30/09/2009

Jef et Joseph

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      Il n'est arrivé que cinq fois, au cours de ces vingt et un mois où je « pense par écrit » dans l'éther électronique,  sous votre bienveillant jugement, que, sans longs commentaires, je me sois contenté de vous donner à aimer un texte que j'aimais.  Ce sera donc  la sixième fois. C'est une lettre : un poète très célèbre écrit à un très obscur confrère, à propos d'un homme que l'on connaît tous bien mais dont on ne parle jamais. Le génie est là, et il confond par sa simplicité. A lire ça, on a honte d'écrire, simplement de tenter d'écrire. C'est en potassant comme je fais maintenant la vie et les lettres de Damien De Veuster que cette lettre-ci m'est revenue en mémoire. Le rapport ? Vous devinerez bien.  

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    « Mon cher ami,

     vous me demandez de causer avec vous de temps en temps et de vous dire ce dont j'ai l'esprit rempli.  Eh bien, ce qui l'occupe en ce moment est cette grande et un peu mystérieuse figure de saint Joseph dont le nom seul fait sourire les gens supérieurs.  C'était à la fois un ouvrier et un gentilhomme.  Il était hilare et silencieux, avec un grand nez noble, des bras musculeux et des mains dont un doigt était souvent enveloppé d'un linge comme il arrive à ceux qui travaillent le bois.

Je le vois, revenant de Caïffa par un jour d'automne, où il est allé chercher son bois dans une mauvaise charrette.  Puis je le vois dans sa boutique un matin de soleil, j'entends la scie et le bruit sonore des morceaux de bois, j'entends un enfant qui vient le chercher et qui crie : Joseph ! Joseph ! Sa boutique devait être chérie des enfants comme le sont toujours celles des menuisiers.

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Joseph est le patron de la vie cachée. L'Écriture ne rapporte pas de lui un seul mot. C'est le silence qui est père du Verbe.

Que ses derniers jours de faiblesse durent être touchants entre Jésus et Marie quand déjà il ne pouvait plus travailler !

Tout cela se passe sans un mot au plus profond de cet Empire romain plein d'orgueil et de crimes, comme notre civilisation actuelle. Ce n'est ni César ni Platon. Il n'y a ici que trois pauvres gens qui s'aiment et c'est eux qui vont changer la face du monde. »

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Paul Claudel. 

Lettre sur saint Joseph à Sylvain Pitt. De Prague , le 24 mars 1911.

28/09/2009

Séductions tout autres

dominique rongvaux

 

     

Je reviens d'une soirée au Théâtre de la Vie, une des compagnies théâtrales subsidiées par notre Communauté française, et qui se devait, en ce jour où l'on fête cette institution, d'offrir à ses membres un spectacle choisi. Curieusement , ce n'est pas « tout » un spectacle qu'on présentait ce soir. Seulement deux actes d'une pièce de cinq, et encore : les dialogues de ces deux actes. « Mais qu'est-ce que tu allais chercher là, Ephrem ? » Ce que j'ai trouvé : la prose somptueuse, drolatique, et mystérieusement troublante du Dom Juan de Molière. Ayant autrefois « vu » cette pièce en classe de français avec mes élèves, du temps où j'enseignais dans le secondaire, j'en connais par cœur certaines tirades :  j'ai eu grand plaisir à les réentendre dans la bouche de jeunes interprètes, dont Dominique Rongvaux ci-contre. Mais j'ai « entendu » pour la première fois avec horreur une tirade dont la perversité m'a saisi, alors qu'elle m'avait jadis échappé. Ce Don Juan-là n'est pas un séducteur rendant les maris jaloux : c'est lui, le jaloux inapte à séduire, et qui vole et qui viole. Entendez :

Dom Juan - Moliere 

« Ah ! N'allons pas songer (dit Don Juan) au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n'ai vu deux personnes être si contents l'un de l'autre, et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au cœur, et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir si bien ensemble : le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement dont la délicatesse de mon cœur se tenait  offensée...(...) Je vais enlever la belle.  »

Damien 

« Et l'ami Damien ? On l'abandonne déjà ? » Très provisoirement, rassurez-vous.  Je lui reviendrai vers le 11 octobre, quand l'Eglise, après 120 ans de vérifications en tous genres, lui concédera enfin le passeport requis pour qu'il siège au Paradis avec les officiels. J'ai acheté hier un exemplaire de la thèse de doctorat d' Hilde Eynikel, publiée ce mois-ci en traduction française  chez Racine, sous le titre « Le Père Damien, un saint parmi les lépreux. » Les premieres pages me comblent déjà, je vais dévorer ça avec gloutonnerie, mais je dois avoir digéré le tout avant d'en bien parler. Damien : l'anti-don  Juan. C'est le malheur d'autrui qui le mobilise.  O séduction christique !

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24/09/2009

L'enfer de Damien

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     Benoît de Liège, mon beau-neveu, me demandait dimanche de lui expliquer les motivations qui avaient pu générer un saint de la trempe de Jef De Veuster, alias le Père Damien. Il m'avait déjà posé la même question à propos de Sœur Emmanuelle, souvenez-vous. Avec Damien, nous sommes un siècle plus tôt, et la réponse n'est pas la même. Autant Sœur Emmanuelle sera singulière dans son histoire d'amour avec le Christ, novatrice, et audacieuse, autant Damien, qui n'est pas moins admirable qu'elle, est, au départ de sa vocation, d'un format commun à bien des catholiques de l'époque. C'est dire qu'en fait de motivations chrétiennes, il a celles qu'on a définies hier par les symboles de la carotte et du bâton : le paradis et l'enfer. Ce n'est pas moi qui suis là-dessus tranchant,  c'est le Père Brion, prêtre comme Damien de la congrégation des Pères des Sacrés Cœurs (dits Pères Picpus) et biographe en titre de l'apôtre des lépreux. On doit à ce religieux contemporain, outre un premier ouvrage au Cerf en 1994, une édition en 1908 des dernières lettres de Damien, sous le titre Un étrange bonheur, et, en collaboration avec Stéphane Steyt, la toute récente étude Damien hier et aujourd'hui. Sur le paysage mental de l'époque, on trouve ceci.

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     « La grande préoccupation des chrétiens, parfois jusqu'à la hantise, c'est leur salut éternel après leur mort. Vont-ils échapper au jugement sévère de Dieu et risquent-ils la damnation et l'enfer? Ne risquent-ils pas de mourir en état de péché mortel? Ne vaut-il pas mieux prendre ses précautions et choisir un mode de vie qui mette à l'abri des tentations du monde et pousse non seulement à accomplir les commandements de Dieu et de l'Église, mais aussi à vivre les conseils évangéliques ? Certes, ceux-ci sont proposés à tous les chrétiens. Mais mieux vaut garantir leur accomplissement en s'y obligeant par des vœux (...)En Belgique, les communautés se sont beaucoup multipliées dans le diocèse de Malines. Plus de 160 nouveaux établissements religieux y furent fondés  de 1832 à 1867, soit en 35 ans. C'est le cas de la communauté des pères des Sacrés-Cœurs à Louvain. Si Joseph se dirigea vers elle, ce n'est pas du tout en vue de partir en mission et encore moins dans l'idée d'aller s'occuper de lépreux, comme il sera amené à le faire. Bien sûr, c'était pour suivre son frère Auguste, qui y avait reçu le nom de Pamphile. Mais, surtout, c'était pour assurer le salut de son âme.  » 

