30/06/2009

S'abandonner

Paresse, croquis de Marie Noppen de Matteis

 

...la torpeur de l'été fait s'animer les songes, et, l'esprit plein des mots entre nous échangés, je vais suivre leur cours où seront protégés vos secrets que les miens comme naguère allongent...

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29/06/2009

Pudeurs féminines

André STAS, le cauchemar de Bush, collage 2004

 

    Vous ferai-je encore un billet sérieux, avant de partir en vacances ? Enfin, sérieux... Non. Le temps est trop beau pour qu'on s'enferme dans la réflexion philosophique. Mais la pataphysique façon Jarry où le jargon étouffe le singulier réel qu'il feint de délivrer, j'en ai sous la main un joli exemple, que je vous transmets illico comme un bijou fantaisie - cèkwasa ?  Je le tiens d'une amie féministe. C'est dans un petit ouvrage édité en 1713, « avec privilège du Roy », qui est la traduction française d'un ouvrage latin écrit en 1509 par un certain Corneille Agrippa, mort à  Grenoble en 1535. Sujet : « De la grandeur et de l'excellence des femmes ». On y trouve, en trente chapitres, les mille et un motifs qui établissent de façon décisive la supériorité de la femme sur l'homme. Je cite, pour l'édification générale, le début du chapitre huit, qu'on ne trouve pas dans Google.  

 femme pudique...

    « Outre les avantages de la beauté, les femmes ont encore celui d'une pudeur, qui surpasse tout ce qu'on en peut dire. Leurs cheveux croissent assez pour couvrir toutes les parties de leurs corps, que la pudeur veut qu'on cache; & elles peuvent satisfaire aux besoins de la nature sans toucher ces parties, ce qui n'est pas de même dans l'homme. De plus, la nature paroît avoir voulu ménager la pudeur de la femme en cachant et renfermant en dedans ce qui paroît au dehors dans l'homme. En un mot, la nature a donné à la femme plus de pudeur et plus de retenue qu'à l'homme.

 

En effet, on a vu des femmes choisir plutôt une mort certaine que de se montrer aux chirurgiens, pour recevoir du soulagement à leurs maux cachés. Et elles conservent ce prodigieux amour de la pudeur jusqu'aux derniers moments de la vie, & même après la mort. Comme on remarque en celles qui sont péries dans l'eau : car, comme rapporte Pline & comme on le remarque tous les jours, le cadavre d'une femme noyée nage sur le ventre, la nature ménageant encore la pudeur de la défunte. Un homme noyé, au contraire, nage sur le dos. »

Corneille Agrippa 

      Ce Corneille Agrippa est mort « pour les idées nouvelles », dit la préface. C'était une espèce de Zénon sans la sagesse dont l'a doté Yourcenar. Admirez où mène une logique creuse dans un raisonnement. D'abord  l'observation (!) : coiffure,  miction, anatomie ; l'érudition ensuite (?): « on a vu », et « comme rapporte Pline. » Avec hyperbole fantasmée, en finale mortuaire : « Comme on le remarque tous les jours... » 

Pudeurs... 

   Voilà qui me fait prendre congé - avant trois lignes ultimes, sans doute, demain soir. Ce blog, j'ai beau vouloir l'alléger avec tout l'humour possible, j'en reconnais aussi l'humeur grave. Je m'interroge souvent sur la valeur objective de mes « dissertations  » traitant de la vie en Dieu. Ne s'y trouve-t-il pas, comme chez Agrippa, des pétitions de principe, des généralisations imprudentes, des idées improuvées, voire improuvables ? Oui, justement : improuvables. C'est pourquoi elles ne se donnent pas comme des vérités à croire, mais des façons de faire à (peut-être, et  si le cœur en dit !) expérimenter.

23:19 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

27/06/2009

Extinction des feux

BM sur mon mur

 

     Gay Pride en France... Ce n'est pas une « fierté », ai-je pensé longtemps. Un fait seulement. Une attirance si forte, si ancrée en soi, qu'y résister toujours ampute de quelque chose comme la joie de vivre, comme la santé. Mais est-on fier d'être ce qu'on est ? Ce qu'on n'a ni mérite ni démérite d'être ? Mais aujourd'hui, je pense autrement. La ...répugnance (c'est le mot : le rejet profond) sentie comme instinctive, résistant à toute éducation, surgissant non seulement chez les « autres », mais assez souvent dans la tête des gays et lesbiennes eux-mêmes, elle exige d'être combattue pour qu'elle ne vous abatte pas, ô conduites suicidaires, ô doubles vies, ô errances amoureuses. L'homosexuel qui vainc l'homophobie en lui et au dehors, dans son cœur, dans son milieu, dans son Eglise, il mérite qu'on lui rende hommage : j'espère humblement faire partie du bataillon.

 grenade

     L'espèce de terreur qui secoue les religions - toutes les religions - quand on évoque l'homosexualité vient d'une erreur de jugement sur la sexualité elle-même. De celle-ci, elles ne voient pas l'implication dans le mouvement qui nous pousse à sortir de nous-mêmes, c.à.d. finalement, la sexualité étant de soi limitée,  dans la « charité ». La chasteté absolue est possible, je le crois et ai de bons motifs de le croire. Mais faire barrage à l'impulsion sexuelle suppose qu'on reçoive de l'Eglise assez de "fier amour" pour entretenir le sang dont le cœur a besoin pour battre. On peut se demander si l'employeur ecclésial a de quoi y pourvoir. Si, du moins, il en a le souci.

brugge-gezellemuseum 

     Guido Gezelle (1830-1899), vous connaissez ? C'est un prêtre d'autrefois, comme le curé d'Ars, mais lui était un magnifique poète. Avec le génie d'illustrer non la langue néerlandaise, mais un de ses dialectes. Ainsi « mijn  hart is als een bloem » devient dans son flamand « mijn hert is als een blomgewas ». Je vous laisse avec un poème qui lui est dédié, un texte écrit par Antoine Vitez (1930-1990). Cent ans séparent exactement le dédicataire de l'auteur, qui était, lui, un très grand metteur en scène français. Un artiste qui rendit aux classiques Eschyle, Racine, Claudel, leur  audience, par le respect de leur véhémence. Lisez. Le titre du poème est "David et Jonathan". Les vers sont des versets aux coupures blessées. Rien, me semble-t-il, ne peut mieux dire et l'Eglise, et les hommes seuls, et  les méprises, et la gay pride, et l'amour chaste, et l'écriture. Ah! l'écriture. O 't ruisen van het ranke riet...

