31/12/2008

Foi en 2009

Taize en prière au Heysel 31.12.2008

 

A mes bien-aimés, à mes proches, à mes lointains, à mes mal-aimés,

À mes semblables,

Cet unique souhait pour 2009,

 La foi.

Cela veut  dire, après tout, comme chez les ancêtres et les gens compliqués, avant tout, comme chez les enfants et les gens simples, la confiance . Les yeux fermés parce qu'ils s'ouvrirent.  « J'ai foi en Toi, Seigneur mon Père : secours-moi dans mon incroyance. (Mc, 9, 24)»

Nous avions médité en Avent quatre formes de foi, via Kierkegaard. Voici la cinquième, la « bonne ». Il se fait qu'elle se trouve mot pour mot dans le « Nouveau Testament »,  et que ce fut ce que j'ai eu l'honneur de lire à la cathédrale, ce dernier dimanche de 2008. Lecture de la lettre aux Hébreux (11, 8. 11-12. 17-19).  • Grâce à la foi, Abraham obéit à l'appel de Dieu :  il partit vers un pays qui devait lui être donné comme héritage. Et il partit sans savoir où il allait.• Grâce à la foi, Sara, elle aussi, malgré son âge, fut rendue capable d'avoir une descendance parce qu'elle avait pensé que Dieu serait fidèle à sa promesse. C'est pourquoi, d'un seul homme, déjà marqué par la mort, ont pu naître des hommes aussi nombreux que les étoiles dans le ciel et les grains de sable au bord de la mer, que personne ne peut compter. • Grâce à la foi, quand il fut soumis à l'épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu'il avait reçu les promesses et entendu cette parole : « C'est d'Isaac que naîtra une descendance qui portera ton nom. » • Il pensait en effet que Dieu peut aller jusqu'à ressusciter les morts : c'est pourquoi son fils lui fut rendu ; ••• et c'était prophétique.

 Gregor et Julio entourant Françoise 31.12.2008Il y a  aurait d'autres souhaits à faire, mais ils ont été déjà exprimés, n'est-ce pas ? Ne me répondez pas, c'est pas la peine. Je suis absorbé par « Taizé », dont vous avez vu plus haut une image prise à la prière de 13h15, au Heysel, ce midi (remarquez le cercle arc-en-ciel). A mon appart, deux Russes prévus n'étant jamais arrivés, mes hôtes ne sont que deux, Julio le Colombien et Grégor l'Autrichien, que voici à gauche avec ma voisine, à un petit déjeûner chez elle. Bruxelles est plein de jeunes en quête de vie intérieure, francs comme on les aime, et qui ne se contentent pas de fadaises. Grâce à quoi j'ai l'âme de Siméon, et l'Esprit m'emplit par contagion de "la lumière et la révélation des nations..." Quel cadeau! Bonne année, Seigneur Fils de  Dieu, notre Frère premier né !

23:36 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/12/2008

Au r'voir et à plus

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     Comme annoncé il y a quelques jours, dans « Vacances en vue », je prends ici congé de vous, amis lecteurs et lecteurs amis, c'est-à dire connus et inconnus, compagnons d'une année pour autant que vous  ayez   sympathisé avec mon curieux « espace ». Je l'ai ouvert il y a juste un an, à Noël 2007 ; il a connu à la Pentecôte ce que je croyais une fin, et qui fut seulement une longue interruption. Comparant Ephrem I  (déc.07-mai 08) et Ephrem II (août 08-déc. 08), je pense qu'il y eut continuité : le premier avait résumé une existence avec une certaine gravité, le second a égayé l'histoire, l'a allégée, piquée d'anecdotes et de « variétés », comme eût dit Valery. L'humour et l'ironie, qui n'épicent pas ma cuisine ordinaire, furent plus souvent à table. Sans que jamais soit remis en cause l'essentiel, mon essentiel : Jésus, ce dieu immense qui n'en a pas l'air, cet homme tendre en qui j'ai confiance et que j'aime suivre avec d'autres.

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     Je reprendrai sûrement le clavier, comme un musicien ne ferme jamais longtemps son instrument. L'interruption est due à ma volonté de déjouer un risque de « tyrannie ». Comme dans tout art, où l'on se donne sans tricher, ce risque de s'aliéner est ici présent. Tout artisan ou artiste qui « se donne » à ce qu'il fait, fût-ce à un blog, s'y expose. Mais quoi, un blog ! Ne sait-on pas que ce genre est traité avec un mépris pas possible par les intellectuels pour qui l'ère McLuhan (c'est pourtant pas d'aujourd'hui) est brume épaisse par rapport à l'ère Gutenberg, - sauf si on accepte, comme Assouline, de s'y référer en vassal, ce qui est vendre son âme. Moi, je garde la mienne. Car j'ai trouvé, je l'avoue, dans ce travail d'écriture régulier, transparent, détaché de toute obligation sociétale, une telle jouissance, un tel regain de santé aussi, et de bonne humeur, que j'y reviendrai sûrement d'ici un, deux, trois mois. L'étrange est qu'à cette dernière chaleur, je ne m'attendais pas.

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   On s'est sûrement aperçu que le site « Ephrem » relève d'une autre sorte de blogs que les écrits destinés à amorcer, puis faciliter, puis organiser des rencontres, qu'elles restent virtuelles ou qu'elles aboutissent à des rendez-vous : commerciaux, sexuels, amicaux, peu importe. Par exemple ici.  A tous ces blogs, je ne vois pas la moindre objection, je me réjouis même qu'ils existent, mais ce n'est pas « mon truc » - mon espace, le domaine d'harmonie où je vous conduis. Je me demande pourquoi je le précise. Peut-être veux-je encore "justifier" mon absence à la rencontre de Lille, et à d'autres du même esprit qui seraient projetées et qui ne me conviennent pas, sorry.

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    Merci pour la part que vous avez déjà mise à la réalisation de ce domaine, qui ne se résume pas à celle des commentateurs. Tout à l'heure, à propos du blogueur, je n'ai pas tranché entre les qualifications d'artisan et d'artiste. C'est qu'il y a deux sortes d'écrivants (on appelle ainsi les amoureux actifs de l'écriture, qui ne revendiquent pas la qualité d'écrivains) : 1. ceux qui ont des opinions à transmettre, des idées à répandre : les réponses du public leur sont essentielles ; sans la possibilité de « commentaires », ils se tairaient. Et 2. ceux qui cherchent à se faire une opinion, qui ont en eux des idées ou des savoirs qu'ils parviennent à mettre au monde, par la sage-femme qu'est  l'écriture. A ceux-là aussi la présence d'un lectorat est nécessaire, pour qu'ils ne sombrent pas dans une forme de schizophrénie, de rêve éveillé. A l'inverse, les commentaires discursifs, avec la foule des malentendus qu'ils révèlent, leur sont plutôt une forme d'humiliation : « Voilà donc ce que j'ai donné à entendre, se dit l'auteur, puisqu'on m'a compris comme hugo-humourça ». Car la faute n'est jamais au lecteur-disciple, contrairement à ce qui se dit, mais à l'écrivain- professeur... Lequel peut seulement espérer pour sa cause le temps nécessaire à la moisson : même ceux qui ne vous comprennent pas tout de suite, ils vous ont lu ! Et un jour, ils comprendront.

 Hooligan sans le savoir

     Hum. J'ai dit commentaires discursifs... Et les autres ? Tous font beaucoup de bien. Ceux des supporters, naturellement :  « Continue ! Bravo ! Vas-y ! » sont les vents porteurs de la création. Mais sifflets et clameurs du camp d'en face  ne sont pas malvenus : « Houhou ! Ignorant ! Sacrilège ! » ont leur place au programme. Tant qu'ils ne viennent pas de hooligans (même innocents) qui  empêchent le concertiste de jouer, naturellement. Mais hormis les domestiques de la mort, la porte est ouverte à tous. Musique du monde, musique au monde...

