09/05/2009

L'enfant arbitre

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     Dans « La Libre Belgique » d'hier, dont le contenu semble se rénover en même temps que la présentation (semble, semble !), je lis ce sous-titre page 45 : Un constat : la violence intrafamiliale augmente. C'est un papier régional, l'auteur parle de Molenbeek St Jean,  où l'on inaugure un nouveau local du SCAV (Service Communal d'Aide aux Victimes). L'homme part de là mais va bien plus loin, au-delà de Molenbeek : « En Belgique, on recense 140 cas de violence conjugale par jour. » La phrase qui suit est écrite sans qu'un changement de lieu soit précisé : on est donc toujours en Belgique, logiquement, et c'est énorme  : neuf jeunes sur dix affirment avoir été victimes d'actes violents dans leurs relations amoureuses.

Tante Julie à 25 ans

     La violence dans l'amour ! J'ai vite abandonné la question, en disant qu'on y reviendrait. On y reviendra. Mais ce soir, veille de la fête des mères, -  et de toutes celles qui en assument de quelque façon le rôle, on fait quoi ? Je vous conte à nouveau un souvenir d'enfance. La source est inépuisable, j'en suis le premier surpris. Pour qu'elle coule ici encore, il a suffi d'une réflexion de Mme Farida Dif, responsable du SCAV mentionné plus haut : « Un enfant, c'est comme une éponge, cela absorbe tout. Quand il existe de la violence au sein d'un couple, l'enfant vit cette violence comme s'il la subissait. » Oui. Non. C'est plus complexe : il y prend part malgré lui, hélas.

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     C 'était pendant la guerre, je n'avais pas dix ans. Une nuit, dans la chambre d'enfants où je dormais avec mes deux frères, la lumière se fait. Il y a des cris , des pleurs, des reproches, des menaces, des protestations : la scène ! Ce ne fut pas fréquent, trois ou quatre fois en tout dans mon enfance, mais « la Scène ! ». Ma mère et sa sœur Julie se disputent. Sans en venir aux mains, jamais, mais le ton est suraigu. C'est exprès qu'on nous a réveillés. Maman nous prend à témoins, ses enfants ! mon frère aîné Pierre, et moi.   N'est-elle pas une bonne mère ? Est-ce que nous avons des reproches à lui faire ? Je suis interloqué, ne sachant pas de quoi il s'agit, moins effrayé par la véhémence du dissentiment qui s'exprime que par le devoir qu'on nous fait, que je sais avoir, d'y prendre parti. « Maman », pour les orphelins de père que nous sommes, c'est tout. Mais « Tante Julie », c'est la bonté même, celle qui est toujours disponible, celle qui me donne même à croire, à moi son filleul,  qu'elle a plus besoin de moi que nous n'avons besoin d'elle. Comment choisir entre ces donneuses de vie ?  Nous restons  muets, immobiles. Puis assez  vite, Pierre se lève et, en cirant,  va entourer de ses bras le corps de Maman et la fait taire. Qu'est-ce qui se passe ? A mon tour je hurle, et je pleure, et je me jette dans les bras de Marraine. Pardon Maman ! Marraine,  Marraine, taisez-vous toutes les deux...

      J'ai longtemps gardé de la scène un remords bizarre ; il est réapparu tandis que je me remémorais cette furieuse histoire. Vraiment, ai-je pu trahir Maman pour Tante Julie... Maman qui, elle, ne me trahira jamais... ! Oui. Non. C'est plus complexe.

23:07 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Ce genre de scène, Ephrem, vous n'êtes pas seul à l'avoir vécue.
C'est aussi en fonction de celles-ci et d'autres moins terrifiantes heureusement, que l'enfant et ensuite l'homme se construisent.
Le drame commence lorsque rien, strictement rien,ne vient rendre l'environnement joyeux et confiant.

Écrit par : Palagio | 10/05/2009

Vous me ramenez à mon enfance : de rares affrontements mais un mépris permanent de ma grand-mère paternelle envers ma mère. Je les aime toutes les deux ; je leur en veux de se déchirer.Chacune se plaint devant moi du comportement de l'autre. Je reste muette, craignant sans doute d'en préférer une .
J'avais quinze ans quand ma mère est morte : ce jour-là , j'ai dit à ma grand-mère que je ne tolèrerais plus jamais d'entendre un mot de sa part au sujet de ma mère.
Cette phrase prononcée presque à voix basse était d'une violence inouïe ; j'en garde encore aujourd'hui une impression de malaise

Écrit par : marieke | 10/05/2009

Atmosphère Belle et éclairante histoire de ma grand-mère. Je comprends mieux l'atmosphère bruyante de ma propre enfance. Mon père, et ma mère par la suite, ne cessaient de se disputer: des cris, des cris seulement,jamais de violences physiques. Et les enfants, ma soeur aînée notamment, ont repris cette habitude. Dans le bon et le mauvais sens (rien que des cris).

Écrit par : Pierre | 12/05/2009

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