30/05/2009

Au feu !

Escher, Tour Babel

 

     Cette fois, ils n'ont plus la trouille. Les voilà qui relèvent la tête, sourient, s'embrassent, sortent  et s'adressent aux gens qui passent, aux badauds, aux touristes, aux promeneurs du dimanche matin. Ils n'ont plus la gorge nouée, tout à coup, ils ne tremblent plus comme des couards, il y a dans leurs yeux, leurs muscles, leur ton de voix une jeunesse impétueuse qui doit éclater. La femme qui est avec eux ne dit rien, ils ont beau l'appeler Mère, elle ne fait pas son âge, et elle les suit d'un air tranquille, elle est de celles qui en ont vu d'autres et qui exultent avec la sérénité du soleil.  On s'approche : «  Marie, qu'est-ce qui s'est passé ? » - « Un appel d'air, un souffle, du vent... » - « Tout de même... » - « Comme des oiseaux qui s'envolent pour la première fois, comme tout à coup il y a présence d'esprit pour sauver, pour  parfaire un amour... Suivez-les comme moi, faites ce qu'ils vous diront... »

 diversite

     Cette fois, ils n'ont plus de limites. De limites spirituelles : limites de sens, de loi, de salut. Ils ne sont plus enfermés dans leur latin, ou quelque langue sacrée, avec le champ sémantique limité inhérent à cette langue-là. Ils sont multilingues, polyglottes, c'est le même mot, - mais non : ça n'est pas la même chose, puisque Rome, ce n'est pas Athènes. Le plus simple, le plus salutaire, donc le plus chrétien, est  d'observer qu'avec notre culture à nous, notre sensibilité, notre sexualité, nos passions, nos souvenirs et notre avenir, nous les comprenons admirablement. Crétois, on comprend à la crétoise, et, Romain, à la romaine, et Israélien, à la juive. Arabe (dit Actes 2,11), à la façon arabe... Ces différences d'interprétation sont les bienvenues. Rappelez-vous (Gen., 11, 7). Dieu s'était opposé au projet de Nemrod, jadis, quand ce petit-fils de Noé s'était mis en tête de construire une tour à Babel qui rassemblerait tous les hommes de même langue dans un empire centralisé. On voit très bien ce que ça pouvait être, renseignés que nous sommes par l'expérience nazie, communiste, Saddam Hussein, Lehman Brothers... vaticanesque même, hélas. L'Esprit de Dieu à la Pentecôte est que nous acceptions et aimions les différences de compréhension, en les harmonisant sans les détruire. 1. Je ne rêve pas, je connais bien mon Eglise Mère. Les chrétiens belges réalisent-ils assez  qu'à chaque décision romaine tombant ex abrupto, l'épiscopat national se réunit pour en traduire le sens à la belge, autour du cardinal ? Ce n'est d'ailleurs pas pour affaiblir le message, mais l'adapter : comme fit l'Esprit à Jérusalem, le cinquantième jour... 2. Encore devons-nous savoir que, baptisés puis confirmés dans la foi, investis de l'Esprit-Saint, nous en avons aussi mission individuelle. Le libre examen n'est pas le privilège  des francs maçons, ni l'interprétation personnelle de l'Ecriture celui des protestants. Tout catholique qui lit et prie « interroge » aussi son Seigneur et en reçoit réponse. Dans la communion ecclésiale et dans l'intimité de sa chambre. Croyez-moi : le Seigneur parle clair dans cette double relation. Avec toujours le même préambule : « La paix soit avec toi... »

 flamme de la paix (Coîte d'Ivoire)...

   Ce soir, le feu qui éclairera la cathédrale sera celui qui nous brûle. Nuit de Dieu, ô nuit de noces entre Dieu et son Peuple.

