18/12/2008

Plein d'actes sont ambigus

amoureux en rue

 

 

   D'abord une histoire vraie.  Elle a plus de quarante ans, s'étant produite aux alentours de 1968, un peu avant, je crois. Je suis professeur titulaire d'une « Rhétorique » (la dernière année de l'enseignement secondaire) dans un collège catholique de la capitale, où un répertoire d'alors me qualifie comme  «intelligent, intéressant, consciencieux et ...original » : l'adjectif final relativise prudemment les compliments qui précèdent. Sous les intitulés de « latin, français, histoire », on peut dire que nous parlons de tout ; cette rhéto passionnante est passionnée. Mes élèves ont de 16 à 20 ans selon les aléas de leur scolarité. Mais tous sont des mineurs, la majorité à l'époque étant 21 ans. Le mercredi après-midi, je vais à Tournai à l'Ihecs, où je suis chargé de quelques cours pointus de communication qui me conviennent. Un jour, un des rhétoriciens me fait une demande très peu conventionnelle : il a une amie, tous deux vivent un amour dont ils sont sûrs. Tous les endroits possibles où ils peuvent être ensemble sont minables et indignes, ils les ont expérimentés. Ils voudraient une après-midi de longue et tranquille connivence, est-ce que j'accepterais de donner la clef de mon appartement ? J'arrête ici ma confidence ;  de toutes façons, il y a prescription... Mais comprenez, cher Blaise, que, si la situation d'Abraham est déjà angoissante quand la volonté de Dieu est sûre, elle peut l'être bien davantage quand elle ne l'est pas. 

abbe-pierre 

    Plein d'actes sont ambigus, dans la vie, catalogués 'actes bons' « par les uns, à une époque et dans un milieu » ; et 'actes mauvais' « par les autres, à une autre époque ou dans un autre milieu ».  Exemple d'un acte bon « à l'époque » qui serait contesté aujourd'hui: ce qu'a fait Kipling, qui amena son fils aîné à se porter volontaire lors de la guerre 14, où le jeune homme sera tué à la première attaque. C'est patriote, ou patriotard ? Courageux ou nationaliste ?... Exemple d'un acte mauvais « dans le milieu catholique traditionnel » : ce qu'a fait l'abbé Pierre (il l'a révélé), répondant tendrement et physiquement, malgré sa promesse de célibat, à la passion qu'éprouvait pour lui une femme attachante. Ce n'est pas tartuferie de présenter les choses comme je fais ici ; l'abbé Pierre n'est pas Adam accusant Eve de lui avoir tendu la pomme, il a été bien plus discret et humble que je ne suis, et dans ce cas précis il se peut que je fabule. Mais quiconque a approché des prêtres mariés ou concubins  sait qu'il ne s'est presque jamais agi d'une lubricité misérable, mais d'une espèce de communion des corps couronnant une communion des valeurs. Là aussi, le jugement est impossible. Sensibilité, - ou sensualité ? Evolution naturelle, - ou chute passionnelle ? Qui peut savoir ? Qu'importe alors ? Non.

 imperfection

    Qu'il s'agisse d'actes trop susceptibles d'honneurs publics pour ne pas être moralement suspects (Kipling), ou à l'inverse trop pharisaïquement décriés pour qu'on n'évoque pas le Samaritain possible (abbé Pierre), il est bon pour la collectivité que chacun examine ses motivations. Et donc normal que l'angoisse surgisse, car celles-ci sont nombreuses et contradictoires.  - Mais peut-on échapper au déchirement ? Oui. On peut aussi, face à Dieu, renoncer, pour soi-même,  à atteindre je ne sais quelle perfection « absolue », idéal lui-même suspect, et décider de s'en remettre, quoi qu'on fasse, à la Bienveillance de Dieu dont on est, dans le Christ,  l'enfant bien-aimé ; - ça, c'est ma réponse à moi. Et ce n'est pas (seulement) dans Kierkegaard que je l'ai trouvée.

 justice et misericorde

   L'autre dimanche, à Ste Gudule, parlant de la venue du Messie, Jacques J. qui célébrait, s'est exprimé dans l'homélie d'une façon qui m'a bouleversé. Je ne mets pas de guillemets parce que son style est moins romantique, plus sec que le mien ; c'est lui qui a raison, mais « je ne me referai pas ». Son propos tendait à ceci : C'est l'avent : Préparons les voies du seigneur, sa Re-naissance. C'est le moment de regretter nos fautes, avec Jean-Baptiste, mais attention ! Il ne s'agit pas de nos petits mensonges, nos vanités, nos voluptés « inappropriées », comme on dit en Amérique, mais des vrais péchés qui sont collectifs : les guerres, les famines, les tyrannies, les génocides... Parce que, lorsque viendra la fin, au grand retour du Seigneur dans la gloire, il y aura jugement, en effet, et ce jugement sera inoui. Il impliquera et réconciliera ces deux réalités dont nous avons besoin. Justice et Miséricorde Deux exigences divines.  Humaines. Nécessaires. Incompatibles.   

00:31 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

Commentaires

Dans le IIIme cchant de l'Enfer de Dante, ce géant du Moyen-Age fait dire à Virgile, son mentor, à la vue d'une foule énorme de gens se trouvant dans le porche de l'enfer,sans encourir aucune punition mais affreusement gémissante,

'Des cieux ils ne sont pas dignes et l'enfer n'en veut pas.Détourne ton regard, car ils ne relèvent ni de la miséricorde ni de la justice'(je cite mal de mémoire)

Vision d'un poète ? d'un théologien ?
Merci pour ton texte Ephrem.

Écrit par : Palagio | 18/12/2008

Un nain plutôt pour ce sujet Dans la Divine Comédie en effet (XIVe siècle), avec la traduction de Lamennais au XIXe : [i]« Questi non hanno speranza di morte[/i] (Ceux-ci n’ont pas l’espérance de mourir), / [i]e la lor cieca vita è tanto bassa [/i](et leur aveugle vie est si basse) / [i]ch’invidiosi son d’ogni altra sorte [/i](qu’ils envient tout autre sort). // [i]Fama di loro il mondo esser non lassa [/i](Le monde ne laisse subsister d’eux aucune mémoire), / [i]misericordia e giustizia li sdegna [/i](la Justice et la miséricorde les dédaignent), [i]non ragioniam di lor, ma guarda e passa [/i] (ne discourons point d‘eux, mais regarde et passe !). Enfer, III, vers 46 à 51. Il s’agit de ceux qui ont vécu [i] « sanza infamia e sanzo lodo »[/i] (sans infamie ni louange), bref des lâches (selon Lamennais), des tièdes (si je cherche un équivalent évangélique), peut-être aussi « des obscurs, des sans-grade » parmi lesquels Dante distingue Célestin V, le seul pape qui choisit un jour l’abdication [i](…il gran rifiutto)[/i]. Bon.

On est ici à des années-lumière de la Justice dont je parlais, comme de la Miséricorde. Toute l’imagerie, que rendra si horriblement bien Gustave Doré, est celle d’un univers où un Dark Vader triomphant fait visiter son bagne. Palagio, vous m’avez mal lu. Le Jugement, ce ne sera pas une affaire de mise en ordre, mais d’amour. Ni vous ni moi ne comprenons bien cela, je le répète. Cette alliance [u]inimaginable[/u] de justice et miséricorde, c’est peut-être Tibère, Attila, Hitler, à votre table, ce que vous n’admettez pas, ni moi… [i][b]Non ragioniamo di lor, guarda e passa[/i][/b]. Amicalement.

Écrit par : Ephrem | 18/12/2008

Merci d'abord pour le texte complet que par paresse je n'ai pas cherché.Comme toi, je crois que la clef est l'amour et sous peine d'être hérétique, je pense, bien après Origène, qu'il y aura un rachat total, y compris Lucifer, Hitler, Staline et tutti quanti (anakatastasis).
Mais Dante n'est pas un nain. Sa vision forte, au début du XIVme siècle m'a en son temps fort ému.Son courage de mettre en enfer des clercs et même un pape comme beaucoup d'évêques.Il semblerait que Saint Augustin ait fait de même pour la cité terrestre au lieu de la cité de Dieu, dans laquelle par contre il place des païens.

Nous ne connaissons du Père que ce que le Christ nous en a dit par le commandement de l'amour.
Justice et miséricorde restent dans les catégories humaines. Celles de Dieu sont sans doute autres.Heureusement pour nous.

Écrit par : Palagio | 18/12/2008

Non ragioniamo di questo, per favore.

Écrit par : Ephrem | 18/12/2008

Sono,amico forte e fedele, completamente d'accordo con Lei.
Grazie.

Écrit par : Palagio | 19/12/2008

"On peut aussi, face à Dieu, renoncer, pour soi-même, à atteindre je ne sais quelle perfection « absolue », idéal lui-même suspect, et décider de s'en remettre, quoi qu'on fasse, à la Bienveillance de Dieu dont on est, dans le Christ, l'enfant bien-aimé"

La perfection est un piège de l'Ennemi...seul l'amour de Dieu pour Ses enfants est parfait :)

Écrit par : Seb | 24/12/2008

Il est exceptionnelle votre blogue, rapide, pratique, il l'aime bien, est ce que la création d'un tel blogging est gratuite ?

Écrit par : pronostics france honduras | 15/06/2014

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