31/10/2009

la vérite du fantasme

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     Je ne crois pas légitime, pour un chrétien moyennement cultivé, l'abstention de tout effort intellectuel dans les choses de la foi. St Pierre donne à ce sujet une consigne : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte » (1P 3,15). On n'a pas le droit, sur la base des mots de Jésus saluant l'enfance et son humilité (Mc, 10, 15) de « faire » l'enfant. Par rapport aux années 50, il y a eu d'ailleurs, dans l'évangélisation, un surcroit d'intelligence dont nous pouvons être heureux. Et fiers. L'abbé Ratzinger n'y fut pas étranger. Anachronique, désormais, le grief d'obscurantisme ! Même les publications de type paroissial s'éloignent de tout littéralisme et donne aux récits bibliques et aux rites chrétiens des interprétations théologiques qui résistent bien à la critique. Tant mieux.

 Carême - Gamelin

   Pourtant la rationalité n'est pas tout... En ces deux jours de Toussaint, où l'espérance universelle est célébrée avec chaleur (...je vis une foule immense que nul ne pouvait démontrer, Apoc. 7,9), je vous propose un « spectacle » où l'imaginaire déploie ses fastes. Spectacle, oui : à la fois un récit et une vision. Ezéchiel, au chapitre 37. C'est « fantastique », au sens strict. S'y exprime un type de vérité  irréelle, sous-réelle plutôt, que d'aucuns méprisent - moi pas. C'est la vérité du fantasme. Lisez, la traduction est celle de la « Bible de Jérusalem ».

 Sous le XIIe arrond. à Paris, plaque de pierre sur Ez.37... Ossa arida

"La main de Yahvé fut sur moi, il m'emmena par l'esprit de Yahvé, et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d'ossements. II me la fit parcourir, parmi eux, en tous sens. Or les ossements étaient très nombreux sur le sol de la vallée, et ils étaient complètement desséchés. Il me dit : « Fils d'homme, ces ossements vivront-ils ? » Je dis : « Seigneur Yahvé, c'est toi qui le sais. »

 

  • Il me dit: « Prophétise sur ces ossements. Tu leur diras : Ossements desséchés, écoutez la parole de Yahvé. Ainsi parle le Seigneur Yahveh à ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous l'esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau, je vous donnerai un esprit et vous vivrez, et vous saurez que je suis Yahvé. » Je prophétisai, comme j'en avais reçu l'ordre. Or il se fit un bruit au moment où je prophétisais; il y eut un frémissement et les os se rapprochèrent les uns des autres. Je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair avait poussé et la peau s'était tendue par-dessus, mais il n'y avait pas d'esprit en eux.

 

  • Il me dit: « Prophétise à l'Esprit, prophétise, fils d'homme. Tu diras à l'Esprit : Ainsi parle le Seigneur Yahvé: Viens des quatre vents, Esprit, souffle sur ces morts, et qu'ils vivent! » Je prophétisai comme il m'en avait donné l'ordre, et l'esprit vint en eux, ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds: grande, immense armée.

 Xt Ph. Ferry Monde2

 Dommage que l'Eglise, qui en avait fait sa 7e « prophétie » pour l'office de la nuit de Pâques, ait craint l'incompréhension. Elle se préparait à admettre l'incinération, qui s'accorde peu avec cette restauration de squelettes... On  s'est rabattu sur le chapitre 36, moins provocant. Moins susceptible de rêveries. - Je pense, moi, que l'imaginaire n'est pas en l'homme une fonction de délire, mais de subjectivation. Le délire n'est qu'accidentel ; substantiellement, l'imaginaire qui conditionne temps et espace produit les arts. Art du temps, musique et littérature ; arts de l'espace : peinture et sculpture. Et ces arts, ces beaux-arts (splendor veri, selon Augustin) font pénétrer en nous des vérités que, sans eux, nous trouverions moins signifiantes. St Ignace, dans sa façon de prier, en tient d'ailleurs compte. Ainsi je souhaiterais qu'à la messe où mes proches me quitteront et iront confier mon corps à la terre, à côté de mon père et ma mère, « dans l'attente de la résurrection », ce chapitre 37 d'Ezéchiel soit proclamé. C'est évident que je n'en fais pas une lecture idiote, simpliste. Ce ne sont pas mes cellules somatiques qui comptent, mais mon individuation. Je ne suis pas voué à rejoindre le grand Tout, mais une communion où « je » serai indispensable. Le corps de chacun, selon le thomisme le plus banal, le plus ancien aussi (cf. Aristote),  c'est ce par quoi je suis moi, et non un autre. « Cela » ressuscitera ; moi  je ressusciterai. La résurrection n'est en rien une réincarnation, mais une apothéose.

