30/11/2008

Avent

grossesse

 

   Avent :  adventus Domini, arrivée du Seigneur... Dans la liturgie, suite des quatre dimanches précédant Noël. Période bénie. A cause du romantisme dégagée par l'ombre automnale, à cause du rappel que celle-ci institue d'une période humaine où jubilation et angoisse se conjuguent , quand une femme est enceinte, qu'une autre vie s'annonce, qu'il va falloir changer de vie ; qu'on exulte, qu'on a peur, qu'on espère, qu'on est y est... C'est la période où « Dieu », « Celui » que j'ose nommer tendrement « mon Dieu », me fut toujours « sensible au cœur ». • A 19 ans, quand j'ai fait solitairement retraite pour savoir si Dieu avait quelque dessein sur moi, souvenez-vous. • Et plus tard, à Louvain, quand j'allais aux vêpres à l'abbaye du Mont-César, pleurant silencieusement comme un enfant sage au moment de l'hymne Rorate. • Et plus tard encore, quand la nuit était vraiment noire, après la Compagnie et avant Bruno, le temps où je fus réduit à pianoter seul les notes de cette même hymne, dans mon appartement  jamais vide, mais jamais non plus habité...

    Quatre dimanches de suite, je citerai une des quatre façons dont Kierkegaard raconte le sacrifice d'Abraham, dans son livre « Crainte et tremblement. ». Puis, comme on met une bougie ou une pièce dans un tronc en quittant un lieu « saint »,  je laisserai une traduction, une transposition, une adaptation personnelle du Rorate, qui n'a rien à voir avec Kierkegaard, mais beaucoup avec mon propre attachement de fils d'Abraham. -  Une strophe chaque semaine. Suivra l'original latin, naturellement. A ce soir ou demain.

16:21 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

27/11/2008

En rire et puis lire

Lama dédaigneux

 

   J'ai quelques ennuis pour l'instant. Mesquins, gênants. Ils ne sont pas tels que j'aie à m'en ouvrir à « Dieu mon Ami » dans ma prière. C'est un nuage soudain et transitoire qui passe sur la lumière du monde - même pas : sur ce petit espace du monde où deux vieux amis et moi captons une lumière douce. De quoi s'agit-il ? A peine a-t-on perdu tout pouvoir, l'âge étant là, en démissionnant des différents mandats dont on était porteur que l'impolitesse, la muflerie même, de certains puissants du jour vous apprend, mieux qu'un sermon, que vous n'étiez déjà plus rien. Votre départ, on ne s'en est pas aperçu, on « oublie » même de le signaler. Et si une faute est commise, on ne s'en excuse pas à ceux qui en sont victimes, mais à ceux-là qui,  puissants encore, sont en situation de s'en plaindre efficacement. C'est plutôt humiliant, et j'avoue que je ne m'y attendais pas. Aurais-je dû ? Sans doute.

serment des Horace  David 

   En 1996, soumis, comme toute école supérieure, au décret de regroupement obligatoire, l'Ihecs que je dirigeais depuis 1984 a dû négocier une fusion avec cinq Ecoles qui lui ressemblaient peu. Mon Ecole, de type long et de niveau universitaire, avait d'autres traditions (indociles, libertaires, passionnelles, mais aussi magnifiquement créatives et généreuses) que les instituts de type court qui s'y adjoignaient ; ils formaient ainsi la « Haute Ecole Galilée », au nom à la fois masculin  et féminin, critique ici et tendre là, appel à la Renaissance et plus secrètement rappel de la Naissance. Bien qu'il n'y eût désormais qu'une asbl organisatrice, les instituts unifiés en droit, coalisés en fait, gardèrent leur autonomie, ce coalitionqui n'alla pas sans tiraillements au CA et au PO unitaires. Les années où l'Ihecs exerça l' « essentiel du pouvoir » (expression consciemment obscure, ces choses sont difficiles à expliciter), les choses allèrent bien, les vents mauvais furent aussi emportés que les feuilles mortes. Il est vrai qu'ils étaient rares, et que le feu doux de la courtoisie entretenait la chaleur entre les partenaires. Mais les postes sont tournants. Le recteur actuel de l'Ihecs, un fin musicologue qui est aussi prof à l'UCL et fut un temps directeur de l'EJTA, l'European Journalism Training Association, voit aujourd'hui sa juridiction limitée pour cinq ans au département type long (master en presse & information, et master en communication appliquée). Et tout naturellement, pour HEG, le  climat communicationnel cède le pas à un climat économique qui... mon Dieu ! en ces temps de débâcle bancaire ... n'est pas... pas des plus... pas Ihecs 50, sigleheureux. D'autant que cette année est jubilaire pour l'Ihecs, fondé en 58 ; d'autant que d'autres regroupements sont dans l'air du temps. Louvain aurait des ambitions qui exclurait les types courts. Alternative : une « coupole » bruxelloise rassemblerait les enseignements supérieurs cathos, depuis St Louis jusqu'aux types courts... J'dis ça, j'dis rien. J'sais rien d'ailleurs : ce que j'ai entendu en assemblée visait à rassurer tout le monde, donc à ne pas « informer », selon ce que de bons profs enseignaient ... à l'Ihecs ! Reste que la crise est là qui pourrait annoncer des  mariages pas toujours désirés. Mais déjà, elle contraint sûrement à un management plus rigoureux -  ce qui ne veut pas dire moins fraternel. Au contraire, il me semble. Si j'étais encore membre de la maison galiléenne, je donnerais cette consigne primordiale au grand Chef :  Smiling....

 Coeur ds les mains

 

   Si cette affaire est trop mince pour que j'en bassine les oreilles de Dieu, ou les vôtres (enfin, vos yeux de lecteurs, plutôt)(c'est fait, change de disque, bavard), j'ai un autre plaisir en réserve. Goûtons, je vous invite. La langue, la littérature. L'ordre où peuvent être les mots, en français : tout un art. Soit cette phrase mine-de-rien de Gide, dans son journal : « J'aperçois, lorsque je veux me recoucher, dépassant la crête de l'armoire en face de mon lit, une tête de python dressée qui, bientôt, n'est plus qu'une tringle de fer. » Cet ordre des mots (tête de python -   tringle de fer) réalise dans l'esprit du lecteur la méprise subie par l'auteur, le lecteur éprouve la sensation exactement comme Gide. Un autre ordre eût été possible : tringle, puis python. Du genre : « En me couchant, la tringle de fer qui dépassait la crête de l'armoire en face de mon lit me sembla une tête de python dressée ». Mais ce deuxième ordre, logique à coup sûr, n'a plus rien de psychologique. Il a remplacé la littérature « qui réalise » par la confidence qui « relate ». Voilà une observation que je dois à Jean Ricardou (il me semble), quelque part dans ses Problèmes du nouveau roman.

Monde jadis 6949098 

   Même effet dans ce jugement d'un critique littéraire à propos de je ne sais quoi : « La phrase ressemble alors à une houle, à cette respiration de toute la terre, quand, au bout d'un quai, quelqu'un d'aimé, tiens, apparaît. » Mettez « apparaît » juste après « quand » (essayez), et il n'y a plus d'effet littéraire. - Ici, j'ai la référence  sûre dont tout le monde (et moi le premier) se moque bien : Bertrand Poirot-Delpech, journal le Monde, 16 avril 1976... De quoi voyager pour rien dans un autre royaume, le tout petit, celui de l'Homme :  le langage. Celui des mots, apparu chez les Akkadiens - selon Bottero - après celui des choses, le Sumérien. 

 

23:18 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

24/11/2008

Alors, tout sera achevé

jugement dernoer van eyck 4

 

   Dimanche de clôture. Fin de l'année liturgique. Fin de la catéchèse annuelle chrétienne et, en perspective, fin de l'histoire, fin du monde. En plaçant la fête du Christ Roi  au dernier des interminables  « dimanches après la Pentecôte », rebaptisés « dimanches ordinaires, l'Eglise fait sens.

 

   Quand tout sera fini-fini, au bout du compte, quoi ? Le « Parti des chrétiens » (qui est pourtant aussi divisé qu'aujourd'hui le parti socialiste français), a là-dessus une même opinion,  qui ne diffère pas de l'opinion « paienne » :  à la fin, c'est, naturellement, pour toute vie, le néant. Toute chair est comme l'herbe... Comme le chantait, pour son p'tit Jean-François Nicot, la môme Piaf : « Elle est comme la fleur des champs : épis, fruits mûrs, bouquets et gerbes, hélas ! tout va se desséchant », c'est le lot de ce qui est biologique. Le lot d' «Adam », l'homme, en hébreu.  Vivre, c'est l'autre mot pour dire un jour mourir. Notez que bien des gens s'en contentent. L'entre-deux, la vie humaine, c'est pas mal. Et quand ça coince, il y a des anesthésiants naturels et artificiels, à choisir dans la culture de chacun, qui fait qu'au total, on dépasse l'obstacle, on survit, et, même si l'on est diminué, on survit bien - mieux, parfois. Les jeux de la résilience viennent ainsi à l'aide de toute sensibilité humaine. Des vieillesses rayonnantes après des maturités dramatiques, qui n'en a vu ? Moralité : vivre aussi longtemps que possible - il n'y a que ça d'accessible à cercueil_pinupnotre être charnel. Ensuite, un cercueil pour les os, une jolie fille nue pour les  souvenirs...  Dans les plus anciens textes bibliques, allonger les années est le seul cadeau dont Dieu paraît disposer -  après celui d'une descendance (évidemment) masculine ! Quand j'étais gamin, j'avais lu (dans 2 Rois 20) qu'Ezéchias, pour  prix de ses services, avait obtenu du Seigneur un rabiot de quinze ans. Je m'étais dit alors que Dieu était plus radin que je n'aurais cru...  

 

   Le Christ passe par là. Il revêt notre humanité, intimement, irréversiblement, au point d'être un moment, à Gethsémani,  en « conflit » avec son Père : Que ce calice s'éloigne, ça, c'est ma volonté à moi ; mais si tu veux autre chose, que ce soit Ta volonté qui soit faite. C'est donc réellement un homme, toujours Dieu, certes, mais en ayant « déposé » tous les caractères : il a pris ses distances avec le Père, pour qu'il n'y en ait pas avec notre nature - cette nature que sa  docilité au Père va transfigurer, immortaliser.  Ce Christ parle de « vie éternelle », - il la promet à ceux qui le suivent. Qui Le mangent et qui Le boivent, plus précisément ( ?), ce qui fait fuir « beaucoup de ses disciples », mais pas les Douze. Jésus les interpelle : « Et vous, pourquoi vous ne partez pas » ? Simon-Pierre donne alors cette raison qui m'a - tout de suite et pour toujours - profondément séduit pour sa platitude, son évidence, sa parfaite justesse :  « A qui irions-nous ? Toi seul parles de vie éternelle (Jn, 6, 68)... Quand j'étais prof de collège, j'avais punaisé cette petite phrase au-dessus du tableau, tant elle résumait tout ce que j'avais aussi à dire de Jésus-Christ...

Paul conversion, Le Caravage 

  Là-dessus, voilà ce que dit Paul, ce matin, quand il fait son michel-ange et brosse pour les Corinthiens son tableau à lui de fin du monde (1Cor 15, 20-28)  Je n'y change pas un mot, tant c'est grandiose : « Le Christ est ressuscité d'entre les morts pour être parmi les morts le premier ressuscité. Car, la mort étant venue par un homme, c'est par un homme aussi que vient la résurrection. En effet, c'est en Adam que meurent tous les hommes ;  c'est dans le Christ que tous revivront, chacun à son rang : en premier le Christ ; et ensuite, ceux qui seront au Christ lorsqu'il reviendra. Alors, tout sera achevé, quand le Christ remettra son pouvoir royal à Dieu le Père, après avoir détruit toutes les puissances du mal. C'est lui en effet (=le Christ) qui doit régner jusqu'au jour où il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis. Et le dernier ennemi qu'il détruira, c'est la mort. Alors, quand tout sera sous le pouvoir du Fils, il se mettra lui-même sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous. »

20/11/2008

Dire non

6.parc enfant_colere

 

   L'histoire des pommes et du Dieu qui voit tout, j'en connais une autre version. Moins drôle, et « adulte », quoiqu'elle vienne aussi d'un enfant de sept ans. Je l'ai trouvée dans Les mots de Jean-Paul Sartre, le livre autobiographique paru en 1964, et qui lui a valu la même année le Nobel - qu'il a superbement refusé, - à l'ébahissement bourgeois de Mauriac, ancien lauréat qui avança que ces millions, à lui, avaient été fort utiles pour « refaire la salle de bains de sa maison de Seine-et-Oise et pour en relever les clôtures » (Bloc-Notes, 23.10.64)... L'histoire du petit Jean-Paul est à la page 83 de l'édition originale des Mots chez Gallimard. Je la sais par cœur, et si quelques anciens étudiants me lisent, ils retrouveront ici Clin d'oeil un mini fragment de leur culture de base.... « J'avais joué avec des allumettes et brûlé un petit tapis ; j'étais en train de maquiller mon forfait quand soudain Dieu me vit. Je sentis son regard à l'intérieur de ma tête et sur mes mains ; je tournoyai dans la salle de bains, horriblement visible, une cible vivante. L'indignation me sauva : je me mis en fureur contre une indiscrétion si grossière, je blasphémai, je murmurai comme mon grand-père : « Sacré nom de Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu ». Il ne me regarda plus jamais. »

6.komp_vorne_final 

   J'explique ? J'explique, comme en cours, naguère. En décomposant une chose ou une action en ses éléments (ana-lusis). 1. Un  enfant, parti à la découverte du monde, sent confusément qu'il transgresse des règles venues d'il ne sait où - le surmoi, sa conscience, n'importe.- 2. Il donne à ce législateur caché, qui s'interpose au moment où il se croit seul, le nom qu'on lui a appris à l'école ou dans son foyer  (et bientôt sur les murs de nos villes, grâce à la Fondation St Paul et en dépit des moutardiers ronchons) : « Dieu ». Ce pourrait être autre chose. La police, la société ?  - 2. Ces règles, personne d'extérieur ne les lui rappelle : c'est lui-même, ou plutôt quelque chose en lui, qui les lui a rappelées. Elles sont donc déjà intériorisées, mais subconsciemment. - 3. Superbement (c'est le mot juste : avec un orgueil beau), l'enfant, au lieu d'accepter consciemment d'intérioriser l'interdit, l'expulse.- 4. Il le fait au nom d'une valeur, déclarée implicitement absolue : sa qualité d'homme fait, c'est-à-dire d'un être ayant droit à l'individualité, à la détermination de lui-même par lui-même, à la « discrétion ».- 5. Il le fait violemment, donc radicalement : par un geste qui humilie cela même qui est censé lui dicter une ligne de conduite aliénante.- 6. Et il le fait mimétiquement, en homme qui ne se crée pas seul, répétant donc un modèle qu'il a vu et  qui, pour l'heure, lui convient.

 6.repet_zaide_poing_leve

     J'imagine que quelques chrétiens familiers de ce blog protesteront ; qu'ils vont évoquer Adam, et le drame de la désobéissance initiale. Il y a de quoi, mais allez-y, avant que je n'y aille. Et tandis que vous objectez, goûtez tout de même cette affirmation exemplaire de la dignité de l'individu - que tant d'hiérarques bafouent facilement au nom d'une dignité humaine dont ils se disent, on ne sait pourquoi ni comment, garants.

13:23 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

18/11/2008

Dieu et la pub

Dieu est partout...  affiche_2008_180px__7140-1

« Dieu est partout, aussi sur Internet », lit-on sur la première page d'un dépliant publicitaire édité en septembre, à l'occasion du « dimanche des médias ». On voit bien le but : que l'outil internet fasse mieux connaître Dieu. Bonne idée. On ne demandera pas de penser l'inverse à un prof ihecsien rescapé de la préhistoire et qui cumule cette singularité avec celle d'être aussi un catho affirmé et confirmé, « têtu » - oui, souriez, c'est l'entrée en matière que je cherchais. Pourtant, si j'applaudis à l'idée, je suis troublé par les périls d'une application trop assertive. Voilà un dieu radar, un dieu caméra de surveillance que moi, je n'aurais pas aimé, et que je n'ai guère rencontré, il me semble : ni dans l'éducation reçue (un peu tout de même), ni dans la Bible (sauf...), ni dans ma prière (jamais).  Ces réflexions, je me les fais grâce à Moutarde (La), feuillet bimestriell'éditorial que je lis ce matin dans « la Moutarde », un bimestriel réduit à un feuillet recto verso, couleur moutarde (bien sûr), livré par abonnement (2,5 euros pour 6 numéros, un an ! c'est pour rien !) Je ne vous cacherai pas qu'édité à Floreffe,  il assure sans trop d'aigreur, dans le diocèse de Namur, l'Opposition officielle à son Excellence Mgr l'Evêque impassiblement régnant. Ce n'est pas cela qui fait l'intérêt de cette publication, j'en conviens : ça dit seulement son  indépendance. Sa valeur, vous allez la voir.

 Elie- 5300101

Je lis donc, dans ce n° 83 (14e année, déjà) ceci : « À plusieurs reprises, les Écritures évoquent le fait qu'on ne peut voir Dieu « face à face » mais en quelque sorte « de dos ». II y a surtout cet épisode du premier livre des Rois (19, 1-13). Il y est question d'Élie, prophète découragé, sur le point de rendre son tablier. Réfugié sur le mont Horeb, Élie finit par "rencontrer Dieu". Le récit de cette révélation est étonnant. Voici à ce propos les réflexions de Sylvie Germain :     « ..une Révélation  qui  évacue, annule, renie la gloire et la puissance, qui renonce au grandiose. Une Révélation de rien, d'une infinie discrétion. Éclatent coup sur coup : un grand ouragan, un séisme, un feu violent. A chaque fois, il est précisé que Dieu ne s'y trouve pas. Le spectaculaire n'est mentionné que pour mieux être rejeté, dénoncé comme illusion, voire imposture. Trois formidables coups pour rien. Ou plutôt, il s'agissait des trois coups annonçant le lever du rideau, appelant le spectateur à l'attention, à la concentration, à la plus vigilante  écoute? Car, c'est effectivement alors - alors seulement - que quelque chose advient : un «Inouï  je thabor2ne sais quoi.» La véritable Révélation ? «Une voix de fin silence.» Aux confins de la pensée d'Elie, exténué par la marche et le jeûne, épuré par ses quarante  jours et nuits au désert, passe un soupir, un brin de silence qui vibre à peine et qui déjà s'en va : DIEU.»

 au_buffet-1-2

   « Le Dieu qui voit tout, qui sait tout, qui peut tout, n'est pas le  Dieu de la Bible mais le dieu des philosophes », continue l'éditorialiste. Qui nous régale alors  de cette petite histoire conclusive. «  C'est une fête scolaire. Il y a une longue table chargée de victuailles et de friandises variées. Dans une corbeille remplie de pommes, un écriteau et une petite pancarte, écrite par un adulte: «Attention, vous ne prenez qu'une pomme, car Dieu vous regarde et voit tout.»En bout de table un panier chargé de chocolats et de bonbons. Là aussi, un billet, mais une écriture enfantine : « Servez-vous à volonté. Dieu s'occupe des pommes. »

Un brin de silence qui vibre à peine et qui déjà s'en va... 

   Dans la volonté réaffirmée partout, aujourd'hui, dans les hauteurs ecclésiales, de réhabiliter une image de « Dieu » plus distincte  de celle du miséricordieux prophète paru en Galilée et crucifié à Jérusalem un jour d'avril,  je sens  comme un dédain du messie pauvre qui nous est advenu,  au profit du Messie fantasmé dont les régimes autoritaires nous font voir l'attrait populaire. La discrétion de Dieu... Elle est au moins aussi orthodoxe que sa majesté. Et elle nous met plus au boulot. Je relis, comme la Moutarde m'y invite encore, la première lettre de Saint Jean (4, 12): « Personne n'a jamais vu Dieu. Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous. » 

15/11/2008

Tempête sous un crâne, 1990

Baudouin et Fabiola de dos

 

 

 

 

    Voilà un homme, avec sa femme. Ils se tiennent chacun d'un bras amoureux, toujours épris, toujours tendres, après tant d'années. Elle n'a pu lui faire d'enfants, ils ont tellement essayé tous les deux, mais cinq, six fois, sans qu'elle le veuille, et à leur commun désespoir, elle a dû avorter. Dans ces cas-là, on n'appelle pas ça ainsi : on dit fausse couche, mais au final ça revient au même. C'est juste que le responsable alors est irresponsable : c'est la Nature, c'est Dieu, c'est un quelconque « Bouquet Missaire ». Sur la photo, voyez : ils rentrent dans leur maison de fonction, un bâtiment comme une caserne très haut de gamme, un «  palais », on dit. Il ne leur appartient pas. Lui vient y travailler tous les matins à neuf heures, elle n'est que rarement invitée. A quoi tournent-ils le dos ? A nous, qui les regardons ? Pas du tout : à la vie normale, variée, risquée des autres Belges. Eux ont un destin tout fait, tracé par d'autres, qu'ils ont à suivre, à accomplir. C'est ce qu'ils font. A deux, heureusement. Ils s'aiment. Et ils aiment les gens. Grand roi, reine blanche...

abdication 

   Albert, le jeune frère à lui (enfin, il a mon âge), reprendra le boulot à la mort de son aîné, mais en attendant il a la belle vie : sportive, passionnelle, conjugale, familiale, et tout. Professionnellement, c'est même un voyageur de commerce avisé. Mais c'est Baudouin, l'aîné, qui a dû prendre la place de Papa - non, pas à sa mort : de son vivant. Il a dû le déclasser publiquement, l'humilier par devoir, exercer son métier autrement, mieux ! que n'a fait l'Ancien qui, dix ans d'affilée après son effacement officiel, préside toujours la table familiale pour donner au « petit » roi des conseils et des remords absurdes... Car enfin, le troisième Léopold, si c'est la rue qui l'a chassé, faut dire qu'il n'était pas tout blanc non plus : Qu'est-ce qu'il allait faire à Berchtesgaden en novembre 40, dans le nid du Vautour ? Et ce naïf  « testament politique » de 1944, exigeant des excuses des ministres revenus avec les Alliés, en se couvrant soi-même d'éloges... Mais cher vieux Sire, la Belgique, ce n'est pas Monaco ; encore moins le Vatican. Régner, c'est chez nous un métier de plombier, d'assistant social, de sœur de charité. Cela, votre fils Baudouin, lui, l'a magnifiquement compris.

 1607_palaisbxl

   A la date du 5 avril 1990, dans l'Avenir n'est à personne, 15e tome du Journal de Julien Green, on lit cette sottise. « A Bruxelles, le roi Baudouin prend des vacances de vingt-quatre heures et cesse pendant un jour d'être roi, tandis que dans son royaume on vote une loi en faveur de l'avortement. La discrétion du geste est à la hauteur du scrupule. »  Ce sera tout. Deux phrases : un récit orienté (vacances) puis un jugement méprisant. Pauvre Baudouin ! Et pauvre Julien, plutôt. 

louis 17

 

   Mon reportage à moi, qui suis résolument « pro-choice », vous dira autre chose. J'ai entendu alors Baudouin à la radio. Était-ce lui ou un journaliste lisant son message, je doute ; mais j'ai entendu une allocution qu'on ne cite plus intégralement... En substance : « Pas moi ». « J'ai passé ma vie entière à souhaiter pour mon couple un enfant. J'ai cru un jour que j'étais exaucé, je l'ai dit à Jean XXIII ; mais la Mort a gagné sur ma femme et sur moi... Gagné puis regagné encore et encore. Vous demandez que je signe aujourd'hui de mon nom la négation de ce que j'ai voulu passionnément, que je devienne un père volontairement orphelin de ses propres enfants, eh bien je ne peux pas. Il y a aussi des enfants belges trisomiques, handicapés, qui pourraient penser après ça qu'ils sont de trop. Non, je ne veux pas. Ni le très chrétien comte Harmel, mon ami, ni  Gottfried Danneels n'y changeront rien. Je me démets. Bien sûr, je ne veux pas empêcher la majorité démocratique de faire approuver et d'appliquer cette loi, puisqu'elle le veut  avec constance et fermeté. Qu'elle le fasse donc  - sans moi. C'est possible, parce que je ne m'accroche pas, vous n'avez pas besoin de moi. Ce jour même où vous apprenez que je ne suis plus capable de régner, vous apprenez aussi que la loi est approuvée ce matin par le conseil des ministres. »   C'est Anne-Marie Lizin, féministe en diable, qui fera remarquer qu'au lieu de laisser la loi litigieuse attendre au fond d'un tiroir la signature royale, pour au moins gagner du temps, comme faisaient ses prédécesseurs, Baudouin en a précipité l'application de fait.  Il le savait.

 senat belge

   Ce n'était pas des « vacances royales », pas un « geste discret », ami Julien. Tonitruant, le geste, au contraire. Et c'était une vraie démission, quoique le mot  eût été rayé par Wilfried Martens, premier ministre. Il a fallu ensuite un nouveau vote secret des deux Chambres réunies en Congrès pour que cette incapacité à régner fût levée. Ce qui n'a pas été une sinécure. Malgré de minutieux pourparlers préalables, l'atmosphère était glaciale ;  écolos, libéraux, et pas mal de membres des PS flamand et francophone, (pourtant alors au gouvernement  Martens VIII avec la Volks-Unie) morigénèrent le monarque tourmenté par sa conscience en même temps que ces piteux ministres qui voulaient le repêcher. Mais un peu plus des deux tiers craignaient la crise de régime, ils ont fini par remettre en selle le roi jeté à terreé. « Es-tu Roi ? » « C'est toi qui le dis »

 tissot-jesus-before-pilate-for-the-first-time

   Cher Baudouin... Les responsables belges, même dans le clergé, ne t'ont pas pardonné cette protestation si humaine, ce «signe prophétique» qui émouvait si fort Jean-Paul II. Ton procès en canonisation, m'a-t-on dit, n'a même pas été engagé au diocèse de Malines-Bruxelles.  Père châtré, père virtuel, père quichottesque, père des gens qui n'en ont pas ou plus, prie pour nous. Rassemble dans ta royauté christique les femmes stériles, ainsi que les fécondes qui ne se sentent pas (encore) à même d'accueillir le début d'enfant qui s'annonce sans être attendu. 

17:49 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

13/11/2008

Le récipient de Froidmont

froidmont

  

   Je voudrais transcrire ici, avant que les circonstances l'aient rendu obsolète, une contribution à la controverse sur l'intérêt de l'adjectif « catholique » dans le nom des institutions qui le furent historiquement. C'est un texte du Père Louis Dingemans, publié dans « La Libre Belgique » du 30 octobre. Si vous ignorez tout de lui, cliquez ici et vous comprendrez que ce Dominicain belge, vivant à Rixensart, est un des premiers prêtres à avoir sérieusement pensé la pastorale des divorcés, ces gens qu'on invite aux repas eucharistiques en les priant de ne pas s'approcher de la table.

 parvi

« Le débat sur le "C" de l'Université Catholique de Louvain me semble faussé par l'amalgame habituel fait dans notre culture entre "Catholique" et "Romain", amalgame que le Vatican entretient soigneusement. Beaucoup de croyants, dont je suis, restent infiniment reconnaissants à l'Eglise Romaine de leur avoir transmis la foi au Christ, mais n'hésitent pas à regretter que cet héritage, tel qu'il a été transmis, était et reste profondément déformé. Le système romain est celui d'une hiérarchie élective mais absolue qui choisit ses propres électeurs, qui affirme son Magistère sur tous les chrétiens, alors qu'elle est plus attentive à la lettre qu'à l'esprit. Ce fameux Magistère ne fait pas l'autocritique de son histoire et affirme son Magistère, tant solennel qu'ordinaire, sur tous les chrétiens. L'Eglise Romaine impose des dogmes sans fondements, par exemple : l'Immaculée Conception qui  exempte Marie, la mère de Jésus, du péché originel, ce qui suppose l'historicité de ce mythe; ou encore l'infaillibilité pontificale à laquelle ne croyaient pas les grands théologiens du Moyen Age, comme Thomas d'Aquin. Ce qui scandalise aussi, le mot n'est pas trop fort, les esprits contemporains, est une morale fondée sans prudence sur une conception particulière du droit naturel, bien éloignée de l'esprit de l'Evangile. L'encyclique Humanae Vitae sur les moyens artificiels de contraception en est un triste exemple qui a ébranlé profondément la foi de dizaines de milliers de chrétiens attachés à l'Eglise [ ...] » 

 chercheur au microscope

[Pourtant] « Il serait malheureux que l'U.C.L. renonce à ce "C" qui dit l'actualité de ses racines. Peut-être faudrait-il y ajouter un "C"  supplémentaire: Université Catholique "Critique" de Louvain, car telle me semble bien être sa vocation aujourd'hui: promouvoir un renouvellement profond de l'identité chrétienne. Tâche d'ailleurs qui doit être celle de toutes les Eglises qui se réclament du Christ et qui toutes doivent admettre qu'aucune transmission n'échappe aux dangers de déformation: "traduttore, tradittore", dit une maxime italienne, et Thomas d' Aquin écrivait que « tout ce qui est reçu l'est selon le mode de réception du récepteur (1) ». La contingence de la Tradition n'est pas due a priori à la culpabilité de ceux qui l'ont transmise de bonne foi. Cependant, le Magistère n'a pas assez médité la troisième et principale tentation du Christ : celle de croire que plus de pouvoir donne davantage de moyens de faire le bien et l'unité. L'Eglise Romaine, une parmi les autres, devrait aussi méditer humblement la réflexion profane de Montesquieu, "tout pouvoir corrompt et le pouvoir absolu corrompt absolument". Voici pourtant une réflexion qui mérite d'être mise en corollaire de la première des Béatitudes : "Bienheureux les pauvres en esprit"...  »

 vermeer_la_laitiere

   Je n'ai pas changé un mot à ces paragraphes 2 et 3, seule la mise en évidence par italiques, grasses et soulignements est de ma responsabilité. L'appel de note (1) m'est aussi propre.  Explication. Le texte thomiste original dit : Quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. Je ne le cite pas pour faire le malin ; mais parce que ce mot de "récipient" peut venir en aide (il m'a aidé, moi) à ceux pour qui cet adage fondamental apparaîtrait obscur. Sens : l'eau qu'on verse perd la forme du vase dont elle sort et prend celle du récipient qui la reçoit, toujours. Bien sûr. Application : c'est (entre autres) sa Parole et sa Paix que le Christ a « déversée » sur ses apôtres tels qu'eux, ils étaient, à savoir membres d'une culture alors misogyne, agricole, totalitaire. Et nous, nous sommes autres. C'est toujours Sa Parole et Sa Paix qui doivent être et qui sont notre Eau, mais nous appartenons à une culture qui ne discrimine plus, qui transmet moins qu'elle n'innove, qui est démocratique. Déduction : c'est nous, les récipients » d'aujourd'hui, les receveurs, et c'est notre culture qui « informera » cette Eau, sans quoi elle s'évaporera... Ne pas confondre le sang du Christ avec la forme du calice de la dernière Cène, le corps avec le caractère azyme du pain. Dans un autre domaine, ne pas confondre le don du sacrement de l'Ordre avec le sexe de ceux qui l'ont d'abord reçu...


18:53 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

09/11/2008

Famille je vous aime

Pierre et Guilaine noces2

 

   Aujourd'hui, ces deux-là, voilà cinquante ans qu'ils se sont mariés : qu'ils étaient jeunes et fous, là, en voyage de noces ! C'est mon grand frère, Pierre senior, et Guylaine, sa femme. Ils sont parents de quatre enfants, dont mon neveu Pierre junior est le benjamin. Particularité familiale : la fidélité en amour, chez tous. Et son corollaire : querelles, discussions, chamailleries verbales pour des riens, du matin au soir. Chez les parents, car les enfants et petits-enfants ont délaissé cet aspect de l'héritage, tout en faisant preuve d'une même stabilité affective... On a fêté ça hier, samedi, en commençant à 17 heures par une messe votive. Le couple, en remerciant pour la bonne intention, avait auparavant décliné (gentiment) l'offre communale de congratulations publiques, avec remise de médailles etc., choses parfaitement étrangères à leur type de tribu anarchiquement heureuse. Mais que le Christ ouvre les festivités, cela, ça comptait. La messe avait donc été soigneusement mitonnée par Pierre junior, sous la présidence du plus conciliaire et du plus conciliant des curés de campagne, un vrai Bienvenu Myriel ! Cela commençait par un Kyrié-é-é-é. ééééééééé leissonnant comme il y a un demi-siècle, continuait avec une lecture d'une page (citée ici) des Misérables sur la vieillesse, et une traduction très libre des conseils bibliques du petit-fils de Ben Sirac le Sage, déphallocratisé et adapté à notre langue (avec la permission du petit-fils, lisez donc le prologue si vous en doutez). Pour l'Evangile, les noces de Cana, où Jésus, poussé par sa mère qu'il rabroue  « S »'exprime pour la première fois (Jn, 2, 1-12). Après la bouleversante homélie de l'abbé D. et le credo énoncé avec une fermeté inhabituelle, défilé des 12 enfants et petits-enfants pour les intentions, courtes, chacune est adaptée à une situation différente, à « sa » situation... Rien que du banal, ensuite, mais tout se fait dans une église grande comme une chapelle, archi pleine, où une communauté voisine de laïcs consacrés vient apporter l'aide de ses voix et de sa piété, tandis que les villageois expriment massivement leur affection. A la demande du curé que sa main fait souffrir, c'est Pierre junior qui fait communier ses père et mère au corps et au sang, c'est moi qui donne la communion à toute l'Eglise... Vous n'imaginez pas, je cherche moi-même à  comprendre le miracle de cette atmosphère inattendue... Dans la lecture de Hugo, Pierre junior s'est déjà étranglé d'émotion vers la fin ; et moi, dans la distribution de l'Eucharistie, j'ai les yeux brouillés, je pleure en offrant « le corps du Christ » à tous ces gens dont les deux tiers m'ont connu quand j'avais dix ans, qui savent qui je suis et me sourient, la main droite ouverte, le regard disant tendrement: « Tu ne me reconnais pas ? Moi,  je te reconnais, souviens-toi... ». D'autres larmes coulent un peu partout dans l'assemblée, toutes silencieuses comme un lac tranquille...

Jubilé P&G Bon appetit... 

   Après quoi la grande bouffe, naturellement ! Et au dessert, le diapo dégoulinant de tendresses où Freddy junior, le fils aîné, s'étrangle à son tour et doit sauter la fin du commentaire préparé, parce que l'émotion le ravage, lui pourtant si pudique, si maître de lui ! Finalement, un DJ spécialisé dans « la Belle époque » fait tourner les têtes et les cœurs dans des danses qui ne sont pas solitaires comme elles le sont aujourd'hui devenues. Dans ce village où rien de neuf n'arrive jamais, pensè-je, voilà que les jubilaires qui n'ont plus dansé ensemble depuis 30 ans, ouvrent le « bal », tout le monde danse bientôt avec tout le monde, Ben entraîne Pierre junior dans un long slow plein de langueur parmi dix couples hétéros, moi-même, bizarrement rajeuni, je glisse, je saute, je martèle le sol autant avec mes neveux que mes nièces, et suis finalement invité à un tango par un parent par alliance, que je connais mal, sous les yeux de sa femme que je connais très bien, elle, et qui est pour moi depuis longtemps une grande amie... O bonheur , ô familles, ô Dieu Père de la famille humaine.

 Ce matin, revenu à Bruxelles pour la prestation à la cathédrale, j'entends le prêtre, dans son homélie, citer la Lettre à Diognète. En effet. Oui, hier soir, dans le patelin ardennais, c'était un groupe de chrétiens du IIe siècle qui s'amusaient selon l'Esprit...

18:04 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

06/11/2008

Où est donc mon pays ?

carte_region_wallonne

 

   La Wallonie, est-ce mon pays ? Qu'est-ce qu'un pays ? Un territoire auquel on se sent relié, structurellement et sentimentalement attaché. La Wallonie ne m'est rien ; et dussè-je scandaliser, la Belgique non plus. Mon village natal m'importe, parce que c'est dans ce lieu très clos par la guerre que je me suis fait ; cela compte, et tellement que je veux qu'on y ramène un jour mes os, mêlés s'il se peut à ceux de mon père et de ma mère dans l'attente fidèle de la Résurrection. L'Europe aussi m'importe : il n'est pas de ville européenne où je ne me sente comme chez moi, et où ne revienne à ma mémoire le discours que Paul-Henri spaak paulhenriSpaak prononça à Strasbourg, le 18 septembre 1954, au lendemain du rejet par la France de la « Communauté Européenne de Défense » :  « [Rendez-vous compte] qu'il y a autre chose en Europe que les drapeaux déployés sur les champs couverts de morts, qu'il y a nos cathédrales qui dressent vers le ciel leur appel vers un même Dieu ; qu'il y a les peuples qui travaillent et qui souffrent et qui ont les  mêmes intérêts et qui cherchent passionnément à la fois la paix et la prospérité qu'ils méritent ; qu'il y a Descartes et qu'il y a Goethe ; qu'il y a Kant et qu'il y a Pasteur ; qu'il y a Beethoven, et faut-il vraiment que ce soit moi [l'agnostique] qui vous rappelle que, si vous pensez quelquefois différemment, vous priez tous de la même façon, que ce sont les mêmes gestes qui vous accueillent au seuil de votre vie et les mêmes mots qui vous consolent et vous apaisent carte_europeau seuil de votre mort ? » Voilà une image qui est en train de changer, penserez-vous ; « les racines chrétiennes de l'Europe», voilà justement ce qui fait conflit ! J'en suis moins sûr : l'Islam européen est un Islam européanisé. Et notre christianisme, à entrer en dialogue avec les deux autres monothéismes, se civilise, se modernise, s'humanise. Se fraternise - pour terminer les mots en crise.

 langue

Mais c'est moins dans un espace géographique que je plonge mes vivantes racines et entretiens ma sève, que dans un espace linguistique. C'est la langue française qui me plaît, et m'épate, et m'enivre  : je l'aime comme Montaigne disait de Paris : jusque dans ses verrues ! Toutes les formes du français, les vicieuses contre quoi tonnent les petits grammairiens, les classiques dites archaïques, avec quoi jouent les petits auteurs comme « votre serviteur », les orgueilleuses, où s'ébattent, aux antipodes les uns des autres, Céline, Proust et Cohen, les graves façon Yourcenar, les hystériques façon San Antonio. Les locales aussi.

Oncle Felix et moi à 6-7 ans 

C'est ici qu'on en revient au wallon, dont je vous ai transcrit dimanche un « chef d'œuvre » oublié. Ce dialecte, je ne l'ai jamais, jamais ! utilisé activement, jamais « parlé », alors qu'autour de moi, au village,  l'usage en était courant. Je le comprenais donc passivement, c'est tout. Mes frères l'utilisaient, surtout mon aîné. Ma mère, elle, n'y recourait jamais, pas plus que mes tantes. Elle en désapprouvait l'usage sans expliquer pourquoi, sans donc que j'en saisisse les raisons. Pierre (mon frère) raconte aujourd'hui qu'il triomphait, enfant, quand il récitait en public « Le loup et le chien » de La Fontaine dans la version patoise (Li leû et l'tchin), mais qu'il avait reçu consigne de Maman de n'en donner le plaisir qu'après avoir « déclamé » d'abord la version en « bon » français ». Curieux ! Le  patois n'était pas réservé aux trivialités d'étable, où son usage était quasi obligé ; ailleurs, même s'il n'était déjà pas tout à fait langue « normale », il restait langue pittoresque, familière, chaleureuse. Les paysannes l'utilisaient comme leurs maris. Je crois savoir aujourd'hui la raison de mon abstention volontaire. Le wallon impliquait une sorte d'attachement, non au terroir, mais à sa culture. Celle-là,  j'en ressentais la fermeture ;  je la trouvais à la fois silencieuse  et dominatrice : qu'on se taise, et que le régime des idées toutes faites règne en maître ; s'ensuivaient fatalement le conformisme et la répétititon.  Moi, je voulais innover, parler, « me trouver » aussi (dirait un psy, sans doute avec raison). Accéder en tout cas à un monde où l'intelligence primerait sur le muscle, et le verbe sur les coups. Ce verbe-là, seul le français en était 3.Jean Guillaume sjporteur. J'ai été stupéfait plus tard d'entendre  Jean Guillaume, le professeur qui présidait la section de philologie romane aux Facultés de Namur, me vanter l'intérêt du wallon : lui-même s'y était fait un renom, et même un nom, une sorte de gloire, avec plusieurs recueils depuis Djusqu'au solia en 1947. J'ai compris aussi, en lisant Maurice Piron, que le wallon était moins un dialecte qu'une variante stylistique du français de l'Hexagone.

chant latin 

Mais mon dialecte à moi, le vrai dont j'adore l'emploi à titre personnel, vous l'aurez sûrement remarqué si vous êtes fidèle à ce billet, c'est le latin.... Il l'est tellement que l'an passé, je suis allé à une célébration de la messe des morts selon la forme ancienne de Pie V - pour le plaisir d'écouter du grégorien ; surtout le Dies irae... Avec les trois strophes inoubliables : Recordare, Jesus pie, / Quod sum causa tuae viae:/ Ne me perdas illa die... // Quaerens me sedisti lassus,/ Redemisti crucem passus, Tantus labor non sit cassus ,// et un peu plus loin /Qui Mariam absolvisti / Et latronem exaudisti, /mihi quoque spem dedisti... L'homélie, prononcée par un certain Mgr  Gryson, « prélat de Sa Sainteté » comme disent ses cartes de visite, était plutôt intelligente, mais sèche : remontent à la surface les vieux mots du curé Enclin et de son catéchisme. Je ne suis pas vraiment gêné par l'obstination des trois célébrants à tourner le dos à leurs frères ; à vrai dire, je ne les vois plus, je prie. Arrive la Communion. Je m'apprête  à y participer. A ce moment surviennent du fond de l'église, au pas martelé,  quatre ou cinq malabars qui s'avancent vers le banc de communion situé entre la nef et l'autel, banc de communion ferméle referment hermétiquement, étendent dessus le voile blanc sous lequel il faudra que chaque communiant mette ses deux pouces et ses deux index pour former l'esquisse d'un rectangle destiné à recueillir l'hostie si, par malheur, elle tombait de la langue mal tirée... Rien qu'à décrire tout ça, à entrer dans ce détail grotesque, je « coince »... Quelle sacralisation dégoûtante, quelle ritualisation aujourd'hui dépassée, et ici fanatiquement imposée,  à propos du geste fraternel de Jésus donnant, sous la forme du pain et du vin, son corps et son sang, symbole de la nouvelle alliance (Lc, 22, 20)... Les malabars font signe qu'on s'avance. Moi, je quitte aussitôt l'assemblée, incapable de communier « à ce christ Roi de Carnaval ». »

17:54 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

04/11/2008

El Vi

3.paysan songeur (el vi)

 

 

Asteûre, c'est s' garçon qu'a r'pris l' cinse,

Èyet li, tout raclipoté

Dins s' fonteuy, i pinse, i rapinse,

I sondje à l' tiène qu'il a monté.

 

= Maintenant, c'est son fils qui a repris la ferme / Et lui, tout recourbé / Dans son fauteuil, il pense, il repense / Il songe à la côte qu'il  a montée.

 

Què l' vârlèt  voye  taper lès s'minces

Ou bîn qu'seûche lès longs djoûs d' l'èsté,

Toudi  pus djaune, pus sètch, pus  mince,

I d'meure là  mierseû  d'ssus l'costé.

 

= Que le valet aille jeter les semences / Ou bien qu'on soit aux longs jours d'été, / Toujours plus jaune, plus sec, plus mince, / Il reste là seul sur le côté.

 

Lès-eûres, lès djoûs, lès-ans, ça passe !

Il a vu s'mon-père à l'min.me place,

Quand li-min.me  a  dèv'nu  cinsî ;

 

= Les heures, les jours, les ans, ça passe ! / Il a vu son père à la même place, / Quand lui-même est devenu fermier. 

 

Èyèt li, l' vayant, li, l' foûrt ome,

Li, l'mésse, i ratind  s'  dèrnî  some,

èyèt 'ne lâme  tchét doûceminbt d' sès-îs.

 

= Et lui, le vaillant, lui, l'homme fort, / Lui, le maître, il attend son dernier sommeil.... / Et une larme lui tombe doucement des yeux.

3.ferme autrefois 

 

« Sonnet : c'est un sonnet... » Non, je ne parodie pas Oronte. Je tire de ma mémoire où il dormait sagement, où il se réveille fringant à mes premiers tâtonnements, un touchant poème en dialecte wallon, écrit par un poète de Nivelles, Georges Willame. Quand ? Le 5 avril 1896, dit le Pr Jean Guillaume, dans l'édition critique qu'il en a faite en 1960, pour la Société de Langue et de Littérature wallonnes, en suivant les normes de « l'orthographe Feller ».  Ces détails, que je sais ici sans intérêt, je ne les note que parce que je fais réflexion, en rédigeant ce blog improbable, que rien n'a jamais d'importance, hormis celle qu'on veut lui donner. Les faits les plus matériels n'existent que si « je » les fais exister. Ce n'est pas que je les plie à ma fantaisie : c'est que je les « é-voque » du non-espace communicationnel où ils sont couchés. Pourquoi donc ai-je envie d'évoquer ce poème ?

 3.mots wallons

Parce qu'il suscite, avec des mots qui vous sont étrangers, en même temps que très frustes, familiers, très anciens, venus de si loin qu'on les a oubliés si on les a jamais sus, un monde mort. Celui où le fils succédait à son père. Où l'entreprise du père, le « pas de porte » du commerçant, l'atelier de l'artisan était un bien qu'il transmettait. Le père souhaitait qu'il reste dans la famille, le fils voyait là son avenir étalé, pensant seulement tout bas qu'il l'agrandirait. Immobilité du monde d'autrefois. Image de l'immobilité de l'Eglise. C'était une illusion, bien entendu. C'est l'innovation qui est la norme vitale, ce qu'on nomme en économie d'un autre mot, la croissance. La Wallonie décrite ici n'existe plus... èyèt 'ne lâme  tchét doûceminbt d' sès-îs.

16:44 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/11/2008

Tous saints

van Eyck Agneau mystique

 

   Il fait gris, humide, maussade, « un temps de toussaint », comme on dit. Justement, c'est la Toussaint, le jour festif où l'Eglise entend honorer tous les saints à qui elle n'a pas voulu, ou pu, adresser des hommages personnalisés. Il y a là une foule immense, si j'en crois l'Apocalypse que j'ai lue ce midi à la cathédrale, et même si ces gens ne sont pas « marqués du sceau » comme les « 12 x 12.000 » qu'on cite d'abord, ils sont tous debout, en vêtements blancs, avec des palmes, des fleurs,  à la main, et ils crient leur bonheur devant le Père ET devant le Fils ! Debout, ils le restent, je le note avec surprise, alors que  tous les anges se prosternent devant ce Trône et cet Agneau...  Ah ! vraiment, dès maintenant nous sommes enfants de Dieu...

Cimetiere Tellin 

   Pour les chrétiens ordinaires, au sein desquels je me range, cette fête est si proche de celle du lendemain qu'elle ne s'en dissocie pas. Le site bien-pensant croire.com nous rappelle à l'ordre avec fermeté : «  La Toussaint est souvent confondue avec le jour des morts. Ce n'est pourtant pas du tout la même chose ! Et le calendrier, cette année devrait nous y aider : samedi : fête de la Toussaint, dimanche, fête des morts. Notre dossier vous aidera à y voir plus clair ! »  Pas du tout ? Vraiment ? Et tout un dossier pour me faire comprendre que mon père, ma mère, mon Bruno, tant de gens que j'ai appréciés et qui se sont endormis dans l'espérance de la résurrection n'ont pas droit à un culte public ? Mais c'est sans intérêt, ce culte ! Nos saints à chacun, qui furent nos anges gardiens, nos frères et amis qui sont rentrés au Royaume natal et qui pensent de loin à nous, encore exilés, c'est dans l'intimité du  cœur et à notre manière que nous cultivons leur souvenir - vivant et tout puissant...

 Miguel GPH 86

   Culte des morts...  On sait que cela caractérise l'espèce humaine. Je vais en donner un exemple rare, vu jadis dans une revue aujourd'hui disparue, Gay Pied Hebdo. Toute une page publicitaire a été retenue. La partie supérieure est la photo d'un visage, ici reproduite par scanner, assez mal, scusi. En bas, quelques lignes décousues que je vous fais découvrir comme je les ai jadis lues, en 1986 , - découpées par Bruno... Heureux ceux qui suscitent un tel amour, disait-il. 

 

M I G U E L mon petit chat, la mort qui est venue t'assassiner ce matin de février à cinq heures, j'ai honte honte qu'elle se soit payée ces quatre mois de souffrances incroyables et cette mort-là en plus : Toi tout seul mon petit amour dans cette chambre de torture d'hôpital, sans moi, sans nous deux.

Mais le soir à la porte tu m'avais rappelé, cette façon alors que tu avais eu de me prendre la main, de la serrer fort par-ci par-Ià, les yeux cédant à la morphine, le visage illuminé, tranquille, tu poussais des petits râles des petits cris... et moi arrimé à Toi au bord de ce lit c'était comme le bonheur.

C'est pour ça qu'elle est venue te voler la vie, écoeurée, vite, n'ayant plus rien à combiner de malheurs, déçue de ta résistance encore et de cet amour: nous deux si forts l'un à l'autre depuis quinze années, dressés devant elle (la morale, la mort) comme un bloc, un chef-d'oeuvre. Le reste, la vie détruite, explosée, cette brûlure dans ma tête, cette nausée de terreur. Mais tu sais... Oh mon petit chat, mon orgueil de toi, mon secret de t'avoir, mon plaisir... Nous hein !... Philippe

 

Le Père Jacques J. qui dit la messe de 11h30 a coutume, après « Souviens-toi  de ceux qui ont quitté cette vie dans l'espérance de la résurrection », d'ajouter dans ce mento des morts « ...et ceux qui l'ont quittée sans cette espérance ». Une foule immense, disais-je. Tous debout. Dans l'action de grâces. - Oui, je sais bien où est « Miguel » ; je me demande seulement aujourd'hui ce que ce « Philippe » est devenu...