16:25 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

24/12/2008

Un triste Père Noël

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    Veille de Noël. Au plus sombre des jours, les hommes se serrent les uns contre les autres, dans le bruit et l'agitation des magasins. Chacun, même les originaux et les solitaires, rentrent en famille pour cette soirée-là, rassurante, pure et passagère comme l'enfance, - gardant le Nouvel-An pour d'autres plaisirs, moins convenus. Mais il y a aussi la traitrise des choses mortes : une chaise n'est plus où vous l'aviez mise, et vous vous écroulez, croyant vous asseoir. Un appareil électrique de base, jusque là docile, fait des siennes et n'obéit plus : inutile de crier, il n'entend rien. Le commerçant non plus n'entend rien : il est en train d'en vendre, aujourd'hui, des appareils. Pour plus tard, la réparation. Et voilà que Joseph a mal au dos, que Marie est grosse et sur le point de perdre les eaux, mais c'est aussi pour plus tard, dit l'hôpital. La nuit d'avant, le vieil homme, dont le chirurgien n'a pu enlever la prostate cancéreuse qu'en lui enlevant le muscle lisse attenant qui gouverne la miction, s'est inondé comme un fleuve dans son lit : résultat lamentable, il devra passer la vigile de la fête en nettoyages, lavages, séchages et autres joyeusetés. Ne pas s'émouvoir. Tout ça, c'est la nature, faite par Dieu. Et selon le dernier enseignement de Notre Seigneur Joseph-Benoit à ses apôtres, enfin à sa Curie, la nature est bien faite. « l'Eglise ne peut pas et ne doit pas se limiter à transmettre uniquement le message du salut à ses fidèles. Celle-ci a une responsabilité à l'égard de la création et doit faire valoir cette responsabilité également en public. [Je croyais que ce qui était à César revenait à César, mais bon]. Et en le faisant, elle ne doit pas seulement défendre la terre, l'eau et l'air comme des dons de la création appartenant à tous. Elle doit également protéger l'homme contre la destruction de lui-même. Il est nécessaire qu'il existe quelque chose comme une écologie de l'homme, comprise de manière juste » Voilà qui devrait plaire aux écolos...Mais attendez.

 prophet1

La nature, donc Dieu ! a fait des hommes et des femmes, ça se distingue très bien, un manuel d'anatomie vous montrera. Il y a des impies qui préfèrent considérer un autre élément distinctif, plus comportemental et affectif, selon qu'on préfère la vie à l'extérieur ou le travail à la maison ; ou bien qu'on préfère donner à recevoir (moi je suis pour les deux) ; ou qu'on préfère le football à la danse ; le style réaliste au romantique ; en zo voort - tout truc psycho-affectif fait l'affaire... Et le résultat n'est jamais « pur jus ». La nature est complexe, il n'y a que des simplets pour l'ignorer. En somme on cherche des oppositions de genre masculin et féminin, plutôt que de sexe mâle et femelle. Pourquoi pas ? Minute. Voilà qui ne respecte pas la création, dit Rome ; le pape en rajoute, vous avez vu, nous apprenant que l'Eglise n'est pas là pour nous parler seulement du salut (ah ? ce serait bien, si c'était fait !) mais de l'écologie humaine. Je continue ma citation de Philippilus, le Prophète bavarois, sans changer un mot de son bienfaisant discours :

 homme et femme

«  Il est nécessaire qu'il existe quelque chose comme une écologie de l'homme, comprise de manière juste. Il ne s'agit pas d'une métaphysique dépassée, si l'Eglise parle de la nature de l'être humain comme homme et femme et demande que cet ordre de la création soit respecté. Ici, il s'agit de fait de la foi dans le Créateur et de l'écoute du langage de la création, dont le mépris serait une autodestruction de l'homme et donc une destruction de l'œuvre de Dieu lui-même. Ce qu'on exprime souvent et ce qu'on entend par le terme « gender », se résout en définitive dans l'auto émancipation de l'homme par rapport à la création et au Créateur. »

 Lefebvre-mort

   Discours bienfaisant ? A cette heure où j'ai un instant quitté la table pour envoyer ce papier, et où, avec mes proches, je me prépare à aller à la messe de minuit, je voudrais dire à mes frères et sœurs, homos ou non,  qui seraient une fois de plus blessés dans leur volonté de comprendre et aimer le catholicisme, que moi  - qui ne suis rien du tout sinon un frère puiné de ce Christ dont on fête aujourd'hui l'anniversaire de naissance - , je me désolidarise complètement de ce pauvre pape, qui ne fut pas toujours si sot, et qui, pour penser, emprunte aujourd'hui les catégories mortes du Lefebvrisme.

22:09 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

23/12/2008

Fils de David

Prions en Eglise 25.12.08 

     Drôle d'histoire, qui m'est arrivée dimanche, pendant la messe. J'étais chargé de la première lecture, que j'avais préparée en bougonnant. L'Evangile, lui, parlait de l' « annonce faite à Marie », et je ne voyais pas le moindre rapport entre St Luc et ce texte soi-disant continu du 2e livre de Samuel, en fait un collage de quatre morceaux (2 Sam ch.7, versets 1 à 5 + 8b à 12 + 14a + 16). On y dit quoi ? Samuel commence par montrer David, tout fier de son palais neuf, parler au prophète Nathan du lieu misérable où habite Dieu, qui, lui, représenté par la Loi, est toujours dans sa tente du désert. Ce n'est pas que le roi se vante, comme j'ai d'abord cru : non, il faut donc que moi, lecteur, je lise ça en faisant sentir que  David est plutôt gêné de cette différence. Il confie même à Nathan son intention de construire pour Yahvé un Temple digne de Lui, qui abritera la Torah. Nous savons bien, nous, aujourd'hui, que ce sera Salomon qui construira ce Temple, et que David n'y parviendra pas pour des raisons que j'ai oubliées [Bethsabée, peut-être ? Je continue] En tout cas, on apprend ici que David a l'intention de s'y mettre, et le prophète d'applaudir :  Bonne idée ! Le Seigneur est avec toi ! 

 Chip Puzzle Incomplete

     Mais le prophète a parlé trop vite et Dieu intervient. Nathan qui reste le « facteur » transmet le message. Cela commence curieusement : « Est-ce toi qui me bâtiras une maison pour que j'y habite ? » On attend que David dise oui oui, et que Dieu cite un obstacle quelconque (puisqu'on sait, nous, que ce sera Salomon). Mais ce n'est pas ça : Dieu fait le dédaigneux, il le prend de haut. Toi, me faire une maison, à moi ? Et il dévide la liste de ses propres bienfaits dans le passé (Je t' ai choisi au pâturage, j'ai été avec toi, j'ai abattu tes ennemis) puis ceux du futur : une kyrielle. On réentend ici pour la ixième fois la promesse d'une terre fixe pour Israël où il coulera des jours tranquilles, délivré à jamais de ses ennemis (Hm ! Et les roquettes de Gaza ?). Pas moins de sept verbes au futur. Et le texte n'est pas fini. Je fais alors un bref silence dans la lecture, parce que le style du prophète, au lieu d'être une huitième répétition, repart soudain comme un  début.

Naissance, Bimba Landmann

 

     Il repart comme si tout ce qui précède n'était rien « Le Seigneur te fait savoir qu' Il te fera lui-même une maison. Quand ta vie sera achevée... Un successeur né de toi... » A ce moment, je réalise ce que je n'avais pas compris dans la préparation : il y a un jeu de mots sur « maison. » Le temple ? Ce n'est pas de cette maison-là qu'il s'agit-là, c'est de la maison de David, de la race de David, du Messie, exactement ce qui fera crier à tous les lépreux, tous les aveugles et tous les boiteux des corps et des âmes en Palestine : « Jésus, fils de David, aie pitié de moi »... La découverte me bouleverse, et un instant ma voix s'étrangle. Mais je suis à l'ambon, je n'ai pas le droit de m'attendrir ; le micro a donné à mon émotion un retentissement qui peut être gênant, je me durcis, je récite le reste aussi froidement que je peux, ça va, c'est long, ça ira. Fini. « Parole du Seigneur ». Je redescends.

 Emmaüs encore

  

   Cette histoire, c'est ce qui arrive à l'Eglise elle-même quand elle découvre dans le micmac de l'Ancien Testament ce qui lui est vraiment dit. Ce qui arrive à Cléophas et son ami(e) quand Jésus ressuscité, sur le chemin d'Emmaüs, leur fait la grâce de « l'intelligence des Ecritures.»

