28/04/2009

Virilités blessées, blessantes...

   Tout récemment, j'ai vu passer à la télé, entre deux programmes, un clip de six ou sept images fixes, pas plus, quarante-six secondes en tout, c'est pas trop vous demander, vous allez regarder, et puis... et puis on en reparle.

 

   C'est épouvantable, et plus fréquent qu'on ne croit, et ca touche tous les milieux. L'amour corrélé à la violence ! Ce n'est pas la violence seulement, évidemment odieuse, mais cette énigme absolue : la Violence et l'Amour. Je n'ai jamais parlé de ça sur mon blog parce que, de cette violence-là, je n'ai aucune expérience. Aucune connaissance existentielle. Dans mon enfance ardennaise, elle "n'existait pas" : ni chez moi, ni ailleurs,  je n'en avais vu ni entendu parler. Faut rappeler que le trio de petits garçons que je formais avec mon frère aîné et mon frère cadet n'avait, pour leur éducation, que quatre femmes : ma grand'mère veuve, et ses trois filles, dont seule, l'aînée était mariée - et bientôt veuve. Je l'ai raconté déjà : nous vivions en liberté dans le village où tout le monde se connaissait et où les gosses allaient partout, voyaient tout, étaient chez les autres comme chez eux. Il arrivait que des conjoints se querellent, naturellement. Ils me semblaient alors suivre tous un même rite : la femme lançait à son mari des griefs pleins de sous-entendus que je ne savais pas décrypter. Le mari répliquait en sortant pour aller boire « une chope », au bistrot que seuls fréquentaient les hommes. C'était une autre époque...

     Plus tard, à l'âge adulte, j'ai entendu parler de violences conjugales, plutôt dans le journal que dans le milieu même où je vivais. Tout de même: la mère d'un de mes étudiants est venue un jour me voir, pour me conjurer d'intervenir pour elle : son mari, oui, son bon mari européen  la "battait". Pourquoi elle s'adressait à moi, incompétent là-dessus, m'est resté mystérieux ; elle n'appartenait pas à un milieu ordinaire, tout devait rester secret, elle me faisait confiance, j'y suis allé. Mais je n'ai rien pu faire : prendre rendez-vous avec le mari ne fut déjà pas facile, moins facile encore la conversation. Dès qu'il eut compris où je voulais en venir, l'homme, avec hauteur, s'est rebiffé, et a pris la porte en me saluant sèchement. De quoi je me mêlais ? Par chance, les choses ont pu s'arranger sans moi, ai-je appris, et le couple a retrouvé une sorte de sérénité, où la femme s'est épanouie.  

      Ce lien de l'amour et de la brutalité, je considère depuis longtemps, in petto, que c'est une spécialité hétérosexuelle. Dans les duos masculins que j'ai vu fonctionner, que ce soit dans la durée d'une longue vie conjugale, ou la chaleur transitoire d'une soirée de jeux sexualisés, c'est toujours le soi-disant maso qui mène la danse, et le sado qui s'escrime à jouer le dominateur de bonne volonté. La similitude des sexes n'a pas que des désavantages. "On se comprend".

      Chez les hétéros, qu'est-ce qui fait qu'un homme frappe la femme qu'il aime ? Je n'ai là-dessus qu'un avis de profane, et je le donne - c'est le rôle irremplaçable des blogs : faire entendre sans tabou des demi-savoirs au caractère épistémologique incertain. La brutalité du mâle me semble une déficience de sa virilité. Quand le pénis joue mal son rôle phallique, l'homme humilié transfère le « phallus »  dans son bras, son poing, sa main, son pied : il se retourne contre la femme, qui ne joue pas bien son rôle d'excitatrice, croit-il ou se fait-il accroire, au lieu d'accepter de n'être pas lui-même le super-puissant  qu'il « se doit » d'être. Et qu'est-ce qui pousse la femme à supporter ça ? 1. Les enfants, disait-on jadis : mais rien ne saurait davantage les perturber que cette peur de Papa dans la tête de Maman. 2. Surtout la dépendance économique, dit-on aujourd'hui, dans un monde où, même si elle travaille au dehors, la femme est payée moins que ses collègues masculins. 3. Peut-être aussi (je frôle ici la niaiserie, aux yeux d'une partie de mes visiteurs, voire d'une partie de moi-même, tant pis) je ne sais quelle résignation pseudo-religieuse à  la souffrance : héritage d'Eve, accusée d'avoir introduit le malheur dans le monde, héritage de Marie, mater dolorosa pour les siècles des siècles.

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     A propos : j'avais quatre ans seulement à la mort de mon père, trop jeune pour que j'en aie le moindre souvenir. Et en effet, c'est le trou noir à son sujet dans mon imaginaire. Mais la plus jeune sœur de ma mère m'a dit un jour, beaucoup plus tard  : « Lorsque tu avais deux-trois ans, et que tu n'en faisais qu'à ta tête, ton père te frappait, et ça te terrifiait. » La vraie violence faite aux femmes, aux enfants aussi, dont les traces abiment le corps tel le marquage au fer des condamnés d'ancien régime,  jusqu'à ce qu'au corps se substitue le cadavre, ça n'a rien à voir avec ça. Même ça, pourtant, j'ai mis un peu de temps à le pardonner à mon père. Tu m'aimais quand même, hein, papa !

