10/04/2010

Vendredi.3. Le baiser du prince Philippe

Cath. St Michel & Gudule

 

Oui, ça vient trop tard : méditer sur le vendredi-saint huit jour après la résurrection, c'est pas du bon  journalisme. Promis : je changerai de thème après le billet de ce jour, mais vous n'échapperez pas à une dernière méditation. Après le récit de la Passion, après les demandes à Dieu, et avant la communion, que peut-on faire encore, dans le vide du vendredi-saint ? L'évacuation de Dieu dans le Christ - la "kénose", comme disent les théologiens, a été menée à son terme mortel : sur quoi se rabattre ?

croix saint-martin-360_min 

« Voici le bois de la croix, qui a porté le salut du monde », dit le Célébrant, Mgr De Kesel. Il a quitté le chœur pour aller, à l'entrée de l'Eglise, à la rencontre d'une croix massive, avec un crucifié de bois, apportée par des jeunes gens.  C'est la foule qui lui répond. C'est la foule qui propose : « Venez, adorons » Par trois fois. Et tout le monde s'incline, tandis que le cortège remonte vers le choeur. Au pied de l'autel, les jeunes dressent la croix sur un socle. L'évêque auxiliaire prend la parole, et propose qu'on adore, en effet. Comme chacun sent, comme chacun veut, librement. A la différence des années précédentes, aucune consigne n'est donnée. A chaque participant de venir affronter comme il veut ce symbole paradoxal : s'agenouiller devant le poteau du Dieu mort d'amour, ou le considérer debout ; et  toujours trouver dans son propre cœur les mots qui y sont, mais qu'on ne dira pas tout haut, parce qu'ils qui sont moins des mots que des sentiments. Les prêtres et acolytes commencent. Un par un. Pour l'adoration, quel exemple concret donnent-ils ? Tous, avec pudeur et solennité, adoptent un même rite. Agenouillement complet, tête baissée, puis on se lève, on s'approche, on pose la main sur les pieds du crucifié ; puis au suivant... Tous. De Mgr De Kesel, puis Mgr Danneels, puis le Doyen Castiau, jusqu'aux quinze ou vingt  membres de la schola grégorienne, qui, l'an dernier, n'avaient défilé qu'à la fin, et qui vont ensuite, pendant presque une heure, chanter à mi-voix, au fond, loin, derrière l'autel, de façon lancinante, les « impropères » ou « reproches amoureux » émis dans la Bible par Dieu, ou par le Juste souffrant. Tel l'amoureux éconduit à celle ou celui qui ne l'aime plus vraiment...

 pieds crucifiés

Je suis dans les premiers rangs, que vais-je faire ? Les pieds du Christ, depuis que je participe à pareil office, je les ai toujours baisés. Vais-je seulement les toucher, ou bien poser sur eux ma bouche ? Voilà qui me singulariserait, puisque personne encore... Ne dois-je pas plutôt, humblement, me fondre dans l'anonymat ? Quand j'approche de la Croix, j'hésite encore. Je pose finalement ma   main droite, rien d'autre, sur ces pieds cloués, mais en même temps je lève les yeux vers le visage  bien-aimé. Que d'amours doivent être ainsi cachées... Qui donc vient de me dire ça, qui parle dans ce silence ? Un flot de chaleur m'inonde. Je suis à nouveau à ma place, et je regarde.

 genuflexion gracieuse

Tout se produit dans cette interminable et démocratique procession, où s'expriment les piétés et les tempéraments  divers. De la furtive inclination de tête à la grande scène dramatique, tout est bien. Des jansénistes aux charismatiques, nul n'est de trop. Et voici le prince Philippe, l'héritier du trône de Belgique, tenant par la main sa fille ainée, la princesse Elisabeth, 8 ans, héritière après lui. A leur suite la princesse Mathilde, femme de Philippe,  et le fils puiné, Gabriel. C'est avec naturel que Philippe s'agenouille, puis qu'il pose un baiser léger sur les pieds du Seigneur humilié. Il est le premier à le faire - j'exulte pour ce signe de foi où la tendresse est reine. Mais il ne s'attarde pas, et qu'est-ce qui se passe dans la tête d'Elisabeth pour qu'elle pleure ainsi, elle qui n'a rien pu toucher, que son père entraîne avec lui, qui se sent quelque part frustrée ? Je ferme les yeux, et je rêve, assis, à ces mots que j'entends au loin : "Popule meus, mon peuple, qu'est-ce que je t'ai fait ? en quoi t'ai-je attristé ? Responde mihi..."

 philippe de belgique

Après l'office, je salue quelques personnes que je connais bien et laisse, avant de sortir, la cathédrale bondée se vider. Puis je descends vers l'entrée, à gauche. Au bout je vois le prince Philippe et sa fille, qui étaient pourtant  sortis par le milieu, revenir par le côté. On se regarde : j'incline un peu la tête, il fait de même, courtoisement, et passe. Où va-t-il ? Je ne suis pas journaliste, et je n'aurais jamais su la suite si mon neveu, Pierre, l'un des porteurs de croix, n'avait pas assisté à la scène, depuis le transept où il est encore. Princesse ElisabethLa petite fille n'a pu ni toucher ni embrasser la Croix tout à l'heure, elle va se rattraper, maintenant qu'il n'y a personne, consoler, cajoler ce Mort en bois comme bien d'autres l'ont fait, comme son père a osé en avoir l'idée, tout à l'heure - parce que, pour lui-même, il prend le risque de se voir empêché de régner pour cause de fidélité catholique, mais qu'il ne saurait entraîner dans la disgrâce sa fille innocente. - « C'est pas bien, d'adorer Jésus ? » - « Si. Mais ton grand-père s'est fait critiquer pour un agenouillement protocolaire, alors... ». C'est moi qui invente le dialogue. Et qui me dis que l'ange Gabriel, 7 ans - qui n'est pas là mais qui a fait ce qu'il a voulu, lui, pourrait répondre : Dieu, c'est autre chose que le pape, quand même. Dieu aime tout le monde. 

19:03 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Je te suis en silence Ephrem. Je lis et ne dis rien. Et je trouve ce témoignage très émouvant, même si un peu imaginé... Merci

Écrit par : cyril | 11/04/2010

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