00:52 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/12/2008

La foi qui meurt

 Kierkegaard 4 à Copenhagen                      

   Cette quatrième et dernière version du « sacrifice d'Abraham » tel qu'il peut être compris, selon Kierkegaard,  par un homme « pieux, sensible, cultivé, mais dont la foi est seulement « raisonnable », la voilà. Elle est, au contraire de la troisième, d'une perception brutale, immédiate. 

agneau et lion

   "C'était de grand matin. Dans la maison d'Abraham, tout était prêt pour le départ. Il prit congé de Sara ; et Éliézer, le fidèle serviteur, le suivit en route jusqu'au moment où Abraham lui dit de retourner. Puis Abraham et Isaac allèrent ensemble en bonne intelligence jusqu'à la montagne de Moriah. Abraham fit tous les préparatifs du sacrifice avec paix et douceur; mais quand il se tourna pour tirer le couteau, Isaac vit que la gauche de son père se crispait de désespoir et qu'un frisson secouait son corps ; pourtant, Abraham tira le couteau. - Alors ils revinrent à la maison, et Sara se hâta à leur rencontre; mais Isaac avait perdu la foi. Jamais il n'en fut parlé au monde, et Isaac ne dit jamais rien à personne de ce qu'il avait vu, et Abraham ne soupçonna pas que quelqu'un avait vu".

 Caravaggio -Sacrifice d'Isaac, detail

   Le projecteur est déplacé sur la victime : Isaac, même sauvé in extremis, est intérieurement dévasté. Au-delà de cette conséquence tragique sur sa foi, il fait observer un autre élément, nouveau, exprimé de plusieurs façons. Le secret. Le désir que rien ici ne soit divulgué, l'accent mis sur la seule vie intime. Le  serviteur Eliezer, après un bout de chemin, est prié de s'en retourner. Abraham n'avoue jamais sa peur d'un instant, son « dés-espoir » que Dieu « veuille ou sache pourvoir lui-même à la victime » : il est seulement trahi par sa main « gauche » crispée, par un tremblement de son corps. Enfin Isaac ne confie à personne  qu'il est « moralement » mort : sa confiance envers le Dieu de son Père, il l'a perdue. Pour toujours. Abraham ne le « soupçonne » même pas.

 creche encore vide

   Je reproduis ce texte après avoir appris par  les ondes l'emprison-nement à vie de la mère cinq fois  infanticide de Nivelles.  Je reproduis ce texte dans un univers où la foi est devenue si dangereuse qu'elle est partout réduite à rien, où la défiance est le maître mot, où les chrétiens catholiques ne peuvent se fier à quelqu'un, fût-ce au pape en sa cour servile, fût-ce aux saints en leur excentricité. Je reproduis ce texte le premier jour de la semaine où le seigneur Dieu va devenir homme, bébé qu'Hérode ne réussira pas à sacrifier, mais que son propre Père, quand il sera un adulte, livrera aux impies jusqu'à ce que, dans un grand cri, il meure.

agnus dei zurbaran 1636

Cieux, faites venir de là-haut la rosée, et que des nuages pleuvent le Juste [Dimanche 21.12.2008. 4e strophre]. Vous n'êtes  plus seuls, plus seuls, mon peuple, bientôt va venir ton salut. Pourquoi dans le chagrin te consumes-tu ? Parce que la douleur t'a renouvelé, je te sauverai, n'aie pas peur: me voilà, en effet, moi le Seigneur ton Dieu, le Saint d'Israël, ton Racheteur

Rorate, coeili, desuper ! et nubes pluant Justum. 4. Consolamini, consolamini, popule meus : cito veniet salus tua. Quaere moerore consumeris ? Quia innovavit te dolor, salvabo te, noli timere : ego enim sum Dominus Deus tuus, Sanctus Israel, Rédemptor tuus.   

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19/12/2008

Vacances en vue

chat fatigué

 

   Cela parle de quoi, cet Espace à prénom ? Il est enregistré sous la rubrique « religion » : pourquoi ? - On en parle beaucoup. - Oui, mais pas seulement. - Encore que... » Déjà vous avez compris : je me sens accablé par la masse des nuances qui m'alourdissent l'esprit quand je rédige. Et pourtant je ne saurais renoncer à ce discernement qui est mon plaisir (ma manie ?) et ma marque de fabrique. Je me sens vraiment contraint par l'honnêteté intellectuelle de rendre compte des poids opposés qui m'écartèlent et que je supporte bien, du côté aventureux des décisions que je prends, mais aussi du jeune, soudain, et paradisiaque plaisir éprouvé alors par la découverte de la voie où j'entre alors, juvénile et audacieux. Nouveau souci alors : fais-je aussi passer à d'autres que moi cette jouissance spirituelle ressentie par moi avec force, et que je ne partage que maladroitement (les mêmes mots ont un sens si différent pour chacun) ? Pas sûr... Certes, je ne peux pas ne pas voir que s'accroit toujours (merci) le nombre de ceux qui me lisent, et pas seulement qui passent : une simple ouverture du site ne semble pas déclencher le compteur élémentaire, en haut à gauche. Mais je mesure, comme dit mon neveu Pierre, que, faisant moi-même des objections à ce que je dis, je décourage un lecteur de bonne volonté à entrer dans un débat. Il lui suffit d'attendre : chez moi, la phrase qui objecte suit tellement souvent la phrase qui affirme... Quant à mes amis qui s'impliquent courageusement dans des « commentaires » encourageants, je m'irrite sottement lorsqu'ils normalisent ou ramènent à un propos de salon une vérité que j'ai récemment découverte avec ravissement, comme une théophanie lumineuse. J'ajouterai enfin que ce blog diffère un peu beaucoup de la sainte norme.  Bref, marre ! j'en ai (provisoirement ?) marre. Les vacances de Noël poursuivies sans doute jusqu'au Carême m'arracheront donc à ce PC qui commence à exercer sur moi je ne sais quelle tyrannie. Quod fecit Cyril, cur non ego ?

 taize-dec-2007-foule

Répit : on se reparlera encore jusqu'à Noël. Mais pendant les vacances, au revoir. De son côté, le mec suffisant qui, passant en bagnole à Mâcon, n'avait jamais voulu depuis cinquante ans pousser jusqu'à Taizé parce que le succès religieux du site lui paraissait folklorique, moi donc, s'est rendu compte aujourd'hui 1. que bien des jeunes plutôt indifférents à Dieu étaient revenus de là avec au cœur une vraie découverte, dont ils ne déchantaient plus ; mon neveu Freddy junior, par exemple ; 2. Que c'est l'Eglise établie - à Bruxelles en l'occurrence - qui leur demande leur aide, comme un vieux restau décati s'ouvre aux recettes du jeune concurrent révolutionnaire ; 3. que, malgré les 70 mètres carrés (dont l'unique chambre à coucher) de l'appartement où je créchais, je pouvais bien ouvrir mon petit domaine, comme Abraham aux siens, à ces trois nouveaux hôtes, envoyés eux aussi par Dieu. (Peut-être qu'ensuite mon marchandage pour le salut de Sodome sera mieux accueilli). Enfin, je vous conterai plus trard les accidents drôles ou non de nos auto-scooters respectifs. Ils sont prévisibles, mais ce n'est pas un motif qui m'arrêterait. 

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     Car vous avez remarqué ? « L'actualité religieuse », qui a fait l'essentiel de ce blog, n'était pas ici l'actualité internationale, mais une autre, qui compte bien davantage : celles des âmes. Un blog est toujours un journal intime, je n'ai pas dérogé au principe, malgré ma volonté première d' « extimité ». C'est d'âmes, dont la mienne, que je raconte l'histoire. Et vous aurez constaté que j'emprunte, pour la plupart des « posts », le schème narratif. C'est la différence que tout le monde peut voir entre Marc, Luc, Matthieu, d'une part, et Paul de Tarse d'autre part. Ne pas conseiller, exhorter, réprouver, moraliser, ni même enseigner, mais faire voir, faire entendre, faire jouir, faire plaisir, par des récits. « Bon-Papa, raconte-nous une histoire ». Oui, quelques jours encore, et dormez bien, les grands enfants.