 chiens fidèles

La motivation est paradoxalement intéressée, et elle est aussi, on va le voir, des plus normales. Joseph (Jef), né en 1840, est le dernier des sept enfants De Veuster qui survivront. Il quitte l'école primaire à 13 ans pour travailler quatre ans dans l'exploitation agricole de ses parents. A 18 ans, on veut qu'il apprenne le français, et on l'envoie, en élève libre, dans un internat de Braine-le-Comte (mai 58). Mais les frères et sœurs, qu'ont-ils fait jusqu'ici ? Que font-ils  ? Pour la plupart, ils entrent au couvent. L'ainée des filles, Eugénie, devient Ursuline, et elle est rejointe, le temps venu, par Pauline, sa sœur cadette. L'aîné des garçons, Auguste, devient picpucien sous le nom de Pamphile : que le cadet Jozef veuille le rejoindre à son tour sous le nom de Damien ne sera que logique. Il nous faut prendre en  compte ce conformisme familial, propre aux villages et aux familles nombreuses : tout le monde pense comme tout le monde. Quelques mois après son arrivée en Wallonie, Jef suit une «  mission » prêchée à Braine par deux Rédemptoristes, et il subit avec fascination les jeux de rôles, dramatiques, propres à ce genre de cette prédication (je les ai décrits ici avec humour : ils m'ont valu d'exister). Dès Noël, Jef transmet comme suit son émoi à ses parents, - en même temps que sa résolution.  « Vous ne pouvez pas croire, chers parents, que c'est ma seule volonté d'embrasser ce saint état,  c'est la sainte volonté de la Divine Providence. Je ne crois pas que vous me refuserez, parce que c'est Dieu qui m'y appelle et à qui je dois obéir; car, en refusant à votre enfant de suivre la vocation de Dieu dans l'acceptation d'un état, vous vous montreriez très ingrats à son égard et il pourrait vous punir d'une manière terrible. Et moi aussi. » [Brion, o.c., pp.19-20]. Dans la récente Petite vie de Saint Damien De Veuster, de B. Couronne, chez DDBrouwer, je trouve encore ceci, qui n'est pas plus réjouissant : « Quant à moi, je serais exposé à perdre la vocation à laquelle j'ai été appelé dès mon enfance et me perdre pour l'éternité.  »  

 Eglise de Tremelo Damien

Je ne suis pas en train ici de disqualifier, aux yeux des modernes, ce « premier » Damien (il y en aura un « second », quand à 33 ans, il quittera Hawaii pour Molokai, l'île où sont "concentrés" les lépreux, de gré ou de force). Je veux le comprendre, donc le situer dans son temps - ce temps dont il est sorti comme le Christ du tombeau. Damien fait partie de mes dix ou douze « aînés du Ciel » que j'invoque dans mes litanies privées. Ce que lui me fait admettre, c'est que la stratégie du paradis et de l'enfer, de l'appétence et de la terreur, fonctionne bien. Qu'elle est traditionnelle dans l'Eglise. Qu'Ignace de Loyola, par exemple, ne craint pas de lui consacrer la première des quatre « semaines » de retraite qu'il propose dans ses Exercices spirituels. Si elle est inopérante aujourd'hui, c'est, me semble-t-il, pour deux motifs. Un : parce que l'Eglise, desservie par ses schèmes et ses mœurs archaïques, a perdu tout le crédit qui rendrait désirables les biens qu'elle promet et redoutables les risques qu'elle dénonce. Elle n'est plus « avec nous », mais sans cesse contre nos découvertes, nos inventions, nos constructions. Et deux : même efficace, cette stratégie est basse. Le grand dessein conçu par la chrétienté au temps de Jean XXIII, de Paul VI, du premier Jean-Paul et même du deuxième, a été de lui substituer une stratégie autrement digne de ce qu'est un homme libre, fier, moderne, instruit, adulte. Non quaero donum Tuum, sed Te. Je n'ai pas besoin de tes cadeaux, mais de Toi... Ce qu'avait chanté le Père Duval au Seigneur son Ami, dans une ultime chanson : « Jusqu'à la mort et dans l'enfer lui-même, je dirais que tu es tout pour moi... »

22:24 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

23/09/2009

La carotte et le bâton

guido reni portrait d'une vieille femme

        Il faudrait tâcher de « comprendre »  le mystère de la désolation de l'Eglise catholique aujourd'hui : pourquoi son tassement, son rapetissement, son évacuation des espaces publics ? Et pourquoi, dans la sphère privée, le message dont elle est porteuse exerce-t-il moins universellement l'attraction, parfois spectaculaire, qu'on lui voyait autrefois ? Je m'y applique. En deçà des causes externes, socio-économiques et culturelles, la réponse à laquelle je m'arrête pour le moment me navre.

 zouave 1870

                On a pu lire infra ma protestation devant le caractère légaliste et justicier, impitoyable,de pas mal de sites parmi ceux qui s'intéressent d'abord à la chose religieuse. [Pas de panique : aucun de ceux que je trouve « attachants » n'est concerné ;-)] On y traite de préférence (!?) des questions les plus délicates, mais on le fait, j'en suis ébahi, sans nuances. La plupart des intervenants usent de citations bibliques radicales, mais prises hors contexte, et qui relèvent d'une culture qui nous est plus étrangère que celle des talibans. L'homosexualité, méthodiquement démasquée, doit ainsi avouer son abomination. Du côté des catholiques conservateurs (dont Patrice de Plunkett, Guillaume de Prémare, que du beau monde, et de grande culture), c'est le divorce qui suscite le zèle argumentatif des journalistes de Dieu. Ragaillardis par le retour en grâce de la messe de Pie V (Pardon ! messe de Jean XXIII, disent-ils habilement, vu que ce pontife, qui rendit possible la « nouvelle » messe, n'eut pas le temps de l'inaugurer), ils savent puiser dans le débordant catéchisme romain de 1992 les paragraphes qu'il faut pour disqualifier comme « ubuesque » toute pensée personnelle - oubliant au passage que cet édifice théorique construit en 2.865 briquetons bien lisses sont d'inspiration principielle et à visée eschatologique. - Hélas ! A lire les uns et les autres, les pêcheurs de citations aux méchantes arêtes et les zouaves pontificaux de la communication théologique, il se fait que je ressens surtout la formidable absence de Celui qui a ramené la Loi à deux commandements, dont le second est semblable au premier.

 Alkan, Désespoir, in H. Laborit

                Il donne à penser, tout de même, par sa puissance et sa continuité dans le monde souterrain des blogs, ce double grommellement religieux, tandis que la presse professionnelle réclame toujours plus d'œcuménisme et proclame toujours autant un "pas-de-problème".  M'est avis qu'un mécanisme profond de l'anthropologie est négligé dans l'appréhension des convictions religieuses. Ne vous rebiffez pas : je vais heurter. Mais ce pas en arrière, tactique, que je vais faire sera suivi plus tard d'un saut en avant.

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                Qu'est-ce que les gens réclament et de quoi se réclament-ils ? Ils veulent la récompense du mérite (par exemple du travail agricole) et la dèche quand on ne fait rien par paresse ou par ruse. Ils  veulent la justice. La Justice, pas l'Amour. L'amour, c'est pour eux moins excitant. Pour ça, ils s'arrangent, c'est une autre catégorie. Mais la justice, elle leur manque. Oui, sanction pour celui qui a tort, et dommages et intérêts pour celui qui a raison, c'est la vie, et Nietzsche n'y est pour rien. Désir aujourd'hui frustré de l'homme. Bien-être de la vie : c'est la santé même du monde. A tous les niveaux. Et comment y arrive-t-on ?

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                Songez : comment dresse-ton les animaux ? Comment éduque-t-on  les enfants ? Comment suscite-t-on de bons collaborateurs (des prêtres, n'est-ce pas ?), et au sommet comment influencer dans le bon sens les groupes, les foules, les peuples ? Il n'y a que deux moyens, deux seulement, minables, mais tous les deux obligés, et tout l'art sera de les bien marier. La carotte et le bâton. Récompenser les conduites approuvées et sanctionner celles qu'on réprouve. Le su-sucre, le bon point, l'avantage social, le titre honorifique. Ou la tape sur le nez, la mise à l'écart, l'amende, la démission d'office. C'est le jeu de ces deux moteurs qui, aux carrefours, fait prendre une voie et délaisser l'autre, adopter une conduite entre plusieurs possibles, donner sa confiance à ceci plutôt qu'à cela, à celui-ci plutôt qu'à celui-là. A opter « librement », enfin,  pour « son » style de vie. 

 Beauraing 2009

              Ce qu'a fait le Concile, dans l'élan qui culminera en 68, c'est prêcher l'amour plutôt que le jugement. Il a eu raison. J'ai pourtant en moi l'idée triste (mais il y en a aussi une autre) qu'avoir renoncé à prêcher l'enfer, le paradis, le péché mortel, le miracle, le secours ou non de St Antoine et le meurtre renouvelé du Christ chaque fois qu'on évite une conception, a contribué à faire perdre aux Eglises une grande partie de leur « intérêt ». Je dis « intérêt », comme à la banque, pas fécondité, comme dans un lit. Lorsque le christianisme ne veut plus être une "religion" interessée et intéressante, mais qu'il se présente pour une action de grâces (ce qu'il est) et un lieu de fraternité (ce qu'il doit être pour être ce qu'il est), lorsque Jésus est d'abord aimé comme un homme de Dieu plutôt que le Dieu des hommes (qu'il est aussi), l'enjeu brusquement se réduit à rien. L'Eglise, comme Temple de la Bourse, a fait faillite. - A demain.

19/09/2009

La menace du salut

Gide at Jersey - Theo van Rysselberghe

 

          Sais-je pourquoi je vous rapporte l'histoire suivante, lue chez Gide ? J'y vois deux motivations, dont la première est la tristesse que m'inspire un constat, celui de la perversité que véhiculent bien des blogs engagés religieusement. Ce n'est pas le Dieu d'Abraham qui est annoncé, celui qu'on peut inviter à dîner et avec qui on cause des malheurs du monde, au milieu des cinquante, des trente, des dix fidèles qui garantissent tant bien que mal son équilibre précaire... Ce n'est pas le Dieu dont le Fils vient lui-même, à la fin, non plus seulement manger, mais « habiter parmi nous », vivre, et être tué quasi par hasard comme l'une des victimes humaines qui, chaque jour, sont sacrifiées dans l'indifférence. Tel est le mystère dont nous vivons maintenant et pour les siècles des siècles.  Je suis consterné de voir répandre par de soi-disant bonnes âmes une théologie du jugement ou plutôt du "salut", celui-ci n'étant pas compris comme le don de la vie éternelle, mais comme l'opportunité d'échapper au supplice qui attendrait les récalcitrants. Oui, tant de blogs consacrés à la religion véhiculent un climat de guerre, - comme dira encore St Jacques, demain !

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Tant, que la peur d'y participer  m'amène bien souvent à détruire la première ébauche d'un billet, puis à rêver, inactif, devant mon clavier... Où me suis-je aventuré ? Où vais-je dans ce monde virtuel ? La deuxième motivation est si légère, si vaine, que je parviendrai pas à la faire comprendre dans sa puissance secrète. Dans deux jours, c'est l'automne, même si le soleil de ce samedi nous le dissimule, magnifique. Voilà ce qui me fait rouvrir André Gide et ses « Feuillets d'automne », voyez couler cette rivière de sens avec sa prose incomparable. Lisez...

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Ma mère m'annonce son intention de faire cadeau d'un Littré à Anna Shackleton, notre amie pauvre que j'aimais comme filialement. Je laissais éclater ma joie, lorsqu'elle ajouta : « Celui que j'ai donné à ton père est relié en maroquin. J'ai pensé que, pour Anna, une reliure en chagrin suffirait. »

 Je compris aussitôt, ce que je ne savais pas encore, que le chagrin coûtait beaucoup moins cher. La joie s'en alla soudain de mon cœur. Et sans doute ma mère s'en aperçut-elle, car elle reprit bien vite : « Elle ne verra pas la différence. »

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Non, cette mesquine tricherie ne lui était pas naturelle. Le naturel, chez elle, c'était le don. Mais me fâchait aussi cette complicité à laquelle elle m'invitait (Feuillets d'Automne, Ed. Pléiade, p 1.101)

16:54 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

15/09/2009

Suppositions

 

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     Pas à dire : la lettre de St Jacques lue à la messe ces dimanches-ci, elle fait de l'effet sur moi. Sur vous, vous verrez bien : j'en traduirai ici deux passages. D'abord ma réaction à sa découverte. Il était comme ça, le frère du Seigneur ? Jusqu'ici, je l'avais plutôt évité dans mes fréquentations bibliques, me méfiant du moralisme qu'on lui attribuait. Et voilà que je le découvre, familier, habile, jouant les naïfs avec un mélange d'humour un peu vache et de courtoisie fifty fifty... Il use bien de la diatribe, ce genre littéraire qui fait appel à la réaction de l'interlocuteur pour tirer les leçons qu'il ne peut pas ne pas donner. Efficace aussi, le style "Je n'accuse personne, simple supposition", qui ménage sans tromper. Et c'est toujours une situation concrète qu'il assainit devant nous, pas un débat théorique qu'il tranche moyennant concepts nouveaux et argumentation subtile. Deux exemples.

 R. Bournigault, in LLB 02.09.09

     Le dimanche 6 septembre, chapitre 2 versets 1-5. L'apôtre veut qu'on ne fasse plus  acception de personne (c'est une périphrase pour discrimination)  dans les assemblées chrétiennes : faudrait finir en avec les courbettes en recevant les riches, ça  contraste trop avec l'accueil condescendant des pauvres... « Imaginons », commence Jacques. « Arrive un personnage important, grande tenue, grand nom, grande fortune. Et en même temps un pouilleux. Le responsable dit au premier de ces frères  : « Prenez un siège, mettez-vous à l'aise ». Et au pauvre, le discours est : « Toi, reste là, debout ! », ou sa variante : « Assieds-toi par terre ! à mes pieds. » Est-ce qu'agir ainsi est convenable ? demande le cher Jacques, comme si la réponse n'allait pas de soi. Nous qui entendons ça, nous nous récrions en effet, - apprenant au passage que la discrimination a toujours existé chez les chrétiens,  hélas ! Mais que l'évêque de Jérusalem déjà n'aimait pas ça et le disait... Là-dessus j'imagine aussi, moi, un homo un peu excentrique, pas un brave homo normalisé comme nous le sommes quasi tous devenus, non, un homo gai qui revient de la gay pride sans s'être relooké, est-ce qu'il sera accueilli comme un autre ? Hm. C'était une parenthèse. 

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     Ce dimanche 13, rebelote (ch.2, 13-26). Même schème rhétorique. « Supposons » dit encore Jacques ! Le cas de figure est loin d'être hypothétique, écoutez-le. « L'un de nos frères et soeurs n'a pas de quoi se vêtir chaudement ni bien se nourrir, ça se voit tout de suite. La célébration eucharistique qui nous rassemble est finie, et quelqu'un dit (sûrement gentiment) à l'intéressé(e) : "Bon retour à la maison ! Ne prends pas froid, et bon appétit ce soir". En même temps, on ne lui donne rien.  Ni de quoi se couvrir, ni de quoi se nourrir - A quoi ça sert, les beaux mots ?  » Que répondre ? Ce que dit Jacques : Montre-moi donc ta foi  (proclamée) qui n'agit pas ; moi, c'est par mes actes que je te montrerai la mienne (qui ne dit rien). » 

 Jacques, frère de J. A. Bernheim

     A qui s'adresse-til, ce Jacques ? Aux « douze tribus de la diaspora », dit-il en 1,1, c'est-à-dire à des Juifs hellénisés. A part ça, on ne sait pas trop. Mais on voit ce qu'il a apporté de "réalisme mystique" à l'Eglise, qui a mis deux siècles avant d'accueillir franchement sa lettre au sein des Ecritures sacrées. Paul écrit entre 50 et 60 ; Jacques avant 70, car il ignore la chute du temple ; et en 62 si c'est le même qu' Ac 12, 2. Sa lettre était, tout le monde en convient aujourd'hui, un coup d'arrêt à une interprétation abusive de la doctrine paulinienne du salut par la foi sans les œuvres. A lire honnêtement les deux exemples ici donnés en prélude (il y en a d'autres qui suivent, dans la lettre), comment ne pas trouver évidente cette exigence de la charité qui donne vie à la foi, des actes qui donnent sens aux mots ? 

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11/09/2009

Ponctuation

Nouv. Testam. éd. Simon de Colines 1534

 

     Les évêques belges proposent de consacrer cette année à la méditation du Credo. Thème autrement intéressant que le rappel nostalgique des succès populaires du curé d'Ars, surtout à une époque où on les comparera sans révérence à ceux de Michael Jackson. Les deux vedettes sont mortes : paix à leurs âmes, et que celle de l'aîné, aussi singulière, plus régulière, s'entremette auprès de Dieu pour celle du cadet, - tous deux ayant vécu dans la même sujétion à leurs fans. 

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     A propos du Credo, j'ai pris une résolution qui ne mène pas loin mais me fait « avancer ». Aux prières personnelles où j'explore et triture, tout en m'endormant, au choix ou successivement: un psaume, un vieux cantique, le Pater en grec, le Salve regina, le Jesu dulcis memoria, et les Béatitudes, j'ajoute désormais le Symbole des apôtres. Ce n'est pas que j'adhère moins à celui de Nicée, mais le premier cité est le plus ancien. Pas seulement ancien dans les siècles, ancien dans ma vie ! celui que j'ai appris par cœur à sept ans... Pensez s'il me tient aux tripes. En outre il est commun à tous les chrétiens. Pour que sa récitation mâchonnée, ou sa rumination muette s'accorde avec ce qu'est une prière - qui est d'abord une mise en présence de Dieu, selon le père Ignace  -  j'en fais moins une affirmation convaincue plus ou moins missionnaire, que le synopsis, le récit concentré de toute "notre histoire", à Dieu et à moi, homme qui se repose à Son ombre. Et un soir s'est produit un déclic.

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Il n'y a pas de ponctuation dans les manuscrits  anciens qui nous sont transmis, comme on sait. Cela n'est pas sans conséquence dans l'interprétation qu'on fait des textes sacrés. Cela n'a pas échappé à Marie Balmary, une psychanalyste « inspirée » qui n'a pas sa pareille [ni "son" pareil !] pour extraire de la Bible ce qu'on ne sait pas qu'elle dit, mais ce qui est possible qu'elle dise en effet quand on la lit, comme elle, en psychologue familière de l'inconscient ; lequel ne se cache pas, mais s'exhibe, à condition qu'on le cherche là où il est : dans la langue. Je me suis souvenu que cette écrivaine passionnante avait suggéré entre autres de lire le Credo comme suit.  [Et en Jésus-Christ] ... Qui a été conçu du Saint-Esprit, Est né de la vierge Marie,  A souffert,  Sous Ponce-Pilate a été crucifié, Est mort... Pensez ! La souffrance isolée, comme résumant la vie du Christ avant sa Passion !  Toute la vie de Jésus entre sa naissance et la Cène condensée en ce verbe : a  souffert ?... Non, je ne m'y suis pas résolu. Même pour un Dieu qui s'incarne, la vie d'homme a dû avoir ses jouissances et ses douceurs.

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     Dans un domaine moins mystique, mais culturellement aussi chargé, je me souviens avoir réfléchi, jadis, pendant mes études, à l'influence décisive de la ponctuation à propos des trois significations possibles (au moins) du célèbre vers de Shakespeare: 1. To be or not to be, that is the question; 2. To be or not, to be, that is the question; 3. To be or not, to be that, is the question ... je m'avise qu'on pourrait encore ajouter: To be ou not to be that, is the question - ce qui ferait passer tout entier le vers existentiel au registre de l'essentialisme. Ah ! le plaisir du sens, que nous créons autant que nous le libérons.

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08/09/2009

Cauchemar

VERLINDE, Le parfum, in LABORIT

 

 

      Un an, exactement un an que le monde ordinaire a pris conscience dans l'effroi de la perversité des jeux financiers qui le travaillent, qui le gouvernent ; un an que nous temporisons, tremblons, n'essayant  qu' éviter le pire. Mais ce n'est pas seulement le combat, « le sang et les larmes » qui s'annoncent, c'est le Désespoir. Atone, informulé, obscène. Qu'est-ce qui nous attend de sûr qu'on sache au moins verbaliser, donc tenir à distance ? On ne sait pas. Un malheur est proche, lequel ? « Tout » est possible, et l'on ferme les yeux en attendant le coup. La Belgique est déclarée en faillite virtuelle par un de ses ministres. Licenciements collectifs, produits agricoles vendus à perte, dirigeants d'entreprise, magistrats, politiciens, soupçonnés de corruption, convaincus, puis bientôt auto-amnistiés, avec l'accord de leur clientèle...  Aucun événement qui autorise l'espoir n'est plus rapporté par la presse. A l'étranger, le messie Obama ne parvient pas à mettre sur pied le minimum de sécurité sociale qui ferait des USA un pays vraiment civilisé, et Israël se déshonore tous les jours un peu plus en traitant les Palestiniens comme Moïse fut traité en Egypte. Ajoutez que la Nature n'est plus l'amie de l'homme, quand les climats se désolidarisent de lui, et qu'à la faveur de leur désordre s'avancent, en tapinois, les épidémies, qui se glisseront dans les écoles et les foyers.

 Je fais des phrases ? Oui, mais je ne les aime pas : je les transcris, venues de mon milieu et de moi-même. Je n'exagère pas, hélas. La peur est partout sensible. Sur ce bord de l'Enfer où nous attendons sans impatience d'être précipités, il devient difficile d'"écrire" quoi que ce soit. Beaucoup de blogs se ferment. Même les mots d'amour s'arrêtent dans les gorges. De profundis. 

00:20 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

02/09/2009

Pour l'amour de Dieu

Rachid Ami, in Pour l'amour de Dieu, de Bouchaâla

 

     C'est le titre d'un film de Zakia et Ahmed Bouchaâla que j'ai vu hier, mardi, à 21 heures sur TV 5 ; et que la même station redonne  ce jeudi à 14 heures.  Je le regarderai à nouveau. Le Dieu dont il est question ici n'est pas celui de la Bible, mais du Coran. L'histoire ? La conversion de Kevin Ziani, un lycéen français de 17 ans, né de parents immigrés d'origine kabyle, dûment intégrés et non religieux... Conversion moins à l'Islam ancestral qu'à l'Islam tel qu'il s'incarne, s'explique et se transmet, rayonnant, dans la conduite et les valeurs d'une jeune musulmane du même âge. Ce à quoi on assiste n'est rien d'autre que l'entrée en contact sensible, via un texte (l'Evangile, pour moi ; pour Kévin, le Coran) d'un être humain avec son Dieu. Et toutes les conséquences qui, naturellement, s'imposent, avec logique, dans le renoncement et le bonheur... Est-ce cela, le soufisme ? J'étais fasciné. Par la suite, Kevin, devenu Mohamed, est peu à peu récupéré par un groupe de fondamentalistes salafistes, ce qui amène au drame.

23:27 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/09/2009

Le Christ aux outrages

Projet d'affiche campagne anti-sida Têtu, sept.09, p.107

                 Donne-moi tes yeux, mon Christ, pour regarder cette membrane rouge, autrement qu'un linceul de honte pour ton corps éternel. Donne ta bouche pour prononcer sans trembler, bien qu'en larmes, l'invitation navrée : « prenez et utilisez ». Donne-moi ton âme, enfin, ton Esprit Saint, pour que je m'approprie ta compréhension des péchés du monde, des malheurs des hommes, cet indistinct mélange! Et qu'en communiant à ton corps et à ton sang, je participe plus crânement aux combats acharnés pour la Vie des Tiens. Tes combats, Frère aîné, Dieu humilié par sa créature ! Avec toi prévaudra toujours, je sais bien, la Miséricorde qui te définit, elle qui recouvre,  comme une huile sacrée, nos farauds blasphèmes. 

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