18/04/2009

Comme ils disent

masculinité (LLB)

 

     Jean Mauriac, à propos de l'homosexualité de son père, écrit ceci, qui va loin. « Je connais bien les amis de mon père, ceux pour lesquels François Mauriac a ressenti de l'amitié, de l'affection, de la tendresse, parfois une véritable passion : pour la plupart, c'était des hommes mariés, « des hommes à femmes », comme on dit vulgairement. Si je suis triste quand j'évoque ce problème, c'est que mon père en a beaucoup souffert. Il a cru - plus ou moins, il est vrai - devoir cacher ces sentiments en raison de la religion (toujours elle) de sa famille, de son milieu provincial borné, de sa réputation. Mais ne le regrettons pas : sans ce véritable drame intérieur, sans cette tendre affection à l'égard de Louis, Robert, Jean, Daniel, Bernard, Roger, Jean-Jacques, Gabriel, Yves, Christian, jamais François Mauriac n'aurait pu écrire l'œuvre romanesque, brûlante, trouble, haletante, tragique, qu'il a écrite. » Vous trouverez ceci quelque part dans Le général et le journaliste, à en croire Barré, qui ne donne pas la page.

 Barbey avec Mauriac

      Qu'est-ce qui, dans cette énumération provocante et tout de même sibylline (rien que des prénoms !)  permet de donner à « Bernard » un rôle primordial ? Selon Barré, si je ne m'égare pas dans son maquis, deux témoignages. Le premier, assez superficiel. Celui du dandy Paul Morand, « l'homme pressé » courant l'Europe, qui eut néanmoins tout le  temps d'être collabo, antisémite et homophobe. Je cite Barré p. 371: « Morand raconte dans son Journal inutile [Quelle page ? Il y a deux volumes qui couvrent 32 cahiers... ] et   sans nommer personne directement, que Mauriac a été « amoureux fou comme sa femme d'ailleurs du jeune homme en question, lequel était  jeune attaché culturel suisse d'une grande beauté, qui  aurait eu, toujours selon Morand, des rapports moins platoniques avec Cocteau. - Il me semble, en linguiste primaire que je veux être, que chacune des deux adjonctions, celle amenant Mme Mauriac et celle amenant Cocteau, ont pour effet indirect de sentimentaliser plutôt que sexualiser, en un mot de « platoniser » les relations de ce Bernard avec François Mauriac.  

 Masques 24 Spécial Mauriac

     Le second témoin est Daniel Guérin, un personnage bien intéressant. Je suis ébahi, par parenthèse, que Barré puisse faire comme s'il venait de le découvir. Sa "déposition" est parue dans le n° 24-25 de la revue « Masques » (hiver 84-85), revue dite « des homosexualités ». J'y étais alors abonné, et je suis allé la rechercher dans ma « chambre de bonne » du 7e étage, l'équivalent du « cagibi » de Mauriac, aux quatre murs tapissés de livres, de mémoires, de dossiers, de revues ! Je connaissais donc le texte et l'ai retrouvé, aux pages 41 à 52. Il est intitulé Le tourment de François Mauriac. Mais vous allez voir qu'il est bien plus ambigu que ne dit l'opération publicitaire à quoi nous assistons concernant les mœurs effectives de François Mauriac.

Daniel GUERIN, 1924 

   

     Qui est Guérin, qui eut son heure de gloire ? Il a 19 ans, quand il rencontre l'écrivain, qui, lui, a 38 ans. Les deux hommes très vite, vont "se convenir".  Profondément, et durablement, avec leurs différences. Tous deux sont en proie à « l'amour des garçons » qui les tourmente jour et nuit, - amour qui a pour objet de beaux visages et de beaux corps, jeunes d'abord, jeunes surtout, dont l'intérêt sentimental semble quasi nul, et immense la séduction physique. Ils se « confessent » l'un à l'autre. De façon détournée d'abord, un peu trouble, tricheuse, puis, un jour, claire, et détaillée. Ce n'est pas ce qu'on croirait : soixante ans plus tard, le plus jeune écrira que « l'affection dont l'écrivain voulait bien [l]'honorer » lui sembla « un sentiment pur, en dépit de [son] jeune âge ». Qu'ont-ils donc en commun, outre l'impression de se sentir différents des autres, aux passions si simples ? Il  y a chez chacun une même peur sociologique de « sombrer dans la honte », comme ils disent (!), la terreur pour deux grands bourgeois issus d'un même milieu respectable et nanti d'être happés et broyés par « l'amour qui n'ose pas dire son nom », mot de Wilde repris pour titre en 1927 par François Porché, dans un retentissant pamphlet d'époque.

 gide

     On ne sait plus, je crois, combien était toute-puissante, entre les deux guerres, l'homophobie. Certes, l'homosexualité régnait  ni plus ni moins qu'aujourd'hui, et le milieu artistique en était vraiment riche. Proust, Ghéon, Martin du Gard, Montherlant, Cocteau... Si Cocteau faisait l'arlequin, moins pris au sérieux qu'il n'eût souhaité, Gide seul faisait le brave, mais il était né en 1869, y songe-t-on ? Le scandale qu'il causait était moins physique que métaphysique, il dégoûtait moins qu'il ne choquait. Le jeune Guérin, lui, parle donc à Mauriac de son «  horreur des détraqués, des gens en dehors de la vie simple et normale », Mauriac appuie, ajoutant que c'est une voix intérieure irrépressible qui parle en lui, qu'il n'osera jamais donner libre cours à ses convoitises, qu'il se sent incapable de secouer les chaînes qu'ont fait peser sur lui sa formation catholique, les femmes, grand-mère et mère, qui l'ont élevé, qui ont déposé au plus profond de lui-même l'horreur du péché. » Car c'est le Péché par excellence - il n'en doute jamais.

flamme de la passion 

    Cèderont-ils finalement ? Guérin, qui est une sorte de mystique incroyant, cesse assez vite de refréner ses penchants d' « inverti ». Il s'assume, il va orienter en même temps sa vie dans une direction généreuse, marxiste et anarchiste : il travaille même un temps aux côtés de Simone Weil, au service du prolétariat.  Mauriac, lui, sermonnera son confident toute sa vie. Tout en l'enviant expressément... Et en multipliant au dehors les attachements pathétiques et lyriques. - Mais je vous entends : « Et Bernard, où l'a-t-on laissé dans ce post interminable ? » Voici exactement ce que dit Guérin en 1984 : « Mais le jour arrive entre 1925 et 1928, où un grand amour s'empare de François Mauriac, l'embrase. Amour sans doute en partie platonique, en tout cas sublimé. Amour aride et décevant, puisque l'objet en est un homme jeune, marié, que j'ai connu ! et qui éprouve pour lui, son aîné,  admiration, pitié, compassion. Et les lettres qu'il (=François) m'adressait à répétition devinrent une longue plainte douloureuse, déchirante, si peu atténuées par sa foi que, bien plus tard, il aura, à tort, honte de lui-même et d'avoir été, à son corps défendant, le pitoyable martyr d'une passion démesurée, -  où plutôt sans commune mesure avec l'être aimé ».

21:46 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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