30/01/2010

Jean Tordeur +

jean tordeur.

       

        Il est mort mercredi, on l'enterre aujourd'hui.  Deux « familles » qui semblent ne pas se connaître, aucune ne faisant référence à l'autre,  annoncent son décès chacune de son côté, dans la Libre  (et le Soir ?)... Et les deux citent de lui un texte différent sur le phénomène de la « disparition » qui l'a fasciné toute sa vie. La famille de Blaton, le 29 : « La présence est dans cette absence / Le règne dans ce dénuement / La parole au fond du silence / Dans cet arrêt, le mouvement » [1959]. Et la famille bruxelloise, le 30 : « Quand on aura sur nous tiré le drap / Et sous le sol couché nos apparences, / Enfin quittés par ce qui nous couvrait, / Dieu nous étant toute notre vêture / Quand on aura gratté nos impostures / Et déroché tout ce qui nous cachait,/ Femme, croyez, ce que je dis est vrai : / Nous entrerons dans l'unique aventure [1955]... C'est un de nos poètes, un vrai, qui ne joue pas gratuitement sur les sons et les rythmes : il a passé sa vie à interroger la mort comme un marin l'horizon. L'y voilà plongé.

bibl.Moretus 1952 

        Elle l'a beaucoup fait attendre, puisqu'il est né en 1920. Moi, j'avais 18 ans, et j'étais étudiant en Droit quand je l'ai rencontré, indirectement, en 52, à Namur, à travers ses Prières de l'Attente,  poèmes publiés chez Casterman en 1946 ou 47. Je trouve dans mon « journal » de l'époque huit vers de lui recopiés lors d'une de ces après-midi  passées à la bibliothèque Moretus des Facs, où j'allais tous les jours vers 17 heures découvrir et transcrire de quoi m'enchanter. Ainsi ce poème intitulé « Dormeuse », dont je commente sur mon cahier l'évidence sans signaler le sens enfoui :  « J.T. est étendu près d'une femme jeune qui dort d'un sommeil qui, tout à coup, se trouble : gestes de peur... » 

 jean tordeur hier

       

O Douce. Déjà triste au seuil de la journée./ Je lève près de toi la coupe que j'ai bue. / J'accompagne ta peur sur la route inconnue, /J'allonge près de toi ma douleur commencée.

Joyeuse enfant nocturne, entre dans les ténèbres./J'entoure de mes bras ton épaule fragile. /Voici pour tes yeux clos qui désertent leur île / Mon visage, masquant l'angoisse où tu vas naître...

17:40 Écrit par Ephrem dans Litterature | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

27/01/2010

Werther

Werther, Massenet, extr.1

 

       Belle soirée musicale, hier soir, avec l'opéra « Werther » de Massenet, sur Arte, en direct de l'Opéra Bastille à Paris. Je fais moins attention à la mise en scène de Benoît Jacquot, finalement peu inspirée, que je ne me pénètre, le casque aux oreilles, de cette musique encore follement romantique (elle est pourtant de 1892) mais déjà réticente aux arias au profit des motifs, des allusions mélodiques. Est pour moi délicieux le thème dit du « clair de lune », avec les jeux à l'orchestre du violoncelle et de la flute. Touché aussi, dans l'histoire, par la foi en Dieu qui alors est partout, comme la nature, comme un paysage qu'on ne remarque même plus, sauf ce fou, ce rêveur, cet adolescent prolongé qu'est Werther. Ah ! Cette certitude d'être de la famille divine ! Je m'y plonge voluptueusement, comme dans mon enfance.

 Werther

      Au cours d'un duo qui devient brûlant, Werther est congédié par Charlotte  « pour son repos »: elle l'aime, elle le découvre soudain, mais elle est mariée. Werther, alors  : « Ah ! c'est moi pour toujours qui me reposerai. » On est en fin du Deux. S'ébauche là-dessus, en si majeur, une méditation sur le suicide qui me trouble, tant elle est paisible, plausible aussi, sans chantage, comme on veut dormir. L'œuvre source originale, qui date de 1774, est une série de lettres de Goethe, proposée en roman épistolaire façon Nouvelle Héloïse de Rousseau, « Les souffrances du jeune Werther ». Succès littéralement effrayant : une épidémie de suicides suit la publication en Europe...  - Comment ça, épidémie ? - La « mode » du suicide induite par la douceur du livre fait tant de ravages que Goethe se culpabilise, qu'en 1775 il ajoute à une nouvelle édition :  « Ne suivez pas mon exemple. »

