30/08/2009

Le chien et l'ange

Chien aime chien

 

     Dans « Vaisseaux brûlés », une œuvre littéraire où l'auteur procède par ramifications et dont le terme est du coup imprévisible, Renaud Camus mentionne au paragraphe 417-4 « une phrase de Sartre... sur la tristesse des chiens, qui leur viendrait, d'après lui, de leur incapacité à comprendre ce qui se passe autour d'eux. » Il commente, en trois temps. D'abord : « Et que les chiens les plus aimés, les plus gâtés soient tristes, inexplicablement, de cela on ne saurait douter. Tout leur est mystère. Longtemps ils ne savent même pas qu'il y a de la mort. Notre comportement est pour eux inintelligible. » Deuxième temps : « Et nous sommes tristes, nous aussi, de ne pouvoir rien leur expliquer, de ne pouvoir pas leur dire que nous allons revenir, quand nous les quittons, ou que nous agissons pour leur bien, quand nous leur imposons des traitements qui les font souffrir. » Troisième temps : « Mais surtout, si nous sommes tristes de leur tristesse, c'est que leur incompréhension nous fait comprendre la nôtre, et que le manque de sens, pour eux, de ce qui les entoure, de nos gestes, de nos émotions, de nos absences, ne fait que refléter, en bien moins insondable, le manque de sens de l'univers à nos yeux, des desseins sur nous de l'existence, ou de l'absence de Dieu. » Puis l'auteur clôt son propos grave par un plaisant aveu : « Seigneur ! Je ne comprends même pas ce livre-ci ! Je ne sais plus comment il s'agence ! Et je n'ai plus la moindre idée de ce qu'il peut bien raconter, vingt paragraphes en amont...  »

Têtes à changer, vers 1600, anonyme, in Laborit 

     Ce Camus-là, pour n'avoir pas eu le prix Nobel, n'en est pas moins un écrivain de première valeur ; hors ligne, certes, et en conflit avec son époque, comme les plus grands artistes. Il a compté pour moi. Salué par Roland Barthes himself à son entrée en littérature, en 1975 (il n'a pas 30 ans alors), c'est un formaliste de haut vol, à la production abondante et régulière. Agréablement « poli », dans l'écriture et la morale, chose rare. Il va rencontrer une audience fidèle et fervente, mais pas le grand public qu'il déroute. Il s'impose, en trois occurrences, à trois lectorats différents : dans le monde homosexuel que « Tricks » ébahit dès 1979, autant pour la précision de cet auto-reportage que pour la prétention d'innocence et de fraternité qu'il contient. Plus récemment, le monde des détenteurs de chiens le porte aux nues en 2003 pour sa « vie du chien Horla » ; on crée et lui attribue le prix « 30 millions d'amis. »  En 2000, enfin, et cette fois très injustement, le monde de l'édition et de la culture lui fera un grotesque procès d'intention pour un prétendu antisémitisme dont est évidemment dépourvu ce xénophile assez raffiné pour aimer dans l'étranger ce qu'il a de différent. A l'époque, je suis moi-même allé à son secours, à mon humble niveau.

 escher_le-vent-copie-1

Mais revenons à la citation de Sartre, et au commentaire camusien. Y a-t-il  vraiment tristesse à ne pas savoir ? Le sceptique fidéiste que je suis fondamentalement n'en est pas convaincu. Je vis comme si Dieu existait, je lui parle comme s'Il était là, j'attends le retour du Christ dans la foi : nul besoin pour moi d'explications. L'évidence de l'amour me suffit. Quant à nos bêtes, ne sont-ce pas comme des enfants plus affectifs que réfléchis, elles qu'une caresse par celui qui s'en va suffit à tranquilliser ? Alors, finalement, pourquoi trouvè-je ce texte si beau que je vous le retranscris ?

 ANUBIS STATUE CHIEN

 Parce que le hasard qui, me fait trier mes papiers pour m'éviter d'être étouffé par eux, m'a remis sous le nez ce texte autrefois sélectionné ; parce que Renaud Camus est un diariste dont je ne cesse de m'inspirer depuis que j'écris un bloc-notes (!), même si sa métaphysique n'est pas la mienne ; parce que son concept de « bathmologie » recouvre un goût que j'ai, à savoir celui de reprendre une idée reçue sous un point de vue adverse de celui qui l'a déjà emporté ;  parce que j'ai eu un chien, jadis, choisi par Bruno à Veeweyde, et mort un peu avant lui ; parce que je n'ai jamais voulu  remplacer ni l'un ni l'autre. Me demandant : Que signifie ce lien qui unit l'homme et l'animal domestique ? N'est-ce pas le lien symétrique, et parallèle,  ici chair et là esprit, de celui qui unit le même homme et son ange gardien ? 