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18/12/2008

Plein d'actes sont ambigus

amoureux en rue

 

 

   D'abord une histoire vraie.  Elle a plus de quarante ans, s'étant produite aux alentours de 1968, un peu avant, je crois. Je suis professeur titulaire d'une « Rhétorique » (la dernière année de l'enseignement secondaire) dans un collège catholique de la capitale, où un répertoire d'alors me qualifie comme  «intelligent, intéressant, consciencieux et ...original » : l'adjectif final relativise prudemment les compliments qui précèdent. Sous les intitulés de « latin, français, histoire », on peut dire que nous parlons de tout ; cette rhéto passionnante est passionnée. Mes élèves ont de 16 à 20 ans selon les aléas de leur scolarité. Mais tous sont des mineurs, la majorité à l'époque étant 21 ans. Le mercredi après-midi, je vais à Tournai à l'Ihecs, où je suis chargé de quelques cours pointus de communication qui me conviennent. Un jour, un des rhétoriciens me fait une demande très peu conventionnelle : il a une amie, tous deux vivent un amour dont ils sont sûrs. Tous les endroits possibles où ils peuvent être ensemble sont minables et indignes, ils les ont expérimentés. Ils voudraient une après-midi de longue et tranquille connivence, est-ce que j'accepterais de donner la clef de mon appartement ? J'arrête ici ma confidence ;  de toutes façons, il y a prescription... Mais comprenez, cher Blaise, que, si la situation d'Abraham est déjà angoissante quand la volonté de Dieu est sûre, elle peut l'être bien davantage quand elle ne l'est pas. 

abbe-pierre 

    Plein d'actes sont ambigus, dans la vie, catalogués 'actes bons' « par les uns, à une époque et dans un milieu » ; et 'actes mauvais' « par les autres, à une autre époque ou dans un autre milieu ».  Exemple d'un acte bon « à l'époque » qui serait contesté aujourd'hui: ce qu'a fait Kipling, qui amena son fils aîné à se porter volontaire lors de la guerre 14, où le jeune homme sera tué à la première attaque. C'est patriote, ou patriotard ? Courageux ou nationaliste ?... Exemple d'un acte mauvais « dans le milieu catholique traditionnel » : ce qu'a fait l'abbé Pierre (il l'a révélé), répondant tendrement et physiquement, malgré sa promesse de célibat, à la passion qu'éprouvait pour lui une femme attachante. Ce n'est pas tartuferie de présenter les choses comme je fais ici ; l'abbé Pierre n'est pas Adam accusant Eve de lui avoir tendu la pomme, il a été bien plus discret et humble que je ne suis, et dans ce cas précis il se peut que je fabule. Mais quiconque a approché des prêtres mariés ou concubins  sait qu'il ne s'est presque jamais agi d'une lubricité misérable, mais d'une espèce de communion des corps couronnant une communion des valeurs. Là aussi, le jugement est impossible. Sensibilité, - ou sensualité ? Evolution naturelle, - ou chute passionnelle ? Qui peut savoir ? Qu'importe alors ? Non.

 imperfection

    Qu'il s'agisse d'actes trop susceptibles d'honneurs publics pour ne pas être moralement suspects (Kipling), ou à l'inverse trop pharisaïquement décriés pour qu'on n'évoque pas le Samaritain possible (abbé Pierre), il est bon pour la collectivité que chacun examine ses motivations. Et donc normal que l'angoisse surgisse, car celles-ci sont nombreuses et contradictoires.  - Mais peut-on échapper au déchirement ? Oui. On peut aussi, face à Dieu, renoncer, pour soi-même,  à atteindre je ne sais quelle perfection « absolue », idéal lui-même suspect, et décider de s'en remettre, quoi qu'on fasse, à la Bienveillance de Dieu dont on est, dans le Christ,  l'enfant bien-aimé ; - ça, c'est ma réponse à moi. Et ce n'est pas (seulement) dans Kierkegaard que je l'ai trouvée.

 justice et misericorde

   L'autre dimanche, à Ste Gudule, parlant de la venue du Messie, Jacques J. qui célébrait, s'est exprimé dans l'homélie d'une façon qui m'a bouleversé. Je ne mets pas de guillemets parce que son style est moins romantique, plus sec que le mien ; c'est lui qui a raison, mais « je ne me referai pas ». Son propos tendait à ceci : C'est l'avent : Préparons les voies du seigneur, sa Re-naissance. C'est le moment de regretter nos fautes, avec Jean-Baptiste, mais attention ! Il ne s'agit pas de nos petits mensonges, nos vanités, nos voluptés « inappropriées », comme on dit en Amérique, mais des vrais péchés qui sont collectifs : les guerres, les famines, les tyrannies, les génocides... Parce que, lorsque viendra la fin, au grand retour du Seigneur dans la gloire, il y aura jugement, en effet, et ce jugement sera inoui. Il impliquera et réconciliera ces deux réalités dont nous avons besoin. Justice et Miséricorde Deux exigences divines.  Humaines. Nécessaires. Incompatibles.   

00:31 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

15/12/2008

3. La foi qui angoisse

Abr CARAVAGE Isaac...

   La version d'aujourd'hui est terrible. Ce texte interroge quiconque accomplit un acte « héroïque » pour une noble cause. Pour une... vraiment ? Nos actes ont des motivations si secrètes... - Pour comprendre l'histoire, il faut rappeler un épisode précédent de la vie d'Abraham. A la demande de sa femme Sarah, qui souffre de  stérilité, le (futur) patriarche, qui a déjà reçu de Dieu la promesse d'être « le père d'un grand peuple », va « connaître » Agar, une servante de Sarah. Agar lui donne  un fils, Ismaël. Par la suite, la servante féconde et la patronne stérile ne cessent de s'humilier réciproquement. Intervention de Dieu : Sarah devient elle-même grosse et donne enfin naissance à Isaac, fils puiné d'Abraham, seul fils légitime. La querelle des femmes continuant, Abraham, pour plaire à Sarah que Dieu soutient, en vient à « chasser » Agar qui s'enfuit au désert avec le petit Ismaël. Epuisée par la soif et la faim, Agar est sur le point d'abandonner son bébé quand un ange de Dieu survient pour la secourir et promettre à Ismaël un grand avenir: il sera l'ancêtre des Arabes, Isaac étant celui des Juifs. Ismaël >< Israël...

 Kierkegaard 3  (dessin d'Antony HARE)

   Le texte de Kierkegaard ci-après est divisé par moi en versets, à la mode biblique. Chacun d'eux est présenté comme une unité de signification, qu'une note personnelle détaille et éclaire. Il y a là de la subjectivité, sans doute, mais que j'espère résiduelle. Je n'ai pas eu d'emblée un avis que j'ai  cherché ensuite à justifier. Je n'y ai plutôt rien compris, d'abord, prisonnier de la dénotation scandaleuse qu'a aujourd'hui le mythe. Mon étonnement fut d'"admettre" que, pas un instant, l'Abraham de Kierkegaard n'envisage ici l'obéissance à Dieu comme un « mal »

la foi... 

« 1. C'était de grand matin ; Abraham se leva ; il donna un baiser à Sarah, la jeune mère, et Sarah donna un baiser à Isaac, ses délices, sa joie à jamais. Et Abraham, sur son âne, chemina pensif ; il songeait à Agar et à son fils qu'il avait chassés dans le désert. 2. Il gravit la montagne de Moriah et tira le couteau.- 3. Le soir était paisible quand Abraham, sur son âne, s'en alla seul à Moriah ; 4. il se jeta le visage contre terre ; il demanda à Dieu pardon de son péché, pardon d'avoir voulu sacrifier Isaac, pardon d'avoir oublié son devoir paternel envers son fils. 5. Il reprit plus souvent son chemin solitaire, mais il ne trouva plus le repos. 6. Il ne pouvait concevoir que c'était un péché d'avoir voulu sacrifier à Dieu son bien le plus cher, pour lequel il eût lui-même donné sa vie bien des fois ; 7. et si c'était un péché, s'il n'avait pas aimé Isaac à ce point, alors il ne pouvait comprendre que ce péché fût pardonné ; car y avait-il plus terrible péché ? » 

 Abraham chassant Agar et Ismaël

(1) Ce n'était donc pas la première fois qu'Isaac sacrifiait son fils et l'abandonnait  à la mort sur l'ordre de Dieu - mais la première fois qu'il le faisait sans l'accord de Sarah. Il avait de quoi s'interroger sur ses motivations.