17:33 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

25/05/2009

Humiliations surmontées

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     L'une date de mon enfance. J'ai dit ailleurs combien j'aimais mon instituteur ardennais, un homme sans âge, sans ennemis, et d'un génie pédagogique surprenant. Je lui dois un double développement : celui de mon imaginaire dans le plaisir du récit, et celui du sens critique dans l'appréhension du savoir. Pratiquement, il m'a rendu imbattable en... analyse grammaticale et logique : ce qui a été déterminant pour  tout le reste de mes études, - et encore pour le billet que je suis en train de rédiger. A une époque où l'éducation était autoritaire, et où l'on punissait volontiers les enfants pas trop sages, lui ne soulignait que les qualités. Enfin les miennes, - car l'enfance toujours égocentrique n'enregistre pas ad vitam les frustrations éventuelles des autres... Un jour, j'entre dans la classe en dehors des heures de cours. Mon instituteur, qui dénonce habituellement les méfaits de l'alcoolisme,  boit de l'alcool à la bouteille. Les yeux écarquillés, je le regarde.  Il me regarde. Et il me dit ceci : « Tu vois ce que tu vois ; tu ne me mettras pas dans l'embarras en en parlant, j'en suis persuadé.  » Je n'ai rien dit. Jamais. Jamais. Au point que j'avais oublié, il a fallu un incident extérieur pour que ça me revienne en mémoire. Il y a soixante-cinq ans que ça s'est passé, « Monsieur le Maître » est mort depuis longtemps : je peux bien évoquer aujourd'hui cette scène solennelle. Qu'est-ce qui s'est passé, croyez-vous, qu'est-ce qui a creusé en moi cet espace de silence infranchissable, avec un immense respect pour cet homme ? L'indicatif présent puis l'indicatif futur. Pas d'impératif, ni d'optatif, pas de souhait, pas de demande. Mais :  tu ne me feras pas cela, j'en suis certain. Merveille de la confiance, qui m'a édifié  comme un château fort,  comme une ville, comme un homme. Je crois que c'est ainsi que le Christ parlait aux gens.

 Adjani la-journee-de-la-jupe_300

    

     L'autre est plus récente, enfin elle date tout de même de quarante ans et quelque. Et j'y ai le mauvais rôle. Je suis prof de collège, j'ai quitté les Jésuites, j'ai affaire à une classe de grands adolescents turbulents. Cours de français. Je parle avec passion d'un ténor de l'éloquence politique, Mirabeau, dont je sais par cœur une tirade comme celle-ci , que je déclame : « Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes qui pensez que ces convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer des mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ? Non, vous périrez... » Mais juste avant « non »,  juste au moment où ma voix atteint un sommet dans l'indignation et dans l'aigu, le dentier que je portais alors (il sera remplacé par un bridge) s'échappe de ma bouche et est projeté au milieu de la classe... Silence. Je m'accroupis, je le cherche, le trouve entre deux bancs, le remets en bouche ; je tourne le dos à la classe, je tiens le visage fixé sur le tableau cinq secondes. Une humiliation pas possible est en train de m'écraser. Je me retourne. Silence toujours. J'articule :  « ...et la perte de votre honneur... La perte de votre honneur... ». Je m'assieds,  j'achève calmement, presque recto tono  : « la perte de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables jouissances. » Je les regarde, c'est  pas croyable : ils me sourient, mais sans bruit, pas un rire. Aucun rire, malgré l'aphorisme de Bergson selon qui « le rire survient quand du mécanique est plaqué sur du vivant. » - Le plus beau est qu'ensuite ma mésaventure n'a jamais fait l'objet d'un de ces récits folkloriques où les ados prennent leur revanche sur les profs qui les « dominent ». Autre époque ? Ce n'est pas l'explication ultime, je crois. La décennie 65-75 fut même celle des plus grands remous. La clef est plutôt, à mon sens, dans la norme de confiance tranquille que j'ai établie, ma vie durant, avec mes élèves ou étudiants, - comme l'avait établie avec moi Monsieur Joseph Godefroid, mon instituteur vénéré.