28/10/2009

Le ruban col romain

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    Ça dure deux heures trente, c'est en noir et blanc, il n'y a pas de musique, et c'est raconté (plus que montré) par un vieil homme qui n'a joué dans cette histoire, qui se passe en 1913, qu'un rôle de spectateur occupé ailleurs. Le film « Le ruban blanc » de Michael Haneke est d'une beauté toute-puissante. Je ne suis nullement désabusé du cinéma, dont mon Bruno m'a fait jadis suivre les progrès à la trace, mais déshabitué tout de même d'en fréquenter les salles, m'excusant sur les embarras du grand âge et la rapidité des sorties en DVD. Ici, à la lecture de ce scénario luthérien, de cette présentation à Cannes, de la Palme d'Or, j'ai frémi d'impatience. A la sortie du film à Bruxelles, j'étais en salle le premier jour. Révélation. Le film  m'assombrit, puis m'éblouit ; puis m'éclaire. Terrifiant d'abord, il m'a bientôt fortifié, vivifié. Comme une liturgie initiatiqu!e.

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     On s'y voit enfermé avec les acteurs dans une sorte de paradis rural d'autrefois. Une communauté paysanne d'Allemagne du Nord, aux hiérarchies incontestées et où les événements ne font que se répéter, prévus qu'ils sont par la tradition. Tout y est, à l'évidence, bon et vertueux. Les maîtres sont ce qu'ils doivent être, exemplaires : le pasteur, le châtelain, le régisseur, le médecin, l'instituteur ; les femmes tiennent  comme il leur sied leur beau rôle subsidiaire et domestique ; et les enfants, la ribambelle des innombrables enfants qui mêlent leurs jeux et leurs chants dans ce village d'autrefois, sont éduqués avec autant de sagesse que de rigueur. Ils se soumettent d'ailleurs avec grâce à cet ordre naturel, adoptant les idées, les morales, les fêtes, les ordres, les phrases, les silences mêmes des unanimes paterfamilias. Monde biblique. Il ne s'y pose pas de questions auxquelles il n'y aurait pas de réponse.

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     Justement, si.  Pourquoi donc, tout à coup, un incident survient-il qui ne soit pas prévu ? Le médecin fait une chute de cheval parce qu'un filin peu visible est tendu sur la route. Puis un autre. Une employée à la scierie est victime d'un accident de travail. Et ceci, et ça, et ça encore. Sigismond, le fils du baron est torturé et retrouvé dans un bois, sans explication ; est défiguré aussi Karli, le fils handicapé de la sage-femme. Une grange brûle la nuit. L'oiseau en cage du pasteur vénéré est retrouvé empalé sur une paire de ciseaux.

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     On ne cherchera pas les coupables, on ne fera que deviner, à la fin. C'est la « main droite de Dieu », - le  titre du film, à l'origine.  Les enfants si obéissants, parce qu'ils sont obéissants, suivent les adultes qui les corrigent. Ils ne contestent en rien la manière rude dont ils sont traités. Subissent avec docilité, avec conviction même, les punitions dont on leur explique le bien fondé, et les humiliations publiques qui le suivent - comme ce ruban blanc que doit arborer un coupable pour signaler aux autres le péché qu'il expie ou dont il est la proie. Mais en même temps, ces adultes si justes, leurs enfants les observent de près. Ils voient qu'eux-mêmes se rendent coupables de tel abus, de tel mensonge. Et à leur tour, ils font appliquer la Loi de Dieu. Sinon sur l'adulte tout-puissant, sur ses rejetons, sur ses terres, selon le précepte d'Exode 34,7... Ils punissent. Rien n'est plus méchant qu'une bonne conscience.