26/04/2009

Vents printaniers

Marieke

 

       Je salue deux nouveaux responsables de blogs. L'une est nouvelle pour moi seulement, qui l'ai découverte grâce à un commentaire concis et sensible qu'elle a laissée sur « Ephrem ». J'ai été si impressionné que je suis allé sur son site, où l'écriture autant que la fraîcheur m'ont retenu plusieurs heures. Marieke ! Il y a là une façon de vivre  qui fait aimer la vie, et une façon de la raconter qui met en joie. L'amusement, dans la solidarité la plus essentielle. Quoi encore ? Allez voir. Tantôt une observation complice du monde animal , si entêté dans ses obscurs silences.  Ou des riens de tous les jours qui se mettent à chanter, à gronder, à sourire... Tantôt, à l'opposé, des souvenirs déchirants touchant la mère, touchant le fils, - chez qui l'ascendance biologique l'emporte finalement sur la filiation vécue... Textes vraiment fraternels, ai-je pensé. La préoccupation religieuse en semble absente, et ce n'est pas dommage : j'aime le réalisme de cette jeune grand-mère, qui ne mange pas du curé, mais n'a  pas non plus son couvert chez lui. Elle dit ce qu'elle voit, ce qu'elle aime, ce qu'elle pense : à prendre ou à laisser. J'ai pris.

Blaise, le regard 

L'autre est un blogueur novice, qui se lance, et qui m'épate tout de suite en parvenant, d'entrée de jeu,  à importer sur son site une vidéo. Mieux : il consent à m'initier à cette technique, ce dont vous verrez le résultat bientôt, si je suis bon élève ! Blaise est un homme jeune, je le connais bien, il s'est manifesté souvent sur "Ephrem", toujours pour me soutenir, et quelquefois me pousser à aller plus loin. Et à présent, « il y va ». Comme il enseigne à plein temps, je doute qu'il ait beaucoup de loisir pour donner, à son prologue en fanfare, une suite digne de lui. Il ne pourra,  j'imagine (comme le trop rare Gaël) ne nous consacrer que de courts moments ! Eh bien nous les savourerons tels qu'ils seront, promis. Prévalent pour les profs leurs élèves ou leurs étudiants, qui sont leur premier auditoire, OK... - En revanche, il paraît que les blogs (ça doit être vrai « puisque » c'était sur le journal) sont aux mains des gens mûrs, qui en raffolent d'autant plus qu'ils ont moins d'aptitude aux sports vigoureux. Avant quarante ans, on essémesse, ça va plus vite. Je vous entends d'ici, les jeunes, : il y a mieux à faire que bloguer quand le sang est vif et le printemps vainqueur. Smiley !

18:23 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

24/04/2009

Le Figaro

Coiffeur-de-rue

 

   Comme tous les mois, je vais chez le coiffeur, dans un quartier populaire. « Mon » coiffeur : le même depuis dix ans. C'est un Marocain gentil et compétent, la quarantaine accusée, offrant le thé avec le prix de la coupe - et de la taille : il prend à charge ma barbe aussi bien que mes cheveux. 

  Habituellement, il y a du monde. Des clients et des amis qui causent avec de troublants éclats de voix : la causette est en arabe, je devine qu'on refait le monde, mais que chacun a sa propre méthode, et qu'il lui importe de la faire prévaloir. Après avoir salué les gens un à un, selon la coutume, j'attends donc mon tour dans un coin avec un magazine : il n'y a pas de rendez-vous.  Mais aujourd'hui, je suis venu plus tôt, "Malik" (disons) était seul, sur son tapis de prière, prosterné ; il s'est levé quand je suis entré. - Je ne vous dérange pas ? - Pas du tout. Nous bavardons . Il parle un beau français, avec une volubilité joviale. Comme le temps est magnifique, je lance :

maroc-the-vert

- Lors de mon départ en retraite, j'ai pensé à quitter définitivement mon pays de brume et de froid, et aller m'installer au soleil du Maghreb.

- Vous auriez dû. Cela ne coûte pas cher, il faut seulement avoir sa maison. Alors, une pension de 1000 - 1200 euros suffit. On mange avec 300 euros par mois, très bien, très sain, on engage une servante qui fait tout pour 200 euros, et c'est la belle vie. Les gens sont très pauvres, vous savez, et ils n'en souffrent pas. Petit, je n'ai jamais eu le sentiment de manquer de quelque chose, et pourtant je n'avais rien. On se sentait bien.

- Tout de même : ces naufragés au large de Malte ou Lampedusa, les errants de Calais, les grévistes qui risquent leur vie...

- Tout a changé.  - En quoi ? - Maintenant, on sait. Cinéma, TV, radio, on sait ce qui se passe ailleurs. Et la pauvreté n'est plus supportable. Pourquoi eux, et pas nous ?

 J'acquiesce, frappé par la justesse de la constatation. C'est l'autre qui me dit le désirable. Désirables, le bien d'autrui, la femme  d'autrui ! La mondialisation est d'abord informative avant qu'économique. Malik continue à déplorer les temps présents.

- Autrefois, jamais un homme n'aurait accepté que sa femme aille travailler au dehors. Maintenant, on en est arrivé à ce que les hommes envoient leurs femmes quatre mois entiers en Espagne pour la cueillettte des fruits, les vendanges...

Je m'étonne. Et eux ? Ils n'y vont pas ? Pourquoi y envoient-ils leurs femmes ? - Eux ne travaillent pas. (silence) C'est comme ça. Ils n'ont pas à travailler.

Que dire ? Faudra que je vous cause, sur ce blog, d'un livre de Denis BACHELOT : « l'Islam, le sexe et nous ». On n'en a pas fini... Misogynie DES religions...

10:11 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

22/04/2009

Le baiser aux lépreuses

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     Un ami me téléphone des Landes, où il se refait une santé, dans un  village perdu, en chambre d'hôte. Dans une bouquinerie du coin, il a trouvé, pour se désennuyer, un roman de 1922 dont il me demande l'intérêt : Le baiser au lépreux, de Mauriac. Ce roman, je l'ai lu un peu avant ma 20e année. Il a compté pour moi, et davantage : pesé sur moi. Il  m'éclairait des coins restés obscurs de « la » vie. Vais-je m'expliquer ? C'est délicat, mais j'en ai raconté d'autres...  