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20/05/2009

Amours différentes

plaisirs partagés

 

     Merci aux lecteurs amis qui ont disqualifié la malédiction exaltée dont j'ai été l'objet étonné. Un dernier mot, à propos de l'homosexualité. Ce n'est pas, comme on le dit encore beaucoup, une sexualité « comme une autre », pour au moins cinq raisons. 1. On n'y est pas préparé dès l'enfance, elle survient comme un  phénomène improbable, dont on n'apprécie d'emblée ni tous les aspects ni toutes les conséquences. [cf. l'annonce faite à Marie]. 2. Elle ressemble longtemps aux jeux de touche touche ou fais-moi voir familiers à tous les gamins et gamines : ce n'est jamais son exercice qui révèle sa présence. C'est le temps, où s'affirme l'impossibilité de s'y soustraire sans déséquilibre. 3. Invisible, elle est aussi très minoritaire (5% de la population, dans tous les peuples et tous les temps, semble-t-il), ce qui rend la rencontre du bien-aimé idéal vingt fois plus hasardeuse ; ce qui, en revanche, suscite  -  quand cela ne « tue » pas - des exploits et des prééminences : pour qu'on ne soit pas victime, on devient facilement héros. Obligation de supériorité... Ce n'est pas une maladie, ni un malheur :  c'est un « atout », une singularité qui force à un combat dont on sort sûr de soi.  4. Elle est porteuse d'une culture propre, et ambiguë : le monde de la création, du beau, de la communication où s'en viennent les  artistes, où se côtoient le pire et le meilleur, où il faut trouver, voire inventer, sa place : sachant que le pire du pire est de vouloir rejoindre la culture bourgeoise faite pour le couple hétérosexuel.  5. Elle a l'air ultra-érotique : elle ne l'est pas, même si elle fait semblant. Le désir qui habite l'homo est celui de l'amitié, une Amitié exaltante, forte, puissante. Alors qu'autre est l'avenir prévisible dans le rapport gay/garçon-hétéro ou gay/fille-hétéro.

 Magritte- prêtre marié

                1er cas. Un gay a un ami. L'amitié se développe. Elle prend un tour intense, passionnant, voire exclusif ; on refait le monde à deux. On est toujours ensemble, sans jamais s'ennuyer. Chez le garçon gay s'y mêle de plus en plus un besoin de caresse, de traduction charnelle, « dormir avec ». Le corps parle. L'ami hétéro est un peu étonné, d'abord, mais pourquoi pas, on s'aime, il accepte ;  ça dure un temps, et puis ça devient difficile ; et un incident quelconque interrompt cette amitié. Ne la brise pas : la suspend. Laissant moins une blessure qu'une décoration, chez les deux. Qui disparaîtra, chez les deux. Souvent le discours même à ce sujet n'est plus possible.

               

                2e cas. Le même gay (ou un autre) a une amie. L'amitié prend aussi un tour intense, exclusif, câlin. On est toujours ensemble. La fille, et les films au cinéma, et les gens autour de vous, tous attendent qu'il y ait en plus la caresse, « dormir avec », les corps qui se touchent. L'ami homo est un peu gêné mais pourquoi pas, on s'aime, il accepte ; ça dure un temps, et puis ça devient difficile, les deux personnes en sont de plus en plus conscientes, chacun avec une souffrance, mais une souffrance différente. Un incident quelconque interrompt cette amitié. La brise, je crois, encore que... Mais la séparation est indispensable pour que la vie continue. Chez elle, chez lui.

