19/03/2010

Psaume d'Adam

homme à la houe millet

 

     Adam, après la chute, qu'est-ce qu'il pensait de Dieu, son colérique ami ? Ils étaient en brouille maintenant, le Vieux l'avait chassé du Domaine ! Regardez à présent le premier Homme qui peine, et qui transpire,  à remuer la terre, comme annoncé. Ecoutez-le. Il n'a rien oublié, Adam, de l'amitié première, comment oublierait-on cette intimité-là, avec ce Dieu, ses murmures, son odeur, sa lumière, son pas paisible... ? Entre deux coups de bêche, Adam s'essuie le front, et il marmonne, c'est un psaume, le premier psaume du premier homme, qui pouvait ressembler à...  A ce poème en roumain d'un poète juif de 26 ans, émigré en France dans l'entre-deux guerres : Benjamin FONDANE (Bucarest 1898- Auschwitz 1944)

preview Fondane 

  Ma terre est encore mouillée de soleil ; / je laisse un moment se reposer la bêche ;  / je suis plein du jour affaissé dans le champ, / bien pénétré, comme les pierres et l'eau. / Dans la blancheur du soir, un grillon s'aiguise, / les trousseaux de lavande tintinnabulent ;/ je sais bien, Seigneur, que tu es resté ici,/ dans le grillon, je le sais, ou dans la lavande.

Mais si tu voulais abandonner la haine,/ comme les serpents abandonnent leur peau, / tu aurais à nouveau, Seigneur, ta houlette, / tu surgirais de chaque motte de terre. / Je voudrais savoir si tu es toujours blanc, / je voudrais que les chiens hurlent après ton ombre, / je voudrais que tu te dises : Adam - Adam... /  (Pendant que je laisse reposer ma bêche.)

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  Vous me manquez tellement, toi et ta barbe... /  Je t'ai pardonné depuis longtemps, tu le sais,/ Pourquoi te cacher dans les pluies et les orages / lorsque tu es dans tous les os  de mon corps ? / Si j'ai failli alors, que ma langue tombe, / que mes épaules tombent tel un ravin, / mais viens, que j'embrasse par terre, au soleil, / ton ombre humide qui ne connaît pas de fin.

  Si j'ai failli, pourquoi m'as-tu donné des bêtes, / une maison, l'abondance, et la terre rouge, / une femme en laquelle je peux entrer, / et toutes les joies de l'amour déchaussé ? / Si j'ai failli, pourquoi donc m'humilier, / [=]pourquoi me combler, oh ! pourquoi me combler, /  quand la fumée du sacrifice revient / seule nous dire que nous sommes poussière ?

  Nous n'implorons pas ta pitié, mais ton amour. / Vois : les bêtes ont mugi au déclin du jour, / la tête de travers et l'âme souillée; / je voudrais mugir la tête de travers, / ne posséder ni troupeaux ni abondance, / et n'avoir pas de femme en laquelle entrer, / ignorer que tu ne veux pas entrer en nous, / comme le ruisseau ne peut entrer dans les pierres.

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  Certaines nuits, les étoiles font des signes, /  d'autres nuits, elles tombent - je les cherche en vain / comme un dément, le lendemain, dans le champ -, /  je voudrais qu'elles soient des signes de toi. / Certaines nuits, l'argile me semble plus vieille; / alors quelque chose en moi brise la chair, / comme le vin nouveau brise les tonneaux; / pourtant, Seigneur, l'argile ne me fait pas mal.

  Lorsqu'un jus vermeil craquelle le raisin, / souvent, la nuit, parmi les bœufs endormis, / il m'a semblé reconnaître ta lumière / et ton pas si paisible parmi les bœufs. / Viens-tu étendre ta main blanche sur les choses ?/ Viens-tu gonfler le cœur fécond de mes épis ? / Et le lendemain les troupeaux sont plus nombreux; / ou bien n'es-tu le berger que des troupeaux ?

 Abel, par Charles Mellin, Musée de Nancy

 

  Vois : dans les champs monte une fumée d'offrande; / c'est Abel, c'est mon garçon qui sacrifie. / Et il te prie, comme je te prie à mon tour, / de pencher un instant ton âme vers lui.  / C'est Abel, le sacrifice est sien tout entier; / voici le bouc le plus gras que nous ayons, / et ses cornes sont les cornes les plus grandes -, / tu as encore le temps avant la nuit.

 caÏn et abel

  Mais qui vient à perdre haleine à travers champs ? / Pourquoi autant de délices dans le cœur / que de chants d'or à l'intérieur d'une ruche ? / C'est Caïn, Caïn - il est envoyé par toi. / Je te remercie, ô Seigneur, de fléchir !  / Je te remercie de ton amour, ta pitié, / et d'avoir accepté, en signe d'alliance, / le sacrifice ici-bas de mon fils Abel !

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Benjamin Fondane, Poèmes d'autrefois, traduits du roumain par Odile Serre, Ed. Le temps qu'il fait, 2010, 17 euros !  « Le psaume d'Adam » se trouve pp.33-35. - www.letempsquilfait.com  

11:43 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

sacrifice Vous êtes plus de cinq cents déjà à être passés en un jour sur ce site, et avoir lu ce psaume insolite, au moins l’avoir commencé, c’est un peu long, mais c’est si beau, si contradictoire comme la vie, si neuf, je ne le connaissais pas moi-même et l’ai découvert quand ? le 3 mars, dans une librairie de province… et voilà que personne ne réagit, ne commente… pourtant ce psaume où le puni raisonne comme nous raisonnons c’est naturel contre le père, contre le maître qui se fâche pour rien, qui vous met dehors pour une pomme, - sa pomme, c’était important pour lui mais moi est-ce que je savais -, ce maître adoré, est-ce que personne ne voit ce que ça pourrait vouloir dire…

et puis, à la fin, ce bonheur à l’arrivée de Caïn, ça veut dire quoi le merci au maître pour avoir accepté, simplement accepté sans bouger, le sacrifice d’Abel, qui n’est pas le sacrifice des brebis d’Abel, qui est un sacrifice d’Isaac qui n’aurait pas été empêché au dernier moment, ce dieu-là avec qui Adam va de nouveau s’allier, en égal tout à fait inégal, en égal tout de même, et pas seulement « embrasser par terre son ombre humide », sentir son parfum « dans la lavande »…

ce dieu-là il est si proche d’Adam, voyez, il est à l’image de celui qu’il a créé, il dit merci à l’homme d’accepter le sacrifice de jésus son fils bien-aimé… peut-on penser qu’il était un tutsi au Rwanda en 94, un arménien en Erivan en 15, un juif à Auschwitz en 44, et que le tutsi et le hutu, l’allemand et le juif, le kurde et le turc, ils ont abandonné la haine, comme les serpents leur peau, « le juste chemin…devant moi ton bâton, ta houlette »… - restent le frère palestinien et le frère israélien… « Tu as encore le temps avant la nuit »

Écrit par : Ephrem | 20/03/2010

Bonjour, votre article est vraiment génial. Je le met tout de suite dans les favoris.

Écrit par : devis pose fenêtre gratuit | 24/06/2014

Quand du jardin fut éloigné Adam,
Il parcourut la route en regardant
Les alentours, pour bien s’y reconnaître,
Et fut son propre maître.

Plus de gardien, de fruit ni de serpent,
Plus de récits qui vont l’âme trompant :
Mais la forêt, mais le désert sauvage
Et la mer, et la plage.

Maison solide, adossée au rocher ;
Homme chasseur, bâtisseur et porcher,
Adam se fait à l’usage du monde
Et de l’air et des ondes.

Si le soleil dans l’inframonde fuit,
Le feu de bois lutte contre la nuit,
Car Adam sait entretenir les flammes
Pour réchauffer son âme.

Adam marchant dans l’ombre des grands bois
Du Créateur n’écoute plus la voix,
Mais bien le chant du merle heureux de vivre,
Dont il fait un beau livre.

Écrit par : Cochonfucius | 12/09/2014

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