 Werther jonas kaufmann

     Au dernier tableau, Werther qui s'est déchiré la poitrine va mourir, en effet. A l'époque, l'Eglise refuse d'ensevelir en terre bénite les suicidés.  Il y pense, à la malédiction du clerc : « En détournant les yeux un prêtre passera. »  Et comme on le ferait aujourd'hui si l'Eglise n'avait pas changé sa discipline, il lui oppose le « sensus fidelium »  : « Mais à la dérobée quelque femme viendra / Visiter le banni / Et, d'une douce larme en son ombre tombée / Le mort, le pauvre mort se sentira béni ... »

 Werther mise en scène Benoit Jacquot

    Le metteur en scène, lui, a vu autrement le personnage de Werther, ce n'est pas sans portée : « Il représente l'impossibilité du lien amoureux dès lors que le sentiment est porté à l'extrême. Charlotte comme Werther sont en attente de qui répondra à un rêve préalable. Au moment où ils se trouvent, la situation n'est pas tenable, parce que c'est un rêve. » - Mais, je m'interroge. 1. Est-ce qu'un sentiment porté à l'extrême rend un lien impossible ? Pas vrai, selon ce que j'en ai expérimenté. 2. Le rêve de l'amour est-il préalable à l'expérience qu'on en a ? Hmm. Il  sort déjà de l'amour,  de la vie intra-utérine, de l'amour vécu avec la mère. Mais il s'accompagne d'autres rêves, qui le contrarient, le structurent aussi, et lui permettent de se réaliser pleinement, au contraire. Parmi ces autres rêves, Dieu. Le créateur du ciel et de la terre, de l'univers visible et invisible, là, qui me regarde, qui attend. Au centre ou en marge, au front ou au cœur, mon Dieu. Dieu fait homme. « Pierre, m'aimes-tu ? » Me voilà loin de la promesse faite à une morte, de la respectabilité bourgeoise, de la fidélité au milieu dont on sort...  

14:13 Écrit par Ephrem dans Arts | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

19/01/2010

Pas si claire, la parole de Dieu !

Baiser_de_paix

 

       Journée importante, pour moi, ce lundi 18. Je retrouve quelqu'un à qui je suis très attaché, et que je ne vois pas souvent. En bien des domaines, nous avons des points de vue qui diffèrent, parce que diffèrent nos vies et nos alliances. Mais il y a une concorde intime à certains niveaux, dont le plus important : le niveau religieux. Cette concorde a été blessée, accidentellement, il y a des mois, et nous consacrons ce jour à une réconciliation. On dépassera la formule superficielle et réciproque : « N'en parlons pas, oublions tout, on s'pardonne, hein. » L'intention commune est de bâtir sur le roc de la communion fraternelle (Lc, 6, 48). Succès, grâces soient rendues à Dieu ! pense-t-on le soir, en se quittant. Magnificat...

 st sacrement bxl

      L'un et l'autre étions donc conscients de la nature christologique de ce lien. Dès lors, nous assistons d'abord ensemble à la messe. Chapelle du Saint-Sacrement, « Lundi de la 2e semaine du temps ordinaire »... Midi. C'est la minute où Mgr Danneels, rue Guimard, présente au public Mgr Léonard comme son successeur à la tête de l'Eglise belge. Et voilà, là où nous sommes, une première lecture qui nous tombe dessus.