 Rembrandt, la séparation de David et Jonathan, Ermitage, St Petersbourg

Comme l'a bien dit Cyril, ceci n'est qu'une opinion. Ne que. Mais c'est... Quand « on se retourne pour regarder en arrière » et qu'on dit comme Perdican « ...J'ai aimé : c'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui » (Musset, On ne badine pas avec l'amour,  II,  5)

22:06 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

17/05/2009

Naar vriendschap

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     A Bruxelles se fêtait hier la Gay Pride, avec sa parade drôle, joviale et ironiquement provocante.  Ses canons promotionnels furent beaucoup discutés, jadis, chez les militants. Ils sont devenus indiscutables, ayant fait leurs preuves. Notre pays est à présent l'un des plus  libéraux, des plus sociaux, des plus égalitaires du monde en matière de législation antidiscriminatoire. On le prie d'aller encore plus loin dans la bonne voie...  Certes. - Le sympathisant fidèle que je suis est plus circonspect, parce que l'histoire du progrès a souvent forme hélicoïdale ; je serais donc déjà content qu'il n'y ait point repli ! En tout cas, je profite de cette journée pour remercier les « majoritaires » qui, dans l'ensemble, et sous nos latitudes, n'absolutisent plus leurs propres mœurs. Ils ont accueilli notre questionnement, rencontré nos revendications importantes, et donnent aujourd'hui au monde, y compris au monde chrétien, l'exemple d'une vision plus universelle, moins réductrice, de la sexualité humaine. La norme a changé de camp : ce n'est plus l'homosexualité qui est montrée du doigt, mais l'homophobie. Joie, liberté !

 1-Homomonument A'Dam

     Curieusement, ce qui m'a accompagné la journée durant est une phrase écrite sur le granit il y a plus de vingt ans. Amsterdam, en effet, a édifié sur son sol, au Westermarkt, entre une église et un canal, le premier monument au monde consacré au souvenir des victimes homosexuelles. Il s'agit de trois immenses triangles roses, situé à des profondeurs différentes : au ras de l'eau, sur le sol, et à soixante centimètres du sol. Présent, passé, futur... Pour ceux qui ne l'auraient pas vu, jetez un œil ici, il y a cinq photos. Le 2e triangle au ras du sol contient un vers, un seul, d'un poète hollandais émigré en Palestine dès 1919.  Le voici : «  Naar vriendschap / zulk een mateloos / verlangen ».

 

Qu'a-t-il de beau ? Son fulgurant paradoxe. Trois mots pleins : amitié, démesure, désir. » Je traduis littéralement : « Pour l'amitié / une si grande, une démesurée / attirance...  ».  On a bien lu : amitié.  Une protestation s'ébauche chez tout lecteur. Est-ce donc de cela qu'il s'agit ? Que fait ici sournoisement cette  litote (= dire moins pour faire entendre plus) ? Ce n'est pas l'amitié qui a jamais fait problème, c'est le besoin pour les gays de la traduire sexuellement. Sans compter que, dans le milieu homo, l'amitié, par la familiarité qu'elle suppose, fonctionne parfois comme l'interdit de l'inceste, et gêne la jouissance. Pourquoi donc ce Naar vriendschap, et non pas Naar mannenliefde, mannenlust, mannenseks, comme on n'ose pas dire mais comme on voit autour de soi, en soi ? 

 

Il s'agit en effet de sexe, et Jacob Israël de Haan, l'auteur de ce vers (et de bien d'autres) n'en disconviendrait pas. Il fut, sa vie durant, un chasseur d'intimités masculines passagères. C'était aussi un juif religieux, un Haredim. Exactement un «  orthodoxe », pas un « ultra-orthodoxe », seulement un « craignant-Dieu » : attaché à l'Alliance, et tremblant d'y être infidèle. Ce qu'il était, pensait-il. Quoi qu'il en soit, nulle trace apparente, chez lui, de cette Amicitia dont Anselme, Bonaventure et Aelred de Rivaux, après Cicéron  et Sénèque, ont célébré les vertus. Mais on lira avec profit le quatrain suivant, pensé (sinon écrit) un soir de 1924 où il draguait, à Jérusalem :  

« Qu'attendre à cette heure nocturne ? /

La ville s'est endormie dans le sommeil. /

Assis près du mur du Temple... /

Dieu, ou le garçon marocain ? »

 Br et moi 1982

    

 Qu'est-ce à dire ? Faut se remettre en mémoire ce mot, « mateloos », sans mesure ; puis « verlangen », l'étirement, l'allongement, l'attraction  au mépris du bon sens... Il y a chez bien des gays que j'ai connus, il y a aussi chez moi, sous des dehors conventionnels, il y avait chez de Haan un puits de tendresse sans fond, dont on sait que Dieu est le vrai destinataire. Vienne un garçon ou un autre, c'est à Dieu que nous voulons donner à boire. C'est de son amitié que nous avons une envie infinie, déraisonnable, tellement, tellement sans mesure terrestre. Heureux pourtant ceux, parmi les gays (et les autres !) qui ont su que Dieu ne venait jamais qu'à travers cet étranger que nous accueillons pour toujours, ce Bruno, ou quel que soit son nom, que nous avons choisi de mettre à Sa place, et que nous adorons.

18:58 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (11) |  Facebook |

14/05/2009

Soleil et mur

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       -  Oh ! dis-moi, vénéré grand-père, chuchota Ernie d'une voix à peine audible. Qu'est-ce qu'il doit faire un Juste, dans la vie, hein ?

       Sur l'instant, saisi d'un fort tremblement, l'ancêtre ne sut que répondre : la figure du garçonnet se vidait lentement de son sang, se faisait blafarde dans la pénombre ; mais ses larges yeux de nuit, piquetés d'étoiles, luisaient d'un éclat émouvant sur le fond indistinct de l'oreiller, à la manière des yeux juifs d'autrefois, des prunelles extatiques de Zémyock. La main de Mardochée se posa sur le crâne oblong, qu'elle revêtit d'une coquille de chair. Et tandis que ses doigts s'enroulaient autour des jeunes boucles : « Le soleil, amour, murmura-t-il avec hésitation, est-ce que tu lui demandes de faire quelque chose ? Il se lève, il se couche : il te réjouit l'âme.

       - Mais les Justes ? insista Ernie.

       Cette insistance attendrit le vieillard, qui soupira :

       - C'est la même chose, dit-il enfin. Les Justes se lèvent, les Justes se couchent, et c'est bien... Mais voyant que les pupilles du garçonnet demeuraient liées aux siennes, il poursuivit non sans inquiétude : Ernie, mon petit rabbin à moi, que me demandes-tu là ? Je ne sais pas grand' chose et ce que je sais n'est rien, car la sagesse est restée loin de moi. Ecoute, si tu es un Juste, un jour viendra où tu te mettras tout seul à... luire : tu comprends ? »

       L'enfant s'étonna :

       - Et en attendant ?

       Mardochée réprima un sourire 

       - En attendant, dit-il, sois sage. »

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      Il y a cinquante ans tout juste qu'André Schwarz-Barth publiait au Seuil « Le dernier des Justes », dont je vous ai transcrit la page 157. Premier livre sur le devoir de mémoire : il scandalisera. Encore aujourd'hui, ce Juif - qui ensuite n'écrira plus que sur l'esclavage aux Antilles -  scandalise. Interviewé, il disait : « Je n'ai pas cherché (mon) héros parmi les révoltés du ghetto de Varsovie, ni parmi les résistants qui furent, eux aussi, la terrible exception. Je l'ai préféré désarmé de coeur, se gardant naïf devant le mal, et tel que furent nos lointains ascendants. Ce type de héros n'est pas spectaculaire. On le conteste volontiers aujourd'hui au nom d'une humanité plus martiale... On voudrait que mille ans d'histoire juive ne soit que la chronique dérisoire des victimes et de leurs bourreaux... je désire montrer un Juif de la vieille race, désarmé et sans haine, et qui pourtant soit homme, véritablement, selon une tradition aujourd'hui presque éteinte. » - Les visiteurs se tromperaient, qui déduiraient de ce « post » que je suis antisioniste. En vérité, j'aime Israël, et j'ai assez de réalisme pour savoir qu'on ne peut être pacifique à soi seul. Mais le Mur défigurant la face de la Terre sainte, je le trouve inacceptable, obscène, ne renvoyant plus qu'à cette masse insensible de chair humaine qu'un respirateur tient en « vie » sous le nom d'Ariel Sharon. Fille de Sion, réveille-toi !

