22/02/2010

La foi du charbonnier

angelus_de_millet

 

   La plupart des chrétiens qui se disent tels, s'ils ne sont pas prêtres ou philosophes, n'aiment pas discuter de leur foi. Ce n'est pas manque d'intelligence, mais gêne devant l'intellectualité. Si on insiste, ils la caractérisent d'un déterminant célèbre : « la foi du charbonnier. » Façon de dire leur difficulté à s'expliquer sur une adhésion dont ils perçoivent mal le contenu,  encore qu'elle soit, chez eux, sans réserve.

diable 

    Dans le dictionnaire universel de Furetière (1690), j'ai trouvé une histoire bizarre, éclairante et drôle ! qui m'a donné à penser. Comme une définition de la foi populaire. Un jour le Diable, voulant tenter un malheureux charbonnier, lui demanda quelle était sa croyance. Le misérable répondit : « Je crois ce que l'Église croit. » Le diable le pressa : « Et à quoi l'Église croit-elle ? » Réplique de l'homme : « Elle croit ce que je crois ». Le Diable eut beau insister, il n'en tira rien d'autre ; ce qui l'amena à se retirer, « confus ».

 Trevoux sJ

[Parenthèse (vous pouvez sauter le paragraphe) :1. dans divers ouvrages antérieurs, curieux de linguistique, le diable est remplacé par le Cardinal jésuite Hozjusz, un des présidents du Concile de Trente. La réponse était alors saluée comme venant du Saint-Esprit... 2. Par ailleurs, on apprend qu'un certain Drelincourt, pasteur calviniste, fait observer que le diable (ou le cardinal) « n'était pas des plus fins ; parce qu'autrement il aurait demandé au charbonnier, qu'est-ce que toi & l'Eglise croyez ? et alors le charbonnier n'aurait su que répondre. »  3. Finalement, dans le dictionnaire de Trévoux (édition 1734), on tombe sur ce jugement d'époque, censé conclure : « La raillerie de ce Ministre Calviniste est fade (...); car le Charbonnier eût répondu à la question du Diable de Drelincourt s'il la lui avait faite : "Je ne suis pas obligé de savoir en détail tout ce que l'Eglise croit. J'en sais ce que j'en dois savoir, et pour le reste je le crois dans la foi de l'Eglise, disposé à faire un acte de foi sur chaque article en particulier, quand il me sera proposé à croire" » ]

 Don-Quichotte

       Ce qui est dit par cette histoire, et qui est souvent juste, est que la foi n'est pas, à son origine,  une affaire individuelle : elle est reliée consciemment ou non à un groupe, une famille. Quelle famille ? La sienne, pourvu qu'elle ne vous dévalorise pas. Dernière citation, trouvée chez un certain Mathias Maréchal , dans un texte de 1615 : « Il me souvient qu'un gentilhomme, mon camarade dans les armées, où nous étions volontaires, ignorant de tout, fors de la profession des armes qu'il savait fort bien et pratiquait vaillamment, s'il se trouvait qu'on disputât de la Religion, il n'usait d'autre argument, sinon « que ses père, aïeul, bisaïeul, et trisaïeul, étaient inhumés en l'église de sa paroisse ; que sur leurs tombes étaient gravées des croix, des images de Saints, des épitaphes, invitant à prier pour leurs âmes ; qu'il voulait vivre et mourir en leur foy, et être inhumé comme eux s'il pouvait ; qu'il avait ouï que les pierres de ces monuments s'élèveraient au jour du jugement contre les enfants qui avaient abandonné la foy de leurs pères ». Et contre cela il ne voulait recevoir aucune réplique ; et se retirait si on voulait plus avant disputer. » 

Ordination 

    Voilà un « croire » qui a quelque chose de médiéval. Luther le trouvait indigne de ceux qui ont reçu la Bible comme guide, en même temps que l'Esprit-Saint. Mais quel guide hasardeux : je parle de la Bible, d'où l'on ramène n'importe quoi, qu'il faut trier, comme des poissons, moyennant une exégèse soignée... Le charbonnier qui s'en remet au Père, au Groupe dont il procède, à qui il doit - selon son expérience - son équilibre et son bonheur de vivre, je crois qu' il y a des façons de croire plus hautes :  plus profondes, je ne pense pas. « Credere » signifie au sens propre « faire crédit », et « fides » à la fois la confiance et la fidélité : le « croire » des humbles possède ces connotations. Ils sont loyaux à l'Eglise, comme un vassal au seigneur féodal, comme un patient à son médecin. Comme un homme à sa mère, ou ce qui en tient lieu. Engagement englobant (bien avant que Pascal l'explicite) une sorte de « pari nécessaire et salutaire, où le risque est faible et le gain important ».

angelus millet Stefan 

         Mais que se passe-t-il si l'Eglise votre Mère ne sait plus ce qu'elle croit ? Si par exemple Rome avec la Catéchèse  ratzingérienne, d'une part, et, d'autre part, votre Diocèse avec le catéchisme Pierres Vivantes, sont en désaccord formel, comme il s'est passé en France vers 1982 ? Que fait le charbonnier ?

Commentaires

Je ne crois pas ce que l'Église CROIT, mais je crois en ce que l'Église CÉLÈBRE. Comme disaient certains théologiens anglicans du début du 20ème siècle: ce ne sont pas les 39 articles de religion qui interprètent le BCP, mais c'est le BCP qui interprète les 39 articles.

Écrit par : Georges | 23/02/2010

Le [i]Book of Common Prayer[/i] (si cher à Julien Green avant sa conversion) et les 39 articles sont deux parties d'un même ouvrage (qui en a une troisième). Chez les Catholiques,on dit "lex credendi lex orandi" : le parallélisme est obligé. - Le BCP ne change plus après 1662 ; le catéchisme catho, lui, a connu d'audacieuses, de courageuses, de dangereuses secousses entre 1965 et 1992, qui ne pouvaient pas ne pas troubler le charbonnier. Lequel n'est pas étudiant en théologie, comme vous l'êtes, Georges :-)

Écrit par : Ephrem | 23/02/2010

Je suis admiratif devant la "foi du charbonnier" et note avec délectation ce que Ephrem en dit.
Mais je suis un peu triste de ne pas pouvoir sans plus la partager.

J'ai été élevé et ensuite formé dans l'esprit critique et ai besoin de beaucoup interroger avant d'intérioriser. Suis je pour autant un mauvais fils de l'Eglise ? J'espère que non si j'en crois notre pape "béni" - eh oui, c'est la traduction de Benedictus - qui souhaite que foi et raison se réconcilient.

Mais il y a et il y aura toujours le saut métaphysique qui engage la vie.

Écrit par : Palagio | 03/03/2010

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