19/02/2010

1985 ou l'ultime unanimité

chene-creux

 

        Le sentiment est aujourd'hui répandu que Benoît XVI poursuit dans l'Eglise une politique dite conservatrice, et davantage : de restauration. Il ne l'a pas inaugurée : Jean-Paul II déjà n'était pas content de l'état souffreteux dans lequel il avait trouvé la vie chrétienne dans le monde libre. Il venait lui-même de contrées où la religion, opprimée par le Pouvoir communiste, suscitait, par réaction, les  plus traditionnelles ferveurs chez les croyants. C'était la logique des premiers siècles : « sanguis martyrum, semen christianorum », la persécution est productive. Mais notre monde libéral est athée plutôt qu'antichrétien, agnostique plutôt qu'athéiste. Chacun y croit, y dit, ce qu'il veut ! pourvu qu'il respecte les droits d'autrui. Si le christianisme n'y prospère plus, s'il semble en déclin, inutile d'accuser les autres,  ce ne peut être que de l'intérieur, comme un arbre mourant qui se creuse. C'est en 1985 exactement, soit vingt ans après la clôture du Concile, que la question fut rencontrée de face. Considérée comme un problème fondamental à régler au sommet de l'Eglise. Qui raisonna comme à l'accoutumée : on connaît un arbre à ses fruits, tout le monde sait ça, Jésus lui-même cite l'adage. Or, ceux du Concile... « Comme firent jadis les apôtres,  retournons donc au Cénacle, où nous rejoindra l'Esprit. »

 masques pour et contre

    Pas question ici d'un Vatican III. Les pères conciliaires, avant de se séparer, avait prévu un mode plus  familier de concertation : plus économique, et moins incontrôlable. Il fut établi qu'on se reverrait à dates régulières (tous les cinq ans) moyennant délégations, pour « continuer la grâce du Concile », c'est-à-dire la collégialité ! Il fallait prévoir aussi qu'un point « hors du commun » (extra ordinem) pût réclamer soudainement une réunion imprévue ; d'où l'idée de « synodes extraordinaires ». Il n'y en eut que deux : le premier sans grande importance, à la fin des années 60, pour mettre au point la collaboration entre curie romaine et conférences épiscopales. Le second, lui, fut capital ; il est aussi, à ce jour, le dernier. Novembre-décembre 1985. Son objet : faire vraiment le point sur ce concile aux promesses en défaut de réalisation. Le faire collégialement, sans rien trahir. Avec deux camps, tout de même : 1. les prudents, les tradis, les romains, qui n'ont pas suivi Lefebvre (lequel a rompu toute communion en juin 1978) mais qui sont sensibles à certaines de ses dénonciations, et désireux d'arrêter les frais. Et 2. d'autre part les libérés-libérateurs, les progressistes, les hommes de terrain estimant qu'il ne fallait surtout pas s'arrêter mais aller plus loin. Les fruits ne faisaient défaut que parce qu'on rechignait  devant les derniers investissements nécessaires ; d'ailleurs s'ils étaient moins visibles, ces fruits manquaient peut-être moins qu'on ne disait, ils étaient enfouis plus profond, voilà tout, qui sait ?...

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     Dans la coulisse, voire dans les cintres de ce jeu ecclésial, on trouve aussi le nouveau « préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi », Joseph Ratzinger. Qui, depuis 1982, doit désormais veiller au grain de l'orthodoxie, à la place de Seper, le Croate débonnaire. Ce Ratzinger, il a participé au Concile du côté des novateurs et a co-dirigé la revue Concilium.  En 1969, il a changé de camp, et rejoint dès 1973  la revue Communio, parce qu'il avait été outré par l'évolution des esprits accueillant des phrases comme celle-ci : « Qu'est ce que la croix de Jésus sinon l'expression d'une glorification sado-masochiste de la souffrance ? ». Interrogé par Weigel, son récent biographe, Ratzinger dit avoir pensé alors que « quiconque voulait, dans ce contexte, continuer à être progressiste était contraint de renoncer à son intégrité. » Si la phrase incriminée n'est pas une question mais une affirmation,  je suis avec lui.

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      De ce synode extraordinaire, Godfried Danneels fut le secrétaire, et aujourd'hui le mémorialiste. Je  cède volontiers l'ordinateur à notre ex-archevêque bien-aimé : son style est d'un naturel épatant, qui le décrit lui-même, dans sa prudence et sa  sincérité roublarde (vertus paisibles qui, dans les cinq années qui viennent, seront sans doute  remplacées par d'autres) . «  En fait, ce synode spécial a tourné autour d'une question fondamentale : fallait-il freiner ou, à l'inverse, continuer dans l'esprit du concile ? Ou encore, selon d'aucuns, aller plus loin. C'était donc cela l'enjeu et toute la presse mondiale se focalisait sur l'enjeu : stop ou encore. Ma tâche était de faire la synthèse de tous les débats et de la consigner dans le rapport final. Mon secrétaire était alors Walter Kasper qui n'était pas encore évêque à ce moment -là. Il enseignait à Tübingen. Ce synode fut en fait un des sommets de mon existence. Kasper et moi avons réussi à rédiger un texte qui a réconcilié tous les Participants. Il a d'ailleurs été approuvé à l'unanimité le lendemain. C'était presque un miracle auquel, si vous me le permettez, les deux auteurs du rapport ne furent pas étrangers. On a eu le moment de grâce qu'avaient vécu les théologiens de Louvain pendant le concile Vatican II : rédiger un texte très clair mais qui ne dérangeait personne. Un vrai texte de compromis mais dans le meilleur sens du mot. Le plus important réside dans une bonne formulation. Le matin du vote, l'unanimité fut quasiment totale. A la conférence de presse, tous les médias de la planète étaient venus avec une seule question: que s'est-il passé ? On se demandait auparavant si l'on allait continuer ou, au contraire revenir en arrière parce qu'on était allé trop loin. Et il fut donc décidé de continuer, mais sans excès. Ce texte avait aussi formulé pour la première fois qu'il fallait un grand catéchisme.(...) Je me souviens qu'il était deux heures du matin quand nous y avons mis un point final dans l'enceinte du Vatican. Nous avons même dû réveiller les gardes suisses pour pouvoir sortir. Je m'en souviens comme si c'était hier. J'ajouterai que j'étais complètement épuisé. (...) Ce fut aussi une preuve que Jean-Paul II me faisait confiance, sinon il ne m'aurait certainement pas confié cette mission. A l'époque, quel âge avais-je ? Cinquante-deux ans ... Le pape avait pris un risque très sérieux. Les débats auraient très bien déboucher sur une polarisation. C'était précisément ce que nous devions éviter à tout prix...»

A tout prix ? ! ?? !!!  (A tout prix, Mgr André-Joseph ?)

Commentaires

Ephrem nous rapelle un épisode fort significatif qui était depuis bien longtemps enfoui dans ma mémoire.
Il me semble que l'unanimité demande bien plus qu'une intelligence structurée, à savoir l'intelligence du coeur.
C'est sans doute bien là le secret de ce qu'alors le cardinal Danneels a pu réussir.
En revanche, je crains le dogmatisme aussi brillant soit-il.

Écrit par : Palagio | 20/02/2010

Question Heureux de vous retrouver, Palagio. Après m'être beaucoup avancé, sur ce blog, sur le terrain de l'adhésion [u]absolue[/u] au Christ par le coeur, la prière et l'action, je souhaite dans les semaines qui viennent me centrer sur la 'doctrine', sur le contenu professé de la foi.

Je crois que la crise de la pratique religieuse est liée à la remise en cause, par les clercs eux-mêmes, des 'garanties' ou 'signes' attendus de Dieu pour qu'on lui fasse confiance. L'accès devenu populaire à l'exégèse a ébranlé les certitudes. Qu'est-ce qui est vrai dans tout ça ? disait-on ? A droite, Renan avait raison tout à coup. Et à gauche, il n'y avait de libération que sur cette terre. Sans catéchisme, que croit-on ?

J'aimais, j'aime toujours l'homme Danneels. Mais ne soyez pas dupe de ma bienveillance, ni d'ailleurs de la sienne. Un texte qui ne dérange personne est aussi un texte inutile. Ne pas faire de vagues en 85, c'est reporter les vagues à plus tard. Non ?

Écrit par : Ephrem | 20/02/2010

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