27/02/2009

Revoyure

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     Vous pourriez croire qu'en me privant deux mois de votre commerce, et en renouant avec vous le jour où l'Eglise inaugure un temps de pénitence, j'aurais sous-entendu que votre fréquentation m'était pénible : comme un devoir auquel je me serais résigné, une mode à laquelle je me serais soumis. La réalité est très différente. J'éprouve à vous écrire, à écrire pour vous, lecteurs dont je ne devine pas le profil en dehors des quelques correspondants assez gentils pour se manifester de temps à autre, de vivantes, de vitales, de violentes émotions. C'est indépendant des réponses reçues, qui me donnent un autre type de joie, et dont je traiterai une autre fois. Le plaisir dont je parle  à présent est lié à l'expression écrite, et à son statut tel que je le vis. Mon interlocuteur est atteint sans délai (magie du blog). Et sans gêne pour lui : il ne lit que si, et quand, il en a envie. Il est pourtant (et c'est heureux pour moi qui écris), physiquement absent, peu imaginé, dans l'impossibilité de censurer la parole qu'il n'aime peut-être pas, et que je m'apprête à énoncer ; parole que, s'il était là, devant moi, la courtoisie dont j'ai le culte me garderait dans la gorge.

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      La liberté vis-à-vis de lui n'est pourtant pas fantaisie ni anarchie. Ma pensée subit la médiation (la dictature ? la dictée en tout cas) de la langue, avec sa grammaire, ses tours et ses mots pleins d'histoire, ses jeux rhétoriques qui sont tantôt des chances et tantôt des pièges, selon le contexte, je ne sais jamais. En plus, que je jouisse encore du système ne laisse pas de m'étonner. J'ai déjà tant servi l'écriture dans mon métier ; et dans ma carrière, je m'en suis tant servi ! N'en ai-je donc pas épuisé les charmes, n'est-elle pas la vieille maîtresse de Barbey dont je connais trop bien les humeurs ? Comment se fait-il qu'ici, dans ce blog obscur au masque mal attaché, qui ne porte pas à conséquences, elle obtienne de moi encore tant d'attentions et me donne en échange ce plaisir aigu ? Ah ! L'écriture...

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      Oui, parfois, je la sens frémir encore sous mes cuisses comme un cheval monté à cru, obéissante, allant exactement là où je veux qu'elle aille - et parvenant là où je ne sais pas moi-même que je veux qu'elle arrive. Alors c'est l'exultation, l'orgasme, si l'on veut (!). Il n'est pas rare mais n'est pas obligé et jamais attendu : moment où, après d'autres promenades à travers ma langue où j'ai erré pour passer le temps, j'ouvre des yeux surpris, émerveillés ou scandalisés, c'est selon, devant le spectacle insoupçonné auquel, ainsi mené, soudain j'accède. Je me relis, et d'un coup c'est la stupeur. « C'est donc ça ma foi, ma vérité, ma pensée. Mes amours. Mon amour.  »  

1-aterre le cowboy 

     "Parfois". Car je suis à un âge où le cavalier, plus jamais n'est assuré de son aptitude à monter. Il ne sent plus toujours la bête, elle qui ressent ses étapes d'insensibilité. Dit prosaïquement, les périodes et les   circonstances se multiplient où je ne parviens pas à faire un paragraphe qui se tienne, où je ne trouve pas la fin d'une phrase commencée, où les idées qui se succèdent en moi ne s'enchaînent pas logiquement, sinon d'une logique dont les lois m'échappent. Les rênes flottent. 1-max-dupain-sunbakaustralie-484x424D'où l'orgueilleux propos de s'arrêter, de sortir de piste, de devenir sans trous rouges un « dormeur du val » - les rêves étant encore accessibles, colorés, mais devenant incolores, puis noirs. Me reste, pendant ce carême, à promettre (à Dieu, à vous, à moi ?) de continuer ma course sans ralentir l'allure, et risquer avec courage le péril des chutes, ou, moins grave et plus humiliant, de la gaucherie, de la disgrâce, du discrédit. Jusqu'au modeste partage de l'opinion, à la distribution des bonjours, et la pétrification du sourire.

09:00 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

25/02/2009

Memento Homo

quia pulvis es

   A la cathédrale de Bruxelles, ce midi, une consigne m'attend, que j'ignore encore. Notre bienveillant cardinal - ou son évêque auxiliaire si d'aventure le cardinal a cette grippe que tout le monde couve, avec ce temps de carême ! - marquera mon front d'une croix de rameaux brûlés dont la trace restera visible jusqu'au soir. "Quia pulvis es..." Aux temps préconciliaires, la parole accompagnant ce geste était d'avance connue, parce que sans variante. Elle venait de la Genèse, 3, 19, et reprenait le mot triste et navré  de Dieu.  Quand Adam et Eve, un mauvais jour, avaient ignoré son appel à la prudence à l'endroit d'un arbuste aux fruits mortellement toxiques, de véritables amanites phalloïdes ! et parce que les « enfants » (par rapport à Dieu : les "parents" par rapport à moi)  avaient privilégié une autre source d'information. Laquelle ? La télé, que diable ! Ils s'étaient alors empiffrés d'hallucinogènes corsés. « Pour être intelligents comme papa », avait même pensé Eve, image-tatouage-piercing20reprenant un habile argument du publicitaire retors dont les circulaires tatouages l'avaient impressionnée. Résultat : depuis l'ingestion, leur vie n'est plus celle éternelle de Dieu, mais la vie humaine, transitoire par nature. La mort est au programme, le jour même où l'on naît ! D'où la grosse voix triste du Créateur : « Souviens-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière ». Bon, bon, pas d'objection, Seigneur, du moment que le processus ne soit pas interrompu en plein cours, et qu'à la fin, il ne devienne ni une boucherie ni un supplice chinois. Que les bonnes choses aient une fin n'est pas pour moi, pensionné chanceux du XXIe siècle, un a priori scandaleux. Toi qui me lis, lecteur, réalises-tu qu'Ariel Sharon est toujours « vivant » ? VIVANT ? Pauvre, pauvre homme:  suspendu,  comme un manteau vide, au clou de sa « dignité » !

 jean-baptiste

   Mais après le Concile, on a pourvu la formule traditionnelle d'un alias, emprunté à Marc 1, 15. C'est Jean-Baptiste ici qui prête sa voix, plus grêle mais aussi ferme. Et qui nous dit à l'oreille : « Convertissez-vous et croyez à l'Evangile ». En lettré classique que je suis,  j'appréciais l'ancien texte, drôle, si lugubre qu'il fût, à cause de son candide latin de cuisine « Memento quia » pour dire « Souviens-toi que »... Mais cette langue-là est celle de mes fantasmes, pas celle de mes convictions. Que voici : oui, j'ai besoin et envie qu'un prophète m'appelle à la conversion. A un détournement, à un retour. A laisser là des occupations inutiles poursuivies par habitude, des intérêts mineurs servis par conformisme. Et me tourne vers le Seul, vers l'Unique Amour, à travers un dialogue mystique approfondi en Dieu et un travail réaliste renouvelé avec mes frères humains.

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   Réaliste, il le sera donc, le rapport d'écriture que je rouvre aujourd'hui, comme annoncé, avec vous, mes proches, vous, mon « non-public », dont soixante-dix inconnus ont continué à frapper chez moi chaque jour, quand la boutique était fermée. Mystique aussi restera ma lecture et relecture personnelle de l'Evangile, en grec, en français, mon jeu avec le texte, l'apprenant par cœur, le retraduisant à ma façon, en faisant ressortir telle de ses tournures que je goûte mieux, soudain. Je raconterai encore et toujours la vieille histoire apprise si tôt dans l'enfance, attachée aux conclusions canoniques, mais suivant avec liberté la tradition des évangiles multiples. L'histoire du jour ? Il était une fois jesus ; le pelerinen Palestine un homme encore jeune, menuisier de village, qui avait fugué à Jérusalem au temps de sa puberté, appelé par « il ne savait qui » à... « il ne savait quoi ». Il avait même fâché sa mère et le mari de sa mère, qu'il ne considérait pas comme son père, tant pis... A présent, il a trente ans passés, et il a entendu parler d'un personnage bizarre, qui lave les gens dans le Jourdain, qui les interpelle, qui les change. Un vague cousin, paraît-il. S'il quittait la menuiserie ? S'il allait jusqu'au Jourdain ? Dans la nuit, il lève les yeux vers le Ciel, vers Qui ? il faut qu'il y aille, il est temps. Attention à ne pas réveiller Maman, qui se doute bien déjà, la Douce. Il part, est parti... 

01:00 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

01/02/2009

Beaux illogismes

7.Rebellion - Copie

  

   Un, deux ou trois mois sans faire ricocher sur l'eau de mon blog les cailloux ronds de mes pensées ? Tout bien considéré, ce sera deux mois. En février, je pousserai  l'abstinence jusqu'à lire sans réagir mes familiers et quelques autres, commentaires que je me suis encore autorisés en janvier. Et dès le mercredi des cendres, ou le dimanche 1er mars qui suivra, je vous reviendrai. Changé ? Faut pas trop espérer. Il y a un âge pour les conversions - de 15 à 30 ans, semble-t-il. Ni  Joseph-Benoît de Marktl en Bavière, et vivant à Rome, ni votre Ephrem de Tellin en Ardenne, vivant à Bruxelles, n'ont désormais la souplesse requise pour jouer convenablement d'un autre instrument que celui auquel ils sont accoutumés. Voilà 28 ans (il fut choisi à ce poste en 81) que le premier de ces chrétiens préside martialement ce qui s'appelait jadis le Saint-Office, et antérieurement l'Inquisition. En montant en grade, il n'a pas cru changer de fonction. En sorte que l'Eglise vit avec un théocrate sourcilleux plutôt qu'avec un Père. Le voilà qui accueille aujourd'hui quatre officiers d'Econe, - enfin quatre fortes têtes qui se sont promues elles-mêmes autrefois. Non sans hypocrisie, je crains pour notre "surgé" que cela n'abrège sa tranquille existence, ce genre de recrues apportant plus de querelles et de soucis que la population chrétienne ordinaire, qui, comme nous le savons depuis la lettre à Diognète au IIe siècle, vit fraternellement et simplement avec tout le monde, sans chercher à s'en distinguer... -  Quant au second personnage, votre serviteur ardennais, il se réjouit tous les jours de la douceur de vivre et de la sérénité religieuse que lui valent son renoncement à tout pouvoir en même temps que l'attachement de quelques proches - au premier rang desquels le Proche par excellence, Jésus, fils de Dieu. Vous le voyez, je ne change pas. Encore heureux si je ne me répète pas trop.

 Sully Prudhomme

   Se répéter sans en avoir conscience, voilà qui est lié à l'âge. Se répéter parce qu'on jouit de son récit, qu'on le revit en l'habillant de mots neufs et de bijoux anciens, dans des scènes dont le charme, au long des années, ne fait que croître, toujours moins obscur et plus précis, voilà qui  tient au caractère. Même à l'âge de vingt ans, je me répétais. Je veux dire que j'aimais raconter et re-raconter aux interlocuteurs complaisants les histoires qui m'arrivaient, dont j'ignorais le sens mais pas la fonction : me  "faire". Raconter ! Pourquoi aussi ai-je spontanément appris tant de textes par cœur, moi qui ne suis pas comédien mais prof ? C'est qu'il y a dans les textes écrits, fussent-ils dus à un auteur de troisième ordre, Sully Prudhomme, François Coppée, une beauté qui tient à leur unité, à la juste place qu'y prend chacun des éléments, à la surprise de constater qu'un ensemble de traits complexes, au final, s'ouvre comme une main.

 Rubik's_cube_variations

   Mes proches avec qui je bavarde inlassablement ne m'ont jamais reproché cette inclination que j'ai gardée à re-raconter les faits - hauts ou bas,  à ma gloire ou ma confusion, n'importe - que je juge significatifs dans la vie, la mienne ou celle de gens dont je parle, Montaigne, Pascal, Hugo, bien que leur importance objective ne soit pas évidente. Pierre et Ben, qui s'en amusent, ne m'interrompent jamais quand je commence... « Parce que je fais varier les détails », selon Pierre. Autrement dit parce que j'invente continuellement sans en prendre conscience telle ou telle précision qui, au moment où je raconte, s'impose à moi. Comme une autre mise en scène renouvelle une oeuvre du répertoire.

Convrsion St Paul à ND de Paris 

   Après la messe du 25 janvier où l'on commémorait la conversion de Paul, nous avons pris plaisir à comparer les trois récits qui en sont faits par St Luc dans les Actes (Paul lui-même, dans l'Epitre aux  Galates, rapporte l'affaire, mais comme un fait, sans narration). Je n'apprendrai rien aux lecteurs un peu instruits de la Bible en leur disant qu'à s'en tenir à Luc, et dans le même ouvrage, les versions divergent. En Actes IX, 7, « les compagnons de voyage [de Paul] entendaient la voix mais ne voyaient personne » ; et en XXII, 9, c'est l'inverse : « ils virent bien la lumière mais ils n'entendaient pas la voix ». En XXVI 14, autre variante : la grande lumière venue du ciel frappe tout le monde, et c'est tout le monde qui tombe à terre. La présence tranquille de ces oppositions dans les Ecritures, jointe à l'expérience que je fais de mes variations spontanées dans mes récits biographiques, m'ont beaucoup aidé à « porter » la Bible, je veux dire à entrer sans trop méchante humeur dans ce genre littéraire "où l'on prend ce qu'il a à celui qui n'a rien" (Mc 4, 25), et où toute bénédiction est obligatoirement accompagnée de malédictions (Mt 25)  comme si, en logique, le principe du tiers exclu s'appliquait à des propositions contraires quoique non contradictoires. Troisième exemple : quand j'étais petit, je grognais déjà quand mon instit nous racontait l'histoire du festin nuptial où les invités se récusent, où le maître de maison, dépité, va chercher ses convives parmi les désoeuvrés des places publiques, puis une fois tout ce monde à table, s'emporte contre les malheureux qui n'ont pas le smoking de rigueur. Je plaisante, mais tout de même... Récemment, apprenant qu'un journaliste anglo-saxon traitait la Bible de « cauchemar », j'ai cru comprendre ce qu'il voulait dire.