(2) A peine finie cette courte phrase (dix mots), « fondu au noir », puis ellipse ! Comme si l'histoire était terminée. Certes, l'ange de Dieu va interrompre le geste de sang, empêcher la mort d'Isaac : n'importe ; ce geste, Abraham l'a fait. Ce qui suit n'a pas d'intérêt.  

(3) Le bélier sacrifié, Abraham et Isaac sont tranquillement revenus à Mambré, selon l'ellipse. Mais dans la soirée du même jour, Abraham retourne seul à Moriah, ayant le sentiment d'avoir péché.

(4) En quoi ? Trois « pardons » sont demandés pour une seule et même faute, celle qui est indiquée dans l'équation « péché = avoir voulu sacrifier Isaac = avoir oublié son devoir envers son fils ». Comme si la question de l'obéissance à Dieu était sans objet.

(5) En revanche, quelque chose taraude le « pécheur », et le ramène sur les lieux du « crime », soir après soir. Angoisse noire. Quel est le « crime », finalement ? Réponse en deux temps.

(6) Impossible que ce soit l'obéissance à Dieu : c'était un devoir, ce ne peut être un péché ; aucun pardon n'est à demander là-dessus

(7) La bonne question, c'est la motivation : les deux « si », selon moi, n'ouvrent pas une alternative, mais apportent une précision. « Si c'était un péché, c'est-à-dire s'il avait voulu tuer Isaac parce qu'il ne l'aimait pas tant que ça ». Pour cet homme de foi, là est la seule possibilité de pécher. Et là, aucun pardon ne peut être accordé. Une atteinte criminelle à l'amour, déguisée en acte de piété, ce n'est pas pardonnable.  

 rosée - picture2004

 

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Cieux, faites venir de là-haut la rosée, et que des nuages pleuvent le Juste [Dimanche 14.12.2008. 3e strophe] Vois, seigneur, l'affliction de Ton peuple, Et envoie celui que Tu es sur le point d'envoyer.Envoie l'agneau qui doit dominer la terre, depuis  la pierre du désert jusqu'à la montagne de la fille de Sion, afin que lui-même, il enlève le joug de notre captivité.

Rorate, coeli, desuper ! et nubes  pluant justum. 3. Vide, Domine, afflictionem populi Tui,et mitte quem misurus es. Emite Agnum, dominatorem terrae de petra deserti ad montem filiae Sion, ut auferat ipse jugum captivitatis nostrae...

17:27 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

13/12/2008

Un sacramental

chien dangereux

 

     Sauf exceptions heureuses, mes contemporains (de soixante-cinq à quatre-vingt-cinq ans !) n'apprécient guère le nouvel animal de compagnie que j'ai adopté et qui, disent-ils, est dangereux : il peut nuire à mon entourage, m'isoler physiquement, et même me dévorer. C'est de la communication électronique qu'ils parlent, de mon « blog ». Il était jugé comme un passe-temps insignifiant tel le sudoku lorsque je ne faisais que souscrire par deux ou trois lignes aux posts d'autrui. Depuis que je consacre à la rédaction d' « Ephrem » plusieurs heures par jour, voilà qu'il est traité comme une dernière maîtresse, abusive naturellement - ou dernier amant, selon ce qu'ils savent de moi. « Dans cet hiver où les jours sont plus courts, dans cet âge de fin du monde où les amitiés sont plus douces, qu'as-tu donc, disent-ils, à mettre ton cœur dans ce sous-dialogue, ce pseudo-dialogue puisqu'il est anonyme, déséquilibré, bigarré ? Tu en seras fatalement déçu, et tu finiras par faire comme font les autres (paraît-il) : feindre d'être toi-même, en tenant le rôle fictif que tu aurais voulu réel. »

 art abstrait

     J'écarte comme futiles deux incongruités. D'une part les propos des intellectuels qui sont accrochés à la vie active, et voient donc mon travail gratuit d'un œil condescendant. Ce n'est pas méchanceté : d'autant que plusieurs d'entre eux sont actifs par tempérament (voir la typologie d'Heymans-Le Senne) et ont besoin de faire bouger les choses, à défaut des cœurs : Pourquoi pas lui ? se disent-ils. D'autres n'ont pas la possibilité de quitter un poste pour lesquels aucun remplaçant n'est encore possible...  Mais moi je suis autre, voilà : rêveur, bavard, poète, lecteur, musicien, amateur, liturgiste, oui à tout ça. Et je suis enfin libre : les « affaires », c'est-à-dire le prestige et l'argent, ainsi que la communication sociale dans ce qu'elle contient d'obligation de séduire, ça m'indiffère. D'autre part, il y a les étonnements de ceux qui n'ont pas pris à temps le virage de l'informatique, et qui en parlent comme de la peinture moderne, bizarre et sans critère ; quel intérêt, pensent-ils  ? Encore bien quand ils ne confondent pas avec la sexualité par internet dont ils m'imaginent peut-être amateur : au temps du sida, c'est plus prudent... - Je ris.

 st_andrews_cathedralfull

     A mon point de vue, l'activité de la blogosphère a la caractéristique même d'un sacramental - à savoir « un rite, béni de Dieu, et qui donne des effets spirituels. » 1. Le blog rend propriétaire de la parole tout individu  - tout homme pris comme tel, et non comme membre d'un groupe supposé penser ceci ou cela en vertu de ce que déclare le porte-parole du groupe. C'est d'ailleurs pour ça que les Eglises et les Grandes Associations convenables ne s'y résignent que rarement, et moyennant une « modération » (ah ! le beau mot), c.à.d un contrôle préalable par elles de ce qui va être dit. 2. Et il fait accoucher le blogueur de ses vérités enceintes. Les siennes, fruits de ses entrailles. Dont il est donc le premier bénéficiaire. Parfois le seul, même s'il est beaucoup lu. Cela m'a naturellement blessé dans mon ego de constater que ma production n'instruisait pas vraiment les autres (je ne parle pas ici des très proches). Elle les intéressait, les charmait parfois. Les instruisait ? non. C'est ainsi. Si, par ce media, je parle à quelqu'un, surprise : ce n'est jamais qu'à moi-même (et aux miens). 3. Pourtant, c'est l'opposé d'une contemplation dans un miroir.  Ce genre de travail m'instruit. Je m'explique, je m'apprends.  Comment ? Par la vertu de l'écriture qui consiste à soumettre les vagues et molles pensées qui nous habitent tous à la dureté de la syntaxe et du lexique. Pas question de dire : Euh euh tu vois ce que je veux dire, je ne trouve pas les mots - non, il faut les trouver, ces mots, les organiser, ces phrases, tantôt  banales, tantôt complexes, mais qui, une fois faites, nous jugent : la voilà, mon ami, ta pensée, c'est ce que tu as écrit, ne triche pas. N'en appelle pas à ta maladresse :  c'est cette maladresse qui te révèle.  Te révèle à toi - et aux autres. Car la langue n'est pas solipsiste : les autres sont là, en principe ! Cette écriture est vue par des yeux que je ne vois pas, et peut être comprise par des esprits que je ne connais pas. Quelle communication nouvelle ! La terre entière est prise à témoin, et je m'y découvre comme dans un confessionnal : vaguement coupable, certes, mais vraiment aimable, et passionnément aimé.

16:39 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/12/2008

A day without gay

Br - 10 août 1990

C'était il y a exactement dix-huit ans. A 12 h 55, le 10 décembre. Un lundi. Il n'y a que lui et moi dans la chambre. Quand j'arrive vers 12h 40 à « Erasme », il dort profondément, calmement. Il est depuis 24 heures sous l'effet d'un puissant sédatif administré après une nuit affreuse, que j'ai passée à ses côtés l'avant-veille, sur le deuxième lit de sa chambre d'hôpital. Sur proposition des médecins qui ont voulu m'indiquer peut-être que les choses empirent. Et en effet : dix-quinze fois, nous avons dû appeler l'infirmière/médecin de nuit, chaque fois elle est venue. Inlassable, maternelle : impuissante.

 Je ne pense à rien, je ne prie pas, je le regarde. J'ai pris sa main gauche, que je caresse, dans les miennes. Il n'a pas ouvert les yeux, ne s'est pas éveillé. Il dort bien. Je me sens bien qu'il soit si bien. Je chantonne bas, à bouche fermée, la mélodie « The Lord's my Shepherd,  I'll not want » qu'il avait rapportée d'Angleterre... Mais je ne peux pas rester longtemps, je  vais partir. Sa respiration... quoi ? Je viens de la VOIR s'interrompre, soudain, au milieu d'une expiration. Je me dresse. Incrédule... Plus rien ! Je tremble. Je baise ses lèvres, je pense absurdement à ce que j'ai lu chez Yourcenar et je vais entrouvrir la fenêtre pour libérer son âme. Je ne pleure pas. Peut-être que je prie, alors ?  Oui, et je pense que désormais, il y aura deux crucifiés dans ma vie. 

10:51 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |

08/12/2008

Mes trois mères

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     Donc la mère de Jésus serait née autre que nous tous. Sans ce qui nous colle à l'âme aussitôt créés, ce qu'on nomme improprement péché originel. Dit encore autrement : sans avoir en elle les composantes ambiguës de notre condition humaine, à savoir instincts égocentriques mi-bienfaisants mi-agressifs, désirs polymorphes, subconscient aux forces cachées, aptitude à l'errance dans le jugement et au trouble dans l'action... Je n'aime pas trop ça. Ces composantes naturelles, si elle les avait eues, je suis sûr que Marie les eût toujours exploitées au mieux, « pour Dieu » ! Elle est à mes yeux , éminemment, la sainte entre les saints. Mais cela fut-il à ce point prédéterminé, dès son accession à l'être, dans le sein de sa mère Anne ?  Il y a dans ce dogme venu d'Orient et proclamé par Pie IX quelque chose qui me paraît blessant pour cette Femme bénie entre toutes. Je rêve (je médite serait plus convenable, mais je rêve est plus vrai), je songe donc à cette « conception » d'un petit bébé féminin sans trace de « tache adamique» ; donc sans héritage des chers aïeux, sans aucune des postulations ambivalentes propres à la nature humaine - comme, par exemple,  le simple instinct de conservation, qui n'est pas de soi  « innocent », on n'a pas eu besoin de Nietzsche pour le savoir. En quoi cette « correction d'humanité » peut sembler blessante pour Marie ?  D'une part, elle a quelque chose de réducteur : ce n'est plus une vraie femme, cette fille trop parfaite ; bien sûr, elle sera plus aisément ( ?) « theotokos », génitrice de Dieu ; mais peut-elle encore « faire un bébé humain », être génitrice d'un vrai Galiléen qui se fâche, change d'avis, a peur, aime et pardonne à tous vents, brave les prêtres, ignore certaines choses (p.ex. quand le monde prendra fin), « se donne  en nourriture » et meurt plus vite que les  condamnés habituels  - verus homo ? Elle a d'autre part quelque chose d'inconséquent : si Marie avait de naissance toutes les perfections, il faut en déduire qu'elle était aussi biologiquement parfaite, qu'elle allait devenir plus tard une très jolie femme, un « mannequin » de l'époque  : il n'y a pas que les transcendantaux de bonté, de vérité et d'unité qui comptent dans ce qui fait l' « Etre », il y a aussi la beauté, la beauté physique quand on est un  être corporel.  Cette perfection-là, comment ne pas la prendre en compte ? Le Cardinal Danneels le demandait lors d'un précédent synode ! Tout le monde sent bien pourtant qu'entrer dans cette perspective (l'esthétique de Marie, et de Jésus !) est aberrantFinalement aberrant. Les artistes ont bien abordé la question (elle est faite pour eux), mais sans jamais la résoudre. Et moi, où vais-je aboutir, avec ce genre de réflexions ? Nulle part.  pleine de grâces... à l'heure de notre mort     

           Eh bien, je m'arrête.  Un :  j'aime Marie. Je crois qu'une fois invitée, elle vient au chevet de tous, « à l'heure de notre mort » ;  et je lui rappelle tous les jours de bien vouloir être au mien, cette heure venue.  Deux : tous comptes faits, la « mariologie » me semble une diversion pour théologiens légers, ou pour novices en manque de tendresse.

 

  rose_1              C'est tout de même aujourd'hui que d'ordinaire, à cause d'une certaine Bernadette, je fête mes trois mères. La Charnelle, à qui je dois ma sensibilité religieuse, mon goût des lettres, mon estime de moi sans quoi j'aurais mis fin à mes jours quand j' étais dans la trentaine solitaire. Elle..."m'admirait" toujours, comment aurais-je pu la décevoir ? La Galiléenne, celle que Jean prit chez lui, qui était à la Pentecôte, et à qui je dois mon aisance dans l'Eglise où je me sens « chez moi » ; à qui aussi, paradoxalement, je dois mon profond amour des femmes. La Romaine, enfin, la catholique, à qui je ne dois rien de moins que la Foi, la Résistance à ses essais d'empiètement sur notre liberté grâce à la connaissance de son histoire tortueuse, et l'extrême bienfaisance du Culte, de la Prière commune, de la Messe.

07/12/2008

2. La foi qui mutile

kierkegaard2

 

                Faut peut-être avoir en tête cette distinction basique : dans le catholicisme, c'est la charité qui sauve ; et l'épitre de référence est la Première aux Corinthiens ; mais dans le protestantisme, c'est la foi, et la référence est l'épitre aux Romains. Or, Kierkegaard n'était pas seulement philosophe, mais aussi protestant, et même pasteur. Si cela le disqualifie comme donneur de leçons aux yeux des cathos archaïques genre Salon beige, cela a sur moi l'effet inverse : c'est là, me dis-je, que j'ai le plus de chance de comprendre en profondeur ce que serait, ce qu'est idéalement, pour tout chrétien, la « merveille » de la Foi en Dieu. Dont voici une seconde forme « raisonnable », certes, mais encore inadéquate.  

 abraham rembrandt 1635

                « C'était de grand matin ; Abraham se leva, embrassa Sara, la fiancée de sa vieillesse, et Sara donna un baiser à Isaac qui l'avait préservée de la honte, lui, son orgueil et son espoir dans toute la postérité. Ils cheminèrent en silence ; le regard d'Abraham resta fixé sur le sol jusqu'au quatrième jour ; alors, levant les yeux, il vit à l'horizon la montagne de Moriah, et il baissa de nouveau les yeux. Il prépara l'holocauste en silence, et lia Isaac. En silence il tira le couteau. Alors il vit le bélier auquel Dieu avait pourvu. Il le sacrifia et revint... Depuis ce jour, Abraham devint vieux ; il ne pouvait oublier ce que Dieu avait exigé de lui. Isaac continua de grandir ; mais l'œil d'Abraham était sombre ; il ne vit plus la joie ».

