01/02/2009

Beaux illogismes

7.Rebellion - Copie

  

   Un, deux ou trois mois sans faire ricocher sur l'eau de mon blog les cailloux ronds de mes pensées ? Tout bien considéré, ce sera deux mois. En février, je pousserai  l'abstinence jusqu'à lire sans réagir mes familiers et quelques autres, commentaires que je me suis encore autorisés en janvier. Et dès le mercredi des cendres, ou le dimanche 1er mars qui suivra, je vous reviendrai. Changé ? Faut pas trop espérer. Il y a un âge pour les conversions - de 15 à 30 ans, semble-t-il. Ni  Joseph-Benoît de Marktl en Bavière, et vivant à Rome, ni votre Ephrem de Tellin en Ardenne, vivant à Bruxelles, n'ont désormais la souplesse requise pour jouer convenablement d'un autre instrument que celui auquel ils sont accoutumés. Voilà 28 ans (il fut choisi à ce poste en 81) que le premier de ces chrétiens préside martialement ce qui s'appelait jadis le Saint-Office, et antérieurement l'Inquisition. En montant en grade, il n'a pas cru changer de fonction. En sorte que l'Eglise vit avec un théocrate sourcilleux plutôt qu'avec un Père. Le voilà qui accueille aujourd'hui quatre officiers d'Econe, - enfin quatre fortes têtes qui se sont promues elles-mêmes autrefois. Non sans hypocrisie, je crains pour notre "surgé" que cela n'abrège sa tranquille existence, ce genre de recrues apportant plus de querelles et de soucis que la population chrétienne ordinaire, qui, comme nous le savons depuis la lettre à Diognète au IIe siècle, vit fraternellement et simplement avec tout le monde, sans chercher à s'en distinguer... -  Quant au second personnage, votre serviteur ardennais, il se réjouit tous les jours de la douceur de vivre et de la sérénité religieuse que lui valent son renoncement à tout pouvoir en même temps que l'attachement de quelques proches - au premier rang desquels le Proche par excellence, Jésus, fils de Dieu. Vous le voyez, je ne change pas. Encore heureux si je ne me répète pas trop.

 Sully Prudhomme

   Se répéter sans en avoir conscience, voilà qui est lié à l'âge. Se répéter parce qu'on jouit de son récit, qu'on le revit en l'habillant de mots neufs et de bijoux anciens, dans des scènes dont le charme, au long des années, ne fait que croître, toujours moins obscur et plus précis, voilà qui  tient au caractère. Même à l'âge de vingt ans, je me répétais. Je veux dire que j'aimais raconter et re-raconter aux interlocuteurs complaisants les histoires qui m'arrivaient, dont j'ignorais le sens mais pas la fonction : me  "faire". Raconter ! Pourquoi aussi ai-je spontanément appris tant de textes par cœur, moi qui ne suis pas comédien mais prof ? C'est qu'il y a dans les textes écrits, fussent-ils dus à un auteur de troisième ordre, Sully Prudhomme, François Coppée, une beauté qui tient à leur unité, à la juste place qu'y prend chacun des éléments, à la surprise de constater qu'un ensemble de traits complexes, au final, s'ouvre comme une main.

 Rubik's_cube_variations

   Mes proches avec qui je bavarde inlassablement ne m'ont jamais reproché cette inclination que j'ai gardée à re-raconter les faits - hauts ou bas,  à ma gloire ou ma confusion, n'importe - que je juge significatifs dans la vie, la mienne ou celle de gens dont je parle, Montaigne, Pascal, Hugo, bien que leur importance objective ne soit pas évidente. Pierre et Ben, qui s'en amusent, ne m'interrompent jamais quand je commence... « Parce que je fais varier les détails », selon Pierre. Autrement dit parce que j'invente continuellement sans en prendre conscience telle ou telle précision qui, au moment où je raconte, s'impose à moi. Comme une autre mise en scène renouvelle une oeuvre du répertoire.