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     Les critiques, et Haneke lui-même, précisent que l'éducation tolérante actuelle où les professeurs tremblent devant leurs élèves, n'est pas plus attrayante que celle d'autrefois où les parents terrorisaient les enfants. N'y aurait-il jamais qu'à choisir l'un ou l'autre ? Je n'en crois rien : j'ai vécu autre chose dans ma jeunesse par rapport à ma famille et mon Eglise ; et, dans mon âge mûr, j'ai fait vivre autre chose à mes proches, à mes élèves et étudiants. La tendresse ; love, love and peace. Cet évangile souverain de 1968. Que je comprenais toujours grâce à l'autre, celui du premier siècle. A l'extérieur, les mots doux, les gestes tendres, les pardons faciles, les complicités aimées ; à l'intérieur, la certitude d'être aimé et estimé quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, qu'on soit. On me permettra de retranscrire ici le propos-clé de Jean XXIII, cité la semaine passée, sur notre essentielle fraternité : c'est sur elle que j'ai le plus bâti. En rendant sensible l'amour qui s'y love. Parent face à son enfant, prêtre face à un paroissien, instituteur face à un élève, prof face à un étudiant, chacun - disait expressément le pape -  est toujours « un frère qui  parle, un frère devenu Père par la volonté de Notre Seigneur. Mais tout cela, ensemble, paternité et fraternité est une grâce de Dieu. Tout, tout. Et dans cette rencontre efforçons-nous de  recueillir ce qui unit, en laissant de côté, s'il y a lieu, ce qui pourrait susciter entre nous quelque difficulté. Nous sommes frères ! »

16:00 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

22/10/2009

La caresse du pape

Roma, via della Conciliazione, Ph. Vincenzo Surace

 

                Les pélerins qui étaient à Rome le 11 octobre ont pu ressentir l'extrême humilité, la gentillesse épanouie, et l'espèce de tendresse à la fois familière et familiale dont est porteur le Souverain Pontife. C'était le soir. La journée dans la basilique Saint-Pierre avait été grandiose et épuisante, comme on s'en  était aperçu à la TV. Et voilà que le Pape venait en fin de journée parler à ses enfants, ses enfants de Rome, qui étaient venus le voir à leur tour, en dehors des usages.  Je viens de me procurer l'allocution peu commune du Saint-Père, elle n'est pas très longue. Trop, quand même, pour que la reproduise en entier. Ces sept extraits, quand même, qui vous étonneront.  

 Pape au St Sepulcre

                «• Chers fils, j'entends vos voix. La mienne est une voix isolée, mais elle se fait l'écho de la voix du monde entier ; ici, en effet, le monde entier est représenté.  On dirait que la lune, elle-même, s'est hâtée ce soir.  Observez-la là-haut en train de contempler ce spectacle. C'est que nous sommes à la fin d'une grande journée de paix ; oui, de paix...  « Gloire à Dieu et paix aux hommes de bonne volonté.» • Eh bien ! fils de Rome, avez-vous conscience que vous représentez réellement la Rome, capitale du monde, caput mundi ainsi que l'a voulu un dessein de la Providence, pour diffusion de la vérité et de la paix chrétienne. • Ma personne ne compte pas ; c'est un frère qui vous parle, un frère devenu Père par la volonté de Notre Seigneur. Mais tout cela, ensemble, paternité et fraternité est une grâce de Dieu. Tout, tout. Continuons donc à aimer, à nous aimer ainsi et dans cette rencontre efforçons-nous de  recueillir ce qui unit, en laissant de côté, s'il y a lieu, ce qui pourrait susciter entre nous quelque difficulté. Nous sommes frères ! • Nous appartenons  à une époque dans laquelle nous sommes sensibles à la voix du ciel ; aussi, voulons-nous suivre fidèlement le chemin que le Christ béni nous a indiqué...