 Saül

     Premier Livre de Samuel, XV, 16-23, allez voir. J'en reproduis la traduction liturgique : « Après la victoire du [roi] Saül sur les Amalécites, [le prophète] Samuel dit à Saül: « Je vais t'apprendre ce que le Seigneur m'a dit pendant la nuit. » Saül lui dit: « Parle. » Alors Samuel déclara: « Toi qui reconnaissais ta petitesse, n'es-tu pas devenu le chef des tribus d'Israël, puisque le Seigneur t'a consacré roi d'Israël ? Il t'a envoyé en campagne et t'a donné cet ordre : "Va, livre ces impies, les Amalécites, à l'extermination, fais-leur la guerre jusqu'à destruction totale". Pourquoi n'as-tu pas obéi au Seigneur ? Pourquoi t'es-tu jeté sur le butin, as-tu fait ce qui est mal aux yeux du Seigneur ? » Saül répondit à Samuel: « Mais j'ai obéi au Seigneur ! Je suis allé là où il m'envoyait, j'ai ramené Agag, roi des Amalécites, et j'ai livré son peuple à l'extermination. Dans le butin, le peuple a choisi le meilleur de ce qui était voué à l'extermination, petit et gros bétail, pour l'offrir au Seigneur ton Dieu, au lieu-dit Guilgal.»  Samuel répliqua : « Est-ce que le Seigneur aime les holocaustes et les sacrifices autant que l'obéissance à sa parole ? Oui, l'obéissance vaut mieux que le sacrifice, la docilité vaut mieux que la graisse des béliers. La révolte est un péché comme le recours à la divination ; le refus d'obéir est un crime comme la consultation des idoles. Parce que tu as rejeté la parole du Seigneur, lui aussi t'a rejeté : tu ne seras plus roi ! »

 Saül vu par Rembrandt

     Je suis consterné, indigné même, par cette histoire. Le Grand Chef qui a fait du petit Saül un vice-roi entend qu'il soit l'exécuteur de ses basses œuvres. Mission : guerre à outrance contre les Amalécites, ces païens d'à côté, avec extermination de l'adversaire, gens et biens. Ce que fait Saül. Evidemment les soldats s'approprient le butin : c'est pour eux, à l'époque, la façon normale de se rétribuer. Mais de ce butin, la meilleure part est offerte à Dieu, en sacrifice. Et voilà Dieu qui fait le difficile, qui se fâche : Ce n'est pas ce qu'il voulait : « Je t'avais dit :  détruire tout, tout. » Congédié, le roi subalterne, destitué par un Dieu Führer, qui n'attend de ses vassaux qu'une réponse : « A vos ordres ».

 pope B 16

     En entendant le passage livré sans commentaire aux quelque trente chrétiens qui l'écoutent pieusement, je me dis : quel enseignement odieux ! Parole de Dieu, vraiment ? Sophocle à la même époque était autrement témoin d'« humanité. »  Mais je dois vérifier le contexte, ce que je fais ce mardi matin. Il ne modifie pas le sens global. L'obéissance... On sait comment cette plasticité, qui n'est vertu qu'à la condition de n'être pas automatique, déraisonnable, a été absolutisée jusqu'à l'absurde :  autrefois jusqu'à la formule perinde ac cadaver qui n'est pas de Saint Ignace ; et hier encore par des Allemands de ma génération, pourtant équilibrés, qui aujourd'hui entendent le Seigneur, dans les textes qu'on lui attribue, plus aisément que dans les souffrances des gens.

 Saul de Haendel

    Dans la disgrâce du roi Saül, ici étudiée, je repère la formule « l'obéissance vaut mieux que le sacrifice », il me semble bien la connaître, elle se trouve dans le Nouveau Testament, me dis-je... Et en effet. Mais quelle surprise ! Quelle lumière tout à coup. Il ne s'agit pas d'obéissance. Dans St Matthieu, Jésus, à deux reprises (cf. 9,13 et 12,7) déclare solennellement : « c'est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice ! Et dans St Marc (cf.12, 31-33) c'est l' énoncé du double commandement d'amour de Dieu et d'amour du prochain qui se voit ainsi qualifié : « cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices... »

 leo in RTBF

Il a eu sans doute, dans l'humanité, une longue période où l'obéissance au chef était la nécessité première pour éviter au groupe les maux les plus grands. L'anarchie qu'on voit aujourd'hui redoubler le malheur, en Haïti, y montre toujours la nécessité, pour survivre, d'un ordre social. Il n'en va pas autrement dans les religions : la division en sectes indéfinies est propice aux extravagances plutôt qu'à la douce sensibilité à la présence et à l'action de Dieu, qui donnent la paix, ainsi qu'à la pratique de la fraternité universelle. Mais l'autocratie, surtout déguisée en théocratie, ce n'est pas le royaume de Dieu, c'est... Allons ! Je retiens le mot facile de « caricature » qui me  vient, et j'écris « esquisse », ou « peut mieux faire »... 

19:30 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

14/01/2010

Les choix de Sa Sainteté

belgique et chretiente

 

       Il faut se rendre à l'évidence. Aux évidences qu'on nous apporte. En nous ménageant, pour que nous  rendions les armes. ● 1. Il signore Tornielli, l'ami du secrétaire d'Etat du Vatican, l'a écrit noir sur blanc : c'est « le plus traditionnel des évêques belges » qui va devenir le nouvel archevêque. La décision est prise là où il faut. ● 2. Ce matin, le nonce, Mgr Berloco, s'est invité à la conférence régulière des évêques à Malines. Il a un message . Oui, c'est une affaire imminente, « la démission du Cardinal et la nomination de son successeur seront rendues publiques d'ici quelques jours par Rome. » Bien ; mais en privé, de vous à nous, qui est-ce ? Une réponse a sans doute été donnée à leurs Excellences, mais pour nous elle est secrète. « Pour l'instant, nous ne pouvons communiquer davantage sur cette question », écrit Cathobel. ● 3. Qui nous apprend tout de même qu'au nom des évêques de Belgique, Mgr Jousten, évêque de Liège, en appelle à la solidarité des fidèles pour les victimes du tremblement de terre en Haïti. Pourquoi Jousten ? Le Cardinal est toujours en place, c'est encore à lui de présider la Conférence, jusqu'à nouvel ordre... Veut-on faire croire aux nigauds que Jousten a « gagné la course » ? Cela cache autre chose. Ou bien cela dit que Mgr Danneels, qui avait réussi dans le passé à empêcher Léonard d'accéder à l'évêché de Liège, n'est plus en mesure aujourd'hui de s'opposer à son triomphe. L'avis de l'Ancien ne compte pas. A-t-il déplu ? Du coup l'Ancien ne dit plus rien. Il regarde en plissant les yeux. Bienvenue au Club des Ex, Godfried.

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       J'ai bien une idée sur le dissentiment qui règne entre son Eminence sortante et Sa Sainteté régnante. A la page 157 de son livre déjà beaucoup cité, Mgr Danneels ose écrire :  « Il est vrai que le pape actuel a une préférence pour tout ce qui est traditionnel et qui accompagnait la vie de l'Eglise depuis des siècles. Il suffit de regarder sur quoi l'on met l'accent actuellement dans les liturgies romaines : on assiste au retour des dentelles, des mitres qui remontent au Moyen âge et on a replacé le crucifix sur l'autel alors qu'il en avait été éloigné. Je crois y déceler une nostalgie d'antan... » Cher Père Godfried, voilà une critique qui n'aura pas laissé son destinataire impassible. Passons sur les dentelles, la moquerie est fondée.  Les  mitres, j'ignore de quoi vous parlez : c'est la crosse moderne, je crois, celle de Jean-Paul II (dont je donne la photo), qui a été mise au grenier, d'où l'on a ramené la crosse en métal doré solennel de Pie IX. Mais sur le crucifix, je ne vous approuve pas du tout. C'est une affaire importante que vous traitez ainsi par-dessus la jambe (scusi), en dissimulant ce qu'elle signifie, que vous ne pouvez pas ignorer. Je rappelle les faits, avec  votre permission. Ils sont instructifs, non sur vous que nous aimons comme vous êtes, mais sur le pape Benoît, que nous voudrions mieux aimer.

 crosse pastorale de Jean-Paul II

    Benoit XVI a décidé en 2008 de rééditer toutes ses œuvres, opera omnia, en seize volumes. Et en cinq langues. L'ordre ne sera pas chronologique, mais thématique. En tête du premier volume, qui porte sur la liturgie, le pape a prévu et placé une préface originale, qu'on peut lire ici.  Arrivé au § 6, Benoit XVI évoque la célébration de la messe dos au peuple, dont il montre la signification essentielle. « Il est certain que le prêtre et le peuple prient tournés non pas l'un vers l'autre, mais vers l'unique Seigneur. Dans la prière, ils regardent donc dans la même direction: soit vers l'Orient, symbole cosmique du Seigneur qui vient, soit, si ce n'est pas possible, vers une image du Christ dans l'abside, vers une croix, ou simplement vers le ciel, comme l'a fait le Seigneur lors de la prière sacerdotale, le soir précédant sa Passion (Jean 17, 1). » Voilà qui est vrai, mais qui fait frémir. Où pareille réflexion va-t-elle mener le pape ? Il explique son idée, qui est un compromis : « Ne pas procéder à de nouvelles transformations, mais placer simplement au centre de l'autel la croix vers laquelle le prêtre et les fidèles pourront se tourner ensemble, pour se laisser conduire de cette façon vers le Seigneur, que nous prions tous ensemble. »  Ce n'est pas de la nostalgie, ça. Mais de la théologie. C'est dire qu'une messe n'est pas d'abord une rencontre entre amis, mais un rendez-vous avec Dieu. En plus, ça ne gêne personne...

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         Est-ce qu'avec le nouvel archevêque, la messe sera plus recueillie, plus axée sur ce contact naturel avec Dieu ? On verra. Je salue, comme le fait Palagio, l'intelligence de M. Léonard, que je reconnais. J'écouterai ses prônes, qui m'intéresseront, si j'en juge par ce que je lis sur le site web du diocèse de Namur. Mais je me félicite aussi de ne plus être un jeune homme, généreux et docile. L'habile homme qu'est cet évêque peu ordinaire (je n'ai pas dit 'anormal', j'ai en tête certain procès...) parle trop volontiers de problèmes sexuels et familiaux où sa compétence est nulle et son zèle excité. Quand on est le dernier d'une famille de quatre garçons dont tous sont prêtres, et dont le père est mort avant qu'on ait un an, on n'a pas bien appris la vie. Le bonheur de vivre. On a  appris Dieu, oui ; son service, sa puissance, c'est magnifique. Mais... Que Dieu parfois nous abandonne, qui donc, Evêque, te l'a appris, à toi ? 

22:59 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

09/01/2010

Dernière messe

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       Je crains que la messe d'adieu que le cardinal Danneels célèbrera tantôt (à 17 heures), à la cathédrale des Saints Michel et Gudule, rassemble moins de monde qu'on pouvait espérer. La neige, le vent, l'immobilisation du trafic routier... On verra bien.

J'ai beaucoup, beaucoup d'estime pour le pasteur qui va nous quitter. Estime, dis-je : le mot « affection » serait moins exact. Ce prêtre n'est pas de ceux qui eurent beaucoup à souffrir de l'Eglise, ni dans l'Eglise. Au contraire. Comme tous les bénis d'une association, il y a donc des réalités qu'il ne perçoit qu'avec son intelligence, abstraitement, sans que sa personne, son cœur, ou son équilibre interne en soit menacé. C'est qu'il était, bien sûr, un ex-premier de classe d'un système où, le diplôme en mains, il accède naturellement à la gouvernance, mais ça va plus loin : c'était surtout un garçon spontanément discipliné, donc rassurant. Quelqu'un qui aimait l'ordre : la passion n'est pas son affaire. D'où l'intérêt qu'il éprouvait pour la liturgie, la prière tranquille, l'application des codes. Il n'a jamais eu de revanche à prendre, tout lui a été donné, assez vite. Il n'a donc pas nourri dans son sein cette mystérieuse fureur rentrée, travestie en jovialité distinguée, cette duplicité habile, qu'on voit agir chez les prêtres de la fraternité St Pie X comme chez pas mal de cathos dits charismatiques. Godfried est un prêtre qui rend grâces, il magnifie le Seigneur. Léon Bloy n'est pas son cousin, ni Guido Gezelle. Mais sous son bâton pastoral, toutes les brebis sont bienvenues.

 experience

Ce n'est pourtant pas un « homme de gauche », quelqu'un dont la foi aurait bougé sous les questionnements conciliaires. Il fut touché, oui, qui ne le fut ? Blessé, non, au contraire. Scio cui credidi. Première personne du singulier (2Tim,1, 12). Il n'est pas centré sur l' « interconvictionnel », comme on dit, et je crois savoir qu'il n'a pas su ou pu rencontrer sur leur terrain original des prêtres ayant évolué hors des sentiers traditionnels. Mais c'est aussi le contraire d'un traditionnaliste. Son refus de distinguer entre chrétiens constamment dociles (j'allais dire : gentiment...) et tous les autres dont la foi connaît des failles, ou dont les mœurs empruntent des chemins périlleux, n'a jamais été un aveuglement devant le vrai travail de sape à l'œuvre dans l'Eglise, celui  de la droite conservatrice. Cette droite dont la prière n'est pas adveniat regnum tuum mais reveniat !  et reveniat  regnum nostrum.

Benoit XVI 

Il y a dans son dernier livre une demi-page dont je recommande la lecture attentive (p.157) : « Il (= l'évêque traditionnaliste Bernard Fellay)  il dit qu'il veut une obéissance filiale à tout ce que dit le saint-Père. Et là, ils (les théologiens du pape) se sont probablement fait posséder [!].  Ils auraient dû mieux vérifier. Et amener les traditionnalistes à revenir sur ce qu'ils avaient dit auparavant. Ils auraient dû se positionner par rapport à leurs déclarations antérieures... Je ne suis pas convaincu qu'ils accepteront Vatican II. Et j'en viens à craindre qu'on fasse un texte tellement confus que tout soit possible et que l'on en vienne à dire que tout ce que l'Eglise a dit jusqu'à Vatican I était le vrai dépôt de la foi. Avec la conséquence que Vatican II n'aurait été qu'un beau sermon sur tout ce qui précédait.

 Et maintenant, le successeur ? André Léonard ? A 70 ans, il a ses chances, hélas. Pour cinq ans : le temps pour moi de mourir. « Ton royaume, Jésus, mon Seigneur, que Ton royaume advienne, comme Tu voudras. Je crois en Toi. Quoi qu'il arrive.» Même le pire. 

16:02 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

06/01/2010

Aux lecteurs

voeux B & P 2010 

 

     Un mot plus subjectif, à vous mes lecteurs, sur le présent site, aujourd'hui. Pour clore cette période annuelle des douze jours où le monde tourne autrement que d'habitude. Le froid au dehors y est bienvenu, puisqu'au-dedans il y a les feux ouverts. Les cadeaux sont charmants comme des caresses, et quelquefois utiles quand le donateur a d'abord passé de longs moments à s'enquérir, en douce, de vos souhaits, à moins que, prosaïque et l'imagination en berne, il se résigne à vous donner un chèque. Les retours au giron familial d'origine sont contrebalancés par des excursions aventurées au loin, ou dans ces lieux de fête qui diffèrent de l'un à l'autre, selon les goûts et choix intimes de chacun :  comme si, ou parce que, à côte de la famille par le sang, il y a pour chacun une autre famille, par le cœur, par la peau, par l'appel. Quoi d'autre ? En ce temps-ci, les pauvres abondent, et ils sont visibles. Un peu trop, se dit-on méchamment, comme s'ils le faisaient exprès. Leur donner la pièce ne permet pas qu'on se rengorge, mais suffit pour qu'on se tranquillise, « la paix soit avec nous ». Justement la liturgie, avec l'image de Dieu qu'elle propose maintenant, a de quoi nous plaire. Dieu ? Un dieu enfant, imaginez ! Un gamin qui naît pendant un voyage, qui est jalousé par son roi (comme Blanche-Neige par sa belle-mère), qui fuit en Egypte où il s'initiera à la magie (selon un apocryphe), qui grandit « en taille, en grâce, et en sagesse », non sans fuguer comme tout le monde à l'adolescence... A écrire ces choses, je m'émeus moi-même. Je songe à la saisissante formule d'Irénée résumant notre invraisemblable Foi : « Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ».

 AC 2010

Curieuse décade prolongée, où les hommes s'envoient ce qu'il y a de plus vain au monde : des vœux. Car « l'avenir n'est à personne... » comme disait un des Chants du Crépuscule. Ils sont pourtant, ces vœux, ce qui nous rassemble, et ce qui nous prolonge : signes que nous ne sommes pas enfermés, que notre terrain d'existence est plus large que le champ dont on nous a fait responsables. Là où nous travaillons, ce n'est pas un lopin, c'est le Royaume.

 Antigone

Mon âge est tel que je n'ai envoyé de vœux à personne, sinon à mes morts bien-aimés dont la présence spirituelle m'est constamment sensible. Des vivants, j'ai attendu les messages, et j'en ai reçu. Pas plein de, mais des. ● Autrefois la lettre ou la carte postale était -  avec le téléphone à minuit - la voie normale de communication. Ceux qui s'en servent encore y manifestent toujours, à mon sens, un goût de l'écriture qui  me ravit.● Mais les avatars du service postal sont devenus bien dissuasifs, et puis le progrès, on vit avec, ou on meurt. N'usant pas du Gsm et donc des Sms (pourquoi ? c'est une autre affaire), où pouvait-on me joindre, si on le désirait ? ● Par la voie informatique, naturellement : certains courriels  privés que j'ai reçus dégagent tant de chaleur que je n'y ai pas encore répondu, ils mijotent en mon cœur.

 Fouilles dans le sol

J'en viens à vous, visiteurs de ce blog, avec qui je pense et bavarde depuis deux années pleines. Vous  contribuez à ce flux textuel, cette circulation du sang de l'âme. Avec vous, pour vous, j'essaie de rendre leurs couleurs aux vieilles croyances disqualifiées par l'étroitesse d'esprit, par l'ascétisme chagrin, par l'archaïsme idéologique. Je vous confirme ma proximité, mon attachement, le désir que j'ai d'un échange qui perdure. Pour ça, je dois vous dire comment je vous « vois ». Qui vous êtes dans mon esprit. Comment je vous classe spontanément, à tort ou à raison, en quatre catégories.

  1. Je ne tiens pas pour négligeables les gens qui n'ont ici que des passages intermittents, soit qu'ils n'y trouvent pas le sel, le fruit ou le vin qu'ils aiment, soit que, me connaissant, ils soient trop occupés pour me faire jamais signe : ils travaillent, eux, et considèrent ce site comme un divertissement que je me donne pour occuper mes vieux jours : pourquoi pas ? Je sais bien que la liberté d'avis et de communication que je revendique, ils l'ont en suspicion ; l' « ancien recteur » sait-il toujours maîtriser sa langue... pardon : ses doigts ? Ben, vous verrez bien...

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     2. J'ai une extrême considération pour ceux qui me lisent avec régularité, sans jamais rien dire, dont je vois le passage fidèle. Leur nombre ne cesse pas de croître, je m'en étonne un peu, j'en tire vanité, j'avoue ! et je songe à eux comme à des paroissiens critiques, amusés, curieux des voies que j'explore sans me distancer de l'Eglise Mère, et très attentifs à mes références. Je ne trahirai jamais leur confiance, pour aucun motif. Ce que je dis ne doit pas toujours être juste, j'en ai conscience (quand même !), mais sur le moment, il faut toujours que « je me croie »,- ou que je me taise. Etre à tous instants véridique n'est pas possible : être vérace l'est. Je le serai, promis.  

3. Il y a encore ceux qui ont eux-mêmes un blog auquel je me suis attaché pour diverses raisons. Parmi eux, il y a surtout le site de Marie, de Cyril, et depuis peu celui d'Etienne, avec qui je me sens dans un incessant dialogue, tantôt formulé, plus souvent sous-entendu. Dialogue critique, vous me connaissez ! Faut toujours que je dise, non pas un « mais », plutôt un « et ça, faut pas non plus l'oublier », ou encore « faut remonter plus haut : le problème est en amont du raisonnement »...

4. Enfin il y a un petit groupe de quelques lecteurs que je connais aussi « In Real Life », et qui m'accompagnent « gentiment » dans cette dernière partie de mon 'pèlerinage terrestre'. Ils ne liraient sans doute pas les blogs s'il n'y avait pas le mien. Eux-mêmes n'en font pas, ou s'ils en ont fait, ils ont décroché. Ils s'en tiennent à la conversation informatique genre facebook, où c'est facile, où on ne fait pas le malin, on n'y est pas forcé, disent-ils. Le blog, lui,  suppose qu'on manie la langue écrite; le blog suppose la littérature, fût-elle sans force ou valeur. Le blog veut qu'on pousse la réflexion au-delà des allusions furtives...  Ce qu'ils font dans leurs commentaires. A Pierre, à Benoît, à Alain Césame, à Palagio, à Jean-Matt, qui ne sont jamais intervenus que pour m'encourager, me tirer d'un mauvais pas, me bénir, que dirais-je, sinon mon amour ?

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