Inaccessible

      Thème : Jean Péloueyre, fils « de bonne famille », vient d'épouser Noémi d'Artiailh, jeune fille de son rang. Problème : le marié est laid, en tout cas il le croit. Petite taille, long nez, dents gâtées, cet héritier qui a parcouru Nietzsche s'y est vu condamner. Il ne s'aime donc pas. Son mariage est une affaire arrangée entre son père malade et les parents de Noémi. Bien sûr, la nouvelle épousée est belle, mais timide, conventionnelle, sans personnalité.

     Ce n'était pas l'usage, à l'époque, de décrire les choses du sexe, censées aller de soi : l'écrivain ou le cinéaste passait toujours de la description du repas de noces au réveil du lendemain. Cela ne manquait pas de me préoccuper, moi qui, sans savoir clairement qui j'étais, n'avais pas besoin d'explication pour savoir que faire avec un garçon aimé dans un lit, mais me sentais mal à l'aise à la seule idée de prendre du plaisir devant une fille - ces âmes pures dont ma mère prétendait qu'elles ne jouissaient que par tendresse, par pitié, en somme, pour leur mari...Le court chapitre 5, sur la nuit conjugale d'Arcachon,  m'a bouleversé. Le voici intégralement.

Arcachon 

     « La chambre de cette maison de famille d'Arcachon était meublée de faux bambou. Nulle étoffe ne dissimulait les ustensiles sous la toilette, et des moustiques écrasés souillaient le papier de la tenture. Par la fenêtre ouverte, l'haleine du bassin sentait le poisson, le varech et le sel. Le ronronnement d'un moteur s'éloignait vers les passes. Dans les rideaux de cretonne, deux anges gardiens voilaient leurs faces honteuses. Jean Péloueyre dut se battre longtemps, d'abord contre sa propre glace, puis contre une morte. A l'aube un gémissement faible marqua la fin d'une lutte qui avait duré six heures. Trempé de sueur, Jean Péloueyre n'osait bouger, - plus hideux qu'un ver auprès de ce cadavre enfin abandonné.

   Elle était pareille à une martyre endormie. Les cheveux collés au front, comme dans l'agonie, rendaient plus mince son visage d'enfant battu. Les mains en croix contre sa gorge innocente  serraient le scapulaire un peu déteint et les médailles bénites. Il aurait fallu baiser ses pieds, saisir ce tendre corps, sans l'éveiller, courir, le tenant ainsi, vers la haute mer, le livrer à la chaste écume.  » 

 femme soumise

   Deux paragraphes, et tout est dit de l'horreur. Le lieu : une chambre nécessairement sordide, et, ce qui n'est pas moins angoissant, le retrait pudique des anges gardiens, honteux de cette scène obligée. Une prison donc, hors de laquelle il y a la mer... Le plaisir dont il « doit » être question est une lutte solitaire devant une femme sentie méprisante, qui ferme les yeux pour ne pas voir, comme les anges. Lutte pour bander ! Quand tout vous y pousse, à 20 ans, à condition que Maman ou le Devoir ait le dos tourné. Glace de cadavre vivant ! Six heures de lutte. Que Mauriac lui-même ait été homosexuel, comme on l'a su ensuite, et qu'il n'ait jamais cédé à son penchant, qu'est-ce que ce chapitre y ajoute comme enseignement, sinon que cette retenue ne fut pas vertu mais tragédie ?

   Et le deuxième paragraphe, s'attardant sur les malheurs de cette femme soi-disant profanée, monte au comble de l'horreur. Péloueyre qui n'a fait que ce qu'il devait faire, qui a donc subi on ne sait comment ce qu'on appelle son « plaisir » et qui fut une épreuve, lui ne mérite aucune pitié. C'est la jeune fille qui est salie, et qu'il faut livrer à la chaste écume.

GDoré - ragno 

   J'ai su, à la lecture de ce chapitre, soigneusement recopié et appris par cœur, que je ne me marierais jamais s'il fallait que mon mariage ressemble à ce supplice. Comment ne voyait-on pas, à l'époque, que ces lignes étaient un thrène sur l'infortune fatale des pédés pères de famille ? 

13:51 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

20/04/2009

L'avis de l'abbé Mugnier

Mugnier (abbé)

 

     J'extrais pour vous, du « Journal de l'abbé Munier » (Mercure de France, 1985) le tranquille jugement sur Mauriac d'un contemporain bienveillant qui le fréquenta entre 1923 et 1937. L'abbé Mugnier était un ecclésiastique bonhomme, connu autour de 1900 et jusqu'en 1940 par sa fréquentation inlassable des salons parisiens, où il jouait les pique-assiette, dirait-on aujourd'hui, et où, à l'époque, il était accueilli avec faveur, sans doute moins pour la générosité de ses absolutions que sa hiérarchie trouvait faciles (il a tout de même converti Huysmans) que pour l'admiration, la vénération qu'il montrait pour les artistes autant que pour l'art. L'écrivain qu'il portait aux nues était Chateaubriand, dont l'ombre alors était pâlie, mais qui, dûment mort, pouvait  rester dans les esprits l'Enchanteur du feu siècle. Par contraste avec les abbés mondains, le vicaire jamais curé de Saint-Thomas-d'Aquin ne joua pas les hommes du monde, ce monde qu'il louait pauvrement comme loue un locataire plutôt qu'un laudateur. L'habit qu'il avait pour y figurer détonnait, mais n'étonnait pas : c'était la tenue des ecclésiastiques de base, soutane élimée et souliers ferrés. Un déguisement comme un autre, pensera-t-on ? Un uniforme, selon son "journal d'un curé de ville". Moyennant quoi, pour la postérité, il reste, hélas !  « l'aumonier des duchesses »