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12/05/2009

Enfants dans la fournaise

enfants dans la fournaise

 

     A la très belle histoire ajoutée par Marieke [ici, sigle M] en commentaire à la mienne [ici, sigle E ], je voudrais ajouter celle contée  par Palagio [là sigle P] chez Marieke. Et en proposer une lecture comparée.   Acheter au juste prix

     Trois fois, un enfant est affronté... à quoi ?  Au réel. Un réel qui ne correspond pas à ses rêves - on n'est pas dans les Kinderszenen de Schumann ; il y a des couacs dans « die Träumerei ». Chez Palagio, ce réel est sombre, mais il n'a rien d'odieux. On est ici  au coeur de la société humaine, qui est l'Echange. On n'a rien pour rien ; tout se paie. « Lotte » est commerçante ; elle ne saurait, sans l'indignation des autres gamins, faire de cadeau. Une illusion en moins.  Leçon, bonne à prendre. 

     Chez Marieke et dans mon souvenir propre, l'enfant est maître du réel, c'est son jugement qui est donné comme décisif, comme disant le bien et le mal. Et l'enfant tranche, il désigne le camp à rejoindre. N'est-ce pas une illusion, ce pouvoir que nous avons cru avoir - une illusion d'autonomie ? Sociologiquement, certes. Mais spirituellement, c'est aussi une expérience structurante. Atout, bon à recevoir

belle-mere belle-fille entente cordiale 

     Je vois deux différences entre [E] et [M] : le petit Ephrem est un « primaire », comme on dit en caractérologie : sa réaction est rapide. Et par chance, il n'a pas affaire à de la haine, mais seulement à des cris, que, d'expérience, il sait inoffensifs : ils le mettent au supplice parce qu'ils témoignent d'une douleur que l'enfant ne remet pas en cause, et dont le mystère lui reste complet. -  [M] adolescente est « secondaire », ou obligée de l'être : elle ne pourra réagir qu'à long terme ; et elle a affaire à une vraie discorde, une antipathie permanente et sournoise où elle vit malgré elle, où elle n'a pas le droit de découvrir la plaie, d'y porter remède. Elle le fera cependant, un jour. A la mère morte avant l'heure, qu'aucun outrage ne puisse plus être fait !

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     Un mot encore, à propos de ces souvenirs d'enfance. Je suis étonné, heureux aussi, de voir que ceux que je garde vifs en ma mémoire, et que je cultive comme les pommes d'un verger, finissent par être des Cézanne mineurs. Ai-je enfoui les autres ?... Sûrement. Mais les pommes de terre, elles resteront à la cave, tant que je ne suis pas meilleur cuisinier. 

17:17 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

09/05/2009

L'enfant arbitre

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     Dans « La Libre Belgique » d'hier, dont le contenu semble se rénover en même temps que la présentation (semble, semble !), je lis ce sous-titre page 45 : Un constat : la violence intrafamiliale augmente. C'est un papier régional, l'auteur parle de Molenbeek St Jean,  où l'on inaugure un nouveau local du SCAV (Service Communal d'Aide aux Victimes). L'homme part de là mais va bien plus loin, au-delà de Molenbeek : « En Belgique, on recense 140 cas de violence conjugale par jour. » La phrase qui suit est écrite sans qu'un changement de lieu soit précisé : on est donc toujours en Belgique, logiquement, et c'est énorme  : neuf jeunes sur dix affirment avoir été victimes d'actes violents dans leurs relations amoureuses.

Tante Julie à 25 ans

     La violence dans l'amour ! J'ai vite abandonné la question, en disant qu'on y reviendrait. On y reviendra. Mais ce soir, veille de la fête des mères, -  et de toutes celles qui en assument de quelque façon le rôle, on fait quoi ? Je vous conte à nouveau un souvenir d'enfance. La source est inépuisable, j'en suis le premier surpris. Pour qu'elle coule ici encore, il a suffi d'une réflexion de Mme Farida Dif, responsable du SCAV mentionné plus haut : « Un enfant, c'est comme une éponge, cela absorbe tout. Quand il existe de la violence au sein d'un couple, l'enfant vit cette violence comme s'il la subissait. » Oui. Non. C'est plus complexe : il y prend part malgré lui, hélas.

PF_1178018~Sans-titre-logo-contre-les-violences-familiales-1989-coeur-d-enfant-Affiches 

     C 'était pendant la guerre, je n'avais pas dix ans. Une nuit, dans la chambre d'enfants où je dormais avec mes deux frères, la lumière se fait. Il y a des cris , des pleurs, des reproches, des menaces, des protestations : la scène ! Ce ne fut pas fréquent, trois ou quatre fois en tout dans mon enfance, mais « la Scène ! ». Ma mère et sa sœur Julie se disputent. Sans en venir aux mains, jamais, mais le ton est suraigu. C'est exprès qu'on nous a réveillés. Maman nous prend à témoins, ses enfants ! mon frère aîné Pierre, et moi.   N'est-elle pas une bonne mère ? Est-ce que nous avons des reproches à lui faire ? Je suis interloqué, ne sachant pas de quoi il s'agit, moins effrayé par la véhémence du dissentiment qui s'exprime que par le devoir qu'on nous fait, que je sais avoir, d'y prendre parti. « Maman », pour les orphelins de père que nous sommes, c'est tout. Mais « Tante Julie », c'est la bonté même, celle qui est toujours disponible, celle qui me donne même à croire, à moi son filleul,  qu'elle a plus besoin de moi que nous n'avons besoin d'elle. Comment choisir entre ces donneuses de vie ?  Nous restons  muets, immobiles. Puis assez  vite, Pierre se lève et, en cirant,  va entourer de ses bras le corps de Maman et la fait taire. Qu'est-ce qui se passe ? A mon tour je hurle, et je pleure, et je me jette dans les bras de Marraine. Pardon Maman ! Marraine,  Marraine, taisez-vous toutes les deux...

      J'ai longtemps gardé de la scène un remords bizarre ; il est réapparu tandis que je me remémorais cette furieuse histoire. Vraiment, ai-je pu trahir Maman pour Tante Julie... Maman qui, elle, ne me trahira jamais... ! Oui. Non. C'est plus complexe.

23:07 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

05/05/2009

A 4 heures du matin

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   Cette nuit, réveillé à quatre heures. Crise de fibrillation : le cœur me bat dans tous les sens, et irrégulièrement. Ce n'est pas nouveau, mais il y avait longtemps... En même temps, je suis transi de froid. Je me lève sans allumer, je vais toucher le radiateur : il fonctionne. J'enfile un pull sur mon pyjama, mets des chaussettes de laine, et  je me cache sous les couvertures... La chaleur revient. Le  cœur reste méchamment capricieux. Le sommeil, lui,  définitivement envolé... Je vis seul, je suis âgé, si je mourais cette nuit ? C'est possible, j'y songe. Sans quitter mon lit, je rectifie ma position fœtale, j'imagine mon Seigneur, là-haut, qui est là, qui Est. « Seigneur mon Père...  » Je cherche des mots justes, des mots usés par leur emploi ma vie durant, je commence par les prononcer dans le noir, puis je me contente de les penser. Ils viennent, ils  viennent de loin... De très près aussi, dimanche passé...

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     Dimanche passé, à la cathédrale, Pierre a lu un passage de Jean (1 Jn 3,1-2) qu'on avait travaillé la semaine précédente pour qu'il soit bien entendu de la foule, bien compris, qu'il « passe » bien. Et d'abord pour qu'il « passe en nous », les deux lecteurs ce jour-là désignés, pour que nous le « recevions pour nous ». « Mes bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu ; mais lorsque le Fils de Dieu paraîtra, nous serons semblables à Lui ». Nous sommes / nous serons. Enfants de Dieu / semblables-z-à-Lui... Quelle perspective, quelle promesse, quel destin... Comment s'étonner que le christianisme ait bouleversé les gens dès le premier siècle, comment ne pas être émerveillés de cet enseignement inouï, ne pas tressaillir d'adoration et de gratitude vis-à-vis de ce Dieu qui nous « assimile... »

sourire de Reims 

     Il est 8 heures quart : j'ouvre les yeux. Non, je n'ai pas rêvé, j'ai prié quatre heures - sommeil ou non, je ne sais pas.  La fibrillation dure encore. Au petit déjeûner,  elle cède. La journée sera belle.

16:17 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (7) |  Facebook |

02/05/2009

Par parenthèse

J'ai 7 ans, je nourris Biquette avec Marraine

 

     « Sois gentil avec les gens ». Cette petite phrase résume l'enseignement que m'a donné Tante Julie, ma marraine. Dès ma toute petite enfance, elle a veillé sur mon bien-être comme si j'étais son fils. De mon âme, c'est ma mère qui s'occupait, naturellement, mais que j'aie ou non les pieds mouillés, des vêtements propres, ou la morve au nez,  seule ma marraine s'en inquiétait. Je suis injuste : en cas de fièvre, Maman reprenait sa compétence. Je voyais très bien la frontière : c'est dans la tragédie que vivait ma mère, cette adorante et adorée  « Princesse de Clèves ». Pour « La vieille fille » que resta Marraine jusqu'à près de quarante ans, mieux vaut ouvrir les romans balzaciens. Mademoiselle Cormon... Dommage que « la Mère Goriot » n'existe pas : ç'aurait été elle.

bouchere 

     « Sois gentil avec les gens ». Cela n'a l'air de rien. C'est un vrai sésame. Méditant ce que je dois à toutes ces femmes  qui m'ont formé,  je privilégie, dans l'aptitude que je me reconnais au bonheur, la part que je dois à cette femme-là. Elle qui, dans ce monde, n'a pas eu sa part. Ni sa part de vie, ni sa part de joie, ni sa part d'amour, comme chantait le Père Duval, ouvrant la voie à Sœur Sourire. Elle a fini par faire un mariage de convenance, avec un homme qui, d'évidence, voulait s'éviter la solitude. Pas d'enfants, bien sûr.  Ils tinrent un commerce : je la vois à son comptoir, bouchère. Et, le temps passant, toujours plus angoissée par la mélancolie de son mari.

chien gentil 

     Sur ce blog aussi, c'est le mot d'ordre que je me suis donné : « Etre gentil avec les gens ». Ne pas mordre, sinon des idées   toutes  faites et des prescrits ou des interdits sans fondement. Merci à tant de visiteurs qui, quoi qu'ils pensent des libres propos que je dépose, sont presque toujours d'une grande courtoisie dans leur réaction. Accords, objections, nuances, corrections : tout y est...  gentil.

 NB. « Gentil », c'est étymologiquement trois choses : 1. Païen, en ce sens qu'on se réfère d'abord à sa conscience, et non à une bible ou un catéchisme réglant tout. 2. Noble d'instinct, en ce sens qu'on s'oriente spontanément vers le haut, le meilleur de soi et des autres, en gentilhomme du regard. 3. Bienveillant et bienfaisant, en ce sens que... Dans tous les sens.   

17:57 Écrit par Ephrem dans Web | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |