17/03/2010

Quand le sexe se montre (3)

Rustin

 

         

       Après la guerre - "...Je vous parle d'un temps Que les moins de trente ans Ne peuvent pas connaître" ... - je fus moi-même un enfant enfermé jour et nuit, sans pouvoir sortir même le week-end. L'internat se disait « séraphique », un qualificatif traditionnel de l'ordre franciscain, comme on dit « angélique » celui des Dominicains. Qu'est-ce que j'y ai vu, entendu, compris alors, à propos de cette irruption de la sexualité adulte dans l'équilibre fragile de la maturation ? Rien qui ressemble au tableau immonde façon Rustin ou Molinier que le sénateur Dubié exposait dans le Soir de lundi dernier. Cruellement, mais objectivement, je n'en doute pas. J'ai un autre témoignage à donner, parce que j'ai vu autre chose ailleurs, d'abord, et aussi parce que je regarde autrement. Avec piété, et pitié, pour toutes, toutes les victimes de l'oppression sexuelle d'avant 68.

 FrancoisAssise2

       Au pays séraphique, deux situations posaient problème.

 1. D'abord, la sexualité entre élèves. Elle était l'interdit absolu. Motif d'exclusion immédiate, sans justification. Elle existait pourtant : les renvois soudains n'étaient pas exceptionnels : deux ou trois par an. On comprenait de quoi il s'agissait à ceci qu'aucune explication n'était donnée : le supérieur entrait dans la salle commune, faisait sa communication en une ou deux phrases stéréotypées : « ...un tel et un tel... aujourd'hui... définitivement », et c'était tout. Nous n'en parlions pas entre nous, ensuite : nous n'en avions pas le droit, il y avait là de la honte. Le tabou était intériorisé : la consigne du silence, jamais  enfreinte. - C'est plus tard, à la fin de ma seizième année, qu'une "révélation" m'a été faite. Un événement n'ayant d'analogie profonde qu'avec celui qui transforma le destin de Paul de Tarse, la comparaison ne scandalisera que les grossiers. L'amour m'a trouvé, bouleversé, mis debout. Mes lecteurs les plus anciens savent de quoi je parle. Marche en Famenne, mon Damas en Syrie. Mais ce n'est pas ici mon sujet. Je  n'étais plus alors un adolescent.

 joseph et jesus

       

       2. De la part des adultes vis-à-vis des élèves, je n'ai jamais eu connaissance de violences odieuses, du moins quand j'étais dans l'âge où elles auraient pu me troubler. Là où je fus, et jusqu'à mes vingt ans où j'entre dans la Compagnie de Jésus, l'impératif de chasteté qui s'imposait aux nombreux clercs qui nous entouraient était matériellement respecté. Mais qu'il avait aussi, je le voyais, des contre-effets navrants ! Tel franciscain, tel jésuite, tel abbé, ils souffraient à l'air libre. Tantôt ils affichaient une dureté, une sévérité qui terrorisait, n'ayant ni amis connus, ni conversations faciles, ni même piété touchante. Tantôt leur besoin de tendresse s'exprimait doucement, sans qu'on sache que faire. J'avais douze ans, un jeune prêtre, surveillant, se montrait plus que bienveillant, attentionné avec moi, et bien qu'il ne fût pas enseignant dans ma classe, je m'adressais à lui quand j'avais besoin d'aide. Il me demandait de l'embrasser. Oh ! Comme ça ! Comme j'embrassais ma mère et mes frères... Ca n'avait rien de choquant ; mais voilà, si j'oubliais de le faire quand je le voyais, il me le reprochait, gentiment. Mais j'oubliais souvent et j'étais gêné de son insistance. Je lui donnais raison d'ailleurs, il était comme... comme mon parrain, au fond, pourquoi est-ce qu'il me demandait toujours de fermer la porte ?... Voilà. Ce franciscain vit encore, peut-être : il aurait 88-90 ans, par là, c'est possible. S'il me lit, qu'il sache que je l'estime ; que je l'ai plaint, et aimé comme j'ai pu, ce malheureux poverello alors à peine ordonné !... Cette « sollicitation » là, c'en était bien une, sans doute, mais qui n'avait rien à voir avec les crimes dont les sentiers de l'Eglise sont encore fétides aujourd'hui.

 Abdessamed, 'mes amies' in LLB 100212

      Plus tard, aux Facultés de Namur, les internes de 18-20 ans que nous étions blaguaient sur la concupiscence évidente mais, j'en jurerais ! innocente de tel jésuite, de tel autre. L'un vous déshabillait du regard, l'autre vous malaxait les mains, dans son bureau, en vous écoutant lui confier vos soucis.  A notre jeunesse libre, c'était seulement un sujet de plaisanteries, une excentricité de célibataires qu'affamait leur intellectualisme exclusif. Je devais être un des rares, j'imagine, à trouver cette faim douloureuse. Mais j'étais ainsi fait que je m'en donnais une explication. Ces prêtres, s'ils s'aimaient davantage entre eux, chastement, sans se toucher mais en se parlant, ils seraient sans doute rassasiés. Je le pense encore. Dans l'immense majorité des cas, la puissance du sexe renvoie à la carence des caresses verbales. «Le remède aux péchés des tiens, pape Benoît, aux péchés des nôtres, - car, à mon niveau de charbonnier, je suis avec toi pour toujours et depuis ma naissance, tu le sais bien - il n'est pas dans la sélection des plus froids, mais dans la revalorisation de la tendresse au cœur de la vie ecclésiale.»

Commentaires

Je rentre à l'instant de l'étranger et lis le texte ci-dessus.
Je suis ô combien d'accord sur le remède indiqué par Ephrem.
Si j'en ai le courage, je reviendrai à ce sujet, sur lequel il y a tant à dire.

Écrit par : Palagio | 22/03/2010

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