18/06/2009

Désir d'amitié

Aitos Indonésie G

 

    Yannick, le médecin breton dont j'ai déjà parlé, était de passage à Bruxelles, pour quelques jours, et j'ai eu le plaisir d'être son commensal, en tête à tête. Rien n'est jamais superficiel avec lui, et le dialogue instauré vous instruit de ce que vous pensiez déjà, sans avoir conscience de cette pensée en vous. Le plus étonnant, pour moi qui complique d'ordinaire les problèmes, est alors la fluidité de la réflexion commune. Les mots ne doivent pas être sans cesse redéfinis, le raisonnement réexpliqué ou illustré d'autre façon. Jamais aucun signe d'indignation, voire de distanciation, ne vient ponctuer, chez l'un, une proposition un peu aventureuse de l'autre. Pas de « tu exagères », pas de « tu n'y es pas », même en ajoutant poliment « mon pauvre ami. »

 

J'ai dit ici, antérieurement, combien sa vie sentimentale avait été longtemps tourmentée,  et qu'elle était encore difficile. C'est toujours un homme de passion, adorateur des femme. Mais  sa chair semble pacifiée, comme si certains renoncements avaient éloigné les « orages désirés ». Même son visage de jeune quinquagénaire, dans la chaleur de la terrasse que le soleil ne brûlait plus mais illuminait, exprimait un équilibre nouveau. Transcendant les vingt ans qui me séparaient de lui, je me suis interrogé un moment, intérieurement, sur ce qu'à son âge, je ressentais, moi... Mais c'était en 1989, mon Bruno allait mourir et nous le savions tous les deux : déjà le calvaire de l'amaigrissement commençait, déjà le kaposi esquissait ses taches... Il n'y avait aucune assimilation possible. M'inquiétant à haute voix de ce qui meublait sa vie, il me parla de désirs d'amitié. D'amitiés stables, légères, faciles, mais stables, il en connaissait déjà, avec l'un ou l'autre patient, un surtout, cordial et stable.  Et cela lui faisait du bien.

 Doré Gustave, fable Les deux amis 08-11

J'ai dit : « Les hommes ne sont pas très doués pour l'amitié. La passion fait des exploits, renverse les barrières, mais l'amitié... Elle est plutôt étrangère à notre monde ! » Mais lui : « Devenue étrangère, et pas partout » 

En effet. Jadis, en Grèce, à Rome, la philia, l'amicitia, c'était la grande affaire. Augustin ne se comprend pas sans Alypius et les autres. En Afrique, en Islam, elle est aussi vertu majeure. Ne suppose-t-elle pas qu'hommes et femmes soient séparés ? Oui et non : elle suppose seulement d'être soigneusement distinguée du rapprochement des sexes, de la volupté. D'où la suspicion où on la tient dans les internats, et même, pour les jeunes religieux, dans les monastères. Par ailleurs, merveille : dans les couples amoureux, dans l'union conjugale, elle succède naturellement à la lente disparition de l'attrait sexuel. Je me souviens soudain de La Fontaine, la fable « les deux amis »... Et la raconte. Une nuit, l'un  d'eux fait un cauchemar et accourt à la maison de son ami, éveillant tout le monde avec grand tapage. Au bruit fait, le réveillé prend son portefeuille, une arme, vient vers l'insomniaque avec trois suppositions  et trois offres obligeantes:   1. « N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? / En voici » ; 2. « S'il vous est venu quelque querelle,/ J'ai mon épée, allons. » 3. « Vous ennuyez-vous point / De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle était à mes côtés : voulez-vous qu'on l'appelle ? - « Non, dit l'ami » ; mais « Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu:/ J'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru /. Ce maudit songe en est la cause » . La Fontaine a encore en conclusion huit vers admirables,  que je laisse chercher aux curieux. C'est la fable XI du Livre VIII...

 

18:32 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Vous parlez de «  chair pacifiée » , de « renoncements »....
Vous dites à propos de l'amitié «  ... dans l'union conjugale, elle succède naturellement à la lente disparition de l'attrait sexuel. »

Cette phrase là est comme un fer rouge dont je refuse la marque, et d'autres mots me viennent dans la tête, dans le corps, dans le coeur :
« Aimer jusqu'à la déchirure
Aimer, même trop, même mal,
Tenter, sans force et sans armure,
D'atteindre l'inaccessible étoile
 Telle est ma quête,
Suivre l'étoile
Peu m'importent mes chances
Peu m'importe le temps
Ou ma désespérance
Et puis lutter toujours
Sans questions ni repos
Se damner
Pour l'or d'un mot d'amour
( L'homme de la Mancha – La quête.)

Pour moi, l'amitié est un sentiment à part entière, pas un substitut.


Écrit par : Marieke | 19/06/2009

Mais Oui, je parle de chair pacifiée, et d'évolution dans le couple durable vers une spiritualisation, plus grande. Evolution heureuse, évolution aboutissant au contraire de la mort : à l'éternité. La lutte moderne pour prolonger au maximum l'érotisme conjugal me semble un « chemin mort » qui ne mène pas loin, pas plus que les produits anabolisants dans l'athlétisme et les autres sports. L' « étoile » ainsi est vraiment « inaccessible ». Il fallait pour l’atteindre emprunter d’autres voies. Aériennes.

Je suis réaliste, Marieke, je n'ai pas Don Quichotte comme modèle, qu’il soit de Cervantès ou de Brel. Et je suis aussi (ou veux être) un mystique façon Teilhard, plongeant mes regards vers le Dieu déjà-là, à l'intérieur de moi, et qui est notre magnifique avenir à tous. Mon corps est en train de « finir » ; mon âme est en train de « grandir »

Il y a des amitiés qui n'ont aucun rapport avec le corps, enfin, qu'un très faible rapport. Sont-elles pour autant "à part entière" ? Non, elles n'incluent pas la communion des corps. Mais [u]elles sont déjà des bonheurs qui suffisent à un lien fort[/u] - si le temps les confirme. Nous sommes d’accord là-dessus, je crois.

Il y a [u]auss[/u]i des amitiés qui succèdent à des amours, comme un attachement peut survivre à l'instinct qui l'a suscité (par comparaison l'animal semble fait autrement : l'attachement de la mère à son petit ne survit pas à l’accession du petit à l’âge adulte). Chez les homos, c’ est très fréquent, et c’est une chance – [ce fut une chance : l’actuelle banalisation de l’homosexualité fait adopter aujourd’hui aux gays des comportements communs à tous]. [i]Le mot "substitut" que vous employez pour disqualifier cette réalité n'est qu'un concept réducteur qui dit votre rejet à vous, pas une caractéristique[/i]. Vous avez le droit de n'en pas vouloir, chère hétérosexuelle ; et si vous me permettez un mouvement d’humeur analogue à votre giclée d’adrénaline, vivent les actions en divorce, en dommages et intérêts de toutes sortes…

Pour moi, qui ai ma vie derrière moi (peut-être est-ce aussi la cause de notre différend), pour moi qui croit AUSSI avoir devant moi LA vie, je continue à exalter le beau sentiment de plénitude, de compréhension absolue, de solidarité définitive, de tendresse divine qu'on éprouve auprès de quelqu'un qui est toujours là après avoir partagé avec vous un voyage éblouissant au pays du Plaisir des Sens, et en être revenu plus attaché que jamais. Quelqu’un dont le corps et l’âme font un avec vous. Qu'on caresse, qui vous caresse, qui s'endort près de vous, qui n'a avec vous jamais honte de rien, qui n'a plus besoin d'être beau, qui est encore là même quand il s’apprête à disparaître, quand il a disparu, qui est - devant Dieu et le reste du Monde, contre Dieu (mais…) et le reste du Monde, s’il le fallait, - votre Feu.

Écrit par : Ephrem | 19/06/2009

Ephrem, je suis désolée d'avoir provoqué un mouvement d'humeur, , ce n'était pas mon but.

Evidemment que le mot "substitut" n'est pas une caractéristique ! C'est bien pour cette raison que j'avais commencé la phrase par "pour moi".

Le dernier paragraphe m'a mis les larmes aux paupières : comme vous avez aimé!






Écrit par : Marieke | 19/06/2009

Merci de signe fraternel, Marieke, qui, devant une "proposition un peu aventureuse de l'ami", ne s'indigne pas, ne dit pas amen tout de suite non plus, mais veut mieux comprendre. Je vous embrasse.

Écrit par : Ephrem | 20/06/2009

C'est profondément vrai ce que dit Ephrem; souvent, plus souvent qu'on ne le croirait, c'est vécu ainsi et c'est heureux.
Mais il reste que le sentiment de 'plénitude,de compréhension absolue, de solidarit&é définitive'
se heurte inévitablement aux limites qui sont les nôtres, hommes vivants ici. Quelqu'un dont le corps et l'âme font un avec vous ?
C'est la quête des mystiques comme la source de leur souffrance.

Écrit par : Palagio | 28/06/2009

Heureux de votre retour, ami Palagio ! Vous, m'avez manqué.

Écrit par : Ephrem | 29/06/2009

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