10:44 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

21/08/2009

Down and Up

agression    

     Je ne sais ce qui me paralyse depuis presque une semaine, mais c'est un fait.  Je déchire après dix lignes les papiers que je commence, ne leur trouvant soudain pas d'intérêt. D'où vient donc ce spleen passager - ou ce down, comme vous voulez ? Réponse probable : je suis accablé de voir surgir sur mon blog  (ailleurs aussi, mais là je ne peux rien faire) des conflits auxquels je me sens étranger, où je suis pourtant pris à partie, clairement ou de façon détournée.

 combat de coqs

Je vois bien que ces querelles sont attractives, sur le plan de la communication. Les combats de coqs font toujours recette : les commentaires s'accumulent quand s'annonce le choc frontal (...plutôt la collision des becs). En soi ce ne serait pas mal, si la perspective était un travail de la raison, donc un bonheur de la connaissance. Mais l'écriture - le choix des mots, leur place, leur répétition - révèle qu'il n'en est pas ainsi. L'enjeu n'est pas le progrès intellectuel ou spirituel des lecteurs (y compris soi-même) mais que l'on soit le premier à l'arrivée, voire aussi le dernier qui survive,  çad qui écrive. J'essaie d'en sourire. N'ai-je pas prétendu au réalisme, autant qu'à la vie avec Dieu ? Faut donc que je « fasse avec » ! Bon, bon. Il me reste à tout faire pour ramener la paix... Et d'abord pour la faire aimer plus que la guerre, à cause de la vertu de courtoisie qui s'y déploie. Je laisse à plus tard, si nécessaire, l'élaboration d'un code précis, code dont nous avons pu nous passer jusqu'ici.

eglise place du jeu de balle 

J'en viens, dans un cadre chagrin, à un bonheur du cœur, une sorte d'exultation. L'hommage puissant qu' intérieurement j'ai rendu, cette après-midi, à mon Eglise. La raison ? Un de ses prêtres, pourtant surchargé comme les autres, n'en bâclait pas pour autant son ministère, son prochain étant devenu pour lui, homme de Samarie, plus important que tout. J'assistais aux funérailles de la mère d'un homme qui, professionnellement, m'a été proche. Nous avions ensemble, le fils et moi, préparé la cérémonie. Il avait été d'abord question de recourir à une incinération. Elle n'était pas engageante, la perspective du quart d'heure accordé par le crematorium d'Uccle pour, dans l'ordre,  un peu de musique enregistrée, quelques mots d'adieu de familiers, et la disparition du corps. Mais enfin... en période de crise, qu'est-ce qui reste sacré ?  Finalement, on a pu écarter la solution uccloise. Un prêtre africain, de ceux qui ont la Bon Pasteur - Marbre de Césaréefoi, le temps et la voix, a pu célébrer la messe devant le corps à ensevelir ; il l'a fait avec une sorte de majesté tranquille, dans un vrai recueillement. Une heure et demie... Et (réalisme encore) coût moindre, je ne sais comment il a fait, avec un organiste et un sacristain à défrayer... Pour moi, l'émotion personnelle fut aussi d'entendre déjà les chants postconciliaires qui m'accompagneront à mon tour. Le Seigneur est mon berger, dans la version Gélineau ; le Sanctus de Schubert, de la Deutsche Mess ; et le poignant cantique dont je reçois les deux premières phrases comme une caresse : «  Sur le seuil de sa maison, notre Père t'attend, et les bras de Dieu s'ouvriront pour toi »

Qu'est-ce qui peut le mieux faire entendre la "sainteté" de ce concile exceptionnel qui n'a condamné personne ? C'est dit ici en quelques mots - la Confiance qui peut habiter tout chrétien comme elle exaltait Paul, tandis qu'est renvoyée au musée  des horreurs toute absurde collection privée de versets démoniaques, choisis pour leur potentiel de terreur, de ritualisme et de fantastique.

03:56 Écrit par Ephrem dans Epreuves | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

17/08/2009

Il y a quelqu'un ?

Front Horse,

    

 

      Il y avait un homme qui roulait le long d'une falaise, tout en se demandant si Dieu existait ou non. En fait, il a été si distrait qu'il a roulé par-dessus le bord de la falaise et a été éjecté de sa voiture. Comme il tombait, il s'est accroché à la branche d'un arbre. Soudain la question de la foi est devenue urgente et il a donc crié : « Il y a quelqu'un ? » Finalement une voix répondit : « Oui, je suis là. Fais-moi confiance. Lâche la branche, laisse-toi tomber, et je te rattraperai ». Alors l'homme a réfléchi quelques instants, et puis il a crié de nouveau : « Il y a quelqu'un d'autre ? »

     C'est une blague du Père Radcliffe, racontée en fin de sermon aux JMJ par l'ancien maître général des Dominicains... Traduction (très !) littérale de l'anglais... J'en connais une autre, moins drôle, racontée par le cinéaste Alain Cavalier à propos de son héroïne, la « petite » Thérèse de Lisieux. Elle dit le contraire - à moins que ce soit la même chose ? : « ...C'est une fille amoureuse d'un type qui a vécu il y a deux mille ans et dont elle n'est pas sûre qu'il ait existé... »

    Cher Cyril, dont les compliments m'ont atteint « profond » cet après midi, et les autres qui « perdez » gentiment votre temps sur ce blog avec moi, de quoi pouvons-nous être  sûrs, vraiment ?  De nos amours. De ce qui remplit notre vie ; de l'enchantement partagé avec ceux qui nous ont faits, changés, rendus libres et fiers. De la présence de Celui-là enfin, invisible, qui est la clef de notre imaginaire, l'absoluité du désir, la certitude de l'espoir - sachant que, s'il a l'idée folle de ne pas exister, nous ne le saurons pas

23:27 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

13/08/2009

Christ et christianisme indivis

eglise et jesus

 

     Y aurait-il en moi des lieux de résistance cachés dans l'adhésion à l'Eglise catholique ? Je n'ai pas oublié l'interpellation récente de David. Ces résistances, j'ai du mal à les voir. Je pense depuis toujours,  et de façon ininterrompue, qu'entre l'Eglise et Jésus, on ne saurait choisir. Lui, c'est elle par le choix qu'il fit des Douze ; elle, c'est Lui par... la grâce de Paul ! via l'humilité de Pierre. Il suffit de lire Les Actes des Apôtres pour mesurer que, sans l'apport extérieur de l'ex-pharisien lettré, la bande à Jésus, une fois le Maître monté au ciel, serait devenue une secte, vouée aux seuls chrétiens judaïsants. L'universalité du salut, le détachement du joug de la Loi mosaïque, la divinisation finale de tout homme en et par Jésus, c'est Paul qui nous en a instruits. Paul, appuyé par l'obscur Barnabé, s'appuyant sur le jeune Timothée ! Plus tard, il fallut aussi la plume de Luc et celle de Matthieu ; l'assentiment de Jacques ; et en fin de siècle, le discours enflammé de Jean le grand Vieillard. Sans cette Eglise-là, nous aurions tous, je le vois bien,  oublié le passage de Dieu sur la terre, son hominisation pour les siècles des siècles. A elle, qui m'a rendu chrétien, comment ne serais-je pas acquis, sans réserve ? J'acquiesce à chacun de ses dogmes, même si je les hiérarchise comme le dernier Concile m'y invite. C'est naturel : les formules patristiques des premiers siècles sont plus nécessaires, plus substantiellement nourricières,   que celles de Trente, ... J'ajoute qu'à aucune des grandes prescriptions morales de l'Eglise,  je ne suis « résistant ». Je crois que la vie de chaque homme doit être respectée, par exemple ; même si, sur les cas mis en valeur, je ne vois pas d'évidence. C'est la distinction du fait et du droit, familière à Port-Royal. A quel moment y a-t-il un homme, quand on sait que l'apparition de jumeaux univitellins exige un (court) délai après la fécondation ? Et l'épave au cerveau mort que je pourrais devenir, oublieux de tout ceux que j'aimai, fardeau à ceux qui m'aimèrent, suis-je assuré que ce serait encore moi, et non déjà mon cadavre ?

nona hora cattelan in LLB 

                La formule qu'on entend fréquemment : le Christ, d'accord, mais l'Eglise, non, on ne l'entendra jamais dans ma bouche. Où donc est ma pierre d'achoppement, qui me fait trébucher ? Dans l'organisation ecclésiastique. Elle est calquée sur celle de l'empire romain. Jésus le Bien-Aimant y est travesti en nouveau César. L'homme qui s'en dit le vicaire est un chef d'Etat, et le souffle de l'Esprit-saint donné aux hommes à la Pentecôte, c'est maintenant d'abord le sien. Avec les moyens actuels de communication, ce Prince blanc est devenu à même de surveiller l'application de ses directives dans tous les diocèses de la chrétienté, et il ne s'en prive pas via les Nonces. Le pluralisme des points de vue ne peut plus s'afficher comme il faisait jadis, ce qui fait de la Vérité du Christ un bloc monolithique. On étouffe sous cet impérialisme.   Les rares prophètes doivent toujours multiplier les signes de loyauté pour être tolérés. Et, comme c'est le cas dans tout système totalitaire et théocratique, comme par exemple dans l'Iran actuel, ce qui prévaut est un  conservatisme mortifère, prêt à toutes les manœuvres, y compris (qui sait ?) aux fraudes, pour rester en place. A l'aggiornamento demandé par Jean XXIII, accepté par Paul VI, déjà ralenti par Jean-Paul II, la cour papale contemporaine préfère l'immobilisme. Sinon le « jour d'hier » ! Oui, à cela je résiste, parce que le Christ est vie et non pas mort.

20:22 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (15) |  Facebook |

11/08/2009

Guerre et paix

homme-animal

 

    Colette n'est pas une moraliste. Elle n'a rien de normalisant, et à vrai dire, c'est ce que j'aime chez elle. Avec la puissance des sens. Des cinq sens. La façon de voir, de flairer, de tâter, et les mots pour transmettre au lecteur ses sensations. Rien d'artificiel, jamais. La nature parle. Les instincts, que la culture dissimule plus souvent qu'elle ne les affaiblit, sont là, violents, dominés, qui sont si plaisants à considérer.

 Dans cette nouvelle, le regard ne se porte pas, comme d'ordinaire, sur l'amour conjugal, ni le lien parental (encore que...), ni les fréquentations sociales. Mais sur un rapport caché, public pourtant, et parfaitement admis. On en parle d'autant moins qu'on y goûte avec innocence : le rapport qu'on entretient avec les animaux domestiques. « L'animal de compagnie. »

 tortue-terrestre

  Ici quatre liens : d'un côté,  l'auteur (Mme Colette) et ses chiens, et la petite fille et sa tortue. Ils sont là sans y être. Ce sont les référents ordinaires. Le chien, ou plutôt « ses chiennes » pour une grande dame, quoi de plus convenable et qui vous pose dans le monde ! La tortue, elle, c'est l'animal rêvé que n'importe quel parent peut donner comme jouet à ses enfants : c'est presque une chose ; la  rétractabilité de la tête, la dureté de la carapace, la mobilité réduite, tout y est sans péril. Les chiennes pour les dames et les tortues pour les enfants, voilà des attachements convenables sur lesquels il n'y a... justement : il n'y a rien à dire. C'est le degré zéro de ce récit.

 guêpards amoureux LLB 090810

   En face deux hommes. Seuls. Au moins dans la narration : pas de foyer en vue. Mais non, pas seuls Chacun d'eux a son attachement, sa passion, sa définition incarnée. Observez qu'il s'agit pourtant d'amours marginales, étrangères aux « bonnes mœurs », je veux dire aux mœurs majoritaires. Donc inexplicables. Pour l'homme au renard, il y a bien ces tranchées où, dit-on, l'homme et la bête auraient accidentellement fait connaissance, au milieu de bombardements : c'est le danger qui les a liés. Pour l'homme aux poules, aucune justification n'est avancée. Que le propriétaire ait été un ancien paysan monté à Paris contre son gré n'expliquerait rien : à la campagne, un poulailler est un enclos populeux sans tendresse, autre chose qu'un couple fût-il de volailles.  

 C'est la nécessité de sortir leurs bêtes qui va mettre en présence ces deux puissants amours. Dont chacun des propriétaires sait intellectuellement qu'ils ne vont pas ensemble. Seul le coq a flairé quelque chose lors d'un rapprochement purement spatial. Les maîtres, non. L'intelligence ne suffit pas pour comprendre le réel

 l'homme et l'autre

Dans le parc à cent mètres de chez moi, les gens se rencontrent, qui ont des passions qui ne s'harmonisent pas. Marocains et Turcs se parlent pourtant poliment, mais sur les bancs où ils s'assoient, gardent leurs distances. Chômeurs européens et pensionnés arabes en djellaba ont la conversation facile,  chaleureuse quelquefois. Mais qu'on parle d'Israël et le climat changera. C'est la vie.

 

La mauvaise pensée, c'est-à-dire cette malice originelle en chacun qui le pousse à prendre barre sur autrui, elle est toujours là, mais somnole. Elle ouvrira l'œil un jour, chez celui des deux qui se croit le plus fort, et que l'aventure du changement est susceptible d'exciter -«  Quittons les propos sur le temps qu'il fait, pour voir... ! Non, il n'y a a pas de danger, nous sommes entre gens de bien. Prenons un petit risque. » Je donne donc du jeu à ma passion, c'est-à-dire à mon instinct de... De prédateur. Non, je ne suis pas cruel, je suis vivant seulement, coming out, sortons du trou, prenons du champ. Je crée l'événement. Mais il faudra que l'autre n'ait pas la vue étroite d'un gallinacé... Ce qu'il faut espérer, mieux : ce dont il faut s'assurer préalablement, c'est que l'autre soit vraiment amoureux de son coq et de sa poule. Son coq à lui, sa poule, ses enfants.

 COLERE

   Si beau, si épique et héroïsant qu'il soit, le dernier paragraphe du récit, avec la brusque lucidité de chacun sur le conscience de l'autre, le « même effort pour rentrer dans la vie ordinaire », le recours simultané à l'ultime « prudence des braves gens », que l'on peut appeler conscience mais qui est présenté ici comme instinct de conservation, fait peur, et même fait mal.  

   Il y aura toujours, sous la conversation pacifique des gens de bien, de violentes oppositions d'intérêts qu'il est sage de ne pas sous-estimer. La paix - hormis en Dieu, quand nous seront morts - est toujours liée à la prudence.... N'approchez pas  de trop près! Mais aussi à un amour : je protège les miens.

16:29 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/08/2009

Donner du jeu

   La période estivale n'est pas la plus indiquée pour engager la discussion sur des sujets sérieux, cela se voit au ralentissement général des échanges dans la blogosphère où j'ai mes habitudes. Je me soumets donc à la nonchalance qu'impose le soleil et me contente de transcrire pour vous une nouvelle magnifique de Colette, trouvée aux pages 59-69 du recueil « La femme cachée », édition originale, Flammarion, 1924.  Titre :  Le renard. Ça donne à penser (à rêver ?) sur le lien entre l'homme et les bêtes, et, si vous allez jusqu'au bout, sur le mystère du Mal - le « péché originel ».  

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    L'homme qui mène promener son renard au bois de Boulogne est à coup sûr un brave homme. Il croit faire plaisir au petit renard, qui fut peut-être son compagnon de tranchées [en 14-18], et qu'il apprivoisa au son affreux des bombardements. L'homme au renard, que son captif suit caninement au bout d'une chaîne, ignore que le renard n'est, en plein air, dans un décor qui peut lui rappeler sa forêt natale, qu'un esprit égaré et plein de désespoir, une bête aveuglée par la lumière oubliée, enivrée d'odeurs, prête à s'élancer, à attaquer ou à fuir, - mais qui a le cou pris dans un collier ... Sauf ces détails, le bon petit renard apprivoisé aime son maître, et le suit en traînant son rein bas et sa belle queue couleur de pain un peu brûlé. Il rit volontiers, - un renard rit toujours. Il a de beaux yeux veloutés, - comme tous les renards. - et je ne vois rien de plus à dire de lui.

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    L'autre brave homme, l'homme aux poules, émergeait vers onze heures et demie du métro d'Auteuil. Il portait, rejeté derrière l'épaule, un sac d'étoffe sombre, assez ressemblant au sac à croûtes des  chemineaux, et gagnait, d'un bon pas, les tranquilles futaies d'Auteuil. La première fois que je le vis, il avait posé son sac mystérieux sur un banc, et attendait que je m'éloignasse avec mes chiennes. Je le rassurai, et il secoua avec délicatesse son sac d'où tombèrent, lustrés, la crête rouge et le plumage aux couleurs de l'automne, un coq et une poule qui piquèrent du bec, grattèrent la mousse fraîche et l'humus forestier, sans perdre un seul instant. Je ne posai pas de questions inutiles, et l'homme aux poules me renseigna d'un mot:

    - Je les sors tous les midis que je  peux, c'est juste, n'est-ce pas... Des bêtes qui vivent en appartement...

    Je répliquai par un compliment sur la beauté du coq, la vivacité de la poule ; j'ajoutai que je connaissais bien aussi la petite fille qui emmène « jouer» sa grosse tortue l'après-midi, et l'homme au renard...

    - Celui-là n'est pas une connaissance pour moi, dit l'homme aux poules ...

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    Mais le hasard devait mettre en présence le maître du renard et celui des poules,  dans un de ces sentiers que cherche l'humeur solitaire des promeneurs guidés par la crainte des gardes et la fantaisie d'un chien, d'un renard ou d'une poule.

    D'abord, l'homme au renard ne se montra point. Assis dans le fourré, il tenait paternellement son renard par le milieu de son corps serpentin, et s'attendrissait de le sentir crispé d'attention. Le rire nerveux du renard découvrait ses canines fines, un peu jaunies par l'oisiveté et la nourriture molle, et ses blanches moustaches, bien aplaties contre les joues, avaient l'air cosmétiquées.

    A quelques pas, le coq et la poule, rassasiés de grain, prenaient leur bain de sable et de soleil. Le coq passait les plumes de ses ailes au fer de son bec, et la poule, gonflée en forme d'œuf, pattes invisibles et cou rengorgé, se poudrait d'une poussière jaune comme du pollen. Un cri léger et discordant, proféré par le coq, l'éveilla. Elle s'ébroua et vint, d'un pas incertain, demander à son époux :  « Qu'est-ce que tu as dit ? »  Il dut l'avertir par signe, car elle ne discuta pas et se rangea avec lui au plus près du sac, - le sac, prison sans piège ... Cependant l'homme aux poules, étonné de ces façons, rassurait ses bêtes par des: « Pettits, pettits !... » et des onomatopées familières.

 

     Peu de jours après, l'homme au renard, qui, croyant bien faire, donnait à son petit fauve ce plaisir de Tantale, jugea honnête de révéler sa présence et celle de son renard.

    -  Ah ! c'est curieux comme bête, dit l'homme aux poules

    - Et intelligent, renchérit l'homme au renard. Et pas pour deux sous de malice. Vous lui donneriez votre poule qu'il ne saurait quoi en faire.

    Mais le petit renard tremblait, d'un tremblement imperceptible et passionné, sous sa fourrure, tandis que le coq et la poule, rassurés par le son des voix amies, et d'ailleurs obtus, picoraient et bavardaient sous l'œiJ velouté du renard. Les deux amateurs de bêtes se lièrent, comme on se lie au Bois ou dans une ville d'eaux. On se rencontre, on cause, on raconte l'histoire que l'on préfère, on verse, dans l'oreille inconnue, deux ou trois confidences qu'ignorent vos amis intimes, - et puis on se sépare à la hauteur du tramway 16, - on n'a livré ni le nom de la rue que l'on habite, ni le numéro de la maison ...

 

    Un petit renard, même privé, ne saurait fréquenter des poules sans en éprouver de graves désordres. Celui-ci maigrit, rêva la nuit tout haut, en son langage glapissant. Et son maître, en regardant le nez fin et fiévreux du renard se détourner de la soucoupe de lait, vit venir à lui, du fond d'un vert taillis d'Auteuil, une vilaine pensée, à peine distincte, pâle dans sa forme mouvante, mais déjà laide ... Ce jour-là, il causa de bonne amitié avec son ami l'homme aux poules et donna distraitement un peu de jeu à la chaîne du renard, qui fit un pas - appellerai-je un pas ce glissement qui ne montrait pas le bout des pattes et ne froissait nul brin d'herbe ? - vers la poule.

    - Eh là ! fit l'homme aux poules.

    - Oh ! dit l'homme au renard,  il n'y toucherait pas.

    - Je sais bien, dit l'homme aux poules.

    Le renard ne dit rien. Tiré en arrière, il s'assit sagement et ses yeux étincelants n'exprimaient aucune pensée.

 

    Le lendemain, les deux amis échangèrent leurs opinions sur la pêche à la ligne.

    - Si c'était moins cher, dit l'homme aux poules, je prendrais un permis sur le Lac supérieur. Mais c'est cher. Ça met le gardon plus cher qu'aux Halles. 

    - Mais ça vaut la peine, repartit l'homme au renard. Qu'est-ce qu'il a pris, l'autre matin, un type, sur le petit lac!  Vingt-huit gardons et une brême plus large que ma main.

    - Voyez-vous l

    - D'autant que, sans me vanter, je ne suis pas manchot. Vous me verriez lancer la ligne ... J'ai le coup de poignet, vous savez... Comme ça ...

    Il se leva, lâcha la chaine du renard et fit un magistral moulinet de bras. Quelque chose de roux et de frénétique sillonna l'herbe, dans la direction de la poule jaune, mais la jambe de l'homme aux poules, d'une sèche détente, brisa l'élan, et on n'entendit qu'un petit aboiement étouffé. Le renard revint aux pieds de son maître et se coucha.

    - Un peu plus ... dit l'homme aux poules.

    - Vous m'en voyez tout ce qu'il y a de surpris ! dit l'homme au renard. Petit gosse, veux-tu faire des excuses à monsieur, tout de suite? Qu'est-ce que c'est donc ?...

colette 1190191469 

    L'homme aux poules regarda son ami dans les yeux et il y lut son secret, sa vilaine pensée informe et pâle ... Il toussa, étouffé d'un sang brusque et coléreux, et faillit sauter sur l'homme au renard, qui se disait au même instant : « je l'assomme, lui et sa basse-cour ... » Ils firent tous deux le même effort pour rentrer dans la vie ordinaire, baissèrent la tête et s'écartèrent l'un de l'autre, à jamais, avec leur  prudence de braves gens qui venaient de passer à deux doigts d'être des assassins.

17:33 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

04/08/2009

M. Laurent ?

Main violon - Bigoud Pixels

 

     Coucou : me revoilà. Mes vacances ne sont pas terminées : l'est seulement la vacance de ce blog, que son titulaire va reprendre en charge. Progressivement... J'ai toujours en moi  l'aspiration «  mystique » qu'il faut pour aventurer le pied, la jambe, le corps entier dans l'eau vive où l'homme s'abandonne au bonheur de la vie en Dieu, affettuoso ; et d'autre part, ritenuto,  ce qu'il faut d'à-propos «  réaliste » pour tenir à l'oeil les divers instincts animaux qui m'habitent silencieusement, ceux qu'on a pour auxiliaires à condition qu'on les nourrisse  autant qu'on les dresse - ah ! le chat, le chien, le renard, le pigeon, le singe même, que nous pouvons être tour à tour !

 masque-65eda Adela Riotaru

   Apprenant l'existence de ce cyberjournal, des lecteurs nouveaux qui m'ont connu professionnellement se sont interrogés sur le pseudonyme dont je me sers ici. Non  que les six lettres d'Ephrem, initiales de six mots, leur fassent problème : cette forgerie lexicale à visée d'antonomase rend bien compte du personnage que je suis IRL (in real life), conviennent-ils. Mais le relatif anonymat qu'il implique ne s'accorde guère avec le portrait d'homme direct, franc, vif, passionnant et passionné, imprudent ! étranger aux calculs mesquins aussi, qu'on se fait de moi. Quelqu'un, en somme, dont l'outil essentiel, dans l'enseignement puis le gouvernement, aurait été l'intensité de la sensibilité (on s'engage) et la netteté de la parole (sans langue de bois). D'où la question. « Que Freddy Laurent soit son prénom et son nom officiels, quelle raison Ephrem a-t-il de le dissimuler ?  » 

 sphinx

   D'abord il ne dissimule rien. Le pseudo-anonymat évoqué est très relatif. Plusieurs de mes écrits vous ont déjà beaucoup introduits dans ma vie professionnelle et sociale, ici, ou . A l'occasion. Car il est vrai que ce que j'aime livrer depuis bientôt deux ans, est d'un autre ordre. Je ne suis plus dans l'action - sinon l'action de grâces. Ce que le puissant Souvenir fait surgir du passé dans l'aujourd'hui de ma conscience, je me l'apprends à moi-même, parce que je le formule. Et donc le comprends mieux. Aucune peur ne vient plus gauchir le propos : je suis maintenant sans responsabilités, sinon celles, quelconques, du pèlerin en pays désormais étranger. Je ne me gâcherai pas cette chance.

 Non c'est pas moi

   Et puis le pseudo anonymat est très relatif. Avec mon accord, l'Ihecs, auquel j'ai consacré trente-trois ans de travail a « mangé le morceau » au moment même où il signalait discrètement mon blog, en donnant, avec sa référence, mon identité physique. Voyez. Pourquoi ce signalement consenti ? Toute une histoire... Que je vous conte : elle parle peut-être de vous.

L'Ihecs est devenu, depuis treize ans,  la branche principale de la Haute Ecole Galilée, en attendant que « Galilée » soit lui-même un  élément organique de tout l'enseignement supérieur catholique francophone (« ULouvain »). Mais l'asbl fondatrice de l'Ihecs est toujours vivante, qui n'a pour souci que l'essor, le progrès de son département. A la dernière assemblée générale, un projet d'investissement prestigieux a été discuté : rénover si bien le grand auditoire du premier étage, qu'il soit (ou puisse être) un plateau de télévision façon Ça se discute ou J'ai pigé. Y assistant encore, j'avais demandé que pareil investissement en direction des goûts spectaculaires actuels s'accompagne d'un signal en direction des aspirations spirituelles qui sont aussi d'actualité. Des besoins à rencontrer, dont aujourd'hui seul l'Islam fait montre, à sa  façon, et que, dans notre Eglise, les lefebvristes et les archaïsants polluent. Une chapelle dans le blockhaus ? Il y en avait une à l'origine, sans décoration, sans ventilation, sans chauffage, mais bien située. Une pièce en escaliers où tantôt le Père Mondet, tantôt le Père Lochten, célébrait, à 18 heures, après les cours... Moins de dix personnes, voire de cinq y assistaient, et la consécration d'un si bel espace à un public si clairsemé pouvait être vue comme une confiscation... Bref la chapelle a un jour cédé la place à un beau studio (de radio, je crois), et Dieu s'est retrouvé sans domicile fixe. Il ne s'en est pas plaint. Sa vraie demeure est dans les cœurs. Mais comment ne pas voir que nous, les hommes et les femmes qui L'aimons, et eux, les jeunes gens qui n'ont échappé au pouvoir abusif des clercs que parce qu'il n'y en a plus beaucoup sur le marché, nous avons besoin d'un lieu de paix où se réunir, un lieu de beauté où reposer l'âme, un lieu de silence où écouter Dieu. La Maison n'a-t-elle-pas un petit local de rien du tout, un réduit à balais pour loger le Seigneur ? Pour dire au moins la foi de l'asbl communicante à cette communication-là, pour dire aux futurs communicateurs qu'il y a des communications souterraines comme des sources :  la communion des saints. - Cela ne s'est pas encore fait. J'en ai rediscuté avec le nouveau recteur que je soutiens et admire. Oui, il est d'accord, « le besoin de transcendance existe chez de nombreux étudiants ».  On « y réfléchira ». "En attendant, dit-il gentiment, puisque tu as créé et assumé toi-même, après l'élévation de l'Ihecs au type long, un cours à option sur la communication religieuse, puisque ce cours n'a pas été reconduit après toi, te voilà invité à t'en souvenir, dans ce blog qu'on met donc « à l'affiche » sinon au programme de l'Ecole..."

 chapelle vide

   Les habitués savent bien que j'ai n'ai, pour autant, aucune prétention à parler sur ce blog « au nom » de quelqu'un. Je ne parle pas « au nom de Dieu », malgré l'apparence : Ephrem est un chrétien qui bafouille dans la Nuit, dans la chaleur de la nuit où il y a plein d'étoiles,  - aujourd'hui, mais pas toujours ! Je ne parle pas au nom du pape, que j'estime, ou de mon Evêque, que j'aime : je n'ai d'eux aucun mandat. Je ne parle pas au nom de l'Ihecs, malgré ce qui est dit plus haut avec le sourire. Et je ne parle même pas au nom de M. Laurent, qui ne m'est pas étranger, mais qui n'est pas au dehors cette brebis unique de la maison d'Israël que je me découvre être au dedans, perdue, retrouvée, reperdue, enfin installée sur les épaules du Berger bien-aimant. Ce qu'elle a encore d'avenir, cette brebis, ne le savez-vous pas ? elle ne veut le vivre que là, dans l' « espace pour harmoniser réalisme et mystique ».

00:29 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |