02/02/2010

La providence

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     En Haïti, le « créateur du ciel et de la terre » a laissé se fissurer son domaine. Ce qui à écrasé des pauvres, par dizaines de milliers. Comment comprendre ça ? Interrogé par des journalistes sur sa promotion controversée à un archidiocèse, un évêque subtil a souligné l'incongruité de la question qu'on lui posait par rapport à celle, autrement grave, qu'on aurait dû lui poser : car elle  s'impose à tout chrétien, et en premier lieu à leurs pasteurs. La catastrophe haïtienne est-elle compatible avec la foi en la bonté, en la puissante bonté du Dieu que le christianisme annonce ? La semaine passée, à Liège, un   immeuble s'est écroulé après une explosion, faisant onze morts, et plus de vingt blessés... Nous sommes un peu moins étrangers aux aléas des conduites de gaz, qu'on l'est en pays créole à la tectonique des plaques. Tout de même, il y a ici et là des victimes d'un mystérieux bourreau : le Destin. Avec la même question, béante.  Où est là la bonté de Dieu ?

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     La surprise est qu'en Haïti, les survivants, dont beaucoup sont dans un affreux état, amputés ou infirmes, ou ayant perdu l'un des leurs, parlent de leur salut personnel comme d'un « miracle ». Le  mot a été utilisé aussi à Liège, par les journalistes cette fois, pour ceux qu'on a pu sortir vivants des décombres, mais c'est par automatisme linguistique, ce semble. Dans l'ile dévastée, la ferveur et la gratitude accompagnent l'évocation de « l'œuvre de Dieu », de « la main de Dieu ». Cela m'interpelle. Je ne cesse d'y penser. En m'interdisant de parler ici de « superstition », ou pire, d' « égocentrisme et d'indifférence au malheur  du moment qu'on y a échappé soi-même » : les mots d'esprit de Voltaire sur la « providence » lors du séisme de Lisbonne (en 1755) me paraissent tout à coup tellement superficiels.

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     Vous savez : cette méchante idée qu'on remercie Dieu quand la foudre est tombée chez le voisin  plutôt que chez soi. Je ne suis pas tenté non plus de me rabattre sur Rousseau, qui en fait une question sociale, opposant « l'homme rassasié de gloire au sein de l'abondance » à lui-même, « homme obscur, pauvre, tourmenté d'un mal sans remède. » Antithèse simpliste : « Vous jouissez, moi j'espère. » Il doit y avoir une réponse moins frivole.

 Credo

     Ce n'est pas l'article récent de La Croix qui me la fournit, même s'il est bien fait. Les deux  journalistes font correctement leur travail, en rendant compte de réactions opposées : toute la gamme des possibles est parcourue. Il s'agit pourtant d'opinions de circonstance, et je reste  sur ma faim. Et vous ?

Commentaires

Retour du péché originel Bonjour, merci de nous éclairer comme vous le faites.
Je suppose que vous avez regardé la RTBF hier soir :)
Est-ce que vous pensez aussi, comme Mgr Léonard, que le monde créé par Dieu ne saurait être sujet à des séismes, et donc que le monde où nous vivons est physiquement détraqué par… par nous ?

Écrit par : David | 04/02/2010

La question posée par Ephrem est redoutable.
Y répondre convenablement demanderait plus qu’une dissertation sur blog et ne mènerait au surplus qu’à des conclusions incertaines.

Je suis donc conscient que les observations qui suivent sont éminemment fragiles et contestables. J’écris donc sans filet. Distinguons ce qui relève de l’action propre de l’homme et ce qui dépend de la nature seule.

Sur la première question, la pensée juive après Auschwitz s’est longuement interrogée sur la présence ou l’absence du Dieu de son histoire. La confiance dans le Dieu de l’histoire avait permis au peuple juif de survivre pendant 4.000 ans et voilà que dans la Shoah le Dieu de l’histoire cessa subitement d’en être le guide. Il fallait craindre que les mêmes massacres se reproduisent à nouveau, en dessous d’un ciel désespérément vide comme celui d’Auschwitz.
Certains penseurs et rabbins y virent la fin de leur religion historique. D’autres au contraire interrogèrent cette même religion pour y trouver la réponse qui puisse maintenir la confiance dans le Dieu historique du peuple juif.

Personnellement, je pense que la réponse passe par le mystère de la création d’un homme totalement libre de choisir le mal le plus radical comme le bien le meilleur.

Mais quid de la création voulue par Dieu lorsque se déchaînent des éléments naturels comme un tsunami ou le tremblement de terre de Haïti ? Quelle que soit la tendance à devoir chercher et à trouver, en toutes choses, un responsable fautif, il est difficile d’attribuer le glissement de plaques tectoniques enfouies sous des dizaines de kilomètres à l’action de l’homme.
Alors ?
Tout dépend de ce qu’on entend par création. Celle-ci voulue par Dieu n’a sans doute pas la perfection qui est celle de Dieu seul. L’univers est mouvement ; il est en expansion ou se rétrécit. Les galaxies et les étoiles naissent, s’allument, éclatent et s’éteignent. Que la terre tremble n’est pas l’objet d’un procès à faire à Dieu pas plus qu’à l’homme. Ni Dieu ni l’homme n’ont à ce point de vue-là cherché à abîmer la création. Sous peine de graves errements, on ne peut porter sur la création une vue fixiste comme si elle était figée une fois pour toutes.

La création vit sa propre vie comme l’homme la vit au milieu d’elle. Cette vie n’est jamais achevée.

Pas plus que ne sera pour nous ici jamais achevé l’amour auquel le Christ nous a invités et que les événements de Haïti, comme tant d’autres, donnent l’occasion de déployer.

Écrit par : Palagio | 04/02/2010

Avis de Mgre Leonard Pour que continue la réflexion, je transcris ici la position prise là-dessus par Mgr Léonard à la RTBF.

De Brigode. - Est-ce que vous ne vous posez pas la question, face à une catastrophe d’une telle ampleur comme Haïti : est-ce que Dieu existe vraiment ?
Mgr Léonard. - Oui, et j’ai beaucoup parlé de ça ces derniers jours dans mes rencontres avec les Chrétiens, en disant:[i]« Comment est-ce que vous vous situez par rapport à ça ? Parce qu’il n’y a pas 36 hypothèses quand même : comment met-on ensemble l’affirmation que le monde a été créé par Dieu, avec tant de malheurs, tant de catastrophes, et d’autre part la foi en un Dieu bon et tout-puissant ?[/i]. Eh bien, la réponse, c’est que Dieu ne veut pas ça. [u]Je suis très désireux de remettre à l’avant-plan un point de la foi catholique actuellement presque entièrement occulté, qui vient de l’ancien Testament, à savoir que le monde dans lequel nous sommes n’est pas le monde tel que Dieu l’a créé, mais un monde abîmé, dès l’origine…[/u]

Interruption ironique de De Brigode, qui ne suit pas : donc il n’est pas très efficace.
L'évêque ne relève pas, et poursuit : « Ce monde-là, Dieu le supporte [u]pendant un certain temps[/u] ; et non seulement il le supporte mais il le porte : s’il n’y a pas ce point-là de la doctrine, s’il n’y a pas Dieu fait homme qui, dans la détresse et la solitude, endure, porte ce monde, et est présent justement là, dans ces détresses..., je trouve impressionnant que Jésus soit mort en poussant des cris que tant de gens ont dû pousser à Haiti et ailleurs et à d’autres endroits, en criant : Mon Dieu mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné »

De Brigode (qui n’a rien compris à l’idée d’un deuxième monde « racheté ») Et vous comprenez que les Haïtiens disent que Dieu n’existe pas après ce qu’ils vivent ?
L’Evêque : Je pense qu’eux ne pensent pas tellement cela.Je suis impressionné par leur foi ardente. (interruption ; puis virage vers les conflits sociaux).

La "logique" (comme celle de l'appétit) n'est pas claire... Pourtant, la présence du Christ au milieu des victimes, à Auschwitz ou en Haïti, le Dieu souffrant avec nous, voire en nous parce qu'avant nous, est quelque chose qui me structure. Le rattachement au chap.3 de la Genèse (traditionnel, et même doctrinal, Léo a raison), ça me gêne. Lien logique trop commode. La faute au péché d'Adam si la terre tremble? Mmm

Écrit par : Ephrem | 04/02/2010

C'est intentionellement que j'ai laissé de coté la question du péché originel. Il m'est en effet impossible d'établir un lien entre la faute héréditaire commise par l'homme, au début de l'hominisation, et les lois qui régissent les phénomènes cosmiques et planétaires depuis des milliards d'années. De plus il faudrait admettre
que cette faute, aussi terrible soit-elle, entraine le désordre de tout l'univers, auparavant ordonné.

Le scepticisme d'Ephrem confine chez moi à l'incrédulité.

La notion de péché originel me pose en elle-même d'ailleurs depuis longtemps problème. Ne faudrait-il pas incriminer plutôt l'usage fait par l'homme de la liberté dans laquelle Dieu l'a établi,"à son image" ? Il ne s'agirait alors de rien d'autre
que de la condition propre de l'homme, nécessairement héréditaire.

Question sans doute plus philosophique que théologique.

Mais je suis d'abord et bien plus sensible à la présence évoquée du Christ souffrant et muet, tant à Auschwitz qu'en Haïti ou ailleurs.

Écrit par : Palagio | 05/02/2010

Il me semble que l'on peut rappeler à ce propos le texte de Lc XIII(la tour de Siloë). Le Christ condamne ainsi toutes les théories qui font d'une catastrophe un châtiment divin, "mais si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même", - avertissement qui m'a toujours laissé perplexe, car comment le relier à ce qui précède ?
Et, même si je veux bien que "Dieu n'est pas dans le tremblement de terre", mais est avec ceux qui agissent pour la justice (cf: http://www.eglise.catholique.fr/actualites-et-evenements/dossiers/seisme-en-haiti/mais-dieu-netait-pas-dans-le-tremblement-de-terre-1-rois-1911-6010.html), je continue de ne pas bien comprendre : pourquoi donc faut-il que les hommes créés par Dieu par amour passent par ces souffrances ?

Écrit par : Bernard | 11/02/2010

La tour de Siloé qui s'écroule (accident), ou la répression cruelle de Pilate rapportée au même moment (méchanceté), ce ne sont pas des punitions de Dieu, dit Jésus. Quoi alors ? Des malheurs qui surviennent à l'être humain, qui sont inscrits dans notre nature mortelle. Mortels nous sommes, essentiellement, depuis qu'Adam (image) a refusé le projet de Dieu, Adam et sa descendance, vous et moi. A moins que nous ne nous convertissions, çàd que nous nous tournions à nouveau vers Dieu venu chez nous, pareil à nous. Alors nous serons avec lui, nous ressusciterons avec lui. Mais pour cette vie-ci, cette vie mortelle, c'est d'avance foutu, on est de la chair qui ne peut que pourrir, que voulez-vous ? - Merci d'avoir poursuivi la réflexion. Ma "réponse" n'est pas originale, je sais, mais elle est, je crois, la plus réellement chrétienne : faut faire une croix (!) sur ce monde-ci, la perspective ouverte est la vie du monde à venir "amen".

Écrit par : Ephrem | 11/02/2010

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