romain5                • ...Maintenant, je vous donne la Bénédiction. • Accueillez de bon cœur cette Bénédiction de Paix du Père... Faisons honneur à cette heure si précieuse. • Que nos sentiments soient toujours ceux-là même que nous exprimons en ce moment à la face du ciel et de la terre : foi, espérance, charité. Amour de Dieu, amour des frères ; et puis, tous ensemble, soutenus par la paix du Seigneur, en avant vers les œuvres du bien !  De retour à la maison, vous y retrouverez vos petits  enfants ; faites-leur une caresse en disant : « c'est la caresse du Pape. » Vous trouverez peut-être quelque larme à essuyer. Ayez pour celui qui souffre une parole de réconfort. Que les affligés sachent que le Pape est avec ses fils, spécialement aux heures de tristesse et d'amertume... • A la bénédiction s'ajoute aussi le souhait d'une bonne nuit...»

 normal_misericorde

                Vous pourrez trouver le texte entier ici, aux pages 140 à 142. Ces paroles sont bien du Pape, dites de sa voix douce, un peu tremblante, urbi et orbi. Le 11 octobre en effet. Le matin s'était célébrée officiellement dans la Basilique St Pierre, non une  cérémonie de canonisation, mais l'ouverture d'un  concile chargé de compléter, donc amender et conclure,  celui, autoritaire, de 1870. C'était en 1962. Le temps était aux caresses, à l'espérance, à la confiance. Quand le successeur de Pierre  disait son époque naturellement « sensible à la voix du ciel. » 

19:32 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

21/10/2009

La vie augmente

arbre aux grands bras

Quand on nous dit : la vie augmente,

Ce n'est pas

que le corps des femmes

Devient plus vaste ; que les arbres

Se sont mis à monter par-dessus les nuages ;

Que l'on peut voyager dans la moindre des fleurs ;

Que les amants peuvent, des jours entiers,

Rester à s'épouser. Mais c'est tout simplement

Qu'il devient difficile de vivre, simplement.

 arbre dévoré par trois champignons                                                                 GUILLEVIC, "La vie augmente", in Gagner, Gallimard, 1949.

J'ai un peu honte d'être en panne d'inspiration comme je suis, je ne sais pourquoi. Patience, je ne vais pas mal, je n'ai pas l' H1N1, et je pense toujours à vous, comme à des soeurs et des frères obscurs, dans la nuit, et à qui je dois lointaine sympathie et prochain dévouement.

00:39 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/10/2009

Ne dis pas...

Duane_Michals

 

 

                « Ne dis pas, de la forêt qui t'a donné asile, qu'elle n'est qu'un petit bois. Fût-elle un petit bois. »

        C'est un adage « nigritian », paraît-il, c'est-à-dire soudanais. Je le trouve transcrit sur une page d'un de ces cahiers où, au cours de ma vie, j'ai noté ce que je lisais, comme d'autres serrent dans un coffre des titres ou des bijoux. Mais qu'est-ce à dire, ici ?

 

Il y a le sens. La gratitude n'est pas devoir, elle est mode de vie, elle est regard heureux. Tant de gens simples m'ont aidé à vivre, puisque j'ai vécu si longtemps... Et il y a l'image. L'idée insolite et touchante qu'un « petit bois » puisse être humilié de n'être pas annexé à une forêt puissante.

