15/03/2009

Juifs et Grecs

     J'avais parmi mes vrais amis un médecin français, généreux, chrétien, breton. Disons "Yannick". La vie nous avait éloignés, nous nous étions finalement perdus de vue, et voici qu'à une occasion saisie  aux cheveux par l'un et par l'autre, nous nous sommes revus.

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     Par tempérament, Yannick est une nature passionnée. Malgré des dons naturels évidents, pysiques et intellectuels, il n'a pas eu beaucoup de chance dans sa vie affective et sexuelle. Dans sa jeunesse où je l'avais connu, pas mal de ses liaisons avaient été tourmentées. En plein conflit ou après ruptures, il n'accablait jamais ses partenaires de reproches. Sa générosité là-dessus était sans égale : ce roi de cœur ne se transformait jamais en valet de pique, dût-il être lui-même traité comme Lear. Marié jeune à une dame de carreau, dont il eut deux filles éduquées avec une attention, une liberté et une tendresse constantes, il divorça après vingt ans de vie 1778767152commune. Et s'installa à Paris. Ensuite ni lui ni elle ne "refirent" vraiment leur vie dans une nouvelle union. Pourtant, après quelques années d'essais infructueux ici et là, dont une ultime aventure romantique et violemment charnelle avec une très belle Odette de Crécy, "qui pourtant n'était pas son genre", Yannick se mit en ménage avec une femme paisible, jolie, discrète. Une femme divorcée, son mari l'ayant abandonnée avec leurs deux garçons. Bref, une famille recomposée.

 

- "Comment vas-tu ?" demandai-je brusquement, au café, après un délicieux repas dans le resto où nous étions. "Je vois que tu es en bonne santé, dans la maturité vigoureuse et le succès social. Mais comment vas-tu dans ton cœur ? Si tu me permets...

- Très bien. J'ai cessé d'aimer. J'ai la paix.

- Dieu ?

- Fini.

- Et la femme avec qui tu vis ?

- Je l'apprécie, je ne saurais me passer d'elle. Elle est gentille. Mais on ne peut pas se parler. On n'a rien en commun. Oui, j'ai cessé d'aimer, et du coup j'ai cessé de souffrir."

Silence.

 Cathedrale St Michel BXL

   L'extrait de la lettre de Paul lu ce dimanche matin à St Michel (1Co 1, 22-25) était superbe sur le plan rhétorique, et une fois de plus, après l'avoir bien travaillé, relevant tous les parallélismes, je me suis dit qu'on ne le comprendrait pas ; que moi aussi, d'ailleurs, qui le préparais, je ne le comprenais pas. Pas que ce soit mal exprimé, obscur, mais le contenu... La torture choisie comme signe divin, comme pouvoir divin...

 

     En substance, et en transposant bien l'opposition les juifs/les grecs : les croyants de toutes les religions demandent des miracles, à Lourdes, à Rome, à La Mecque. Les incroyants, eux, qui savent bien l'ambiguïté, la dangerosité possible, la polysémie du concept comme du fantasme "Dieu" dans l'imaginaire des hommes, demandent une sagesse, un art de vivre et de penser, tels l'épicurisme, le stoïcisme, l'agnosticisme, voire le bouddhisme. Et nous (dit Paul), nous, les chrétiens, nous arrivons avec - comme "miracle" et comme "sagesse" - un "Messie Crucifié"  ! Mais cet esclave exécuté, ce minable s'offrant aux coups, c'est un scandale pour les théistes qui veulent de la puissance pour croire, et c'est une sottise pour les athées qui veulent de la rationalité heureuse pour adhérer.

 esclave

     A ce moment l'apôtre autoproclamé (c'est Paul que je veux dire : on lui a tellement reproché ce titre qu'il revendiquait, le pauvre, pour appuyer son autorité un peu partout contestée - au point que l'on a parlé d'une "passion de Paul", ai-je lu chez le Cardinal Martini) ajoute un dernier mot explicatif. Le scandale qu'est l'impuissance du Messie en croix, et la folie qu'est le renoncement à soi que ce Crucifié réclame et dont il donne l'exemple, sont, vus comme actes de Dieu,  vraiment de la puissance et vraiment de la sagesse. Le texte lu à l'ambon s'arrête ici. Mais à  lire la suite, on vient à bout du paradoxe. Nous ne nous sauvons pas, nous sommes sauvés ! C'est Dieu qui agit en nous, qui aime en nous. Puissance : la Résurrection en témoigne. Sagesse : une vie n'est une vie "réussie" qu'à proportion de l'amour qui s'y déploie.

 pape_mur

   Je repense à mon ami Yannick. Accepter d'aimer, c'est accepter de souffrir, en effet. Il le sait, il le dit, et il en a marre. En avoir marre, quelquefois, est-ce que je ne comprends pas ça ? Oui, oui, ça m'est tellement arrivé. - Autour de nous, ces temps-ci, la volonté s'exprime beaucoup qu'autrui soit sage et puissant. Que le philosophe Joseph-Benoit, excellent épistolier quand il écrit familièrement à ses frères, ait désormais plus de sagesse, se méfiant davantage des voleurs de mitres et des collectionneurs d'antiquités ! Et que les petites brésiliennes violées dès six ans et portant à neuf ans le fruit du péché des autres, aient plus de pouvoir pour mener à bien leur propre vie. Mais cette sagesse-là et ce pouvoir-là, je sais : c'est au prix de la croix propre à chacun, acceptée sans cri par chacun, à la suite du Christ, qu'ils s'exprimeront.

19:00 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Texte Alors que [b]les Juifs[/b] réclament les SIGNES du Messie,
Et que [b]le monde grec[/b] recherche une SAGESSE,
[u]Nous,nous proclamons un Messie crucifié[/u]
=[ce qui est]
•[b]scandale[/b]pour les Juifs
•[b]folie[/b]pour les peuples paiens
mais
pour ceux que Dieu appelle,
(qu'ils soient juifs ou grecs),
ce Messie est puissance DE DIEU,
et sagesse DE DIEU.

Car la folie de Dieu est plus… sage que l'homme,
et la faiblesse de Dieu est plus… forte que l'homme.

Écrit par : Ephrem | 15/03/2009

Il me parait difficile, sinon impossible, pour quiconque de cesser de vouloir aimer.
Faire le deuil de l'amour revient en quelque sorte à faire le deuil de soi-même.

Écrit par : Palagio | 15/03/2009

Ne pas aimer? Comme Palagio, je ne crois pas possible de faire le deuil de l'amour. Par ailleurs, je comprends de mieux en mieux la notion d'aimer au risque de se perdre, ce qui revient à accepter d'abandonner son propre plaisir pour se donner à l'autre par amour totalement désintéressé, rien que pour son bonheur, jusqu'à en souffrir en récoltant parfois de l'incompréhension, des blâmes, du rejet.
Aimer Dieu jusqu'à la folie nous mène à cette faiblesse d'amour plus forte que nos raisons...

Écrit par : Crocki | 17/03/2009

Cher Ephrem,

votre ami dit ne plus aimer car il en a trop souffert mais accepterait-il de ne plus se laisser aimer ?
Si il est encore capable de ça alors heureux sera t-il car c'est en attendant rien que l'on reçoit beaucoup. On peut attendre et donner pendant des années espérant reçevoir, jusqu'à un point ultime. Seulement si on n'est pas prêt à reçevoir on n'a rien. En disant qu'il n'aime plus votre ami ne viendrait-il pas dire à Dieu, si ce dernier existe, qu'il est enfin prêt à reçevoir beaucoup d'amour...

juste une hypothèse... mais je lui souhaite de tout coeur ! J'en connais pour qui c'est arrivé!

Écrit par : cyril | 18/03/2009

"Et moi ?" Que vous répondre à tous trois ? Je ne souhaite pas expédier trop vite pareil sujet et passer à un autre, comme si ce n'était pas l'Affaire capitale. Je suis d'ailleurs très heureux que vous l'ayez perçu. Rien n'est plus profond, rien ne nous concerne davantage, humainement et chrétiennement. Nous y reviendrons. Je ne suis entré dans un peu de détails sur la personne de Yannick qu'à cause de cette réplique à lui qui interpelle quiconque, qui agresse presque : "Je vais bien, je n'aime plus". Exactement: "J'ai cessé d'aimer, et du coup j'ai cessé de souffrir". Je ne suis pas sûr que vous, que moi nous l'ayons interprétée adéquatement, je veux dire en la faisant dégorger de ses humeurs sanglantes, vitales, fécondes. Certes, c'est faire le deuil de soi-même, Palagio a raison. Certes l'amour vrai demande le renoncement, comme dit Crocki, voire la renonciation à son propre plaisir. Certes, avec le temps, comme le pense avec sa jeunesse notre ami Cyril, tout s'en va peut-être de ce qu'on a imaginé, mais survient aussi un amour qu'on n'attendait plus pour peu qu'on y soit resté ouvert, parfois sans le savoir. Nous rouvrirons la question un de ces jours… En attendant, merci à chacun de ne pas vous être absurdement "indignés", et de vous être plutôt demandé: "Et moi ?"

Écrit par : Ephrem | 23/03/2009

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