Convrsion St Paul à ND de Paris 

   Après la messe du 25 janvier où l'on commémorait la conversion de Paul, nous avons pris plaisir à comparer les trois récits qui en sont faits par St Luc dans les Actes (Paul lui-même, dans l'Epitre aux  Galates, rapporte l'affaire, mais comme un fait, sans narration). Je n'apprendrai rien aux lecteurs un peu instruits de la Bible en leur disant qu'à s'en tenir à Luc, et dans le même ouvrage, les versions divergent. En Actes IX, 7, « les compagnons de voyage [de Paul] entendaient la voix mais ne voyaient personne » ; et en XXII, 9, c'est l'inverse : « ils virent bien la lumière mais ils n'entendaient pas la voix ». En XXVI 14, autre variante : la grande lumière venue du ciel frappe tout le monde, et c'est tout le monde qui tombe à terre. La présence tranquille de ces oppositions dans les Ecritures, jointe à l'expérience que je fais de mes variations spontanées dans mes récits biographiques, m'ont beaucoup aidé à « porter » la Bible, je veux dire à entrer sans trop méchante humeur dans ce genre littéraire "où l'on prend ce qu'il a à celui qui n'a rien" (Mc 4, 25), et où toute bénédiction est obligatoirement accompagnée de malédictions (Mt 25)  comme si, en logique, le principe du tiers exclu s'appliquait à des propositions contraires quoique non contradictoires. Troisième exemple : quand j'étais petit, je grognais déjà quand mon instit nous racontait l'histoire du festin nuptial où les invités se récusent, où le maître de maison, dépité, va chercher ses convives parmi les désoeuvrés des places publiques, puis une fois tout ce monde à table, s'emporte contre les malheureux qui n'ont pas le smoking de rigueur. Je plaisante, mais tout de même... Récemment, apprenant qu'un journaliste anglo-saxon traitait la Bible de « cauchemar », j'ai cru comprendre ce qu'il voulait dire.

Commentaires

Plaisir... ... de vous lire, cher Ephrem. Une lumière dans la grisaille qui précède le printemps. Plaisir, car ce que vous dites est toujours réfléchi. C'est le produit d'une longue vie pleine d'expériences et de recherches, spirituelles et intellectuelles. Et l'autre plaisir, c'est de contempler votre style, inimitable. Cette première phrase, "Un, deux ou trois mois sans faire ricocher sur l'eau de mon blog les cailloux ronds de mes pensées ?", je la recopie dans mon cahier personnel. Elle "ricoche" déjà en moi, par le rythme et l'image.

Écrit par : David | 02/02/2009

Curieux. Je sors d'un long séjour hospitalier et découvre ce texte.J'adhère pleinement et comme David ci-dessus, éprouve un vrai plaisir.

Oserais-je dire à Ephrem qu'à mesure qu'il espace
l'édition de textes sur son blog, la qualité en augmente. Difficile alors d'échapper à la séduction exercée par cet esprit critique vraiment redoutable qui l'habite.
A vrai dire, je n'ai jamais admiré Balzac, ni Amélie Nothomb ni Carl-Emmanuel Schmitt.

Écrit par : Palagio | 02/02/2009

Nothomb? "Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus: il leur en fallut le spectacle." C'est la première phrase d'un roman d'Amélie Nothomb. Tout n'est pas de la même encre, mais enfin... cela mérite une certaine admiration. Qu'en pensez-vous Palagio? Je profite de ces quelques lignes, puisque je lis que vous sortez de l'hôpital, pour vous souhaiter un bon rétablissement.

Écrit par : Ben de Liège | 06/02/2009

Heureux de pouvoir vous relire !

Écrit par : cyril | 09/02/2009

Redoutable esprit critique ? En quoi, cher Palagio, un exprit critique serait-il être redoutable dans la mesure où, précisément, Ephrem sonde avec efficience les profondeurs de l'âme humaine qu'il rattache à un Dieu bienveillant et où, jamais, depuis toujours, quelle que forme de pouvoir que ce soit - sinon celle de la pensée - le rébute. Heureux de le retrouver comme vous tous.

Écrit par : cesame | 17/02/2009

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