23:32 Écrit par Ephrem dans Amour | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

12/10/2009

Frédéric M.

le Mauvais

 

         Une semaine que j'ai laissé ce site sans réflexions, sans phrases. Sans même ces « words words » que je pourrais si facilement, comme Hamlet, déposer sur ce que je sens, à condition de ne rien approfondir. Plaisir de la littérature : nommer, donc donner une existence. Misère de la littérature : ne pas savoir précisément ce que l'on crée. Sinon des êtres de vent, dont on ne verra pas s'ils se posent, ni où ; des chimères dont on imagine seulement qu'elles saignent ; de chers fantômes. Eh bien c'est cette littérature, aujourd'hui, en France, qui vient d'être agressée. 

 ceci n'est pas cela

Connaissant un peu Frédéric Mitterrand, grâce à Bruno, jadis, au temps où l'insolite Neveu aux récitatifs déjà remarqués  tentait de faire vivre à Paris les trois cinémas Olympic consacrés aux films d'art et d'essai, • je sais à quel point il est un homme de vérité.  De vérité complexe, difficile : de vérité. Le contraire d'un tricheur. Mais qui attend de ses interlocuteurs qu'ils aient atteint le niveau de culture où l'on sait que baiser n'est pas faire l'amour - par exemple. • Et pour ce qui est de l'amour, je sais aussi qu'il est un homme non pas détruit mais déconstruit, construit autrement, façon Baudelaire, pour son malheur, et sa gloire ! Quelqu'un qui ne parvient pas à s'aimer. Il  clouera plus tard sur sa propre vie l'écriteau d'un adjectif global, qui la disqualifie : mauvaise ! la mauvaise vie ! Ce n'est fr mitterrand la mauvaise viepas un seul  épisode qu'il stigmatisera ainsi, c'est toute son existence, en dix chapitres. Car elle est terrible, la situation de l'enfant qui n'a pas été aimé comme il voulait l'être, comme il pensait que l'amour lui était dû.  Celui qui voit très tôt qu'il ne séduit pas celles (la mère, la nounou, Catherine D.) et ceux (le cousin, l'ami des frères) qui le séduisent. Mais plus terrible, et décisif, est ce goût qu'il prend tôt de subir les coups pourvu qu'on s'intéresse à lui. Cet attachement à la gouvernante qui le brutalise parce qu'au moins elle "s'intéresse à lui ", en effet : lisez l'extrait publié par l'excellent Biblioblog de Laurence. C'est pathétique.

 fr.m.

Handicapé, le Frédéric ? Mais si c'était l'inverse ? La délicatesse effrayée qu'on lui voit, quand il multiplie à tous venants les compliments, n'est excessive que par rapport à une société où on doit en rajouter, où soi-même se sent contraint à jouer l'histrion (c'est une tentation que j'éprouve aussi : d'où la réaction, l'« agere contra » qui m'amène à fermer l'ordinateur, régulièrement). En soi, la délicatesse est la norme sociale. L'huile et le vin de la vie commune. C'est le fonds classique, amoureux du juste et du bien, dénué d'exhibitionnisme, à la base des  vocations de moines  - ou d'artistes. En contre-exemple, je prends ce propos lu dans un commentaire de blog, un blog qui m'est familier d'ailleurs  : « Pour le dire crument, que le monsieur se soit fait sucer en Asie alors qu'il n'était pas ministre ne me pose guère de problème majeur [...] mais ses propres perversions ne devraient pas l'égarer au point de minimiser les saloperies commises par autrui. » Je suis « sbarré », comme on dit en Ardenne. Je mesure, navré, l'altérité radicale, l'hétérogénéité « civile » qui est celle de Fr. M. dans le monde tel qu'on l'énonce ici, tel que notre monde s'énonce aussi lui-même, de plus en plus, dans la presse, et pas seulement sur internet. «  Baiser, sucer, se faire baiser, se faire sucer »...  Ces mots ne sont pas crus, ils sont incroyables quand il s'agit d'une catégorie de gens, dont l'imaginaire est autrement structuré. Mais vais-je être compris ? Puis-je espérer que les lecteurs du présent blog me fassent confiance, et ne me prennent, ni pour un naïf, ni pour un cynique ? Je ne suis pas prude louise-bourgeois-bitenon plus, et les grossièretés ne me gènent pas. Mais la volupté n'est pas du tout liée, chez certains, aux « saloperies » ; moi-même suis de ceux chez qui le recours aux insultes obscènes n'est en rien propice à la bandaison. Hm ! Où suis-je en train de m'égarer ?

Ce que le Neveu aujourd'hui dans la tourmente allait déjà, en 1981, traîner en Afrique, - « en Somalie » dont il rapportera des «Lettres d'amour » sans destinataire - , c'est un désenchantement inconsolable, qui est la béatitude d'avoir (un temps) éprouvé ce que c'est d'être aimé, et la stupéfaction que ça se révèle fini, mal vécu, illusoire.  Or on n'est sûr d'exister que si - au moins une fois - on est aimé, pas pour sa belle âme : pour son corps. Aimé, donc désiré. Aimé pas pour son bon cœur, son caractère, sa notoriété : pour son corps, pas si différent d'un autre. L'argent, il y a des cadeaux, dans toute relation humaine, tôt ou tard, qu'est-ce que l'argent vient faire ici ? Frédéric se demande par quelle malédiction on ne le désire pas. Jamais. Ce n'est pas supportable.  

 the-thing

Le grand public n'entre plus dans ces considérations, quand le sexe est devenu la chose du monde la plus banale. Si sexe il y a, il n'y a que sexe. Dans le journal « Le Monde » qui est favorable à Fr. M. et qui n'est pas fait pour des lecteurs débiles, un sondage a été organisé qui a obtenu 55.000 réponses. Question : le ministre doit-il démissionner, ou arrête-t-on l'affaire ? Sont d'avis de tourner la page : 39 % ; sont pour le devoir de démission : 53 %. Ne savent pas : 7 %. Je nen reviens pas. « Mais Lui, se baissant, écrivait sur le sable... » (Jn, 8,6)

Basilique St Pierre - Damien1 

J'ai écrit ce post dimanche, après avoir entendu, pendant la transmission télévisuelle de la messe de canonisation de Damien à Rome, un bref condensé de la vie du nouveau saint, proclamé sous le baldaquin du Bernin : "il est parti pour se consacrer aux lépreux, il a voulu mourir comme eux". Deux faits, deux erreurs, me suis-je dit. 1. En 1873, il est désigné par son évêque Mgr Maigret parmi quatre volontaires pour un stage de quinze jours à Molokaï ; il n'y restera que par suite de circonstances - il y est très aimé et en est heureux. 2. Damien pensait ne jamais être contaminé, parce que la protection de Dieu le garderait. Crise intérieure, ensuite, dont il sort victorieux. La réalité, pour être moins matamoresque, n'en est que plus exemplaire, plus humaine. Mais non : il faut de gros mots, pense-t-on partout. La communication doit être forcée, faussée pour que soient perçues les bonnes intentions. Où sont passés les poètes, les tendres, les doux ?

 Ours et tigre... ScreenShot010

J'arrête donc. Je ne crois pas que Fr. M. guérira jamais. Mais il sera sans doute le premier des ministres français de la Culture, depuis, Malraux, à aimer les artistes, à se faire leur avocat, à les défendre a priori « comme ses enfants », - c'est le mot dont il définissait en 2007 le vieux Béjart mort à 80 ans. Ses enfants, fussent-ils pervers comme Polanski. - Même si on n'a pas sa part de caresses, de mots doux, de baisers voluptueux, Fredo, c'est une très bonne vie, celle où l'on est celui qui protège. Elle va peser sur toi, la charge du pouvoir en matières culturelles, avec ses rites, ses illusions, sa solitude. Que ce soit toi qui l'assumes, instruit par ton passé lettré, et non un quelconque ambitieux, est une garantie que la Bonté y présidera.

16:18 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

05/10/2009

Corps Mystique

P. Damien in Christo

 

    

     A quoi bon les saints ? Abonnée au même hebdomadaire paroissial que moi, ma voisine me dit son exaspération de voir tant de pages consacrées, selon elle, à un non-événement : la canonisation d'un homme « dont tout le monde sait bien depuis longtemps la sainteté. » J'ai un autre avis. Pareille reconnaissance par le magistère, pour tardive qu'elle soit, me comble, parce qu'elle est absolue. S'agissant d'un religieux aussi incommode que fut Damien pour ses supérieurs et ses confrères, un catholique aussi encensé par les protestants que jalousé par ses coreligionaires, un missionnaire parti d'une foi aussi traditionnelle pour arriver à toutes les audaces de l'amour d'autrui, avec les colères, les tristesses et les transgressions qui en sont l'accident, cela n'allait pas de soi. Le Ciel même (pour parler comme don Juan !) montrait peu d'enthousiasme, n'y allant des miracles requis qu'au compte-gouttes... Qu'on me permette d'exprimer au niveau « mystique » ce que fait précisément le pontife romain, engageant là-dessus l'infaillibilité pontificale, si l'on en croit le Cardinal-préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints. En voulant que l'Eglise universelle voue à cet homme un culte public, c'est-à-dire « le » prie plutôt que « prie pour lui »' ou « avec lui » ou encore le « laisse » être prié, il affirme la place éminente qu'a cet homme-là dans le Corps Mystique du Christ :  la santé qu'il contribue à y maintenir ; la jeunesse qu'il y apporte ; l'éclat mondial qu'il projette sur ce Corps aujourd'hui contesté qu'est l'Eglise.  

 Benoit XVI canonisera Damien

    Il y a ici un enjeu dont le public, je crois, ne sent pas l'importance. Benoit XVI n'agit pas ainsi sans équilibre ni précautions - ce n'est pas pour rien qu'il a béatifié auparavant Mère Marianne Cope, la religieuse venue aider Damien en 1887 et qui témoigna contre lui dans la première tentative de 1889  pour constituer sur le défunt un pré-dossier de béatification. Le geste « imprudent » du pape est un geste d'ouverture au monde moderne

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        Une confidence maintenant. A mon propos : il est tard, et le silence est absolu dans l'immeuble,-mon  dernier (ou avant-dernier ?) cloître. On pourrait croire que j'ai moins d'accointances culturelles avec Damien que je n'en aurais éventuellement avec John Henry Newman, par exemple, le professeur anglican d'Oxford devenu catholique vers 1850, et qui sera béatifié, dit-on, le 2 mai 2010. Je n'ai pas comme Damien un tempérament d'aventurier, le goût d'agir, le besoin de multiplier les contacts. Je fais partie de cette catégories d'émotifs qui se mobilisent puissamment quand leur cœur est touché, et lisent le reste du temps, incroyablement inactifs. Mais comme Damien je suis de ceux qui trouvent plus d'intérêt aux mots qu'aux euros (oh!), aux rêves qu'aux voyages, aux discussions fraternelles qu'aux tables ouvertes. Ceux qui préfèrent, aux passions expertes, les tendresses longues. Ceux à qui, finalement, furent épargnées les épreuves terribles que sont l'Incrédulité, la Méfiance et l'Ennui. J'ai été traité dans la vie avec miséricorde. Le Dieu qui m'a été révélé dès l'enfance ne m'a jamais laissé longtemps sans Lui. J'ai très rarement connu Son abandon où les saints se débattent, paraît-il ; et je mesure comme il faut la valeur de cette « familiarité » avec le Maître. C'est vraiment le mot, j'en ai joui sans autre titre que... que mon baptême, ou je ne sais quoi dont je rends grâces. Dès lors, et pour reprendre l'image paulinienne du corps mystique, quand d'autres se sentent mal dans cette Eglise qui est Sa maison, qui est donc la mienne, je n'y comprends rien, a priori. Même si, moi aussi, a posteriori, je trouve que la  Maison a grand besoin de rénovation et d'embellissement. Mais j'y vis serein, en attendant. Avec cette fronde gaie et comme enfantine que j'ai entendu énoncer, jadis, en souriant, dans la Compagnie de Jésus : si on doit définir le pouvoir dans l'Eglise, nous dirons qu'il s'agit d'un despotisme éclairé - par la mauvaise volonté des inférieurs.  

01:53 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |