'envoient en Sorbonne prendre une licence en lettres. On ne se passe plus de connaissances vivifiantes, de liberté, de modernité. Elle en reviendra avec un mot d'ordre qui sera celui du concile « Pour une Eglise servante et pauvre », le sien comme elle l'écrit dans ce texte testamentaire du 15 août 2005. Le sien, le mien, il est celui de tous les chrétiens engagés de cette époque. La nouvelle diplômée doit encore enseigner, plusieurs années, à Alexandrie cette fois, Paul VI freine mais n'arrête pas les innovations conciliaires; en 1971, Emmanuelle a 63 ans,  elle est pensionnée, elle en a le droit, elle fait le grand saut.

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Elle va vivre pas seulement pour les enfants pauvres, mais avec eux. Vingt-deux ans sur place, juvénile,  enthousiaste, passionnée, et le reste de sa longue vie ailleurs, où elle fera l'infopub nécessaire. Voilà ce qui m'étonne le plus, et me fâche contre moi-même : c'est à cet âge de la retraite, où moi (en 97), j'entrerai dans l'heureuse oisiveté, qu'elle fait, elle, chez les chiffonniers ce qu'a fait le jeune Père Damien chez les lépreux : se donner activement. Chapeau, Madame, pour l'exploit. Je vous admire. Je ne sais faire que ça, vous féliciter. Je n'ai ni votre tempérament ni votre vitalité ni sans doute votre grandeur d'âme mais je remercie Dieu de vous avoir remplie de ces grâces et de ces vertus. Quel signe dans le ciel et sur la terre ! D'où vous êtes maintenant, ayez vous aussi pitié de nous, les rêveurs, les paresseux. Les ordinaires, qui attendons avec patience, immobiles sous l'auvent ou dans le froid, l'arrivée du tram.

19/10/2008

La Restauration en vue

2.Ciney

 

 

 

   Je pense encore beaucoup à l'agressivité mal contrôlée que j'ai montrée à Ciney. J'en ai donné les motifs immédiats, qui étaient conjoncturels. Mais n'y avait-il pas derrière eux un motif beaucoup plus profond ? - Oui, et fondamental.

2.sacre coeur paray le monial 

   Je le dirai ici, aussi sobrement que possible - mais c'est malaisé.  J'appartiens à une génération que je ne renie pas, celle qui fut chrétienne à l'ancienne façon, avant Vatican II. Pratiquante, fervente, obéissante. Habituée « au renoncement ». Depuis le « petit sacrifice » consistant, dans  l'enfance, à abandonner sans réclamer pour l'offrir à un pauvre, au matin du 6 décembre, le plus beau des jouets apportés par St Nicolas. Jusqu'au refus d'antalgiques, dans les blessures de la vieillesse, pour faire l'ajout de « ce qui manque à la passion du Christ » (Col, 1, 24). En passant par les diverses mortifications lues dans l'histoire des saints,  et que j'ai vu pratiquées par des gens simples, dont certains ne s'autorisaient même pas à communier. Génération appliquant sans réserve intellectuelle d'aucune sorte des rites antiques : processions, pèlerinages, chapelets, neuvaines, avec aussi des trucs superstitieux, un peu ! comme les « neuf premiers vendredis » ou les « cinq premiers samedis du mois » d'affilée, pendant lesquels une communion en état de grâce garantissait le salut éternel, s'il vous plaît, garantie donnée par le Sacré-Cœur à Paray-le-Monial, dans le premier cas ; par la Vierge (de Fatima, je crois), dans le second. Et pourquoi ? Au seul motif que l'Eglise les approuvait. Croyant aussi aux apparitions, aux médailles miraculeuses, aux indulgences, aux « grâces obtenues » par les saints spécialisés : au motif que l'Eglise les soutenait. Votant pour un parti affichant l'étiquette catholique, et qu'importe qu'il soit d'extrême droite ou de centre gauche : au motif que l'Eglise y poussait. Sans être dupe des misères et petitesses de curés locaux ou prêtres de collège, cette génération n'avait pas le sens critique vis-à-vis du système clérical lui-même. L'institution ecclésiale était sainte, le Seigneur parlait par sa bouche et sauvait par ses sacrements. Punt aan de lijn.

 2.mort et paix

   D'où venait cette servitude consentie - reçue comme type de sainteté banale ? La situation était consécutive à deux guerres mondiales où la mort avait régné, ce qui favorise toujours l'esprit religieux, comme des philosophes du  XIXe siècle - pas seulement Marx - l'ont indiqué, avant les sociologues. Mais le marxisme lui-même, tel qu'on le voyait appliqué en URSS, à travers les deux Arthur (Koestler et London), avec ses camps, ses purges, ses procès de Moscou et de Prague, donnait une image répulsive du « bonheur » d'un monde où Dieu était évacué. En somme, la civilisation chrétienne traditionnelle, entre 1920 et 1960, était en période de confiance... boursière : que je lui ai donné la mienne de tout mon jeune coeur va de soi.  Je ne le regrette pas. Il était bon que je passe par là.

2.concile v 1 

   C'est de façon impromptue qu'un « concile » fut annoncé par Jean XXIII, peu après son élection, le 25 janvier 59. L'idée n'en fut pas applaudie aussitôt par le grand public catho, on l'a un peu oublié. On disait que l'ère des conciles s'était terminée avec la proclamation par Vatican I de l'infaillibilité du pape. A quoi bon réunir tant de monde, quand  suffisait, à l'expression de la vérité, la voix romaine de Dieu ? Par ailleurs, à la fin de son règne, de 54 à 58, Pie XII s'était calmé dans son zèle à faire taire les voix discordantes des théologiens novateurs. On disait qu'il avait des visions, la pièce d'Hochhut (Le Vicaire, 1963) n'avait encore troublé personne. A cette Eglise impériale, spectaculaire, intransigeante en matière de foi et de morale, avec un haut et un bas clergé très distincts, ma génération s'était finalement bien adaptée, non seulement avec générosité, mais ingéniosité. Songez à l'abbé Pierre, en 54 ; aux prêtres ouvriers, avant lui - persistant pour la plupart, malgré le désavoeu romain,  dans la solidarité avec le monde du travail à la chaîne. Au niveau intellectuel, je ne sais trop comment les grands esprits parvenaient à se soumettre contre leur propre conscience : j'ai entendu tel d'entre eux, professeur de paléontologie à l'UCL, relever en se frottant les mains que pour « Humani Generis », où l'humanité, selon l'encyclique, ne pouvait être sortie que d'un seul couple, le pape n'avait pas invoqué son infaillibilité. Encore bien ! Mais parmi les petits, je sais parfaitement ce qui se passait. Nous nous en foutions, avec l'appui d'un fidéisme solide. « Dans le brouillard, il faut choisir. Or c'est le Christ, et non pas ma « raison »,  « qui a réjoui ma jeunesse », qui emplit encore de sa magnificence ma prière et ma vie et ma rêverie conjointes. Entre la justice et ma mère, disait l'autre, le pied-noir nobélisé, je choisis ma mère. Entre la logique et ma mère spirituelle, j'étais avec ma mère, moi aussi, c'est tout.  Je le suis encore. »

 2.a genoux

   Merveille : de 61 à 65, au cours de ce Concile exceptionnel, j'ai vu mon Eglise bien-aimée  prendre conscience de ses propres défauts, du mal qu'elle portait en elle, et qu'elle niait jusque là. Par exemple son totalitarisme, baptisé universalisme. Je l'ai vue s'examiner, sans complaisance et sans aigreur. Et merveille plus grande, chercher à se réformer. Allais-je la suivre, ici aussi ? Ici toujours. Evidemment. J'ai appris à me mettre en cause. A découvrir mon propre fanatisme. A me « confesser » non plus selon un code extérieur, une légalité « romaine » sans intérêt, mais selon les torts que je pouvais avoir, que j'avais ici et là envers mes frères et soeurs. C'est-à-dire ? Les « païens », surtout, mes si proches... Les divergents, les divorcés, les gays, les timides, les étrangers, les vieux... A me convertir. A aimer.

 Alors, qu'aujourd'hui, certains veuillent faire passer ce concile salutaires par profits et pertes, et assiègent mon Eglise pour qu'elle en revienne aux dévotions mortifères et niaises où toute religion se dirige comme d'instinct, que ce soit l'Opus, divers  Charismatismes, ou tous les Lefebvristes, je me mobilise !

16/10/2008

Pas assez ou trop, films.

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   Deux films intéressants, ce mercredi, sortent à Bruxelles. Non, s'agit pas de Coluche, qui passera, tant mieux (et malgré lui, selon de Caunes), du rôle de Mitterrand à celui de l'abbé Pierre, - d'une candidature bouffonne aux présidentielles à la création magnifique des restos du coeur . Une question majeure me semble posée par Agnès Jaoui, réalisatrice de « Parlez-moi de la Pluie », tout en nuances, et, d'autre part, ailleurs et d'autre façon, par Tom Kalin, réalisateur de « Savage grace », sur le mode tragique. C'est le rapport de chacun à sa mère.

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   Etre assez aimé ! Chez Joaoui, en France, il y a deux sœurs. L'une, Agathe,  est éclatante, forte, féministe à la façon moderne, qui n'est plus hostile à l'homme mais veut que le féminin cesse partout d'être banni ou méprisé, même à l'intérieur du mâle. Et qui fait de la politique. L'autre, Florence, est gentille et terne ; amère aussi : c'est la victime consentante. La différence entre les soeurs vient-elle de l'amour surabondant que leur mère a déversé sur l'une, et dont l'autre n'a reçu qu'un reste ?  

 J. Moore et E. Redmayne. (SavageG de Kalin)

   Etre trop aimé ! Chez l'américain Kalin, la très belle et charismatique Barbara, qui a épousé le roi de la bakélite, s'éloigne peu à peu de son mari pour reporter sur son fils un amour envahissant...  L'histoire est vraie, le fait divers, dûment rapporté dans la presse des années 70, fait l'objet d'un livre collectant les témoignages. Vraie, dis-je, jusqu'à l'inceste. Et après l'inceste, l'horreur qui le suit comme son ombre : le fils assassine la mère.

 ...Pourquoi je raconte ça ? Parce que, vivant à l'écart, je vois mieux qu'autrefois la difficulté de la vie « ordinaire ». Que de défis méconnus y sont relevés ! Former un couple assez harmonieux, pas trop fusionnel. Gagner assez d'argent pour vivre en joie, pas trop pour rester libre et soi. Etre un homme ou une femme juste, même cela n'est pas donné d'avance :  il faut l'être assez pour respecter la Loi, pas trop, pas toujours, pas partout pour être capable des transgressions exceptionnelles salvatrices. Il n'y a pas que Jésus sur la croix. Bien des croix sont invisibles.

15:43 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

14/10/2008

Embrouillardise

Rossion au jardin 1958 

   Après l'homélie et avant la communion, les trois Frères « survivants » ont re-prononcé à haute voix leurs vœux d'avant-guerre, « faits devant la sainte Trinité », comme il convient. Attentif et touché, j'ai été frappé d'abord par l'ordre de ces vœux : chasteté, pauvreté et obéissance (ailleurs, la pauvreté vient en premier lieu), sans savoir s'il y avait là une signification. Ensuite, par l'ajout surprenant d'un quatrième vœu : « ...et stabilité dans l'Institut. » M'est revenue aussitôt l'image du Frère Maxime Rossion, un personnage peu ordinaire : il a conçu et fondé trois instituts, puis, au retour d'un voyage aux USA où il comprit la puissance des medias, un dernier, l'IHECS, original entre tous et préludant à toutes les futures  écoles belges de communication. Natif de Wellin, Max Rossion y avait connu Maman à l'école primaire (!), et quand elle devint veuve, il prit à cœur la formation spirituelle de ses trois fils. Avec moi, les échanges furent toujours profonds. Quand les prêtres ont commencé à manquer dans l'Eglise, vers 1965, je me rappelle sa souffrance et l'aveu qu'il m'en a fait. Oui, il aurait souhaité être ordonné ; non, il ne manquerait pas à son vœu ! Et malgré un doctorat en pédagogie à Louvain et un an d'études religieuses à Rome, où il avait été appelé par Pie XII,  à l'instar d'une vingtaine d'autres Frères tous destinés par leurs supérieurs à des fonctions de direction, il ne fut jamais prêtre. Entre deux plats du fastueux dîner, je suis allé le prier avec Pierre, sur sa tombe, dans le jardin de la Maison. 

frère julien tiberiade 

   Il me reste à faire confidence d'une « sortie » dont je ne suis pas fier. Ni honteux. « Embrouillardé », tout de même. A la table, où mes neveux et moi sommes assis, avec le projet d'une conversation plus intime, le « moineau » de Tibériade dont j'ai parlé avant-hier vient soudain s'installer. D'autorité. Exactement en service commandé. Comment on va faire ? Il est jeune comme le printemps, joli comme un cœur, gai comme un pinson : tous les clichés conviennent. Mais quelque chose en lui m'intrigue, venant de ma jeunesse pieuse, où je gardais les yeux baissés, conformément aux treize règles (!) dites de « modestie » enseignées au noviciat dès l'arrivée... Lui n'a pas les yeux dans les poches : pendant toute l'Eucharistie où sa voix grave a donné une harmonique particulière au chœur de femmes, il n'a cessé de dévisager son monde, de sourire à son public. Il n'est pas frivole, et ne joue pas la star, non : il s'exhibe en preuve vivante du bonheur d'être moine ; et il cherche notre assentiment. Un proche m'a soufflé tout bas avec humour (sachant qui je suis) : « celui-là, il est gay, c'est sûr, et il le sait ! ». Je ne suis pas sûr, moi, qu'il le sache, ni même qu'il le soit. Peu me chaud : j'enrage qu'à table, avec un naturel cultivé, il nous impose, par sa robe, sa différence ; par son intervention, sa censure ; par son imprévu, sa nécessité. Comment « se parler entre soi » devant ce R2D2 de Star Wars ? D'autant que sa présence, il la croit charitable.

eucharistie Ciney Tiberiade 

   L'apéritif m'est sûrement monté à la tête, car j'attaque méchamment . « Vous étiez bien dissipé à la messe, Monsieur, pour un jeune religieux ! Vous n'avez cessé d'écarquiller les yeux sur tout ce qui bougeait ». Lui : « Il y a deux sortes de prière : là, j'avais une prestation à faire ». - Moi : « Votre prestation publique, jugez-la terminée. Si votre présence silencieuse veut nous accompagner comme une prière, elle est bienvenue. Mais moins vous en direz, mieux ça vaudra ». Il ne me répond pas, se tourne bientôt vers les voisins à sa droite, et nous laisse la possibilité de parler deux heures entre nous, comme nous le désirons... En fin d'après-midi, je le vois solitaire. Et... je lui fais mes excuses. Dans l'échange qu'ouvre alors ce repentir, des clartés se font. Nous parlons. L'esprit de Tibériade est celui de François d'Assise, me dit-il. Le frère Marc, son supérieur, est d'abord un artiste. Ce qui l'attire est la simplicité, la nature, la beauté. J'enchaîne en comparant avec l'esprit de Loyola. Le père Ignace est d'abord un soldat. Ce qui l'aimante est la loyauté au Christ, la culture, le discernement. A François gémissant dans Assise que « l'amore non è amato », répond le tempérament actif d'Ignace, qui se dit, lisant la vie des saints à Manrèse :  « Quid isti, cur non ego ? »[= ce qu'eux ont fait, pourquoi pas moi  ?] En quittant Julien, dont les vœux, m'a-t-il dit, ne sont pas encore définitifs, et que je dois, que je veux pacifier et réjouir, je dis  ex imo corde : Quoi qu'il vous arrive dans l'avenir, vous ne regretterez jamais le don de vous-même  à Dieu, que vous faites ici, à Tibériade, dans la vie religieuse. La douceur du Christ, quand on l'a connue intensément, comme vous, et comme moi avant vous, elle donne chaleur à toute la vie. »

12/10/2008

Deux fraternités

Mont de la Salle

  

   Samedi, j'ai assisté au Mont de la Salle, à Ciney, à un jubilé : septante ans de consécration religieuse d'un mien cousin, Marcel, frère des Ecoles  Chrétiennes... C'est une autre famille religieuse, la Fraternité de Tibériade, qui organisait l'Eucharistie. Très fréquentée par le jubilaire, elle était donc là, en voisine aimable et aimée. Je me faisais d'avance un plaisir de passer toute l'après-midi à table avec trois nièces et neveu, et leurs conjoints, que je vois moins souvent que Pierre, et que j'aime et estime beaucoup. Pourquoi ? Pour « aller plus loin » avec eux. Toujours « plus loin » dans l'art d'aimer... Mais voilà qu'en face de moi vient s'installer l'un des jeunes membres de cette communauté, le frère « Julien »... D'autres « frères et sœurs » de Tibériade,  jeunes et souriants comme Julien, sont dispersés aux tables, sur « envoi » de leur supérieur, qui est là. Attendez, il me faut mieux décrire le lieu et le temps où je vous emmène. 

 marcel 1941

  Marcel Jubile Messe3Il y a donc,  là-bas et alors, trois « frères des écoles chrétiennes » (87 ans) qu'on honore, en rappelant et fêtant leur engagement de ...1938 au « service des enfants pauvres, et de Dieu leur Père ». L'un vit à Beauraing, l'autre en Flandre : seul Marcel, le plus handicapé, est hébergé sur place. Sont prévus le matin, dans la chapelle, une messe, avec « rénovation des vœux » des trois religieux ; puis une séance académique, naïve et débonnaire ; et enfin, à l'ancienne, de 13 à 17 heures, un de ces interminables banquets de « première communion » d'autrefois, avec défilé de sept ou huit plats successifs gras et succulents à souhait, qu'on croyait alors indispensables à une fête digne de ce nom.  Il y a là une centaine de personnes : l'arrière-ban des trois familles  est mobilisé.

Marcel 87 ans 

   Mon cousin le frère Marcel est en chaise roulante mais en possession de toute sa tête. Avant la messe, il  m'instruit sur le devenir de sa congrégation. Elle a été fondée par St Jean-Baptiste de la Salle, comme on sait. Comme on ne sait pas, elle n'a plus accueilli un seul novice depuis 1960. Le plus jeune frère est le supérieur actuel, né en 1940, et qui a donc aujourd'hui 68 ans... Il n'y a là rien de scandaleux : les ordres religieux apparaissent au fil du temps et des nécessités spirituelles, et ils disparaissent quand ils ne répondent plus à une utilité sociale. Sait-on qu'il a existé jadis un ordre des Jésuates ? Oui, -ates, avec a ! Entre le XIVe et le XVIIe siècle : trois siècles tout de même. Les Jésuites non plus n'ont pas avec eux une promesse d'éternité, comme me le disait le Père Louis Renard. Une méchante question me vient qui ne reçoit pas de réponse, parce que je ne la pose pas à d'autres qu'à moi-même : où va aller cet immense héritage collectif, fruit du travail des anciens frères et de legs pieux pour le repos de l'âme des testateurs ?

 tiberiade novices

   L'homélie est dite par le « frère » Marc, prêtre, fondateur de Tibériade il y a quelque trente ans. Après une quinzaine d'années vécues en ermite, des jeunes gens des deux sexes sont venus « voir » - « venez et voyez » -  et quelques-uns sont restés. Maintenant, le lieu est connu, fréquenté, célébré ; quelque chose s'y passe, qui tient de l'espérance chrétienne, de la vie selon les Actes des Apôtres, de la spiritualité franciscaine. On y entend la réponse à la question de Jésus : « Quand le fils de l'homme reviendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ?  »  Eh bien oui :  ici-même. La jeunesse a saisi le flambeau. - J'écoute donc soigneusement le frère Marc, dont Pierre, en bon psychologue, m'a averti qu'il se permettait parfois un certain « verbiage » qui pourrait m'irriter. En effet : les images bibliques se succèdent sans beaucoup d'ordre et les paraboles sont plus des réservoirs à citations que des propos précis. Mais j'admire la bienveillance universelle et délicate qui rayonne dans tout le propos, la confiance en l'homme comme en Dieu qui ressort de chaque phrase, le naturel du ton : ce n'est pas un orateur qui s'adresse à une foule, ni un paysan madré qui cherche à s'attirer des sympathies : c'est un type comme vous et moi qui dit tout haut ce qu'il se dit à lui-même, qui ne prêche pas, qui mêle ses rêves aux nôtres ou nos rêves aux siens, c'est pareil. C'est beau. Oh ! Qu'est-ce qui arrive ? Il quitte l'ambon et va chercher derrière l'autel deux objets, une Croix et un pot de Miel. Voilà les vœux : renoncement et bonheur. Puis deuxième surprise : un gros sac de grains dont il va déposer une poignée dans les mains des jubilaires, et du célébrant. Fécondité. Enfin, troisième effet : une boîte en carton, dont il va faire sortir... une colombe, blanche à souhait, les ailes battantes. C'est l'Esprit-Saint, il nous en détaille la beauté, qui ne la voit ? J'avouerai ici ma réticence. Oui, mieux vaut ça que les sermons terrorisants d'autrefois ; oui, n'importe quel enfant, quel homme inculte, quel peintre naïf est ainsi atteint. Amusé en tout cas. Instruit ? Je doute. Cette « instruction », en est-ce bien une ? Les gens de la campagne ont la télé, et dans notre univers plein  de pubs, pareils tours sont connotés tout autrement que par l'esprit d'enfance. Le fondement de mon objection, le voici : aujourd'hui, en Occident, fût-ce dans les provinces de Namur-Luxembourg, le message n'est pas évangélique s'il est trop bucolique et touristique...  - Patience pour la suite : elle viendra demain ou après.

08/10/2008

Ce qui importe ? L'argent.

Marc SINNAEVE.

 

   Dans le journal de ce matin, une page signée par le professeur Marc Sinnaeve, président de la section « presse et information » de l'IHECS, est consacrée à la crise financière mondiale, et à l' « information » qu'elle suscite. Titre : Plus value-financière  ou désir d'humanité. Cette crise occupe assez tous les esprits pour que j'interrompe un temps mon batifolage du côté de la poétique, et que je vous entretienne de choses « sérieuses ». C'est-à-dire ? C'est-à-dire d'argent. - Non,  je ne blague pas : personnellement, je ne possède aucune « action », n'ayant jamais trouvé le moindre plaisir aux jeux de hasard ; ce goût est un instinct comme un autre, je sais, et si je ne l'ai pas, je ne fais ici que remercier le destin qui m'en a exempté. En même temps, je constate comme tout le monde que l'argent est le moteur de notre temps. Quatre personnes sur cinq, n'en disposant pas, languissent dans une vie immobile et souffrante, qu'on doit pouvoir soulager. Car dans le dernier cinquième, un dynamisme est possible et fécond : dommage que la voracité obligée (!) de puissants goinfres, non rassasiables, s'emploie et réussisse à tout empoisonner.

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   Ce que fait voir M. Sinnaeve dans « La Libre », c'est que cette voracité n'est pas un accident, mais l'élément constitutif de notre économie libérale, où la frontière entre économie financière et économie entrepreneuriale est une « illusion d'optique ». Ne sait-on pas que l'annonce d'une restructuration quelque part, avec sa nouvelle localisation, ses nouveaux chômeurs et sa nouvelle modernité, amène (quasi) automatiquement la hausse du titre ? Dans le monde de Busch et même de Barroso, industriels et financiers ont la même logique, à la fois subie et imposée par eux. La concurrence érigée en système absolu oblige partout à « tuer », non le petit ni le moyen, mais le plus petit que soi. C'est pourtant cette frontière que s'emploient à renforcer dans l'esprit des gens tous les responsables politiques, européens et américains, voulant « informer », disent-ils, et appelant les médias à mieux « communiquer » : en fait ils cherchent à rassurer. A empêcher la méfiance de détruire le système actuel. - Leur discours n'est pas véritable ; il n'est pas faux non plus, ok : le cataclysme est à éviter. Mais tout est dit par eux pour que ce système ne soit pas réformé, pas réformable, que les syndicats soient ridiculisés, que le projet de taxe Tobin reste aux oubliettes.  Que l'argent puisse, comme le cyclone Katrina ou l'ouragan Rita, reprendre tranquillement ses meurtres en série...

foi 

   Je ne suis plus aujourd'hui, grâce à Dieu, qu'un « bon catho ordinaire », plus attentif au Ciel qu'à la Terre. Cet appel public et pathétique de nos dirigeants à la « Confiance envers les Banques », adressé aux braves gens, me fait penser spontanément à l'appel romain et catholique à la « Foi envers l'Eglise », adressé aux laïcs fidèles à la messe du dimanche. La Confiance financière, elle ne repose en réalité sur rien de concret : l'Etat promet, mais il reprendra par l'impôt ce qu'il aura donné, et, la crise passée, ne bougera plus. La Foi chrétienne non plus n'a pas de vraies preuves. « Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu » - certes, et je crois en Jésus Ressuscité parce que, de cette croyance, j'ai tiré et tiens encore mes plus grands bonheurs. Mais ce Jésus, depuis vingt siècles, c'est des milliers de fois que papes et évêques l'ont manipulé, en torturant les textes - et les gens. Est-ce que, pour autant, je prêche l'apostasie ? Non. Ni la révolution. Je lis, je dis, je vis. Amen.

18:13 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

06/10/2008

Art poétique

fileuse de Poulet

 

   Ce qu'est un poète, je l'ai appris chez Valéry, dont j'ai publié dans ma prime jeunesse une interprétation de « la Fileuse », qui a eu l'honneur d'être longtemps mentionnée dans la Pléiade (VALERY, œuvres, II, p. 1689). Non qu'elle fût brillante, mais à cause d'une méthode d'analyse strictement interne, grammaticale et phonologique, que m'avait transmise Jean Guillaume, poète wallon, et que j'avais appliquée, en la théorisant s'il vous plaît avec une totale rigueur, étudiant servile et affamé que j' étais alors. Ce qui amenait à voir cette femme, « assise, au bleu de la croisée », « lasse, ayant bu  l'azur » et « dormeuse [qui] file une laine isolée »  comme entrant dans la mort.  - Tu es éteinte / au bleu de la croisée où tu filais la laine. - Avais-je tort ou raison ?  Aujourd'hui, je tiens ce dilemme pour absurde. Une interprétation n'est pas vraie ou fausse : elle est cohérente ou incohérente.

Arbre 

   Plaisir à piocher (ou pignocher ?) dans les Cahiers de l'homme de Cette (ou Sète...). A trouver, dans «Autres rhumbs » (publiés en 1927), ce signe d'une exigence stylistique qui relève d'une autre raison que la raison commune. « Je cherche un mot qui soit : féminin ; de deux syllabes ; contenant P ou F ; terminé par une muette ; et synonyme de brisure, désagrégation ; et pas savant, pas rares. Six conditions - pas moins » (Ibidem, p. 676). Pareilles exigences donnent des vers fabuleux, faits comme celui que je vais citer, qui ne dit pas seulement, qui produit le chant des branches dans le vent : « Vous me le murmurez, ramures !  ô rumeurs » (Charmes, p.126). Pourtant, on observera avec  insolence que les six conditions précitées sont plus impressionnantes qu'inaccessibles : « fracture », ou bien « fêlure », voilà qui répondrait à la demande...

 ValeryPh993555

   Valéry est un maître du vers. Pour sa prose, assertive en diable, et pontifiante (type Nous autres civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles), il ne m'a séduit qu'en deux ou trois occasions, entre autres par sa compréhension du génie absolu de Victor Hugo, et aussi par cette description de M. Teste, son double à lui, en qui j'ai cru quelques années trouver aussi le mien : « Il  était l'être absorbé dans sa variation, celui qui devient son système, celui qui se livre tout entier à la discipline effrayante de l'esprit libre, et qui fait tuer ses joies par ses joies, la plus faible par la plus forte, - la plus douce, la temporelle, celle de l'instant et de l'heure commencée, par la fondamentale, - par l'espoir de la fondamentale » (Ibidem, p. 18)

Assouline03   Récemment, dans le blog de Pierre Assouline publié dans « le Monde », j'ai découvert trois strophes d'un  Valéry inédit. Poésie dite « érotique » (!) :  franchement, je n'y vois aucune trace du "jeu", qui est pourtant une caractéristique essentielle de l'érotisme. Ici, c'est une passion qui s'exprime, avec de la simplicité. Jugez-en : 

"Jeanne, ton corps me suit. O mains pleines de Jeanne / O pensée où revient ton silence et ta voix / Et ce mélange d'ombre à l'été qui se fane / Que nous venons de boire au fond mourant des bois.../

A peine je te quitte, une Jeanne songée / Appuie un être tendre à la table où j'écris ; / Où mon coeur tout à coup se la forme allongée / Et mon labeur se trouble au sein de mes esprits. / 

Nos soucis, nos ennuis, nos devoirs, nos ouvrages / Ne sont devant l'amour que du bonheur perdu. / O baisers précieux, ô les caresses sages, / O Jeanne, enchantement du travail suspendu".

22:50 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/10/2008

Un nouveau péché

hapkido ou la discipline de la rencontre

 

   Le goût du blog, pour un isolé qui a « le temps », c'est comme le nouveau péché découvert à l'adolescence. Quand on l'a éprouvé, vers douze-treize ans, on s'est d'abord effrayé. Je me souviens avoir cru, la première nuit, dans l'obscurité, que c'était du sang. Puis on s'y attache, on se familiarise, on y revient deux ou trois fois par semaine. Personne autour de moi ne parlait de ça, sinon quelques « mauvais compagnons » qu'il fallait «  fuir comme une orange gâtée ». - Pour ce qui est de la blogosphère, dont la volupté est à peine plus convenable (C'est fou, le nombre de gens qui me disent : Quoi ! tu perds ton temps à ça ?), c'est Marie T. qui m'a contaminé, et elle est tout sauf une mauvaise compagne. La lecture de « Vivance » m'a rendu plus sensible à une forme d'ouverture à autrui qui soit large, qui « sème à tous vents », sans « moisson » à prévoir et gérer. Qui oblige à la précision, aussi, sans détour poli du côté des  généralités inutiles. Qui se doit d'éviter le piège de la polémique, qui ne me plaisait déjà pas, mais que je croyais inévitable :  eh! bien non, on peut le déjouer. J'ai compris par et chez « Crocki » sans qu'elle en soit consciente, qui sait ! (ou peut-être si ?) comment faire voir une chose sans ôter toute pertinence à la vision  opposée. Se satisfaire de proposer une façon de voir, d'écrire, de vivre. Celle qu'on a choisie, et qu'on jette comme ça dans le débat public, en passant d'un thème à l'autre, sans se poser en oracle - sans oublier tout de même, c'est impossible, le professeur (ou l'infirmière ?) qu'on a été....

mise en cause -images 

  Ajouterai-je : ...Comment contester une institution sans déplaire à ses responsables ? Comment approuver certaines transgressions sans scandaliser les valets de cour et irriter les forces de l'ordre ? Non, je ne crois pas (encore) ça possible. Limites de la matière, du corps social, du droit. Il faut un moment choisir son camp. Identifier l'adversaire, qui ne doit pas être une personne, mais une règle, une habitude, une fonction. Identifier, sans déshonorer. Mettre en cause comme un garagiste qui dit : « c'est le carburateur... » - Ouf:  j'ai évité de justesse la comparaison « comme un médecin qui dit le poumon »... Merci, Toinette, mon bon  ange au pays des classiques.

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  Je m'avise que la fable à quoi j'ai fait allusion pour commencer ce billet est aujourd'hui oubliée. La voici, courte et féroce, telle que ma mémoire l'entend encore : « Un jeune enfant vit dans un tiroir / Au milieu d'oranges fort jolies / Une orange gâtée. / En revenant les voir / il les trouva toutes pourries / Moralité : / Jeunes amis, qui voulez rester bons / Fuyez, fuyez les mauvais compagnons ». 

18:49 Écrit par Ephrem dans Plaisirs | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

02/10/2008

Examen de conscience

Metsys. Preteur

 

   Ben de B. s'étonne, avec beaucoup de douceur, je le résume, qu' « entrer dans la vieillesse est pour moi comme n'être plus rien, et, avec amitié, il en appelle, contre moi, à moi-même. Ne répétè-je pas sans cesse que l'essentiel est l'amour de Dieu, et aussi, ce qui revient au même, l'amour du proche ? » - Oui, Ben. Bien sûr : il en va ainsi dans le Royaume promis. Mais dans le monde d'à présent, nous sommes des êtres sociaux, et définis par les autres. On est le boulanger du coin, le médecin, la fille du Bourgmestre ; ou encore : employé(e) chez Dexia, chez Fortis. Ou c'est mon patron, attention ! Un gros client, faites gaffe. Autre caractéristique possible pour nous, ou quiconque : « Il est... il paraît qu'il en est ». C'est avec ces qualifications-là que chacun existe, avec ce ou ces talents-là que chacun est prié par l'Evangile (Mt, 25,14-30) d'en gagner un ou plusieurs autres. Voyons bien dans quel univers sauvage nous avons été envoyés pour travailler, où le conseil du Maître lui-même (« il te fallait placer mon argent chez les banquiers », verset 29) n'est pas fatalement la meilleure solution Clin d'oeil.   

Hospice-&-Mentally-ill-JUMP

 

   Ne puis-je donc dire avec candeur que je suis heureux d'avoir quitté le champ de bataille ? D'être renvoyé à l'arrière du front ? D'avoir le rôle de Siméon plutôt que celui de Jean-Baptiste ou de Paul ? Pour un tempérament « émotif inactif » comme est le mien, capable de records quand une passion l'allume et traînant les pieds quand le feu s'éteint, il y a un vrai plaisir à n'être "plus rien" aux yeux du monde difficile, à n'être plus "responsable", à déposer les armes - et le barda.  Plaisir de me laisser porter par... par la grâce, ou le vent, ou ce que tu veux. Ne me dis pas que, de cela, je dois me justifier. Que le Maître exige davantage. Ne sais-je pas comment Il m'a programmé ? De toutes façons, la halte et le repos sont provisoires. Ils ne dureront pas : un jour il y aura l'accident prévisible, le déclin tout à coup abyssal. Et l'irresponsabilité qui fait maintenant ma joie se transformera, mais pour mes proches ! en surresponsabilité. N'être rien, c'est aussi ne pas être lourd. Viendra un temps où je serai lourd.

 Tournier 9782070429370_s

   Merci de ta réaction fraternelle, cher Ben, avec le drôle d'examen de conscience qu'elle a provoqué. N'oublie pas, de ton côté, qu'un titre, en journalisme, se doit d'être un peu provocant. Et qu'est-ce qu'un blog, sinon un journal extime (comme dit Tournier), offert au premier venu. Je ne cherche pas à être toujours un "exemple", je n'ai pas toujours raison. Mais je suis toujours sincère.

23:12 Écrit par Ephrem dans Epreuves | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |