24/09/2009

L'enfer de Damien

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     Benoît de Liège, mon beau-neveu, me demandait dimanche de lui expliquer les motivations qui avaient pu générer un saint de la trempe de Jef De Veuster, alias le Père Damien. Il m'avait déjà posé la même question à propos de Sœur Emmanuelle, souvenez-vous. Avec Damien, nous sommes un siècle plus tôt, et la réponse n'est pas la même. Autant Sœur Emmanuelle sera singulière dans son histoire d'amour avec le Christ, novatrice, et audacieuse, autant Damien, qui n'est pas moins admirable qu'elle, est, au départ de sa vocation, d'un format commun à bien des catholiques de l'époque. C'est dire qu'en fait de motivations chrétiennes, il a celles qu'on a définies hier par les symboles de la carotte et du bâton : le paradis et l'enfer. Ce n'est pas moi qui suis là-dessus tranchant,  c'est le Père Brion, prêtre comme Damien de la congrégation des Pères des Sacrés Cœurs (dits Pères Picpus) et biographe en titre de l'apôtre des lépreux. On doit à ce religieux contemporain, outre un premier ouvrage au Cerf en 1994, une édition en 1908 des dernières lettres de Damien, sous le titre Un étrange bonheur, et, en collaboration avec Stéphane Steyt, la toute récente étude Damien hier et aujourd'hui. Sur le paysage mental de l'époque, on trouve ceci.

Enfer - montage-photo 

     « La grande préoccupation des chrétiens, parfois jusqu'à la hantise, c'est leur salut éternel après leur mort. Vont-ils échapper au jugement sévère de Dieu et risquent-ils la damnation et l'enfer? Ne risquent-ils pas de mourir en état de péché mortel? Ne vaut-il pas mieux prendre ses précautions et choisir un mode de vie qui mette à l'abri des tentations du monde et pousse non seulement à accomplir les commandements de Dieu et de l'Église, mais aussi à vivre les conseils évangéliques ? Certes, ceux-ci sont proposés à tous les chrétiens. Mais mieux vaut garantir leur accomplissement en s'y obligeant par des vœux (...)En Belgique, les communautés se sont beaucoup multipliées dans le diocèse de Malines. Plus de 160 nouveaux établissements religieux y furent fondés  de 1832 à 1867, soit en 35 ans. C'est le cas de la communauté des pères des Sacrés-Cœurs à Louvain. Si Joseph se dirigea vers elle, ce n'est pas du tout en vue de partir en mission et encore moins dans l'idée d'aller s'occuper de lépreux, comme il sera amené à le faire. Bien sûr, c'était pour suivre son frère Auguste, qui y avait reçu le nom de Pamphile. Mais, surtout, c'était pour assurer le salut de son âme.  » 

 chiens fidèles

La motivation est paradoxalement intéressée, et elle est aussi, on va le voir, des plus normales. Joseph (Jef), né en 1840, est le dernier des sept enfants De Veuster qui survivront. Il quitte l'école primaire à 13 ans pour travailler quatre ans dans l'exploitation agricole de ses parents. A 18 ans, on veut qu'il apprenne le français, et on l'envoie, en élève libre, dans un internat de Braine-le-Comte (mai 58). Mais les frères et sœurs, qu'ont-ils fait jusqu'ici ? Que font-ils  ? Pour la plupart, ils entrent au couvent. L'ainée des filles, Eugénie, devient Ursuline, et elle est rejointe, le temps venu, par Pauline, sa sœur cadette. L'aîné des garçons, Auguste, devient picpucien sous le nom de Pamphile : que le cadet Jozef veuille le rejoindre à son tour sous le nom de Damien ne sera que logique. Il nous faut prendre en  compte ce conformisme familial, propre aux villages et aux familles nombreuses : tout le monde pense comme tout le monde. Quelques mois après son arrivée en Wallonie, Jef suit une «  mission » prêchée à Braine par deux Rédemptoristes, et il subit avec fascination les jeux de rôles, dramatiques, propres à ce genre de cette prédication (je les ai décrits ici avec humour : ils m'ont valu d'exister). Dès Noël, Jef transmet comme suit son émoi à ses parents, - en même temps que sa résolution.  « Vous ne pouvez pas croire, chers parents, que c'est ma seule volonté d'embrasser ce saint état,  c'est la sainte volonté de la Divine Providence. Je ne crois pas que vous me refuserez, parce que c'est Dieu qui m'y appelle et à qui je dois obéir; car, en refusant à votre enfant de suivre la vocation de Dieu dans l'acceptation d'un état, vous vous montreriez très ingrats à son égard et il pourrait vous punir d'une manière terrible. Et moi aussi. » [Brion, o.c., pp.19-20]. Dans la récente Petite vie de Saint Damien De Veuster, de B. Couronne, chez DDBrouwer, je trouve encore ceci, qui n'est pas plus réjouissant : « Quant à moi, je serais exposé à perdre la vocation à laquelle j'ai été appelé dès mon enfance et me perdre pour l'éternité.  »  

 Eglise de Tremelo Damien

Je ne suis pas en train ici de disqualifier, aux yeux des modernes, ce « premier » Damien (il y en aura un « second », quand à 33 ans, il quittera Hawaii pour Molokai, l'île où sont "concentrés" les lépreux, de gré ou de force). Je veux le comprendre, donc le situer dans son temps - ce temps dont il est sorti comme le Christ du tombeau. Damien fait partie de mes dix ou douze « aînés du Ciel » que j'invoque dans mes litanies privées. Ce que lui me fait admettre, c'est que la stratégie du paradis et de l'enfer, de l'appétence et de la terreur, fonctionne bien. Qu'elle est traditionnelle dans l'Eglise. Qu'Ignace de Loyola, par exemple, ne craint pas de lui consacrer la première des quatre « semaines » de retraite qu'il propose dans ses Exercices spirituels. Si elle est inopérante aujourd'hui, c'est, me semble-t-il, pour deux motifs. Un : parce que l'Eglise, desservie par ses schèmes et ses mœurs archaïques, a perdu tout le crédit qui rendrait désirables les biens qu'elle promet et redoutables les risques qu'elle dénonce. Elle n'est plus « avec nous », mais sans cesse contre nos découvertes, nos inventions, nos constructions. Et deux : même efficace, cette stratégie est basse. Le grand dessein conçu par la chrétienté au temps de Jean XXIII, de Paul VI, du premier Jean-Paul et même du deuxième, a été de lui substituer une stratégie autrement digne de ce qu'est un homme libre, fier, moderne, instruit, adulte. Non quaero donum Tuum, sed Te. Je n'ai pas besoin de tes cadeaux, mais de Toi... Ce qu'avait chanté le Père Duval au Seigneur son Ami, dans une ultime chanson : « Jusqu'à la mort et dans l'enfer lui-même, je dirais que tu es tout pour moi... »

22:24 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Merci Ephrem. C'est superbe et vrai. Je n'ai rien à ajouter, sauf que déjà Senèque écrivait " Me ipsum ames opportet, non mea".

Écrit par : Palagio | 29/09/2009

Degrés d'intimité Damien lui-même a bien conscience des « degrés » qui existent dans la christianisation, eu égard aux sensibilités diverses à quoi il faut s’adapter. En juillet 73, voilà ce qu’il écrit, dans un français pittoresque : [i]« Il me faut changer de ton presque à chaque maison. Tantôt ce sont des paroles en douceur pour les consoler, tantôt j’y mets un peu de vinaigre dedans pour qu’ils comprennent leur mauvais état, tantôt enfin le tonnerre gronde en les menaçant des plus terribles châtiments s‘ils ne se convertissent pas »[/i] (Cf. H. Eynikel, o.c., p. 145)

Écrit par : Ephrem | 30/09/2009

Je confesse une erreur de citation. "Me ipsum ames.." n'est pas issu de la plume de Sénèque mais de Cicéron (De Finibus, livre II, chap 26,
§ 85).
Oh mémoire d'un âge plus avancé, non préalablement contrôlée.

Écrit par : Palagio | 30/09/2009

A Palagio Cher Palagio, c'est Google, de nos jours, qui se charge heureusement de ce genre de précisions. J'y ai trouvé votre magnifique citation (ah! l'ellipse du "ut", et l'harmonie qui en découle), et aussi ce syntagme de St Paul (2Cor 14) "Non enim quaero quae vestra sunt, sed vos". Ma citation à moi en revanche (non quaero donum tuum sed te), je ne la vois nulle part. Peut-être vient-elle de St Ignace ? J'sais pas. Mais je ne l'ai pas inventée. Amicalement.
- Je suis ravi qu'apparemment vous soyez revenu de cette Italie où la beauté des sites permet de dédaigner les échanges virtuels. Vous nous manquiez.

Écrit par : Ephrem | 01/10/2009

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