08/04/2010

Vendredi. 2. Pitié pour nous, pour eux, pour tous !

5_careme_B

 

 

    

      Le deuxième temps de la cérémonie est la montée vers Dieu de la "prière universelle".  ● Le reste de l'année, on donne ce nom aux trois ou quatre intentions séparées par un refrain que chaque paroisse conçoit et formule librement, à partir des lectures bibliques, mais aussi en tenant compte des circonstances mondiales et locales. Elles terminent ainsi affectivement la « liturgie de la parole », première moitié de la messe où l'on s'instruit, avant que ne commence la deuxième moitié, liturgie eucharistique où l'on rend grâces, offrant pain et vin, les convertissant en corps et sang du Christ, enfin les consommant. ● Le vendredi-saint, après la lecture de la passion, quand la perspective est noire, et la solitude totale, et qu'il est mort, là, voyez, le soi-disant Maître de la vie, tandis que le soldat de faction lui perce tout de même le cœur, « d'où coulent du sang et de l'eau », on serre les rangs.  L'Eglise ne peut qu'imposer à tous les siens, dans leur rapport liturgique à Dieu, les appels, les grands cris, les supplications dont elle est traversée. Dont elle naît. Ces intentions sont substantielles pour le Royaume entrevu, qui vient d'être fondé sur l'échec. Rien n'y est lié aux circonstances transitoires. Elles viennent de loin, et vont loin, ne variant guère au cours des siècles. Merveille :  il y en a deux de plus depuis Vatican II. L'Eglise grandit.

 pape_m

        On prie d'abord (1) pour l'Eglise elle-même, c'est-à-dire le peuple de Dieu, le rassemblement indistinct de tous les hommes sous la croix du Christ. Puis pour le pape (2), pour les clercs et laïcs engagés (3) et pour les catéchumènes (4). On commence donc par soi-même, pathétiquement, puérilement : on est dans la barque de Pierre, « Seigneur sauve-nous, nous périssons », c'est la conscience de n'être rien sans Lui. S.O.S - mais cette puérilité-là, c'est celle de tout homme face à l'unique Père...  

Synagogue de Bruxelles 

     Ensuite de proche en proche, on songe aux parents, aux voisins, aux amis.  On prie alors pour les chrétiens non catholiques (5), ceux qu'on caractérisait jadis d'un mot définitif aux connotations hostiles, hérétiques, schismatiques, et qu'on nomme aujourd'hui « nos frères qui croient en Jésus-Christ et s'efforcent de conformer leur vie à la vérité ». Avec pas mal d'astuce, cette intention-ci est dite opportunément  « pour l'unité des chrétiens », mais à bien la lire, voyez, ce n'est pas ça. Il ne s'agit pas de construire ensemble une union, une fédération, mais d'aider ces proches dans leurs efforts à eux...  Puis on pense aux Juifs (6) « à qui Dieu a parlé en premier : qu'ils progressent dans l'amour de son Nom et la fidélité à son Alliance. » Magnifique formulation, où sont reconnus les privilèges d'Israël. L'ancienne prière paraissait injurieuse aux bénéficiaires, je la rappelle : « Pour que le Seigneur enlève le voile qui aveugle leur cœur et qu'ils reconnaissent à leur tour Jésus-Christ. » On l'a donc modifiée dans un sens pluraliste. Faisant du coup réapparaître le problème théologique sous-jacent: car selon le nouveau testament, Paul et les Actes, il n'y a de salut qu'en Jésus-Christ. On a concilier les impératifs, et voyez on a pu« ...progressent... » ah ! le beau mot. Il n'est donc rien de théorique qui ne soit aussi rhétorique !

 Grande mosquée de Bruxelles

     Ajout du dernier concile : pour les autres croyants (7), comme les Musulmans, avec cette formulation : «   Demandons qu'à la lumière de l'Esprit-Saint, ils soient capables eux aussi de s'engager pleinement sur le chemin du salut. » La formule m' étonne : ne pourrait-elle irriter les disciples de Mohammed qui jugent polythéiste notre dogme trinitaire ? Invoquer sur eux pour les éclairer "l'un de nos trois dieux", hmm... Encore si l'on choisissait dans la Trinité la Première Personne, le Père, tout comme Allah, "tout-puissant et miséricordieux..." Mais c'est notre foi à nous qui s'exprime, et nous ne saurions, dans le rapport à notre Dieu, déguiser Celui que nous supplions. Nous croyons que l'Esprit-Saint plane encore sur le tohubohu du monde, comme sur les eaux de la Genèse. Qu'Il n'est pas prisonnier du sacrement de confirmation. Qu'il inspire quiconque croit en « Dieu » selon ce qu'il y a dans ce mot auguste, et non ce que chacun y met.

 Chirico -  Découvrir l'oeil

On en vient aux agnostiques et aux athées (8), appelés « ceux qui ne connaissent pas Dieu » : « Demandons qu'en obéissant à leur conscience ils parviennent à le reconnaître ». Ah ! quel verbe : reconnaître, parce que Dieu a sans doute été déjà intuitivement connu, perçu, senti, aimé dans la vie de chacun, dans les bras de sa mère, à la première glisse sur la neige, à son premier baiser... Et puis ce substantif : la conscience, « le premier de tous les vicaires du Christ », selon Newman, cité con amore dans le § 1778 du grand Catéchisme Romain...

 roi Albert saluant le pape

     Est ajoutée encore, après le Concile, une intention originale pour les chefs d'Etat et tous les responsables des affaires publiques (9). Pour demander quoi ? « Que Dieu dirige leur esprit et leur cœur selon sa volonté pour la paix et la liberté de tous » Je distingue en souriant dans la formule la double postulation qui pacifie, l'oxymore habituel (obscure clarté) de ma religion. Suivre la volonté de Dieu, ce sera écouter l'Eglise, interprète patentée ; et la liberté, ce sera écouter les gens, la démocratie. Pourquoi cet ajout ? Je ne sais pas, et il m'étonne : les Béatitudes vont plutôt dans le sens inverse. Les pauvres, les affamés, les humbles auraient-ils moins besoin que Dieu les assiste ? Parce qu'ils seraient déjà dans le Royaume, les puissants étant détrônés, et les riches renvoyés les mains vides ? Mais non ! Le pouvoir, en Occident du moins, s'est démocratisé. Complexifié. Les banquiers sont bien mieux lotis que les deputés et ministres qui dépendent d'un suffrage parfois capricieux - et aussi ce presque roi, là, avec sa petite fille, future reine après lui, si le pays du moins, après les avoir loués, ne les prend pas soudain en grippe pour cette gentillesse même, cette simplicité, cette honnêteté qui les avaient fait d'abord apprécier !

Haïti EWA CCBW 1

       Je crois finalement que cette intention-ci est simplement symétrique de la dernière, autrefois placée en cinquième lieu, et que voici. « Pour tous les hommes dans l'épreuve (10), avec une mention introductive qui semble intellectuelle : « Que Dieu le Père débarrasse le monde de toute erreur » : car nos malheurs sont aussi des errances, ils ne sont pas notre vérité. Sont énoncées alors les catégories déjà recensées dans les litanies : "a peste, fame et bello..."  : épidémies, famines, prisons, exils, maladies, morts... Tous des maux dits naturels. Car on ne parle pas de guerre... Parce qu'il n'y en a plus qui soient « justes » ? On ne demande pas de ne pas pécher en effet : cela, c'est notre affaire. - Mais ne nous soumets pas à l'épreuve...

Reste à parcourir ensemble la troisième partie de cet office - l' « adoration» de la Croix, comme on dit étrangement. On fera ça d'ici dimanche. Si vous êtes toujours là...   

17:14 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

Je crains que les changements - comme d'habitude - ne soient pas trop élogieux. Tout d'abord, ces collectes ont été composées au temps où l'Église de Rome avait une ecclésiologie saine.

La première collecte est pour le pape de Rome, en l'occurence l'évêque du lieu. Bugnini en a fait deux: une pour le pape (en reconnaissant ainsi son "épiscopat universel"), une pour les clercs, en subordonnant ainsi au pape tout le monde.

Les schismatiques sont, aux yeux de nos pères et mères - dans la foi - de qui viennent ces prières, ceux qui se refusent de communier au sacrifice eucharistique. En remplaçant le mot «schismatiques» par un syntagme, on en donne une interprétation erronée.

La collecte antique prie pour ceux des Juifs qui ont une foi incorrecte (le préfixe «per-»). Dieu a parlé en premier aux prophètes pré-chrétiens, qui ont vu d'avance la gloire du Christ et s'en sont réjouis, non pas aux rédacteurs du Talmud. La nouvelle collecte met tous les Juifs (chrétiens et talmudiques) dans le même sac, ce qui est injuste.

Effectivement, la collecte pour les autres monothéistes est une bonne nouvelle. Cependant elle désigne apophatiquement des personnes (qui «ne croient pas en Jésus Christ»), sans dire ce qu'elles sont cataphatiquement: elles croient en l'unicité de Dieu. Ainsi, le hindou polythéiste et le panthéiste sont mis à égalité avec le musulman. Très injuste!

De nouveau, la prière pour les athées et les agnostique est la bienvenue.

Enfin, la prière pour les «pouvoirs publics» n'a rien de chrétien. Depuis la nuit des temps, l'Église priait pour la conversion des pouvoirs publics. Enfin, les princes chrétiens (sacrés ou non) avaient et ont un autre statut. Or la sécurité et la paix ne viennent pas par l'intermédiaire des pouvoirs. En récitant cette prière, l'Église d'aujourd'hui répète ce qu'ont dit certains autres il y a deux mille ans: «Nous n'avons d'autre roi que César.» Ignoble prière!

Écrit par : Georges | 10/04/2010

A Georges Bonjour. La lecture que tu fais est conservatrice, à quoi bon ?
Je ne suis pas assez instruit en histoire de la liturgie pour savoir qu’en penser. Mais tu veux surtout juger, me semble-t-il.
Ephrem a pris un autre parti, celui de rendre chaleureux et bienfaisants les textes actuels.
Bon we !

Écrit par : Blaise | 10/04/2010

Moi, Georges, je vous sais gré d'apporter de temps à autre à mon blog un point de vue original, nourri de traditions oubliées. Que vous me contredisiez ne me gêne pas, si vous êtes courtois, et vous l'êtes d'ordinaire. Mais ne vous trompez pas sur ma "confession" : je suis catho, vraiment catho, et les déficiences [u]pastorales[/u] que je déplore chez le pape n'empêchent pas qu'il soit mon pape. Le vieil homme que je suis ne rêve donc pas d'un retour au passé - j'en ai connu la [i]cruauté[/i] ! Mais il souligne tous les moyens de retrouver le bonheur de croire, d'avoir comme Dieu une personne comme le seigneur Jésus.

NB. En priant pour les gouvernants et hommes d'Etat, l'Eglise ne prie pas pour que César satisfasse ses caprices. Mais pour que les responsables soient eux-mêmes conduits par le Bien, et qu'ils nous laissent libres. "Ignoble" prière... Cher Georges, évitez l'excès, vous valez mieux que ça. Cordialement.

Écrit par : Ephrem | 10/04/2010

Les commentaires sont fermés.