19/09/2009

La menace du salut

Gide at Jersey - Theo van Rysselberghe

 

          Sais-je pourquoi je vous rapporte l'histoire suivante, lue chez Gide ? J'y vois deux motivations, dont la première est la tristesse que m'inspire un constat, celui de la perversité que véhiculent bien des blogs engagés religieusement. Ce n'est pas le Dieu d'Abraham qui est annoncé, celui qu'on peut inviter à dîner et avec qui on cause des malheurs du monde, au milieu des cinquante, des trente, des dix fidèles qui garantissent tant bien que mal son équilibre précaire... Ce n'est pas le Dieu dont le Fils vient lui-même, à la fin, non plus seulement manger, mais « habiter parmi nous », vivre, et être tué quasi par hasard comme l'une des victimes humaines qui, chaque jour, sont sacrifiées dans l'indifférence. Tel est le mystère dont nous vivons maintenant et pour les siècles des siècles.  Je suis consterné de voir répandre par de soi-disant bonnes âmes une théologie du jugement ou plutôt du "salut", celui-ci n'étant pas compris comme le don de la vie éternelle, mais comme l'opportunité d'échapper au supplice qui attendrait les récalcitrants. Oui, tant de blogs consacrés à la religion véhiculent un climat de guerre, - comme dira encore St Jacques, demain !

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Tant, que la peur d'y participer  m'amène bien souvent à détruire la première ébauche d'un billet, puis à rêver, inactif, devant mon clavier... Où me suis-je aventuré ? Où vais-je dans ce monde virtuel ? La deuxième motivation est si légère, si vaine, que je parviendrai pas à la faire comprendre dans sa puissance secrète. Dans deux jours, c'est l'automne, même si le soleil de ce samedi nous le dissimule, magnifique. Voilà ce qui me fait rouvrir André Gide et ses « Feuillets d'automne », voyez couler cette rivière de sens avec sa prose incomparable. Lisez...

 Camares+pont

Ma mère m'annonce son intention de faire cadeau d'un Littré à Anna Shackleton, notre amie pauvre que j'aimais comme filialement. Je laissais éclater ma joie, lorsqu'elle ajouta : « Celui que j'ai donné à ton père est relié en maroquin. J'ai pensé que, pour Anna, une reliure en chagrin suffirait. »

 Je compris aussitôt, ce que je ne savais pas encore, que le chagrin coûtait beaucoup moins cher. La joie s'en alla soudain de mon cœur. Et sans doute ma mère s'en aperçut-elle, car elle reprit bien vite : « Elle ne verra pas la différence. »

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Non, cette mesquine tricherie ne lui était pas naturelle. Le naturel, chez elle, c'était le don. Mais me fâchait aussi cette complicité à laquelle elle m'invitait (Feuillets d'Automne, Ed. Pléiade, p 1.101)

16:54 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Complément [i]Le récit de Gide se poursuit par un propos où l’autoaccusation est le passage obligé vers l’autocélébration. Habile. Pour les amateurs s’il s’en trouve.[/i] - J'ai perdu le souvenir de mille choses plus importantes. Pourquoi ces quelques phrases de ma mère se gravèrent- elles si profondément en mon cœur? C'est peut-être que je me sentais capable de les penser et dire moi-même, en dépit de la réprobation violente qu'elles soulevèrent en moi. C'est peut-être que je pris alors conscience de ce pli contre lequel j'aurais à lutter, et que je m'étonnais tristement de découvrir en ma mère. Tout le reste se fondait dans l'ensemble harmonieux de sa figure; et c'est peut-être précisément parce que je ne la reconnaissais plus à ce trait, vraiment indigne d'elle que ma mémoire s'en emparait. Quel avertissement ! Quelle force avait donc ce pli de l'éducation pour triompher ainsi par instants ! Mais ma mère restait trop entourée d'êtres également déformés, pour pouvoir démêler en elle-même et reconnaître, parmi l'acquis, le spontané de sa nature; surtout elle demeurait trop craintive et peu sûre d'elle pour l'amener à prévaloir. Elle restait soucieuse des autres et de leurs jugements; toujours désireuse du mieux, mais d’un mieux répondant à des règles admises ; toujours s’efforçant vers ce mieux, et sans même se douter (et trop modeste pour reconnaitre) que le meilleur en elle était précisément ce qu’elle obtenait avec le moins d’effort.

Écrit par : Ephrem | 23/09/2009

Chrétiens adultes, formés et parfois cultivés que nous sommes, sommes nous pour autant capables d'agir sans la censure, sinon le jugement de ceux que nous aimons parce que aimés par eux ?
En interrogeant notre propre vie, je gage que nous découvrirons beaucoup de faits semblables à ceux que Gide dénonce, sous des contraintes ou des pressions bien entendu d'un autre ordre que celui qui est ici évoqué.

Écrit par : Palagio | 29/09/2009

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