 Mauriac rêveur

    

     Aumônier, il le fut plutôt de la confuse paroisse des gens de lettres. Diariste à ses heures, il a laissé, entre 1923 et 1937, dans ses papiers pour mémoire, vingt-quatre mentions de Mauriac. Les voici toutes, lorsqu'elle s'accompagnent d'un « jugement » :  il est « follement sensuel et très catholique, d'un catholicisme qui n'est pas le mien » (21.02.1923) ; c'est « un homosexuel qui s'ignore, selon Bourget » (13.06.1923) ; quelqu'un qui « trouve que le problème de la chair est insoluble. Il considère que l'idée chrétienne là-dessus est ce qu'il y a de plus vrai. La destinée tourne autour de ce problème, c'est par là que l'homme s'avilit ou non » , -  ce qui amène le prêtre à rouvrir son cahier et conclure le même jour avec prosaïsme : «  Il n'a pas assez de santé pour être un païen » (01.03.24).  Plus tard : « Hier, Mauriac disait que l'Eglise a raison de donner de l'importance à tout ce qui touche au sexe. Il s'agit là d'une orientation de la vie » (15.3.27) ; « Il sent bien l'opposition qui existe entre l'ordre de la nature et l'ordre de la grâce. Il constate que la nature humaine est déchue, qu'il y a dans la chair un principe de destruction » (24.06.28). Puis, quand l'écrivain en a assez d'aimer plus qu'il n'est aimé, quand il donne finalement congé à sa souffrance, avec un rien d'ostentation, et s'en remet pour ne pas mourir aux soins martiaux d'Altermann, un prêtre "opus dei" de l'époque, le bon Mugniez propose un diagnostic que ne renierait pas le marxiste en lui improbable :  « Il a peur du péché, mais lui est-il si facile que cela de pécher ? » (11.01.30).

Bien vu. Pour Mauriac, le grand commandement n'est pas d'aimer Dieu et son prochain comme soi-même. Il est d'être chaste. Quel christianisme de malheur !

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18/04/2009

Comme ils disent

masculinité (LLB)

 

     Jean Mauriac, à propos de l'homosexualité de son père, écrit ceci, qui va loin. « Je connais bien les amis de mon père, ceux pour lesquels François Mauriac a ressenti de l'amitié, de l'affection, de la tendresse, parfois une véritable passion : pour la plupart, c'était des hommes mariés, « des hommes à femmes », comme on dit vulgairement. Si je suis triste quand j'évoque ce problème, c'est que mon père en a beaucoup souffert. Il a cru - plus ou moins, il est vrai - devoir cacher ces sentiments en raison de la religion (toujours elle) de sa famille, de son milieu provincial borné, de sa réputation. Mais ne le regrettons pas : sans ce véritable drame intérieur, sans cette tendre affection à l'égard de Louis, Robert, Jean, Daniel, Bernard, Roger, Jean-Jacques, Gabriel, Yves, Christian, jamais François Mauriac n'aurait pu écrire l'œuvre romanesque, brûlante, trouble, haletante, tragique, qu'il a écrite. » Vous trouverez ceci quelque part dans Le général et le journaliste, à en croire Barré, qui ne donne pas la page.

 Barbey avec Mauriac

      Qu'est-ce qui, dans cette énumération provocante et tout de même sibylline (rien que des prénoms !)  permet de donner à « Bernard » un rôle primordial ? Selon Barré, si je ne m'égare pas dans son maquis, deux témoignages. Le premier, assez superficiel. Celui du dandy Paul Morand, « l'homme pressé » courant l'Europe, qui eut néanmoins tout le  temps d'être collabo, antisémite et homophobe. Je cite Barré p. 371: « Morand raconte dans son Journal inutile [Quelle page ? Il y a deux volumes qui couvrent 32 cahiers... ] et   sans nommer personne directement, que Mauriac a été « amoureux fou comme sa femme d'ailleurs du jeune homme en question, lequel était  jeune attaché culturel suisse d'une grande beauté, qui  aurait eu, toujours selon Morand, des rapports moins platoniques avec Cocteau. - Il me semble, en linguiste primaire que je veux être, que chacune des deux adjonctions, celle amenant Mme Mauriac et celle amenant Cocteau, ont pour effet indirect de sentimentaliser plutôt que sexualiser, en un mot de « platoniser » les relations de ce Bernard avec François Mauriac.  

 Masques 24 Spécial Mauriac

     Le second témoin est Daniel Guérin, un personnage bien intéressant. Je suis ébahi, par parenthèse, que Barré puisse faire comme s'il venait de le découvir. Sa "déposition" est parue dans le n° 24-25 de la revue « Masques » (hiver 84-85), revue dite « des homosexualités ». J'y étais alors abonné, et je suis allé la rechercher dans ma « chambre de bonne » du 7e étage, l'équivalent du « cagibi » de Mauriac, aux quatre murs tapissés de livres, de mémoires, de dossiers, de revues ! Je connaissais donc le texte et l'ai retrouvé, aux pages 41 à 52. Il est intitulé Le tourment de François Mauriac. Mais vous allez voir qu'il est bien plus ambigu que ne dit l'opération publicitaire à quoi nous assistons concernant les mœurs effectives de François Mauriac.

Daniel GUERIN, 1924 

   

     Qui est Guérin, qui eut son heure de gloire ? Il a 19 ans, quand il rencontre l'écrivain, qui, lui, a 38 ans. Les deux hommes très vite, vont "se convenir".  Profondément, et durablement, avec leurs différences. Tous deux sont en proie à « l'amour des garçons » qui les tourmente jour et nuit, - amour qui a pour objet de beaux visages et de beaux corps, jeunes d'abord, jeunes surtout, dont l'intérêt sentimental semble quasi nul, et immense la séduction physique. Ils se « confessent » l'un à l'autre. De façon détournée d'abord, un peu trouble, tricheuse, puis, un jour, claire, et détaillée. Ce n'est pas ce qu'on croirait : soixante ans plus tard, le plus jeune écrira que « l'affection dont l'écrivain voulait bien [l]'honorer » lui sembla « un sentiment pur, en dépit de [son] jeune âge ». Qu'ont-ils donc en commun, outre l'impression de se sentir différents des autres, aux passions si simples ? Il  y a chez chacun une même peur sociologique de « sombrer dans la honte », comme ils disent (!), la terreur pour deux grands bourgeois issus d'un même milieu respectable et nanti d'être happés et broyés par « l'amour qui n'ose pas dire son nom », mot de Wilde repris pour titre en 1927 par François Porché, dans un retentissant pamphlet d'époque.

 gide

     On ne sait plus, je crois, combien était toute-puissante, entre les deux guerres, l'homophobie. Certes, l'homosexualité régnait  ni plus ni moins qu'aujourd'hui, et le milieu artistique en était vraiment riche. Proust, Ghéon, Martin du Gard, Montherlant, Cocteau... Si Cocteau faisait l'arlequin, moins pris au sérieux qu'il n'eût souhaité, Gide seul faisait le brave, mais il était né en 1869, y songe-t-on ? Le scandale qu'il causait était moins physique que métaphysique, il dégoûtait moins qu'il ne choquait. Le jeune Guérin, lui, parle donc à Mauriac de son «  horreur des détraqués, des gens en dehors de la vie simple et normale », Mauriac appuie, ajoutant que c'est une voix intérieure irrépressible qui parle en lui, qu'il n'osera jamais donner libre cours à ses convoitises, qu'il se sent incapable de secouer les chaînes qu'ont fait peser sur lui sa formation catholique, les femmes, grand-mère et mère, qui l'ont élevé, qui ont déposé au plus profond de lui-même l'horreur du péché. » Car c'est le Péché par excellence - il n'en doute jamais.

flamme de la passion 

    Cèderont-ils finalement ? Guérin, qui est une sorte de mystique incroyant, cesse assez vite de refréner ses penchants d' « inverti ». Il s'assume, il va orienter en même temps sa vie dans une direction généreuse, marxiste et anarchiste : il travaille même un temps aux côtés de Simone Weil, au service du prolétariat.  Mauriac, lui, sermonnera son confident toute sa vie. Tout en l'enviant expressément... Et en multipliant au dehors les attachements pathétiques et lyriques. - Mais je vous entends : « Et Bernard, où l'a-t-on laissé dans ce post interminable ? » Voici exactement ce que dit Guérin en 1984 : « Mais le jour arrive entre 1925 et 1928, où un grand amour s'empare de François Mauriac, l'embrase. Amour sans doute en partie platonique, en tout cas sublimé. Amour aride et décevant, puisque l'objet en est un homme jeune, marié, que j'ai connu ! et qui éprouve pour lui, son aîné,  admiration, pitié, compassion. Et les lettres qu'il (=François) m'adressait à répétition devinrent une longue plainte douloureuse, déchirante, si peu atténuées par sa foi que, bien plus tard, il aura, à tort, honte de lui-même et d'avoir été, à son corps défendant, le pitoyable martyr d'une passion démesurée, -  où plutôt sans commune mesure avec l'être aimé ».

21:46 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

16/04/2009

Mauriac, homo ?!?

Mauriac pileface

 

     Sur les deux rayons de ma bibliothèque consacrés à Mauriac, sa vie, son œuvre, ses convoitises et ses hauts le cœur, Jean Lacouture (630 pages) et Violaine Massenet (500) avaient eu tout loisir de m'instruire en détail sur le héros de mes trente ans. Je flairais bien «  les « chemins de la mer » empruntés par ce terrien pour atteindre la côte Atlantique où les jeunes gens sont d'autant plus désirables qu'ils ne le savent pas, ceux qui vivent avec innocence les impudiques plaisirs de l'Eden perdu. Rappelez-vous ce phrasé grandiose de la concupiscence tout à la fois approchée et, au dernier moment, tenue à distance : « La vie de la plupart des hommes est un chemin mort et ne mène à rien. Mais d'autres savent dès l'enfance qu'ils vont vers une mer inconnue. Déjà l'amertume du vent les étonne, déjà le goût du sel est sur leurs lèvres, jusqu' à ce que, la dernière dune franchie, cette passion infinie les soufflète de sable et d'écume. Il leur reste de s'y abîmer, ou de revenir sur leurs pas. »

 mauriac par barré

     François, en effet, est toujours revenu sur ses pas. C'est la doctrine reçue chez les Mauriaciens, et j'y ai souscrit. Et voilà qu'un certain Jean-Luc Barré (646 pages rien que pour le premier tome couvrant la seule période 1885-1940) entreprend aujourd'hui de réformer la Doxa, en nous inondant d'informations nouvelles que nous avions pourtant l'impression de posséder. Avec l'assentiment du dernier fils de « l'illustre écrivain » (Jean Mauriac, 84 ans tout de même), Barré propose une « biographie intime » qui défend, entre autres choses bien connues et moins privées, une thèse dont on ne pensait pas qu'elle pût ni susciter un  intérêt, ni (encore moins) causer de scandale. Noms et preuves à l'appui, Mauriac fut un homosexuel pratiquant. Ah ? prince charmant.jpeg

     Jean, le fils, nuance dans les gazettes : homo, certes, mais sexuel, j'en doute. Ce qui remet sur pied la doxa et invalide Barré. Le fils ajoute joliment que l'homosexualité en actes ne l'indignerait pas, mais, tout simplement, l'étonnerait. Est avancé comme amant majuscule par le nouveau biographe le nom d'un diplomate suisse, écrivain mineur, Bernard Barbey, qui, avec son épouse, fut aux époux Mauriac une compagnie passionnée et fidèle. Bernard, donc, le prince charmant ? Hm. D'abord, quel rôle ici jouèrent les femmes ?

17:23 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/04/2009

L'amiage, suite

Signe Alone

 

   « ... j'ai le cœur serré et vide, et je n'attends rien de cette visite [à l'Amiage] », disais-je hier. On ne ressuscite pas les maisons, non plus que les hommes. JM vient m'ouvrir la porte. Je vois bien que le hall est devenu lumineux: la porte immense de l'entrée a été évidée pour laisser passer la lumière, j'ignore encore ce qui va suivre.

Plafond à Venise 

         Le propriétaire a fait tout rénover, tout, tout. Le sol, d'abord. Du parquet partout. Les murs ne sont pas seulement repeints en gris perle très clair, ils ont été redressés ; les anciennes moulures, au relief par endroits écroulé, sont intactes, et tendent à nouveau leur charme étrange. Et puis, merveille ! je lève les yeux, le plafond est une fresque classique, aux antiques dessins parfaitement restaurés, que ses couleurs pastel rendent plutôt tendre malgré son ordonnance rigoureuse. J'ignorais même que cette fresque du XIXe siècle existât ;  du temps de l' « Amiage », elle était cachée par un faux plafond que je n'avais jamais eu la curiosité de percer. Je me couche par terre comme on ferait dans un palais Renaissance. C'est superbe, c'est une aurore. L'étage de Luc et sa compagne ? Superbe. La chambre d'amis aménagée par Bruno au second, superbe. Et le grenier que j'avais connu noir de suie, de poussières malodorantes et de toiles d'araignées, il est devenu un loft new- yorkais.

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         A ce moment je suis pris d'un tressaillement, celui-là même dont St Luc crédite la mère de Jean-Baptiste quand Marie vient à elle. Je dis soudain à JM : la Résurrection, c'est cela. Comme pour cette maison, notre corps en lambeaux  resplendira une nouvelle fois de jeunesse ! L'avenir est devant nous, qui fera rejaillir nos souvenirs de douleur en vie éternelle. Rentré chez moi, avenue D., j'écris ceci, d'une traite. Les larmes me brouillent les yeux, je sens la présence heureuse de Bruno comme jamais, j'ai l'âme au ciel, Christ est ressuscité, et nous, dès aujourd'hi, avec Lui.

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11/04/2009

L'Amiage

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     Samedi-saint 14 avril 2001. JM me téléphone pour m'inviter à venir voir l'immeuble de la rue des Coteaux où Bruno et moi avons fondé « l'Amiage », et notre vie commune. La maison appartient aujourd'hui à un de mes anciens élèves, Chr. D, qui vient de la rénover pour la louer à un collectif d'avocats. Je suis un peu sceptique, ayant vu la mérule envahissant les caves quand j'ai revendu la maison, en 1991. Tout l'immeuble était usé, vermoulu, mourant. Bruno, avant de s'en aller, m'avait d'ailleurs percé le coeur, à son propos, d'une réflexion sourde comme une plainte, mais comme un couteau, pénétrante. Nous étions dans les premiers mois de 1990, il n'y avait plus que lui et moi dans cette baraque, étroite et haute, qui n'était plus entretenue : il n'en avait plus la force, et je n'en avais pas le temps ! J'étais alors occupé par le déménagement de l'IHECS de Mons à Bruxelles. Mais voilà que mon Bruno laisse tomber dans un souffle amer, au futur antérieur, comme on fait d'un jugement : « Je serai donc mort dans un taudis ».  C'est dans mon oreille qu'il glissait cette parole, sur mon coeur qu'il la faisait tomber, elle était donc déjà trop lourde pour qu'il la porte seul.

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         Je n'eus pas un instant d'hésitation : il nous fallait d'urgence vendre l' « Amiage » et acheter une autre maison.-      Nous avons passé plusieurs dimanches du printemps 1990 à parcourir la ville en tous sens, pour que Bruno puisse me montrer, sans trop souvent quitter son siège de voiture, ce qui lui plaisait. Le malheur voulait que, le lendemain, quand je m'enquérais du prix, j'entendais des chiffres qui étaient très loin au-dessus de mes moyens - les miens seuls : il n'était pas question que Bruno empruntât quoi que ce soit à ses parents, il ne le souhaitait pas, moi non plus, nous étions bien d'accord.

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         Les désirs de Bruno  ne tenaient aucun compte de sa situation : il voulait toujours ce jardin dont je savais qu'il n'aurait pas l'énergie de l'entretenir. Il  voulait grand, pour inviter les amis comme jadis, sans penser que ces invitations mêmes ne pourraient être menées à terme. Cela, il fallait bien l'abandonner. Que faire tout de même qui lui rendît le goût de vivre ? Nous en sommes venus à ce que je commande à l'architecte M. V. des plans  de rénovation complète de l' « Amiage ». Avec budget illimité. Place au rêve qui fait vivre. L'architecte ne fut pas dupe : même dûment payé pour son travail effectif, il ne verrait pas se réaliser ses projets. Bruno eut donc le bonheur de discuter minutieusement avec lui, d'élaborer grâce à cet homme de métier toutes sortes d'idées dont il s'enchantait et qui, pour moi, n'étaient qu'un moyen d'attendre, - un répit. Attendre quoi ? Que Bruno retrouve son bon sens habituel, ou bien que... Non, rien, pas possible de continuer.

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         Horreur de cette époque, où l'agonie était capricieuse. Trois jours à l'hopîtal Erasme, et quatre jours à la maison, puis à nouveau dix jours à Erasme...- Quand, ce samedi-saint,  onze ans après l'avoir quitté, je m'en retourne à l'Amiage, j'ai le cœur serré et vide, et je n'attends rien de cette visite.

         [Suite et fin demain].

19:14 Écrit par Ephrem dans Epreuves | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

09/04/2009

Un vivant apocryphe

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     Combien y a-t-il de films sur Jésus ? De vrais films, sur l'homme singulier de Nazareth qu'était Jésus, et pas seulement sur le phénomène de foire qu'il a aussi représenté pour certains ? Pas tellement. Il y a eu pas  mal de peplums « autour » de Lui, toujours centrés sur une figure proche, comme Pierre, dans le Quo Vadis ? de Guazzoni dès 1912 (!) et celui de Mervyn Le Roy en 1951 ; ou encore le Barrabas , de Fleisher en 1961. Mais Jésus lui-même, s'il intervenait, ne pouvait pas être montré de face. C'était là une convenance absolue dans mon enfance, et cela m'impressionnait.  J'ignore si cette exigence  venait du Code Hays, qui présidait à la bienséance des baisers de cinéma, ou tenait aux sentiments religieux de l'époque. Comme celui qui commande aujourd'hui de ne pas représenter Mohammed... C'est ensuite que sont venues les grandes œuvres, au goût acide, comme le Pasolini de 1964, ou au goût sucré, comme le Zeffirelli de 1976, œuvre plus longue que grande, il est vrai. En 1989, la même chose, et pourtant autre chose, Jésus de Montreal. Pur chef d'œuvre. Comment des comédiens aujourd'hui au Canada peuvent-ils monter, jouer, actualiser « une » Passion ? En la vivant, c'est l'évidence, dit la fin du siècle, avec raison.

Jesus 

    Sur la chaîne Be 1, ce samedi 4 avril, on reprenait l'histoire à nouveaux frais. En 2008, HBO, après l'ambitieux Roma, produit «  The Passion » en cinq épisodes, avec l'audace et l'efficacité qu'on lui connaît. Un feuilleton, ô dérision ! craint-on  d'abord. Scénario de Frank Deasy et réalisation de Michael Offer - pas vraiment des vedettes. A la  TV, le tout est présenté en deux soirées, première partie, la veille des Rameaux, deuxième partie dans deux jours, la veille de Pâques. Je n'ai donc pas encore tout vu. Mais déjà je suis conquis. Le titre est adéquat, le film se limite aux derniers jours de Jésus, comme celui de Mel Gibson. Mais alors que ce dernier m'avais glacé par son lot de malédictions et son sadisme inutile (ce n'est pas en représentant longuement la souffrance qu'on en fait comprendre le sens), le nouveau film anglo-américain est fidèle à un  principe élémentaire de communication : « the emotional heartbeat ». Avec trois angles de vue, pourtant : ceux de Caïphe, Pilate et Jésus, se succédant sans qu'un bon et deux méchants soient nettement proposés. C'est donc notre cœur qui écoute, qui ressent, qui juge. Qui s'émeut, soudain, à une réplique inattendue, qui pleure, bien sûr. Car sont imaginées ici des paroles étrangement  - quand on a la foi - poignantes. Exemple.

 Marie

JESUS (aux siens) Je ne veux pas que mes disciples soient connus pour leur richesse ou leur  position. A mes yeux, le plus important est le plus humble. Je veux que vous soyez connus pour l'amour que vous avez les uns pour les autres.

UNE FEMME. Ta mère est là.

JESUS (les quittant). Je veux être seul avec elle. (Marie est assise à l'écart. Un peu lourde, traits quelconques, visage fermé).

JESUS. Tu dois avoir faim. Tu es venue seule ? Je te ferai raccompagner par quelqu'un.

MARIE (en colère). Qu'as-tu fait aujourd'hui au temple ?

JESUS.  Tu dois me faire confiance

MARIE. Te faire confiance ? (silence) Je n'ai pas demandé de t'avoir. Tu étais dans mon ventre avant que je le sache. Et si Joseph avait dit : « Maintenant je ne veux pas t'épouser ? »  Alors quoi ? J'étais à peine femme. Je t'ai aimé contre le monde entier. Il n'y a rien que tu puisses m'enseigner, Jésus, sur la confiance qu'on doit avoir en Dieu. (Silence) Tes frères disent que tu as perdu la tête et que tu vas être tué si tu continues.

JESUS. Tu crois que je n'y pense pas ? Quand je prie, j'entends Sa voix, et je pense en moi-même : se peut-il que ce soit mon père qui attendent ces choses de moi ? Mon père qui m'aime ? Et alors...Tu sais que c'est vrai.

MARIE. Non.

JESUS. Si. Je sais qu'il attend tout de moi. Je suis son seul Fils. (Long silence)

MARIE. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour t'aider ?

JESUS (tendrement) Tu as déjà tellement fait. (Il s'en va).

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    Pareil texte, et d'autres, « consonnent » avec les évangiles canoniques, dont ils ne se réclament pourtant pas. Ce film est donc, pour le XXIe siècle, une sorte d'évangile apocryphe, comme on en a fait une trentaine, jusqu'au VIe siècle. Parmi eux, il a pu y avoir le meilleur, comme l'Evangile de Thomas, et le pire, comme l'évangile du pseudo-Matthieu où le petit Jésus, tout gamin, fait mourir sur place ses compagnons de jeu qui le bousculent. - Que notre temps ait encore la possibilité de lire l'Histoire Sainte en la recomposant m'enchante en ce jeudi-saint où je me sens (pourquoi ?) si heureux.

20:27 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

06/04/2009

Lire la passion

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     Dimanche des Rameaux. Cathédrale des Saints Michel et Gudule à Bruxelles. Hier. Nous sommes cinq cents à agiter une branche de buis bénit en chantant les hosannas convenus. Nous célébrons Quelqu'un que nous n'avons jamais vu, un dieu va-nu-pieds, dont la sagesse, la promesse ou la tendresse nous éclaire, nous meut, nous embrase encore. Nous l'avons « reconnu comme un homme à son comportement » (σχήματι, Phil. 2,7)). Pour l'instant nous l'appelons « notre Christ et notre roi », nous l'accompagnons dans son entrée à Jérusalem : il va s'y faire reconnaître ; en effet : il est assis sur le dos d'un ânon, c'est un roi pacifique, selon le signe prévu par un prophète (Zach. 9, 9), la liturgie peut se déployer. Mais quoi ? A peine cette « joyeuse entrée » est-elle rappelée, à peine les Philippiens que nous sommes ont-ils réentendu la conviction de Paul que cet Egal à Dieu, qui sera élevé au-dessus de tout, n'a pas revendiqué sa condition divine,  qu'immédiatement, sans interruption, nous avons déjà inversé complètement le registre de gloire : nous sommes en train de lire la passion selon Marc.

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     C'est la première fois de ma vie, parvenant à son terme ! que je dis "nous" à ce sujet. Aux côtés du prêtre, c'est en effet mon neveu Pierre, et c'est moi, qui sommes chargés de dire, de lire. Qui lisons les propos des personnages autres que Jésus, pour ce qui concerne Pierre ; et, pour ce qui me concerne, la narration de Marc. Avec le Prêtre, nous parlons en Eglise. Nous ne sommes pas au théâtre, ni à l'école, ni en catéchèse. Nous prenons part à une célébration : nous sommes la prière même de l'Eglise, en un lieu du monde où les catholiques explorent leur mémoire institutionnelle, où la vie a vaincu la mort. Qui ne tremblerait ? Cela ne se voit pas, cela aussi se contrôle, mais intimement nous tremblons. Le peuple de Dieu devant nous exprime puissamment son attention. Le silence est absolu, aucune toux - est-ce possible, avec ce temps frais ? ou est-ce moi qui ne suis plus sensible qu'à mon texte ?Proches de l'autel, je vois sans les regarder les paroissiens fidèles, dont la moitié vient des faubourgs parce que la messe ici est réputée « belle » ; ils sont graves, plutôt âgés, disciplinés, tête levée. Vite émus comme moi (c'est l'âge), et c'est tellement plus que l'âge ! • Plus au centre de la nef, les jeunes, les familles, les rebelles aussi, qui ont leur propre calendrier de fréquentation ; ils viennent irrégulièrement, ils sont sociables, heureux d'être là, ils souriront tout à l'heure quand je leur tendrai le « Corps du Christ », et certains diront gentiment « merci » au lieu de l' « amen » rituel. • Au troisième tiers, sont installés en grappes, beaucoup d'inconnus, frères et sœurs pour un jour... Ils sont trop loin pour que je voie leurs réactions en détail, que je n'épie d'ailleurs pas, je suis tout à mon texte et à ma bataille contre moi-même pour articuler, avoir le ton juste, repérer d'avance les points finals où la voix doit fléchir. J'allais oublier les visiteurs instables. • Au fond, maintenus dans le narthex par « P. », solide ange gardien préposé au bon ordre, il y a les touristes, entrant sans bruit, admirant de loin vitraux et statues, priant un peu parfois, et sortant après avoir mitraillé l'immense Cénacle d'éclairs blancs, qui témoignent de leur furtive participation...

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     On se demandera pourquoi  je m'attarde sur ce non-événement... Eh quoi ! servir la messe, lire des textes bibliques, la belle merveille ! Des esprits malveillants pourront même m'accuser : Puérilité ! vanité ! C'est l'ivresse de la scène qui est ici décrite, le cinéma liturgique traditionnel dans le christianisme, tel qu'il a été décrit sur ce blog même lorsque le Pape est venu à Paris. Peut-être. Mais les laïcs qui n'appartiennent pas à une confrérie, qui n'ont pas généré de famille nombreuse, ou qui restent attachés à leur liberté de conscience, sont à ce point isolés, insécurisés, bâillonnés dans notre Eglise redevenue très cléricale avec le vieillissement des cadres qu'un rôle actif, même mineur et banal, les ré-enchante. Dans le statut de lecteur, la seule subjectivité concédée reste mince, elle se limite à l'intonation et au rythme grâce à quoi l'on donne plus de relief à un groupe de mots qu'à un autre. Pourtant quand on s'y applique avec soin, c.à..d. en préparant, en s'aidant de son intelligence païenne, pour comprendre ce qu'on dit, avant de recourir à son intelligence théologique, eh bien ! remplir dans la liturgie cette fonction dite mineure fait un bien fou. Pierre étant rayonnant, hier, après l'office. Moi-même, j'ai changé depuis je suis embarqué. Je modère davantage qu'il y a deux ans les critiques que j'adressais si aisément aux hiérarques. Je fais réflexion que leurs propos ne sont pas plus malhabiles ou complexes que ceux de Paul, d' Ezéchiel, d'Isaïe, que j'essaie pourtant de mettre en valeur. Pourquoi, en ce qui regarde les vivants, souligner leurs manques plutôt que leurs vertus ? ... Ce que c'est que de se « sentir » d'Eglise, tout à coup...

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A une dame qui loge dans ma rue et qui me conduit quelquefois à la cathédrale quand ma voiture n'est pas disponible, je demandais l'autre jour d'où lui venait sa fidélité de chrétienne pratiquante. Sa réponse m'a donné à penser : « Parce que, lorsque j'étais toute petite, on m'a demandé de faire l'ange devant une crèche ; j''étais toute fière, je ne l'ai jamais oublié ». Faire l'ange, l'envoyée de Dieu, quelle mission ! 

18:22 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |