15/12/2008

3. La foi qui angoisse

Abr CARAVAGE Isaac...

   La version d'aujourd'hui est terrible. Ce texte interroge quiconque accomplit un acte « héroïque » pour une noble cause. Pour une... vraiment ? Nos actes ont des motivations si secrètes... - Pour comprendre l'histoire, il faut rappeler un épisode précédent de la vie d'Abraham. A la demande de sa femme Sarah, qui souffre de  stérilité, le (futur) patriarche, qui a déjà reçu de Dieu la promesse d'être « le père d'un grand peuple », va « connaître » Agar, une servante de Sarah. Agar lui donne  un fils, Ismaël. Par la suite, la servante féconde et la patronne stérile ne cessent de s'humilier réciproquement. Intervention de Dieu : Sarah devient elle-même grosse et donne enfin naissance à Isaac, fils puiné d'Abraham, seul fils légitime. La querelle des femmes continuant, Abraham, pour plaire à Sarah que Dieu soutient, en vient à « chasser » Agar qui s'enfuit au désert avec le petit Ismaël. Epuisée par la soif et la faim, Agar est sur le point d'abandonner son bébé quand un ange de Dieu survient pour la secourir et promettre à Ismaël un grand avenir: il sera l'ancêtre des Arabes, Isaac étant celui des Juifs. Ismaël >< Israël...

 Kierkegaard 3  (dessin d'Antony HARE)

   Le texte de Kierkegaard ci-après est divisé par moi en versets, à la mode biblique. Chacun d'eux est présenté comme une unité de signification, qu'une note personnelle détaille et éclaire. Il y a là de la subjectivité, sans doute, mais que j'espère résiduelle. Je n'ai pas eu d'emblée un avis que j'ai  cherché ensuite à justifier. Je n'y ai plutôt rien compris, d'abord, prisonnier de la dénotation scandaleuse qu'a aujourd'hui le mythe. Mon étonnement fut d'"admettre" que, pas un instant, l'Abraham de Kierkegaard n'envisage ici l'obéissance à Dieu comme un « mal »

la foi... 

« 1. C'était de grand matin ; Abraham se leva ; il donna un baiser à Sarah, la jeune mère, et Sarah donna un baiser à Isaac, ses délices, sa joie à jamais. Et Abraham, sur son âne, chemina pensif ; il songeait à Agar et à son fils qu'il avait chassés dans le désert. 2. Il gravit la montagne de Moriah et tira le couteau.- 3. Le soir était paisible quand Abraham, sur son âne, s'en alla seul à Moriah ; 4. il se jeta le visage contre terre ; il demanda à Dieu pardon de son péché, pardon d'avoir voulu sacrifier Isaac, pardon d'avoir oublié son devoir paternel envers son fils. 5. Il reprit plus souvent son chemin solitaire, mais il ne trouva plus le repos. 6. Il ne pouvait concevoir que c'était un péché d'avoir voulu sacrifier à Dieu son bien le plus cher, pour lequel il eût lui-même donné sa vie bien des fois ; 7. et si c'était un péché, s'il n'avait pas aimé Isaac à ce point, alors il ne pouvait comprendre que ce péché fût pardonné ; car y avait-il plus terrible péché ? » 

 Abraham chassant Agar et Ismaël

(1) Ce n'était donc pas la première fois qu'Isaac sacrifiait son fils et l'abandonnait  à la mort sur l'ordre de Dieu - mais la première fois qu'il le faisait sans l'accord de Sarah. Il avait de quoi s'interroger sur ses motivations.

(2) A peine finie cette courte phrase (dix mots), « fondu au noir », puis ellipse ! Comme si l'histoire était terminée. Certes, l'ange de Dieu va interrompre le geste de sang, empêcher la mort d'Isaac : n'importe ; ce geste, Abraham l'a fait. Ce qui suit n'a pas d'intérêt.  

(3) Le bélier sacrifié, Abraham et Isaac sont tranquillement revenus à Mambré, selon l'ellipse. Mais dans la soirée du même jour, Abraham retourne seul à Moriah, ayant le sentiment d'avoir péché.

(4) En quoi ? Trois « pardons » sont demandés pour une seule et même faute, celle qui est indiquée dans l'équation « péché = avoir voulu sacrifier Isaac = avoir oublié son devoir envers son fils ». Comme si la question de l'obéissance à Dieu était sans objet.

(5) En revanche, quelque chose taraude le « pécheur », et le ramène sur les lieux du « crime », soir après soir. Angoisse noire. Quel est le « crime », finalement ? Réponse en deux temps.

(6) Impossible que ce soit l'obéissance à Dieu : c'était un devoir, ce ne peut être un péché ; aucun pardon n'est à demander là-dessus

(7) La bonne question, c'est la motivation : les deux « si », selon moi, n'ouvrent pas une alternative, mais apportent une précision. « Si c'était un péché, c'est-à-dire s'il avait voulu tuer Isaac parce qu'il ne l'aimait pas tant que ça ». Pour cet homme de foi, là est la seule possibilité de pécher. Et là, aucun pardon ne peut être accordé. Une atteinte criminelle à l'amour, déguisée en acte de piété, ce n'est pas pardonnable.  

 rosée - picture2004

 

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Cieux, faites venir de là-haut la rosée, et que des nuages pleuvent le Juste [Dimanche 14.12.2008. 3e strophe] Vois, seigneur, l'affliction de Ton peuple, Et envoie celui que Tu es sur le point d'envoyer.Envoie l'agneau qui doit dominer la terre, depuis  la pierre du désert jusqu'à la montagne de la fille de Sion, afin que lui-même, il enlève le joug de notre captivité.

Rorate, coeli, desuper ! et nubes  pluant justum. 3. Vide, Domine, afflictionem populi Tui,et mitte quem misurus es. Emite Agnum, dominatorem terrae de petra deserti ad montem filiae Sion, ut auferat ipse jugum captivitatis nostrae...

17:27 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Si on doit toujours s’inquiéter de ses motivations, on n’en sort plus. Si quelqu’un se jette à l’eau et repêche ainsi quelqu’un qui se noie, il peut bien le faire par goût de l’exploit ou pour montrer son civisme, ça n’a pas d’importance. Malgré vos explications, je ne comprends pas bien la prétendue angoisse de celui qui obéit tant qu’il ne remet pas en question la légitimité de l’ordre reçu. Est-ce que le sous-officier qui commande un peloton d’exécution et tire ensuite le coup de « grâce » a la moindre responsabilité ? Est-ce que ses motivations personnelles entrent en compte aux yeux d’un Dieu juste ?

Écrit par : Blaise | 16/12/2008

Risquer sa vie pour sauver qui se noie, et être l’exécutant matériel d’une sanction légale : ces deux cas que vous citez, cher Blaise, sont clairs, parce que les actes en cause, même le deuxième, sont « bienfaisants », au sens où ils sont conformes à la norme morale socialement requise. Ils n’ont rien d’ambigu, ils font le bien qui est requis : à l’individu en danger, à la collectivité en besoin d’ordre et de justice. Voilà des valeurs qu’on louait déjà avant Jésus, dans la Thora. Pas d’angoisse ici. Mais il y a autre chose, pour lequel j’aurai besoin de tout un « post ». Demain ? Merci de votre question.

Écrit par : Ephrem | 17/12/2008

Un de mes cousins, il y a bien longtemps, s'est noyé en se jetant à l'eau pour sauver un enfant.
Quelques rares officiers ont refusé de commander un peleton d'exécution...

Je pense que les motivations sont aussi importantes sinon plus que l'acte. L'approbation sociale ne constitue pas le 'juste' D'autant plus si on accepte que la définition du 'juste'
est divine.D'où l'angoisse qui nous étreint dans tout jugement, très certainement celui que nous portons sur nous-mêmes.

Mais la parole est à Ephrem qui annonce un post que j'attends avec passion.

Écrit par : Palagio | 18/12/2008

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