22/04/2010

« Il l'aimait »

L'homme et l'enfant , de Maurice Carême

 

       

     Je deviens rare, vous l'avez constaté. C'est que j'investis passionnément dans mon rapport à l'Eglise catholique, et lorsqu'elle va mal, je vais mal. Quand elle est ambiguë, comme aujourd'hui, pape justicier contre évêques pasteurs, quand on s'y dispute les « meilleurs morceaux de la vraie croix » et que, dans mes amis, les uns m'enjoignent de signer telle pétition, face à laquelle d'autres contre-pétitionnent, je me sens spontanément du côté de ceux, pape compris, qui portent aussi comme le christ la croix du pécheur et remettent celui-ci « au bras séculier » mais ne l'abandonnent pas. Avec les conciliaires, et contre les radicaux,  je reste donc dans l'incertitude, espérant d'autres mesures qu'un renforcement de la police et une re-sacralisation jalouse du clergé humilié. Je m'assoupis, tout triste, en attendant un meilleur temps. Est-ce intelligent ? N'est-ce pas plutôt ma faiblesse ? Hélas : c'est ainsi. Soudain il n'y a pas d'idée que je commence à énoncer sans qu'elle me semble, en cours même d'énonciation, de pertinence douteuse. Aucune phrase que je n'interrompe par une circonstancielle qui la contredise. Je suis enfoui dans la réflexion solitaire.

 Natacha Kampush - Google

Je suis vraiment paralysé par cette révélation depuis des mois d'un péché qui semble, non pas caractéristique, mais assez ordinaire dans le catholicisme. Une faute qui était considérée depuis toujours comme l'une des vingt ou trente conduites portant toutes atteinte banalement au 6e commandement («luxurieux point ne seras»). Un méfait, certes, mais on ne voyait pas qu'il était d'abord et surtout une sorte de meurtre lent, de destruction à terme - non pas d'embryons sans conscience - mais d'enfants bien vivants, ayant conscience et subconscient également éveillés, mais ne disposant d'aucune autonomie, donc sans défense par rapport à l'autorité de l'adulte, mur sans fenêtre. Bouleversement : tout ça d'un coup change de statut. L'Eglise jusqu'alors mystifiée voit clair. Mais pareille transformation, comment la rendre possible dans l'exécration de tout relativisme ? Tandis que ma foi est inchangée, plus forte que jamais dans le Credo de ma mère l'Eglise, et qu'elle est heureuse dans sa Liturgie, voilà que ma confiance menace de s'effondrer dans sa Morale. Je me pose des questions sur l'ignorance qui fut celle du catholicisme, aussi longue, aussi grave, sur ce qu'est, sur ce qui doit « porter » le nom de Bien et de Mal dans la réalité par rapport à ce que dit l'Eglise. Elle s'est déjà trompée en condamnant à tort jusqu'au XVIIIe siècle le prêt à intérêt, la démocratie au XIXe, la pilule contraceptive au XXe. Elle se trompe symétriquement en ne voyant pas la perversité spécifique d'une maltraitance de faibles, la réduisant à une faiblesse sexuelle, ridicule et dégoûtante, sans doute, mais facilement atténuée par l'aveuglement charnel, la passion sincère quoique tordue, l'amour qui s'y manifeste souvent. Quand on parle des pédophiles, on ne parle pas de Dutroux, de Fourniret, de Priklopil, qui emprisonnent les enfants dans des caves/cages comme des oiseaux, des rats. On parle d'adultes pédoclastes qui les détruisent en les masturbant - en les aimant comme Saturne.

 Tison 2253116971

L'actualité m'y poussant, j'ai acheté la semaine passée un livre de poche tout mince, qui n'est ni un roman ni un essai. Il m'aimait, de Christophe Tison, publié chez Grasset en 2004. Le livre m'a terrifié. Jeu et mort. L'œuvre est le récit sans métaphore du rapport privilégié entre un enfant de dix-onze ans et d'un adulte qui se fait son ami, et le viole. Ça dure trois-quatre ans. On est au début des années 70. L'enfant ne dit rien, jusqu'à ses quinze ans, où, devenu autonome,  il se rebelle, prend le pouvoir à son tour. Et s'en va, un couteau à la main. Les trente ans qui suivent, qui ne sont pas dits, sont devinés mortels : drogue, alcools, et un jour quand même, un autre livre, enfin, Résurrection.  L'auteur a aujourd'hui 49 ans, il est journaliste à Canal Plus, c'est un écrivain absolu. Ni pitié ni piété ; des mots justes. Des phrases courtes et dures, avec lesquels on ne rêve jamais. On est comme dans un désert inconnu duquel on lève parfois la tête pour regarder le ciel et respirer...  Vous verrez bien.

Commentaires

Des cataclysmes qui s'annulent M’a-t-on bien compris ? J’étais un peu brouillon. Partagé entre des sentiments forts. Je ré-explique. Ce n’est pas le sexe comme tel qui s’avère destructeur, c’est l‘irruption d’une de ses formes impudiques dans une relation entre un adulte honorable et un mineur qui la voit surgir avec appréhension et s’installer avec honte, sans comprendre, sans énergie pour s’y opposer. L’étrangeté est que l’amour, important chez l’adulte (c’est lui qui différencie Priklopil de Fourniret) ne joue pas de rôle purificateur chez le mineur. On ne peut plus ignorer ce fait psychologique. – Là-dessus survient le scandale dans l’Eglise belge.

Je ne me réjouis pas que, pour l’Excellence coupable de Bruges, dont on découvre en même temps les anciens tourments personnels et les ravages durables qu’il a causés à un jeune parent, on ait remis à l’honneur la décapitation en public, dans une cérémonie où le pathos de l’archevêque était audible. On commet là un second crime.

J’avais donc compris que la relation de domination de l’adulte honoré socialement et du mineur qu’il aime occasionne, chez le [u]jeune homme[/u] [i]qui n’a pas toujours montré sur le moment son refus[/i], un cataclysme psychologique qui ne semble ensuite plus jamais guérissable. J’apprends que ce cataclysme à un remède : un autre cataclysme causé vingt ans après [u]chez l’abuseur…[/u]

Est-ce qu’on n’est-on pas alors dans la vendetta, l’anti-chrétienne « vengeance » renversant les situations ? Un certain P. Adriaenssens, mis à la tête d’une commission ecclésiastique ad hoc, parle d’antidote. Métaphore pharmaceutique. Mon concept de « vendetta » est aussi une métaphore. Mais il est moins trompeur, humainement plus exact. Se venger, œil pour oeil, dent pour dent… Le réflexe de la peine de mort. Soyons réalistes, c’et la nouvelle loi ecclésiale : peut-être y a-t-il ici en action une de ces lois de la vie aussi implacable que la « struggle for life », qu’on constate, sans pouvoir la moraliser

« Leo » en parlant du droit de Mgr Vangheluwe à… « la conversion », et non au pardon, alors qu’il s’est accusé lui-même et a renoncé à tout essai de justification, suggère que l’homme chaste depuis vingt ans ne s’est pas encore converti. Voilà venir le règne des Parfaits. Futurs prêtres, sondez tous les recoins de vous même. Le nouveau saint à prendre pour patron et modèle est Monsieur Propre.

Écrit par : Ephrem | 24/04/2010

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