 À la mémoire de Guido Gezelle.

 Je suis le vicaire de Courtrai, je suis né dans l'année trente,

j'ai tant aimé ce jeune homme, ils me l'ont arraché,

pendant des heures j'ai pleuré dans ma chambre et puis

ma peine s'est adoucie bien que

jamais jamais je ne puisse oublier son âme et l'odeur de sa peau,

j'enseigne l'italien,

ils m'ont arraché ce jeune homme qui montait me voir dans ma chambre

et c'est depuis ce temps-là depuis les sanglots dans ma chambre que

j'écris des vers obscurs et des mots comme des chants d'oiseaux, à présent

pour qu'on ne puisse plus m'accuser de rien je joue sur les mots, ils ne trouveront plus

jamais personne dans ma chambre de prêtre, j'ai quitté

Roulers et Bruges maintenant

je suis à Courtrai j'y fus accueilli comme un poète, mais

je n'enseigne plus la poésie, seulement l'italien et aussi le catéchisme, je préfère

ainsi m'adonner à ma poésie secrète, on saura plus tard qu'elle était grande, on saura tout

de moi, tout, on verra clair dans mon âme, on justifiera

l'obscurité de mon oeuvre, et je serai alors, à la fin du siècle,

sauvé, mais j'ai pleuré dans ma chambre à Roulers par mes glandes lacrymales, et rien

ne changera en paix cette agonie :

la main de chair blessée, le corps de chair .

Extinction de la passion.

22:45 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

26/06/2009

Faites comme ça, les prêtres

   En juillet, je ferai silence, comme il convient. Sauf si... Si un imprévu survient qui veuille que je le commente, si « afflante spiritu », et si je suis alors chez moi. Car je n'ai pas de PC portable, pas plus que de « portable » tout court, je veux dire de gsm. Douceur d'être « lion » chez moi, toujours disponible ; et bonheur d' être « hirondelle » au bord du grand envol, ailleurs. Mais le 1er juillet, c'est seulement mercredi.  Quelle actualité religieuse vais-je commenter ? L'ouverture par Rome d'une « année sacerdotale ».  

 année sacerdotale

Ce que veut le Pape en créant cette « année »  est facile à deviner : remplir les vides. En redonnant de l'éclat, donc de l'attrait à un ministère clérical aujourd'hui déprécié. Bonne idée. Mais le seizième Benoit n'entend modifier aucune des caractéristiques de la fonction, fussent-elles des apports ambigus de l'histoire (Le célibat des clercs n'a guère entraîné leur chasteté, disent de bons historiens : il a surtout déshérité les bâtards au profit de l'Eglise). Dommage. On attendra donc le pape suivant. Mais je demande l'indulgence des lecteurs pour le pontife octogénaire qui n'a plus la force ou l'envie de revoir son beau cours de 1992, le « catechisme romainCatéchisme de l'Eglise Catholique ». Je sais d'expérience qu'avec l'âge, le passé n'a plus que de belles couleurs. Faites comme nous avons fait, les jeunes ! Les modèles que nous avons suivis peuvent encore vous servir...

 

Mais comment « avons-nous fait » ? Benoîtement, si j'ose dire, le vieux pontife va rechercher à la sacristie le portrait qu'on y avait remisé du « patron des curés du monde ». Et il va en détailler les mérites sur cinq des sept pages qu'il écrit à tous les prêtres de l'Eglise, ça commence par « Chers frères dans le sacerdoce », le ton est fraternel, c'est émouvant,  tout est ici. Le modèle à suivre, apprend-on alors, c'est l'abbé Vianney, curé d'Ars. Un homme qui, du hameau de 230 âmes où il officiait, a attiré la France entière à son confessionnal, au début du XIXe siècle. Grâce à sa « sainteté », certes. Mais aussi grâce aux extravagances et performances que cette naïve sainteté semble susciter. Le grand spectacle. Un ancêtre du Padre Pio, en somme ?

Knox 

Au niveau intellectuel, ce curé était un « moins doué ». On m'expliquait dans ma jeunesse qu'on lui avait un temps refusé le sacerdoce à cause de son incapacité à comprendre le latin et réussir les examens de théologie. L'éminent professeur Ratzinger passe curieusement cet aspect sous silence, ainsi d'ailleurs que les  drolatiques persécutions du diable, des niches (comme mettre le feu à son lit) dont le brave homme, selon la presse de l'époque, était l'objet. Et il présente à l'admiration et l'imitation des prêtres actuels quelques faits et dires du héros d'avant-hier. Echantillons.   « Oh ! que le prêtre est quelque chose de grand ! S'il se comprenait, il mourrait... [?] Dieu lui obéit [?] : il dit deux mots [?] et Notre Seigneur descend du ciel à sa voix et se renferme dans une petite hostie [?]. » [...] « Si nous n'avions pas le sacrement de l'Ordre, nous n'aurions pas Notre-Seigneur [?]. Qui est-ce qui l'a mis là, dans le tabernacle ? Le prêtre. Qui est-ce qui a reçu notre âme à son entrée dans la vie  [?] Le prêtre. Qui la nourrit pour lui donner la force de faire son pèlerinage ? Le prêtre. Qui la préparera à paraître devant Dieu, en lavant cette âme pour la dernière fois dans le sang de Jésus-Christ ? Le prêtre, toujours le prêtre. Et si cette âme vient à mourir [à cause du péché, précise prudemment  le pape], qui la ressuscitera, qui lui rendra le calme et la paix ? Encore le prêtre... Après Dieu, le prêtre c'est tout... [...] Et plus loin : « Le prêtre a la clef des trésors célestes : c'est lui qui ouvre la porte ; il est l'économe du bon Dieu, l'administrateur de ses biens.... Laissez une paroisse vingt ans sans prêtre : on y adorera les bêtes [ ! ?]...»

vianney 

Il y a aussi quelques citations magnifiques, dont la célèbre réponse du Curé à quelqu'un qui lui demandait comment il priait : « Je m'assieds là, devant Lui. Je L'avise et Il m'avise...». C'est le colloque avec Dieu qu'Ignace de Loyola donne à comprendre, à pratiquer, et qui rend si heureux. J'aime aussi que le pape établisse un lien fort entre la vocation au sacerdoce et la vocation à la sainteté. Rien n'est plus existentiel. Mais la chosification de la présence divine en ce monde, la présentation de l'eucharistie comme une magie qui l'apparente à l'idolatrie, la prétention aussi à l'élévation culturelle au moment où l'on mécanise la vie spirituelle, j'en reste baba.

 le_pouvoir_du_choix

Et ce n'est pas l'abbé Vianney ici qui me trouble, c'est le choix que fait le Guide suprême catholique de poser cet homme en boussole universelle. Non seulement pour tous les curés, mais pour tous les prêtres, désormais.  L'intellection approfondie de la foi, dont le pape fit longtemps son métier et qui lui a valu l'élection au pontificat suprême, est-elle une occupation si vaine qu'on puisse la continuer par cette catéchèse louis-philipparde, ou d'opéra-comique ? Était-ce pour lui, Joseph avant Benoît,  un jeu où il brillait, plutôt qu'un feu où il priait ? J'ai peine à le croire,  j'ai peur de le croire. Dans cette façon de juger aujourd'hui la culture de notre temps si fermée au mystère de Dieu qu'il faille lui préférer une culture puérile de réduction et de répétition, il y a vraiment quelque chose que je ne comprends pas.

20/06/2009

les saints saints pères

roncalli

 

       En ouvrant en 1967 le procès de béatification de Jean XXIII, Paul VI cédait à une demande des Pères conciliaires. Dès 1964, ceux-ci avaient souhaité proclamer « saint » leur bon pape Jean, par acclamations, au sein de l'aula conciliaire où s'annonçait la fin des travaux. La forme n'avait rien de révolutionnaire : c'est la seule « vox populi, vox Dei » qui fit les saints du premier millénaire. L'Opus Dei s'en est opportunément souvenue, en 2005, avec ses pancartes « Santo Subito ». Mais Paul VI tint à préserver les normes canoniques. Il fit plus : à la cause de Jean XXIII, il ajouta à l'improviste, par souci d'équilibre (?), un procès de béatification de Pie XII.  Etonnement, mais enfin...

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                 Pour le candidat Jean XXIII, les choses allèrent lentement mais sûrement, et Angelo Roncalli fut reconnu « bienheureux » par Jean-Paul II en l'an 2000, avec un autre Pie pour l'équilibrer (encore !), Pie IX, cette fois. Triste compagnie : ce neuvième Pie est encore bien plus gênant que ne fut le douzième : il est l'auteur du célèbre et désastreux « Syllabus » (1864) dénonçant le « modernisme » et ses quatre-vingts erreurs  "diaboliques", parmi lesquelles la démocratie et la liberté de la presse ; après quoi il se fit le promoteur opiniâtre du dogme de sa propre infaillibilité (1870). Qu'il soit maintenant au Ciel ne me dérange pas, mais que l'Eglise lui rende un culte est désolant. Pour elle. Il me semble... - Quant au candidat Pie XII, il était recalé par Jean-Paul II. Pour soupçons d'antisémitisme, et carences inacceptables  dans les milieux judaïsants. Naturellement, les papes conservateurs se tiennent les  coudes. Provisoire, l'échec, simple ajournement, se dit Mgr Ratzinger ! On n'abandonne pas un confrère qui fut nonce en Allemagne, puis secrétaire d'Etat négociant un concordat avec... hélas ! conclu avec Hitler, en juillet 1933. Aujourd'hui, Rome s'active donc à relancer sa cause, on va ouvrir tous les documents secrets, dit-on. Et puis ? On verra. Le pape signera quand le monde n'y pensera plus, je suppose.

 Guy Coq, collab. d'Esprit

                Là-dessus, le philosophe chrétien Guy COQ a écrit un très beau texte, déjà reproduit par Dimanche, l'hebdomadaire des paroisses. Je vous le propose à mon tour, en le réduisant à peine. Ce qu'il dit est à la fois original, miséricordieux, lucide.

 

            " lmaginez ce qu'aurait été l'inscription de l'Église dans le XXe siècle si un pape avait, au moment de la domination nazie, choisi le rude chemin du martyre ?

Le XT ressuscitant, d'après sculpture de l'ossuaire de Douaumont

            Certes, vous pouvez, documents à l'appui, me montrer que Pie XII fut exemplaire en un sens, si l'on excepte le choix prophétique. (...) Il fit certainement beaucoup, l'historien le montrera. Mais l'histoire demandait, à la vieille Église, de prouver sa capacité collective, institutionnelle, de dire non à la barbarie. Les grands martyrs qui ont bâti l'Église ne se sont pas défilés. Ils ont appliqué la parole christique : oui ou non. Répondez clairement, pas de biais. Oui ou non peut-on laisser entendre publiquement par des silences que le nazisme ne serait pas le mal extrême ?

            À tous ceux qui continuent de juger à priori négligeable l'action de Pie XII, je voudrais dire : [...] reconnaissez le vrai sens de votre déception. Vous auriez attendu un pape qui, face à l'horreur nazie, assumât le risque du martyre. Cette absence vous tourmente. Si vous excluez cette attente, alors considérez que Pie XII a probablement fait à peu près tout ce qui était possible [...]

             À tous ceux qui, au contraire, travaillent à mettre en évidence l'ampleur de ce qu'a fait Pie XII, je dirai : votre effort est historiquement nécessaire, mais comprenez-le, on est ici au-delà de la vérité historique, devant les enjeux spirituels de l'histoire. Parviendriez-vous à prouver qu'il y eut, grâce à Pie XII, beaucoup plus de rescapés du nazisme qu'on ne le croit, cela ne comblerait pas l'abîme spirituel ouvert par l'élision du martyre.  

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  C'est pourquoi la béatification de Pie XII risque de provoquer un scandale désastreux! "

21:55 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

18/06/2009

Désir d'amitié

Aitos Indonésie G

 

    Yannick, le médecin breton dont j'ai déjà parlé, était de passage à Bruxelles, pour quelques jours, et j'ai eu le plaisir d'être son commensal, en tête à tête. Rien n'est jamais superficiel avec lui, et le dialogue instauré vous instruit de ce que vous pensiez déjà, sans avoir conscience de cette pensée en vous. Le plus étonnant, pour moi qui complique d'ordinaire les problèmes, est alors la fluidité de la réflexion commune. Les mots ne doivent pas être sans cesse redéfinis, le raisonnement réexpliqué ou illustré d'autre façon. Jamais aucun signe d'indignation, voire de distanciation, ne vient ponctuer, chez l'un, une proposition un peu aventureuse de l'autre. Pas de « tu exagères », pas de « tu n'y es pas », même en ajoutant poliment « mon pauvre ami. »

 

J'ai dit ici, antérieurement, combien sa vie sentimentale avait été longtemps tourmentée,  et qu'elle était encore difficile. C'est toujours un homme de passion, adorateur des femme. Mais  sa chair semble pacifiée, comme si certains renoncements avaient éloigné les « orages désirés ». Même son visage de jeune quinquagénaire, dans la chaleur de la terrasse que le soleil ne brûlait plus mais illuminait, exprimait un équilibre nouveau. Transcendant les vingt ans qui me séparaient de lui, je me suis interrogé un moment, intérieurement, sur ce qu'à son âge, je ressentais, moi... Mais c'était en 1989, mon Bruno allait mourir et nous le savions tous les deux : déjà le calvaire de l'amaigrissement commençait, déjà le kaposi esquissait ses taches... Il n'y avait aucune assimilation possible. M'inquiétant à haute voix de ce qui meublait sa vie, il me parla de désirs d'amitié. D'amitiés stables, légères, faciles, mais stables, il en connaissait déjà, avec l'un ou l'autre patient, un surtout, cordial et stable.  Et cela lui faisait du bien.

 Doré Gustave, fable Les deux amis 08-11

J'ai dit : « Les hommes ne sont pas très doués pour l'amitié. La passion fait des exploits, renverse les barrières, mais l'amitié... Elle est plutôt étrangère à notre monde ! » Mais lui : « Devenue étrangère, et pas partout » 

En effet. Jadis, en Grèce, à Rome, la philia, l'amicitia, c'était la grande affaire. Augustin ne se comprend pas sans Alypius et les autres. En Afrique, en Islam, elle est aussi vertu majeure. Ne suppose-t-elle pas qu'hommes et femmes soient séparés ? Oui et non : elle suppose seulement d'être soigneusement distinguée du rapprochement des sexes, de la volupté. D'où la suspicion où on la tient dans les internats, et même, pour les jeunes religieux, dans les monastères. Par ailleurs, merveille : dans les couples amoureux, dans l'union conjugale, elle succède naturellement à la lente disparition de l'attrait sexuel. Je me souviens soudain de La Fontaine, la fable « les deux amis »... Et la raconte. Une nuit, l'un  d'eux fait un cauchemar et accourt à la maison de son ami, éveillant tout le monde avec grand tapage. Au bruit fait, le réveillé prend son portefeuille, une arme, vient vers l'insomniaque avec trois suppositions  et trois offres obligeantes:   1. « N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ? / En voici » ; 2. « S'il vous est venu quelque querelle,/ J'ai mon épée, allons. » 3. « Vous ennuyez-vous point / De coucher toujours seul ? Une esclave assez belle était à mes côtés : voulez-vous qu'on l'appelle ? - « Non, dit l'ami » ; mais « Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu:/ J'ai craint qu'il ne fût vrai, je suis vite accouru /. Ce maudit songe en est la cause » . La Fontaine a encore en conclusion huit vers admirables,  que je laisse chercher aux curieux. C'est la fable XI du Livre VIII...

 

18:32 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

14/06/2009

fleurs coupées

père pottier

 

Entendu ce matin à la cathédrale une homélie qui m'a médusé. Qu'elle fût intelligente n'était pas surprenant, l'orateur étant Bernard Pottier, le prêtre jésuite présidant l'Institut des Etudes Théologiques de Bruxelles. C'est l'adaptation à l'auditoire qui m'a conquis, c'est le mouvement de la communication  qui m'importe toujours plus, non la spéculation. - Peut-être savez-vous qu'on fête aujourd'hui « le corps et le sang de Notre Seigneur. » D'où un début du sermon « in medias res », comme dit la rhétorique : en plein sujet. « Ce type de fête nous gène quelque part... Si quelqu'un d'étranger au christianisme entre ici et demande pourquoi nous nous réunissons, va-t-on répondre que c'est pour manger le corps et boire le sang de Jésus ? Difficile, et pourtant c'est ce qu'on fait. Pourquoi ? » Et d'expliquer deux choses.

fleurs coupées 

 1. Si on remonte le temps, on voit que toutes les religions ont cru nécessaire d'offrir à leur(s) divinité(s) des sacrifices humains. Pour se concilier les dieux. Avec l'histoire d'Abraham et Isaac, rupture de ce rituel. Les victimes humaines cèdent la place aux victimes animales, ainsi l'impose le Dieu d'Israël, c'est la Première alliance.  Encore au temps de Jésus, le Temple était un abattoir de pigeons, de brebis, de taureaux. Mais dans la chaîne du vivant, Jésus va descendre d'un nouveau degré par rapport au Dieu d'Abraham. On passera des animaux aux végétaux : le blé, le froment, le pain, ainsi que le fruit de la vigne, dans le partage qu'est un repas de frères. Seconde - et éternelle alliance. Et voyez :  aujourd'hui, dans nos milieux chrétiens ou pas, quelle est l'offrande que nous faisons spontanément à ceux que nous voulons honorer ? Les fleurs, les fleurs coupées. Sacrifiées. Quand sont écrits les Evangiles synoptiques, Jérusalem n'a plus de temple, plus de sacrifices d'animaux, il n'y en aura plus jamais. Restera le repas du seigneur...

 don du sang

2. Je ne détaille pas le deuxième point, judicieux mais moins original, venu de René Girard : Jésus s'interposant pour supporter et prendre sur lui, comme le bouc émissaire, les effets de la violence humaine. Ce pain et ce vin sont les  signes vivants de son corps tué et de son sang versé - car, comme le besoin d'Amour, le besoin de Justice doit être comblé.

Qui aurait pensé que les fleurs... ?

Bonne semaine.

 

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13/06/2009

...à Dieu qui l'attend

Nicodeme

 

  

 

Nicodème n'a rien à craindre de cette nuit : celui qu'il recherche, qu'il veut rencontrer, l'y précède. Et même, l'y attend.

 Lui, le pharisien, trop collé à sa Loi, apprendra - et nous apprendra - à voir émerger Dieu, le Visage de Dieu, où il ne l'attendait pas : dans cette noirceur, ainsi qu'a surgi de l'ombre le visage de Jésus pour parler avec lui, pour ce face-à-face lumineux dans les ténèbres. Berulle, portrait par Philippe de ChampaignePierre de Bérulle, au XVIIe siècle: «Le temps de l'Avent du Seigneur [...] nous invite à rendre honneur a I'anéantissement si profond du Fils de Dieu sur la terre, en nous anéantissant nous-mêmes devant lui. Pour nous, c'est seulement en cette vie que l'anéantissement a un sens. Au contraire, le Fils de Dieu se trouve pour jamais dans un continuel état d'anéantissement. En effet son état de gloire n'est pas en lui incompatible avec cet état d'anéantissement qui lui appartient. Car aussi longtemps que Dieu existera, il en sera de même pour l'anéantissement de sa divinité unie à la nature humaine par un nœud indissociable. C'est pourquoi nous devons demeurer dans un continuel état d'anéantissement en cette vie pour rendre honneur à  l'anéantissement si profond du Fils de Dieu: qu'il veuille bien l'accomplir lui-même en nous en vertu de sa bonté

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 « Aussi longtemps que Dieu existera »... [C'est Benoît Lobet qui répète l'expression, ajoutant, stupéfait,  trois points de suspension après le guillemet de clôture... Où est-on, ici, dans quelle Absurdie ? On est dans la mystique, ce lieu de Nuit, bien réaliste, croyez-le, vivez-le, allez-y, portez-y votre chair et votre misère, Quelqu'un, en vous, pauvre et blessé  comme vous, vous  y attend.Depuis le Christ et pour toujours, tant que Dieu sera Dieu, il sera enfoui aux tréfonds de la chair, anéanti en elle, abaissé, guettant de son regard celui de l'être humain qui se retourne en ses profondeurs, non pour s'y perdre, mais pour le rencontrer, lui, Dieu, et ainsi pour renaître. Car /(p. 49) c'est de la pauvreté de Dieu que nous renaissons, «lui qui s'est fait pauvre pour nous enrichir par sa pauvreté» (cf. 2 Co 8, 9). Jean de la Croix avait parlé d'une blessure d'amour, présente dans le cœur de Dieu, et qui guérit celle du Jean de la Croixcœur de l'homme: « Si l'âme que la blessure d'amour touche est déjà blessée par les plaies de ses misères et de ses péchés, [ ... ] elle la laisse aussitôt blessée d'amour ; et les plaies qui lui venaient d'une autre cause deviennent des plaies d'amour.» Dans le Christ, l'amour du cœur de notre Dieu se manifeste comme une blessure, mais une blessure qui soigne les nôtres. Si nous acceptons de nous découvrir, de défaire les bandages provisoires - dérisoires, aussi - dont nous avons, des années durant, recouvert nos plaies pour ne plus les voir - et surtout, qu'on n'en parle plus ! -, si nous osons, comme devant un médecin, mettre au jour la nue vérité de nous-mêmes, nous nous découvrons attendus par un amour blessé qui nous regarde.

Veux-tu guérir - arton83-e68ea 

Et ce Visage - le Visage, l'Icône, la Sainte Face - qui nous précède en nous-mêmes, nous soigne. Nous guérit. C'est-à-dire, au sens étymologique de ce terme, nous « sauve ». En cette nuit où Nicodème se présente à lui, Jésus lui pose aussi la question qu'il adressera bientôt à l'infirme gisant depuis trente-huit ans près de la piscine de Bézatha : « Veux-tu guérir ? » (cf. Jn  5,6).

 

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12/06/2009

Donner son manque

LOBET B., Un homme la nuit

 

     Cette « nouvelle naissance » de Nicodème que Benoit Lobet  nous aide à faire nôtre, elle est désirée par l'homme dont la soif d'existence est insatiable, mais provoquée par un désir antérieur plus grand, le désir divin, dont « l'outrance » se montre en Jésus, et qui par l'Esprit « investit notre chair.» La chair, oui, promise à la résurrection, qui est autant substance de notre vie spirituelle que de notre vie terrestre. Ce qui est requis n'est pas le déchiffrement d'un Livre, l'absorption de vérités et d'injonctions à déglutir pour les régurgiter ensuite, c'est en chacun l'accueil constant, curieux, attaché, de la Parole. La dégustation, la manducation, la rumination. Pour que le Christ une nouvelle fois, comme pour Marie, naisse dans la chair. La nôtre. La mienne.  Voici le chapitre 5, pages 43 à 49, où l'on comprend que ce travail passe par les « creux » et les « manques » chez l'homme [texte d'aujourd'hui], mais aussi chez Dieu [texte de demain].

Dieu se nourrit de nos substances pour former en nous l'homme nouveau. Il investit notre chair. La vie spirituelle du chrétien ne consiste pas en une extatique contemplation de ciels immuables et d'essences incréées, elle est un travail de vérité dans le double abîme de l'homme et de Dieu. - Et donc, tout commence par une offrande, car la vérité ne se livre, ne se délivre, que dans le don.

 Pharisien et Publicain James Tisot 00_159_178_PS2

Or que peut offrir Nicodème? C'est un pharisien et sa tentation consiste à croire qu'il peut et doit offrir sa vertu, son observance de la Torah, ses mérites. Illusion récurrente de la vie spirituelle que Jésus toujours débusque dans l'attitude prétentieuse de qui veut acheter son salut, payer la grâce - la grâce, par étymologie et par définition, est gratuite et /(44)  ne s'achète pas. La saynète dite «du pharisien et du publicain », que rapporte l'Évangile de Luc, dénonce ce malentendu: « Il dit encore, à l'adresse de certains qui se flattaient d'être des justes et n'avaient que mépris pour les autres, la parabole que voici : Deux hommes montèrent au Temple pour prier; l'un était pharisien, l'autre publicain. Le pharisien, la tête haute, priait ainsi en lui-même: "Mon Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont rapaces, injustes, adultères, ou bien encore comme ce publicain; je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tous mes revenus." Le publicain, se tenant à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant: "Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis!" Je vous le dis, ce dernier descendit chez lui justifié, l'autre non. Car tout homme qui s'élève sera abaissé, mais celui qui s'abaisse sera élevé» (Lc 18, 9-14.) On ne peut qu'admirer, d'abord, le pharisien: voilà quelqu'un qui se met en peine pour Dieu, qui donne de son temps et de son argent pour sa religion. Pourquoi donc n'est-il pas «justifié», comme dit Jésus ? Sans doute parce qu'il se présente devant Dieu comme un créancier: vois, semble-t-il lui dire, ce que tu me dois en échange de tout ce que je fais pour toi. Il offre sa richesse, dont Dieu n'a que faire, lui qui déborde de la seule richesse qui vaille, celle de la miséricorde. Aussi le publicain - comme son /(45) nom l'indique, c'est un pécheur public - sera-t-il, précisément du fait qu'il ne revendique rien et n'a rien à offrir que sa pauvreté, comblé de cette unique richesse de Dieu. Nicodème, en renaissant, lui, le pharisien, doit devenir publicain : conscient non de sa plénitude, mais de son manque. Car Dieu lui-même est vide et manque et pauvreté, il ne pourra le rejoindre et féconder son œuvre que de ce creux qui leur est commun.

plonger en soi

Qu'est-il en lui (=le pharisien), ce creux, ce manque? C'est le péché, si l'on veut, et pourtant bien autre chose encore que ce que l'on a coutume de nommer ainsi, au risque de réduire cette notion à un catalogue d'objets mauvais. Que Nicodème descende en lui, plonge dans son vertigineux abîme, là où gisent les pensées et les peurs inconnues, les angoisses, les haines inavouées, inavouables. Qu'il entreprenne le plus long voyage d'un être humain: le voyage en soi même, au noir de soi. La nuit qui l'enveloppe tandis qu'il s'est décidé à aller trouver Jésus, ce jeune rabbi, n'est rien à côté de sa nuit intérieure ; l'obscurité qui recouvre à présent Jérusalem n'est que la métaphore de sa ténèbre. C'est par là qu'il doit s'aventurer. Qu'il songe à Jonas, le prophète boudeur, que Dieu envoya aux abîmes de la mer, dans le ventre d'un gros poisson, et qui criait: « Tu m'avais jeté dans l'abime, au sein de la mer et le flot m'environnait. Toutes tes vagues et les lames ont passé sur moi. /(46) Et moi je disais: Je suis rejeté de devant tes yeux. [ ... ] Les eaux m'avaient environné jusqu'à la gorge, l'abîme me cernait. [ ... ] J'étais descendu dans les pays souterrains, vers les peuples d'autrefois. Mais de la fosse tu as fait remonter ma vie, Yahvé mon Dieu» (Jon 2,4-7).

 semblables à des enfants...

Il y faudra des jours et des jours, et la patience de la mémoire. Oui, ce chemin-là est un itinéraire à rebours, vers l'enfance et peut-être au-delà, jusqu'au non-souvenir des instants fœtaux. Tous les traumatismes qui nous constituent, nous les avons en effet recouverts comme nous pouvions de masques et de paravents. Mais la nouvelle naissance, ce vent qui souffle, veut en nous la vérité en même temps que la liberté, la vérité de nous- mêmes à partir de laquelle nous ressuscitons à la Vie. Travail d'anamnèse, au sens médical et peut-être analytique du mot, travail gigantesque, toujours inachevé. [...] Dans les Evangiles synoptiques, Jésus ne parle guère de « nouvelle naissance", mais il suggère que le Royaume appartient de plein  droit à « ceux qui se sont faits semblables aux enfants » (cf.  Mt 19,14). Aucun infantilisme dans ce propos, mais le même itinéraire, difficile et déconstructeur :  retour au simple, volonté de débusquer derrière les complaisances, les envies, les rancœurs, les tristesses, les frustrations, les dépressions et tout le reste qui nous empoisonne - et qui, par ricochet, empoisonne notre entourage - la blessure jamais fermée, le coup jadis reçu. Derrière la soif d'honneurs et de reconnaissances, il y a telle plaie, tel manque, un si grand désir d'être aimé - même si nous fumes aimés par nos proches, autrefois, toujours il nous reste des comptes à régler. Autant s'y employer dans le silence de l'oraison, autant descendre dans ces abysses dangereux qui vont au-delà de la mémoire, là où notre passé nous est contemporain, autant s'abaisser à cet exercice: « Qui s'abaisse, sera élevé» (cf. Lc 18, 14).

01:15 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

10/06/2009

Anôthen : d'en haut, de nouveau

Benoit LOBET

 

   Je le connais assez bien, parce que je le lis depuis longtemps. Son approche de deux grands morts, Marie Noël et Bernanos, l'approche d'un grand vivant, Hector Bianciotti,  dont il fut récemment le correspondant amical, la controverse avec le professeur Sojcher, de l'ULB, j'ai communié à tout cela. Lui, je ne l'ai rencontré qu'une fois, à la fin d'une conférence qu'il donnait au Chant d'Oiseau à Bruxelles : je l'ai d'abord irrité par mes questions, mais dans le dialogue personnel que nous avons eu ensuite, le courant est passé.  Il rendait compte depuis longtemps, dans le journal Le Monde,  des livres d'exégèse à destination d'un public cultivé mais non spécialisé, et j'avais été frappé tôt par la clarté, l'austérité, la modernité ouverte de son écriture. Donc de sa pensée. La bienveillance pour la culture d'aujourd'hui  y est de principe. S'y adjoint, avec une extraordinaire pudeur, le sens pascalien, oublié, du tragique. Tragique religieux, tragique humain. Bref : Il  parle vrai, il parle juste, - et il parle bas. C'est un prêtre, du diocèse de Tournai. Benoît Lobet. Longtemps domicilié à Paris,  il enseigne aujourd'hui au grand séminaire de Tournai et à la faculté de Théologie de Louvain. Vous en saurez (un peu) plus ici où il est passé en laissant une trace, et surtout dans un sien blog qu'il a courageusement commencé.

Soir le Bois 

     Vient de sortir sous sa signature « Un homme, la nuit », chez Bayard. Qu'est-ce ? « Des propos de spiritualité chrétienne » dit le sous-titre ; et une préface de Mgr De Kesel en précise, et en authentifie, la signification : « la foi n'est pas d'abord une doctrine ni une morale, mais une vie » (p. 13) Et « l'originalité de ce livre, c'est qu'il nous parle de cette vie comme d'une nouvelle naissance » (Ibid.).  Il y a dix-sept tout petits chapitres que j'ai lus lentement dix-sept jours d'affilée avant de dormir ; mes nuits en furent changées, comme magnifiées. Le livre terminé, intériorisé, j'ai conçu le dessein d'en communiquer, d'en reproduire ici un chapitre, intégralement. Avec ou sans commentaires, je ne sais pas encore. Mais... - si vous lisez dans le calme ce que j'offrirai, et pas en coup de vent, si vous avez dix, quinze minutes, non à donner, à vous consacrer plutôt, goûtez-y. Je vous transcrirai vendredi et samedi le chapitre 5 (mettons), intitulé « Par les creux et les manques ». Si vous  n'aimez pas, laissez tomber, c'est rien : possible que ce soit pour vous une langue étrangère. Mais si ça vous accroche, remerciez Dieu.

 Jn3detail2 Xt et Nicodeme, à la turque

     Idée de départ. Il y a, dans le seul Evangile de Jean, qui est tardif (vers 95 après JC), un  personnage de pharisien intéressant, Nicodème. Quelqu'un à qui l'homme cultivé d'aujourd'hui peut s'identifier. Il intervient trois fois, en tout et pour tout. 1. En Jn 3, 1-21. Voici un notable juif, membre du Sanhédrin, que les « signes » faits par Jésus finissent par troubler. Pas possible que Dieu y soit étranger, pense-t-il. Mais il redoute la réaction (la moquerie ?) des autres, les occupants romains,  les collègues du Sanhédrin. Et c'est de nuit qu'il vient interroger Jésus...  Qui lui dit de « renaître », il le doit s'il veut voir le Royaume. Nicodème, piteusement, prend l'injonction au sens littéral : « Quoi ! Rentrer dans le sein de sa mère ? » Cela fait rire Jésus (verset 10). Cher Nicodème, figure du chrétien intégriste, grand intellectuel et petit nigaud, qui prend les choses au premier degré... Nous savons bien, pourtant, que nés pour la mort, nous sommes insatisfaits et attendons d'instinct une seconde naissance pour la Vie. Jésus précise en effet : renaître, oui, de l'Eau et de l'Esprit ! « A l'époque supposée où cet épisode évangélique est rédigé, écrit l'abbé Lobet, la communauté chrétienne connaît les sacrements qui ouvrent à cette naissance « d'en haut » (anôthen) et sans aucun doute les termes « eau » et « esprit » évoquent-ils, mis dans la bouche de Jésus, l'initiation chrétienne qui sera pratiquée après lui, en particulier le baptême et ce qu'aujourd'hui nous nommons la confirmation. Mais le même texte revient aussi sur le rôle de l'Esprit « qui souffle où il veut », comme pour ne pas l'enclore dans une seule discipline sacramentelle et ecclésiale. »  (p. 18).

2. Nicodème est une seconde fois évoqué en Jn 7,51 moment où l'homme de loi, le Juste qu'il est, requiert de ses pairs que Jésus ne soit pas condamné avant de comparaître et d'être jugé.

auxenfers

    3. Dernière apparition du personnage - qui est peut-être fictif, qu'importe ! comme Théophile, le destinataire des Actes des Apôtres, peut être tout lecteur « ami de Dieu », et comme « le disciple que Jésus aimait »  peut être n'importe quel chrétien plutôt que le seul fils cadet de Zébédée.  Voir  Jn 19,39. C'est le désastre et la fin. Nicodème a rejoint Joseph d'Arimathie pour ensevelir Jésus supplicié. Il apporte un sac de trente kilos d'aromates, mélange de myrrhe et d'aloès : il ne le sait pas, mais c'est le terreau où le corps mort de Jésus, tel le grain de blé enfoui, va devenir éternelle Moisson.

11:29 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

08/06/2009

(S)élection

vote electronique valable

 

C'est bien agréable de donner (du bonheur, du savoir, du plaisir, de l'orgueil) quand ce don ne vous demande pas de reniement, de rejet, de refus vis-à-vis d'autres personnes que vous aimiez aussi. Nous avons pu nous en apercevoir dans l'isoloir, quand nous choisissions, au sein d'une même liste (c'était le seul impératif), les personnes à qui nous faisions ainsi le plaisir d'être « préférés ». Personnellement, j'ai donc sélectionné dans « ma » liste quasiment tous les noms qui s'y trouvaient. Autant de personnes qui seront, grâce à ma petite voix, un petit peu plus fières d'elles-mêmes.

 anton-solomoukha-sabines-2

Mais pour la répartition des sièges, le système est fermé : il est tel qu'on ne donne qu'en enlevant. A la base, donc, hier,  grand mouvement de l'électorat vers Ecolo. Moi dont le franco-allemand Cohn-Bendit, jadis et naguère, dessilla les yeux en matière de sens politique, vous devinez que je m'en réjouis. Au parlement wallon, Ecolo passe finalement de 3 à 14 sièges ! à Bruxelles, de 7 à 16 ! Donc + 11 là-bas ; et + 9 ici.  Bravo. Moyennant quoi tous les autres partis, tous, sont perdants. Plus ou moins, mais tous. Ces vingt sièges ont été grappillés partout. 

cf Photos de Paul - 191751739_b930afa5a3 

On ne dit pas assez le mini-traumatisme que subit l'électeur moyen quand il vote « autrement » qu'il ne vote d'habitude, ce qui fut hier souvent le cas, les chiffres le font voir. La tristesse de ces infidélités (sans doute) passagères, je suis persuadé que les électeurs qui s'y sont résignés l'ont ressentie, plus ou moins vaguement. D'où vient qu'on n'en parle jamais dans les gazettes ? 

14:46 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

05/06/2009

Toi et moi

elections europeennes

 

     En ces jours querelleurs, où l'on parle d'élections au pluriel, et où les candidats font tout pour obtenir, des citoyens qu'ils échauffent et menacent tour à tour, un mandat qui sera surtout un « bon pour pouvoir » et une rente assurée,  je veux évoquer l'autre Election, la singulière, qui seule me touche. - Certes, ce dimanche, j'exercerai honnêtement mon droit de citoyen. Vous observerez que je n'ai pas dit  « remplir mon devoir » : l'expression est abusive, pour usuelle qu'elle soit ; car ne pas voter quand on n'est pas éclairé est sagesse. Mais bon : j'ai reçu à ce jour assez de lumière pour cocher telle case plutôt que telle autre - sans l'enthousiasme que j'aurais eu dans un système qui n'aurait pas été exclusivement représentatif et goulument particratique comme est le système belge. - Je vous offre en passant, portant sur un Choix plus haut, un grand texte. Il est construit comme une suite obstinée d'hypothèses noires, aboutissant à une antithèse lumineuse. Ce qui est quasi la définition du christianisme, même si bien des gens l'ignorent. C'est étrange, c'est la foi d'un milliard de chrétiens.  Et c'est la mienne.

 Auto-nu Minkkinnen

Quand j'étais un enfant, la catéchèse disait : « Dieu nous a tant aimés qu'il est mort pour nous : n'est-il pas juste que nous lui rendions cet amour en nous sacrifiant à notre tour ? » Mais  je pensais : « Depuis le temps ! Des miliers de martyrs ont donné leur vie pour Jésus : ce n'est pas seulement au centuple, c'est bien davantage qu'il a été payé ». Il m'a fallu attendre ma 24ième  année pour trouver, dans le fatras des vingt volumes au moins de Green, à la date du 16 novembre 1954, ceci, que je vous offre - comme un trésor caché et oublié sur lequel on remet la main tout à coup. Je le transcris en tremblant, avec le tutoiement final qui, rompant la  syntaxe, ne manque jamais de  me  mettre les larmes aux yeux.  

Jesus sur le voile de Turin tj200804232327-1 

Si j'avais été seul au monde, Dieu y aurait fait descendre son Fils unique afin qu'il fût crucifié, et qu'il me sauvât. Voilà, me dira-t-on, un étrange orgueil. Je ne le crois pas : cette idée à dû traverser plus d'une tête chrétienne.

 

Mais qui donc l'aurait jugé, condamné, battu et mis en croix ? N'en doutez pas une seconde: c'est moi : J'aurais tout fait. Chacun de nous peut dire cela, tous tant que nous sommes et de tous les coins du monde. S'il faut un Juif pour lui cracher au visage, me voilà ; un fonctionnaire romain pour l'interroger, un soldat pour le tourner en dérision, un bourreau pour le fixer avec des clous sur le bois  afin qu'il y reste jusqu'à la fin des temps, ce sera encore moi, je saurai faire tout ce qu'il faudra. Un disciple pour le trahir, ne cherchez pas, je suis là. Un disciple pour l'aimer...

 

Voilà le plus douloureux de toute cette histoire, le plus mystérieux aussi, car enfin, Tu sais bien que ce sera moi.

 

18:02 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |

02/06/2009

Il a raison, ce type

carrefour dangereux...

 

   On sait que les navetteurs et autres chauffeurs, qui n'ont jamais le temps, rencontrent tant d'obstacles sur les chemins en perpétuelle réfection qu'ils n'ont en tête, en conduisant, que la pseudo-nécessité de rattraper le temps déjà perdu  ! Ils s'attendent même, faut savoir ! à ce que les piétons, lorsqu'ils ne peuvent « hâter leur pas que l'âge casse » (Hugo), leur cèdent le passage et attendent prudemment qu'il n'y ait pas de véhicule à l'horizon pour traverser. A pied, dans mon aire de circulation, j'ai donc pris l'habitude de tendre le bras droit ou gauche, c'est selon, pour avertir clairement un conducteur anonyme de mon existence, puis de traverser bravement sans souci : on ne m'écrasera pas exprès, quand même.  

 

   Or, revenant ce matin d'une visite à mon médecin, je marche en rue avec, dans les oreilles, la musique délicieuse qu'y déverse un « MP3 ». J'arrive chez moi, sortant du petit square, marchant sans voir que je marche, mais tendant le bras pour traverser, réceptif seulement « an die Musik », l'adorable lied de Schubert chanté par Elly Ameling.  Tûuuuuuuuuuuut. De justesse un énorme camion s'est arrêté,  à un mètre de moi. Je sursaute, et au lieu de finir au plus vite ma traversée, je m'empare des droits sacrés du plus faible, et toise (en contre-plongée !)  le conducteur avec un signe clair de désapprobation. Mais le monsieur sort du camion : il crie quelque chose. J'enlève les oreillettes du MP3 et réplique sans avoir compris : Je peux traverser, quand même. Et l'autre : Dans le passage prévu, Monsieur, là-bas... Il m'indique, à vingt mètres, les marques d'un passage piétonnier. C'est trop loin, je ne suis pas d'accord. Le chauffeur pressé a autre chose à faire que discuter : il hausse les épaules, il reprend sa route. 

Me voilà sain et sauf. Livré à moi-même, je considère les lieux...  Il avait raison, ce type. Faut pas seulement tendre le bras, Ephrem, faut aussi marcher dans « les clous »... Quelques minutes encore, et puis ceci : Pourquoi ai-je dû attendre qu'il ne soit plus là pour reconnaître mes torts ?

22:41 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (10) |  Facebook |