13/12/2008

Un sacramental

chien dangereux

 

     Sauf exceptions heureuses, mes contemporains (de soixante-cinq à quatre-vingt-cinq ans !) n'apprécient guère le nouvel animal de compagnie que j'ai adopté et qui, disent-ils, est dangereux : il peut nuire à mon entourage, m'isoler physiquement, et même me dévorer. C'est de la communication électronique qu'ils parlent, de mon « blog ». Il était jugé comme un passe-temps insignifiant tel le sudoku lorsque je ne faisais que souscrire par deux ou trois lignes aux posts d'autrui. Depuis que je consacre à la rédaction d' « Ephrem » plusieurs heures par jour, voilà qu'il est traité comme une dernière maîtresse, abusive naturellement - ou dernier amant, selon ce qu'ils savent de moi. « Dans cet hiver où les jours sont plus courts, dans cet âge de fin du monde où les amitiés sont plus douces, qu'as-tu donc, disent-ils, à mettre ton cœur dans ce sous-dialogue, ce pseudo-dialogue puisqu'il est anonyme, déséquilibré, bigarré ? Tu en seras fatalement déçu, et tu finiras par faire comme font les autres (paraît-il) : feindre d'être toi-même, en tenant le rôle fictif que tu aurais voulu réel. »

 art abstrait

     J'écarte comme futiles deux incongruités. D'une part les propos des intellectuels qui sont accrochés à la vie active, et voient donc mon travail gratuit d'un œil condescendant. Ce n'est pas méchanceté : d'autant que plusieurs d'entre eux sont actifs par tempérament (voir la typologie d'Heymans-Le Senne) et ont besoin de faire bouger les choses, à défaut des cœurs : Pourquoi pas lui ? se disent-ils. D'autres n'ont pas la possibilité de quitter un poste pour lesquels aucun remplaçant n'est encore possible...  Mais moi je suis autre, voilà : rêveur, bavard, poète, lecteur, musicien, amateur, liturgiste, oui à tout ça. Et je suis enfin libre : les « affaires », c'est-à-dire le prestige et l'argent, ainsi que la communication sociale dans ce qu'elle contient d'obligation de séduire, ça m'indiffère. D'autre part, il y a les étonnements de ceux qui n'ont pas pris à temps le virage de l'informatique, et qui en parlent comme de la peinture moderne, bizarre et sans critère ; quel intérêt, pensent-ils  ? Encore bien quand ils ne confondent pas avec la sexualité par internet dont ils m'imaginent peut-être amateur : au temps du sida, c'est plus prudent... - Je ris.

 st_andrews_cathedralfull

     A mon point de vue, l'activité de la blogosphère a la caractéristique même d'un sacramental - à savoir « un rite, béni de Dieu, et qui donne des effets spirituels. » 1. Le blog rend propriétaire de la parole tout individu  - tout homme pris comme tel, et non comme membre d'un groupe supposé penser ceci ou cela en vertu de ce que déclare le porte-parole du groupe. C'est d'ailleurs pour ça que les Eglises et les Grandes Associations convenables ne s'y résignent que rarement, et moyennant une « modération » (ah ! le beau mot), c.à.d un contrôle préalable par elles de ce qui va être dit. 2. Et il fait accoucher le blogueur de ses vérités enceintes. Les siennes, fruits de ses entrailles. Dont il est donc le premier bénéficiaire. Parfois le seul, même s'il est beaucoup lu. Cela m'a naturellement blessé dans mon ego de constater que ma production n'instruisait pas vraiment les autres (je ne parle pas ici des très proches). Elle les intéressait, les charmait parfois. Les instruisait ? non. C'est ainsi. Si, par ce media, je parle à quelqu'un, surprise : ce n'est jamais qu'à moi-même (et aux miens). 3. Pourtant, c'est l'opposé d'une contemplation dans un miroir.  Ce genre de travail m'instruit. Je m'explique, je m'apprends.  Comment ? Par la vertu de l'écriture qui consiste à soumettre les vagues et molles pensées qui nous habitent tous à la dureté de la syntaxe et du lexique. Pas question de dire : Euh euh tu vois ce que je veux dire, je ne trouve pas les mots - non, il faut les trouver, ces mots, les organiser, ces phrases, tantôt  banales, tantôt complexes, mais qui, une fois faites, nous jugent : la voilà, mon ami, ta pensée, c'est ce que tu as écrit, ne triche pas. N'en appelle pas à ta maladresse :  c'est cette maladresse qui te révèle.  Te révèle à toi - et aux autres. Car la langue n'est pas solipsiste : les autres sont là, en principe ! Cette écriture est vue par des yeux que je ne vois pas, et peut être comprise par des esprits que je ne connais pas. Quelle communication nouvelle ! La terre entière est prise à témoin, et je m'y découvre comme dans un confessionnal : vaguement coupable, certes, mais vraiment aimable, et passionnément aimé.

16:39 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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