09/02/2010

Ce pays nous ennuie, ô mort...

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Mon sentiment d'homme étranger aux désastres planétaires mais nullement épargné par d'autres tourments qui m'ont, à certaines époques, mis au supplice dans cette « vallée de larmes » où je ne pleurais même plus, est que l'être humain, si on quitte la phraséologie euphémique aujourd'hui dominante, est très conscient que la mort est là, qui rode autour de lui, toujours ! Et que, finalement,  ce n'est pas triste.

claudel camille, l'age mûr 

La conscience qu'on a de soi-même, inclut, si on a quelque lucidité, un sentiment de fragilité extrême, qui ne fait que croître avec le temps. Fragilité de la vie, parce que fragilité de ses conditions. Cela commence dès l'adolescence, où la chance de se faire aimer apparaît comme incertaine. Il n'y a pour ça aucune nécessité cosmique. « Tu viens à moi du fond de ta jeunesse, tu viens à moi et tu ne le sais pas. » disait une chanson d'un certain Jacques Douai, chanteur « à texte » se produisant dans les cafés concerts. J'ai toujours su que cette affirmation n'était qu'une aspiration sans garantie. Tant de gens qui seraient faits l'un pour l'autre, qui eussent été parfaitement heureux ensemble, ne se rencontrent jamais. J'ai pris l'exemple de l'amour, mais le métier, l'argent, le succès, la santé, tout est hasardeux. Rien n'est sûr. Toi qui me lis, moi qui écris : peut-être qu'un de nous deux ne verra pas revenir le printemps.

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En même temps, à l'exception de tous ceux qui meurent jeunes, qui n'ont pas eu « leur compte de vie » et ont assez goûté à l'amour pour mesurer le vol qui leur est fait, la mort n'est pas tragique. Lorsque la nuit approche, on la voit venir avec une grande paix. Seule la souffrance est insupportable, mais notre civilisation a les moyens d'y remédier, et y remédie. On pallie tant qu'on peut, et quand on ne peut plus, on peut encore, et on le fait. Pour autant que l'Eglise n'y mêle pas une  problématique médiévale, ou bien qu'on ait acquis, à l'intérieur d'elle, assez de culture et de raison pour s'autoriser sans présomption un jugement autonome, qui ne soit pas de complaisance. L'Europe avec raison se donne le devoir et donc le droit d'exclure cette souffrance du monde des vivants. - Eh bien heureuse mort, quand le temps est venu.

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Qui voudrait vivre 900 ans, comme Noé ou Mathusalem, ou même 120, comme Jean Calment  ? Les progrès économiques et scientifiques retardent l'échéance ; par bonheur ils ne l'annulent pas. On allonge la jeunesse, plutôt qu'on ne la prolonge. Quand l'existence a été « pleine », que l'Amour qui pouvait s'égarer, ne s'est pas égaré et qu'il vous a trouvé ; quand par le sexe et par le cœur, ou bien par le cœur et par l'esprit, vous avez créé, formé, lancé dans la vie des fils et des filles qui seront vous quand vous ne serez plus ; si l'une ou l'autre action d'éclat a pu justifier à vos yeux comme à ceux d'autrui votre passage d'individu sur la terre ; si votre  profession a été vécue de façon telle qu'elle vous enchantait, qu'elle servait au bien-être de vos proches, de vos clients, de vos lecteurs ; si l'argent gagné fut celui de votre travail, tout autre étant pour vous méprisable, et qu'il ait été mesuré à vos besoins, sachant qu'il en faut plus qu'on ne croit et moins qu'on ne dit ; parce qu'enfin vous avez deviné, reconnu, aimé, si peu que ce soit, à travers un miroir, l'image obscure de « Dieu »... Alors vous avez le sentiment, comme dit le psaume, d'être  « rassasié de longs jours » et qu'il ne reste de but à atteindre que celui dont Paul de Tarse parle en 1Cor 13 : « Connaître Dieu comme il vous connaît. » Exactement comme.

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N'ai-je pas dévié de mon propos ? Je voulais parler de la Providence... Eh bien son action n'est pas de nous changer, de nous faire vivre un autre destin que celui que nous secrétons nous-mêmes. Mais de nous accompagner. Voilà la norme. Qui l'ignore ? Les esprits chimériques, façon Malraux, qui hantent si bien l'adolescence : « L'homme sait que le monde n'est pas à l'échelle humaine, et il voudrait qu'il le fût. » L'esprit adulte, lui, mesurant nos limites, s'en accommode avec réalisme. « Qu'ai-je fait pour mériter ça ? » est la question qu'il se pose non quand vient le désastre, mais plutôt quand vient l'exception au désastre, le salut improbable, le bonheur du rescapé. Echapper à l'accident général, voilà qui n'est plus ordinaire. Il faut bien alors que Quelqu'un soit intervenu. En cela se concentre le sentiment de la Providence, que de froids philosophes moqueront à loisir dans leurs chaires tranquilles. Le bonheur des Haïtiens, peut-être unijambistes ou infirmes, ou encore orphelins, c'est de penser qu'ils sont regardés, choisis, sauvés. La Foi, cette lumière dans l'ombre fatale, cet amour dans l'univers froid.  

Commentaires

Certes. Mais le livre de Job pose la question aussi dans le désastre.
Cette question me parait coexistentielle à l'homme. Mais je rejoins totalement Ephrem que la réponse ne peut être que dans la confiance que donne la Foi.

Écrit par : Palagio | 09/02/2010

...non non... j'parlais pas de ça... C'que j'ai dit ici, rien qu'ici, n'est pas intellectuel, pas intelligent peut-être, mais lisez mieux, autrement, j'sais pas. C'est Ephrem qui s'exprime, pas René Girard...
Ne réagissez pas.
Affectueusement, mon ami.

Écrit par : Ephrem | 09/02/2010

En lisant ta noire affirmation ( pas vraiment noire pour toi, je sais, mais pour moi oui : je suis plus loin que toi de l’aube après la Nuit où ton mysticisme te fait camper déjà ) , je songe à ces vers des « Contrerimes » de Paul-Jean Toulet, dont tu m’as donné un exemplaire, en cadeau. Il y a bien dix ans… Tu te souviens ?

«[i] Ce n’est pas drôle de mourir / Et d’aimer tant de choses :/ La nuit bleue et les matins roses / Les fruits lents à mûrir // Ni que tourne en fumée / Mainte chose jadis aimée / Tant de sources tarir…[/i] »



Écrit par : Pierre | 18/02/2010

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