Aid El-Khebir               

                Cette autre foi « raisonnable » est une foi forte, plus forte que tout. Elle obéit, si pénible que cela soit sur le moment, et que cela reste dans le souvenir ! Car c'est une foi qui mutile. Qui détruit dans le cœur du croyant le bonheur de vivre, en même temps qu'elle abîme l'idée « respectable » de Dieu. Disparu, après ça, le noble plaisir d'être aimé de Dieu, et de L'aimer. On Lui obéit, on s'aperçoit aussi que ça n'est pas si difficile, car Dieu « pourvoit à tout » ; les circonstances, les compensations, les béliers dans les broussailles, il y en a toujours (On mangeait bien à la table des curés de campagne, autrefois! Grâce au ciel, il arrivait que mourût l'ex-mari de la femme aimée : on faisait alors la fête religieuse...) Ou bien le coeur se dessèche, cas plus fréquent. Comme disait Pierre de Locht à propos des prêtres intransigeants et donc souriants (c'est leur double  consigne !): « ils ont la foi mais ils n'ont plus de cœur ». Je connais ainsi des croyants victimes de leurs propres sacrifices.  Une femme meurtrie de n'avoir pas avorté à temps. Des prêtres qui furent chastes et qui, vieillis, portent amèrement le deuil de cette chose intime, lovée en eux, puis, sur ordre censément divin, avortée : leur vie affective et sexuelle. C'est leur humanité que ces femmes et ces hommes ont déposée aux pieds de Dieu le Maître, pour revêtir le tablier blanc du serviteur, et le rougir de sang. « C'est rien, pas de vrai drame ! ce n'est pas le sang d'Isaac, ni d'Ismaël ! C'était pour vous tester, pour voir jusqu'où vous iriez. Egorgez seulement cet agneau, là, que vous mangerez en commun, en cette fête de l'Aïd El-Kebir (8 décembre), l'équivalent ici de Pâques, et là du Pessa'h... » Tout de même ! Penser que Dieu a pu me demander d'égorger mon enfant, celui dont il m'avait fait don ; penser que je l'aurais fait ; penser que moi, Abraham, je l'ai donc fait en pensée...  Oui, je crois donc vraiment en Toi, ô Dieu ; béni soit donc Ton nom. Ton Nom cruel. Mais mais mais...

 rosée - picture2004

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  Dimanche 07.12.2008, 2e strophe] Nous avons péché, et sommes devenus comme une ordure, nous, et nous sommes tombés, le peuple entier, comme une feuille morte. Et nos iniquités, comme des vents, nous ont emportés. Tu as détourné Ton visage de nous, et tu nous as envoyés à la casse, sous le pouvoir de notre iniquité ! Cieux, faites venir de là-haut la rosée, et que des nuages pleuve le Juste !

Rorate,  coeli desuper,  et nubes pluant Justum.  2.  Peccavimus, et facti sumus tanquam immundus nos, et cecidimus (la sol fa mi ré), quasi folium universi ! Et iniquitates nostrae quasi ventus abstulerunt nos.  Abscondisti faciam Tuam a nobis, et allisisti nos in manu iniquitatis nostrae...

05/12/2008

La dernière dictature

dictature

 

   « Cet Ephrem, il se dit catho, mais l'est-il vraiment ? Il ignore le sens des mots obéissance  et soumission, il revendique le droit de tout critiquer, qu'il appelle devoir de discernement. Finalement, il ne se bat la coulpe que sur la poitrine de l'Eglise - celle qu'il appelle sa Mère, encore bien ! »  Je vous entends. C'est pourquoi j'ai mis en avant, le 13 novembre, le texte d'un prêtre,   Louis Dingemans, qui me dépasse de loin dans la foi et la charité chrétiennes. Un Dominicain plus fidèle à son Ordre que moi  qui ne fus que scolastique Jésuite. Un frère pourtant, dans le double sentiment  d'attachement à l'Eglise et d'exaspération devant son organisation impériale, son régime militaire. Il n'y en a pas tant qui soient comme  ce prêtre soumis eux-mêmes et disciplinés, et pour autrui revendiquent davantage de liberté ! A la Fnac, hier, où je vais faire mon marché de livres religieux, je trouve cinquante nouveaux titres qui pourraient m'intéresser. J'y cherche un livre, un seul, qui fasse honnêtement l'«instruction à charge et à décharge » du Vatican :  il y en a, oui, mais venant de non-croyants, voire de militants athées. Venant de journalistes aussi : Le Gendre, Lenoir. Mais au sein de l'Eglise, des responsables de l'Eglise ? Rien. Silence dans les rangs, c'est l'Urss d'avant la chute du mur. Faudra que tombe d'elle-même, un jour, "La dernière dictature", comme titrait Rik Devillé, curé flamand, en 1993 : après tout, c'est l'avantage des régimes autoritaires (Franco, Castro, Mao) que l'élimination d'un seul puisse suffire à changer la donne. Quand on y songe... Martini au lieu de Ratzinger, et nous avions Vatican III... J'ai encore dans les yeux les larmes que Gottfried Danneels n'a pu retenir ce soir-là. 

martini 

   A propos, le cher Martini, il est, grâce à Dieu (!), vieilli et parkinsonien dans un couvent de Jérusalem : ça veut dire que ce bon Jésuite est à présent libre comme l'air, je veux dire débarrassé de toutes responsabilités collégiales. Autant dire qu'il ne doit plus mentir. Son dernier livre Conversations provisoires à Jérusalem sous-titré « Sur le risque de la foi » n'est encore édité qu'en italien et en allemand, mais le système des « bonnes  feuilles » a déjà encouragé pas mal de chrétiens dits progressistes, qui en ont assez des perpétuels pas en arrière de l'actuel pontificat. Surprise : le « noble vieillard », comme eût dit Hugo (c'est de Martini que je parle, pas du Gagnant bavarois) dévoile un  « mensonge » (c'est son mot) comme étant à la base d'Humanae Vitae... Ce qui lui vaut une réprimande, voire une menace feutrée d'un cardinal de curie, ce dont, j'imagine, il se moque bien - Vraiment, je Te loue, Seigneur,  pour les grâces que nous apporte le grand âge... Dans le même ordre d'idée, je me souviens qu'Yves Congar, le théologien dominicain qui batailla au Concile pour qu'on reconnût aux autres Eglises des valeurs absentes (ou moins vivantes) dans le catholicisme, et qui donna ainsi tout son sens à l'œcuménisme : il dut affronter toutes sortes de chicanes romaines, quasi toute sa vie -  avant d'être fait cardinal, le pauvre ! moins d'un an avant sa mort. Croyait-on, en le récompensant, se dédouaner ? Il refusa tout net d'aller chercher son chapeau à Rome. 

 applaudissements

   Le mot « critique », qui signifie au départ « discernement » (je le répète)  est hélas ! devenu si incongru qu'il ne peut plus être employé seul sans méprise : il « faut » lui ajouter l'adjectif  positive. Je ne sais quelle évolution sociologique s'est produite, mais celle-ci suppose désormais qu'on admire tout et n'importe quoi dans le monde où l'on est entré et accueilli ; qu'on adhère sans réticence à ce à quoi on souscrit ; et, dans l'Eglise en particulier, qu'on définisse sa foi en stricte référence avec celle des clercs qui tiennent les leviers du culte. Qu'est-ce à dire ? Qu'on s'abêtisse. Non, je n'y suis pas prêt. Le Christ,  chez Jean, c'est aussi le Logos.

03/12/2008

Flaubert version corrigée

chameau de Flaubert

 

   Il y a des gloires littéraires qui sont peut-être des idées reçues. Flaubert, qui a fait le catalogue des secondes, est peut-être moins haut que ne pensait Sartre dans la liste des premières. Jugez de mon étonnement à l'incident suivant. Qui est, je vous préviens, superficiel, ou pour reprendre un beau mot de mon infographiste préféré, « léger ». L' « Ephrem » de ce jour n'est donc pas fournisseur de propos éthiques, mais esthétiques (!).

Luchini BourgG  Moliere 

   L'autre lundi, au Grand Journal de BeTV, Fabrice Luchini faisait la promotion de son dernier spectacle : « Le point sur Robert ». Comme toujours un jeu de citations d'écrivains classiques, avec des commentaires où l'accent autobiographique est plus accusé que d'habitude (Robert est son vrai prénom). On connaît le comédien : monstre à deux faces. Parfait lorsqu'il reprend le rôle du Dr Knock, illustré par Jouvet, ou lorsqu'il joue quelque monomaniaque tel  le Jourdain de Molière. Insupportable aussi, dommage ! par son stratagème répétitif d'histrion à l'hystérie terrifiée, qui, pour n'être pas interrompu, emplit tout l'espace où il paraît, et ne finit aucune phrase sans qu'une autre ait déjà commencé. Il est  l'Excès, avec majuscule. Quelque chose d'à la fois consternant et envoûtant.  Je rechigne à ses ruses d'enfant mal aimé, mais je sais gré à l'homme des trésors qu'il trouve dans nos caves et qu'il remonte au jour.

 Bovary

   Ce soir-là, à Michel Denisot, Ariane Massenet, et au fils Bedos, il dit brusquement, comme s'il la trouvait sur place, une phrase si belle que je me la répète aussitôt pour n'en rien oublier ; puis je la note sur un papier qui traine. Lisez  : « Nous voulons dans nos écrits émouvoir les étoiles, et nos romans ne font que faire  danser les ours ». Flaubert, ajoute-t-il après un temps (Bien sûr, Luchini  ne « vole » rien, il fait ce que font les étudiants et les gens cultivés : s'approprier ce qu'ils ont appris...) - Je suis pantois. Musicalement (c'est ma première sensation) j'ai entendu quasiment deux alexandrins, 3.4.3.3 /4.2.4.2, où la syllabe supplémentaire de la première proposition écarte heureusement le corset malvenu du code poétique : puisqu'on parle prose, on parle en  prose ! Visuellement (deuxième sensation) on perçoit ici d'emblée  l'opposition sémantique du vouloir et du faire, du projet et du résultat, réalisée phonétiquement par l'antithèse des étoiles et des ours : [w]a, voyelle vélaire la plus ouverte ; ou, la plus fermée ; et métaphoriquement par les images contrastées d'astre pur et de bête brute. Une heure après, j'y pense encore. Magnificence d'un texte. D'où vient vraiment cette phrase ?

 St google priez pour nous

   Je prie Saint Google, préposé aux objets perdus plus efficace que Saint Antoine. Réponse : Madame Bovary, mais sans référence précise ; et les citations diffèrent les unes des autres, dans les divers lieux où je les trouve, ici ou ...  Madame Bovary, cet idéal du genre romanesque (paraît-il), j'ai lu ça, bien sûr, mais il y a si longtemps. Comme je « souille » tous mes livres de signes cabalistiques dans les marges (au crayon ! bibliophilie oblige ! au crayon), je dois pouvoir retrouver le passage, qui a dû m'émouvoir jadis. Et en effet : chapitre XII de la IIe partie, édition Pléiade, page 500, pile. -  Emma sent que Rodolphe lui échappe, et multiplie les mots d'amours. Mais...

flaubert à 35 ans... 

   « Il s'était tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour lui rien d'original : Emma ressemblait à toutes les maîtresses ; et le charme de la nouveauté, peu à peu tombant comme un vêtement, laissait voir à nu l'éternelle monotonie de la passion, qui a toujours les mêmes formes et le même langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parité des expressions. Parce que des lèvres libertines ou vénales lui avaient murmuré des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement à la candeur de celles-là ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exagérés cachant les affections médiocres : comme si la plénitude de l'âme ne débordait pas quelquefois par les métaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » 

Flaubert à 25 ans 

   On n'est pas ici en classe de français ni en cours de lettres, et je vous laisse apprécier ou non cette succession de (beaux) lieux communs : le libertinage, loin d'instruire, trompe ; les mots d'amour se ressemblent, et la répétition lasse ; la parole humaine, qui voudrait « attendrir les étoiles », n'est apte qu'à « faire danser les ours. A faire coucher, quoi ! Osons deux critiques pédantes «ensemble flaubert-18ansque» prudentes à l'élève Gustave. Un tambour n'est pas propre à ce qu'on y batte des « mélodies », mais seulement des rythmes. Et un ordre des mots plus efficace, plus littéraire parce que produisant ce qu'il dit,  aurait voulu que vous postposiez l'évocation des ours à celle des étoiles. Cela  aurait sûrement empêché que votre texte déserte ma mémoire...

 

14:34 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

01/12/2008

1. La foi qui couvre Dieu

Kierkegaard

 

   Dans Crainte et tremblement (1842), le danois Soeren KIERKEGAARD atteint un sommet littéraire avec quatre contes brefs et dramatiques où s'inscrit une réflexion forte sur la Foi. Ces paraphrases de Genèse 22, qui travaillent le texte biblique comme on pétrit une pâte, exposent les visions que devrait avoir de cette histoire un homme pieux, sensible, cultivé, mais dont la Foi n'est qu'une vertu raisonnable, tenue pour très inférieure à la Charité au motif qu'elle n'aura plus de sens après la mort, lorsque nous jouirons de la vision béatifique. Ces quatre visions vous sont ici rapportées d'après la traduction de Tisseau (Aubier, 1946 !). Plus tard, peut-être, je vous rapporterai une cinquième vision, celle que revendique  Kierkegaard pour lui-même, abyssale et pour moi définitive. Cette cinquième vision ne rend pas les quatre premières infondées : elle en suppose, au contraire, l'éventualité.

    Il y a un préambule général, supposé connu : l'ordre donné par Dieu à Abraham de prendre son fils unique, Isaac, fruit de Sa promesse, et d'aller l'immoler en holocauste. Viennent alors quatre variantes de l'histoire qui commencent toutes par « C'était de grand matin. » Premier récit :

 Abr CHAGALL Abr Is.

   C'était de grand matin ; Abraham se leva, fit seller les ânes, quitta sa demeure avec Isaac et, de la fenêtre, Sara les regarda descendre dans la vallée jusqu'à ce qu'elle ne les vît plus. Ils allèrent trois jours en silence. Le matin du quatrième, Abraham ne dit pas un mot, mais, levant les yeux, il vit dans le lointain les monts de Moriah. Il renvoya les serviteurs et, prenant Isaac par la main, il gravit la montagne. Et Abraham se disait: « Je ne peux pourtant pas lui cacher où cette marche le conduit. » Il s'arrêta, mit la main sur la tête de son fils pour le bénir, et Isaac s'inclina pour recevoir la bénédiction. Et le visage d'Abraham était celui d'un père ; son regard était doux et sa voix exhortait. Mais Isaac ne pouvait le comprendre ; son âme ne pouvait s'élever jusque là ; il embrassa les genoux d'Abraham ; il se jeta à ses pieds et demanda grâce ; il implora pour sa jeune vie et ses belles espérances [...]. Alors Abraham se détourna un instant de son fils, et quand Isaac revit le visage de son père, il le trouva changé, car le regard était farouche et les traits effrayants. Il saisit Isaac à la poitrine, le jeta à terre et dit: « Stupide! Crois-tu donc que je suis ton père ? Je suis un idolâtre. Crois-tu donc que j'obéis à l'ordre de Dieu ? Je fais mon bon plaisir. » Alors Isaac frémit et, dans son angoisse, il cria: « Dieu du ciel! Aie pitié de moi! Dieu d'Abraham, aie pitié de moi, sois mon père, je n'en ai point sur la terre! » Mais Abraham se disait tout bas : « Dieu du ciel, je te rends grâces; car il vaut mieux qu'il me croie un monstre que de perdre la foi en toi. » [ ...]

 juge

   Cette curieuse Foi est plus « raisonnable » qu'il ne semble. Prendre sur soi, comme issus de notre idéologie, de notre autorité, les ordres insensés ou inhumains que nous « croyons » sincèrement tenir de Dieu via la Bible et  via l'Eglise, afin que nos successeurs aient de ce Dieu une image favorable... Foi noble, aussi, quelque part : après tout, on « couvre » Dieu. Kierkegaard fournit encore une autre image : une mère, pour sevrer  son enfant, se noircit le sein d'un enduit amer ; l'enfant alors peut se nourrir ailleurs, comme il faut. Mais mais mais mais (quatre fois)...

rosée - picture2004 

Cieux, faites venir de là-haut la rosée, et que des nuages pleuve le Juste ! [Dimanche 30.11.2008. 1ère strophe].  Ne t'irrite pas, Seigneur, mets fin à Ton souvenir de notre Iniquité. Voici que les églises de Dieu sont devenues vides, que Sion est devenue un désert :  Jérusalem est isolée, la maison où nous sentions Ta sainteté et où Ta gloire nous atteignait, là même où nos parents et ancêtres T'ont honoré...

 Rorate, coeli desuper, et nubes pluant Justum.  1. Ne irascaris, Domine, ne ultra memineris iniquitatis. Ecce civitas Sancti facta est deserta, Sion deserta facta est, Jerusalem desolata est : domus sanctificationis Tuae, et gloriae Tuae ubi laudaverunt Te patres nostri...

00:29 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |