30/04/2010

Judas

Suspendu à un fil -  cf Godblog

         Ce sont deux histoires de rien du tout; de quoi pourtant apprécier deux nuances, qui font pour moi comme deux christianismes différents. Deux paroles épiscopales, traduisant l'une et l'autre aux brebis « enseignées » l'unique Parole de Dieu. Telle que la comprennent Nos Seigneurs. Le premier de ces bergers est le Diocésain, seigneur de plein droit ; le second n'est qu'auxiliaire, seigneur de second rang.

 Leo 5

Le Diocésain, on le lit s'épanchant dans le Soir illustré de ce mercredi, page 27. Il se dit « anéanti » par l'inconduite de son confrère déchu, apôtre diocésain comme lui, mais ayant pris, dirons-nous, le chemin de Judas.  « J'ai pleuré tout seul quand j'ai appris qu'il avait avoué.... Je l'ai bien connu, nous étions amis et aimions discuter et rire ensemble. Non seulement je suis choqué, mais j'ai perdu un bon ami pour toujours » (page 27)

Mgr De Kesel 

L'Auxiliaire, j'ai fait plus que le lire, je l'ai entendu moi-même,  à l'office du vendredi saint dont j'ai déjà beaucoup parlé. C'était dans la mini-homélie succédant immédiatement à la lecture de la Passion. Ce qu'il a dit, je l'entends, tout le monde l'entend encore.  « Les pires souffrances de Jésus ne sont pas celles que nous croyons, physiques ; ce n'est pas les clous et la croix qui l'ont tourmenté le plus férocement. C'est le paroxysme de l'amour méprisé... Catherine de Sienne, une mystique du moyen-âge, rapporte d'une de ses visions un mot que Jésus lui aurait dit et qu'on n'oublie pas quand on l'a entendu: « Ce qui m'a fait le plus de mal, c'est chez Judas, et ce n'est pas qu'il m'ait trahi, c'est qu'il ait pu penser que je ne lui aurais pas pardonné »...

26/04/2010

Mgr de Bruges

Mgr Vangheluwe

 

Le gouvernement belge est tombé : parlons d'autre chose, le pays a l'habitude des convulsions. Ce n'est pas le cas de l'Eglise, où apparaissent des faits de moeurs inhabituels, à bien décrypter. En acceptant le poids du réel, en ayant le sens du mystère... - Peut-être suis-je naïf à propos de  Mgr Vangheluwe, l'évêque démissionnaire de Bruges, mais je ne comprends pas que l'ensemble de la presse le qualifie sans nuances de « pédophile », ou, en néerlandais, de « pedosexueel. » Il a avoué des abus sexuels sur un de ses proches, son neveu, âgé aujourd'hui de 42 ans. Actes ayant commencé pendant la minorité du garçon (quand exactement ? Mystère) et  avant l'élévation à l'épiscopat de l'agresseur : le jeune homme alors à 17 ans. Actes ayant cessé quand la victime en a 22. Personne alentour n'a jamais rien deviné. Tout s'est passé en milieu familial. Ne peut-il s'agir d'un lien de sang qui a viré au lien amoureux, contre le gré de l'adolescent, mais aussi de l'adulte ? Que d'hommes mariés par exemple sont gênés, mal à l'aise, inconsciemment séduits lorsque peu à peu devient femme leur trop jolie fille. C'est l'épouse souvent qui s'en aperçoit la première et, gentiment ou non, met la barrière qu'il faut... Ne savons-nous pas que la sexualité dans notre devenir à tous est un feu sous la cendre, l'Epreuve inconnue, qu'on voit déjà surgie pour notre bonheur ou notre tristesse, mais qu'on n'a pas vu surgir ?

 abdij westvleteren

Non. Selon Mgr Harpigny, l'excellent confrère de Tournai, « la littérature sur le sujet montre qu'en fait de pédophilie, il y a toujours multiplicité des victimes. » Récentes ? Qui sait ! Il est donc logique que la police enquête. Mais la pédophilie, c'est d'abord un diagnostic. Qui dit qu'il doit être posé pour le pécheur de Bruges ? La révélation d'une liaison aberrante pour l'Aimant dominateur, et tragique pour l'Aimé dominé, ne  suffit pas.

 Va-t-en, je te pardonne 215986910

La presse ne fait pas que se moquer, elle trouve odieuse et indigne l'invitation au pardon adressé par l'Eglise à la victime. Je comprends que la miséricorde imposée à celui qui est agressé, quand elle est un système commode, et justifié seulement par des soucis d'honorabilité et de tranquillité bourgeoise, est parfaitement intolérable. La colère, la protestation, le rejet doivent pouvoir s'exprimer. « Va-t-en ! » Plus aucun espace commun n'est possible. Mais à l'intérieur de l'absence ainsi créée, dans la liberté rendue par ce vide, le pardon devient possible, et il reste la seule thérapeutique efficace. Encore l'Eglise doit-elle le savoir, l'organiser, l'exalter. - Je lis dans Het Laatste Nieuws que l'homme autrefois abusé déjà sollicité par la presse répond : « Het is te vroeg om te reageren. Ik zoek min eigen weg om dit alles te verwerken. » Ce n'est pas demain qu'il aura la paix. Qu'il revivra.

 Carte de Coxyde reçue à Paques 2010

Quant à Mgr Danneels, s'en prendre à lui est oublier l'œuvre de réconciliation qui est la vocation d'un homme d'Eglise. D'un chrétien quelconque. Quand j'étais directeur de haute école, j'ai choisi aussi quelquefois de... non pas réconcilier, mais faire vivre en commun, aux dures conditions de la jeune fille, une étudiante et l'étudiant qui l'avait humiliée au cours de soirées arrosées. Ce n'est pas simple de parvenir à pardonner, mais cette  5e demande du Pater, il n'y a rien qui soit plus nécessaire. Tant qu'on poursuit l'offenseur, on ne se pardonne pas d'avoir été offensé...

21:43 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

22/04/2010

« Il l'aimait »

L'homme et l'enfant , de Maurice Carême

 

       

     Je deviens rare, vous l'avez constaté. C'est que j'investis passionnément dans mon rapport à l'Eglise catholique, et lorsqu'elle va mal, je vais mal. Quand elle est ambiguë, comme aujourd'hui, pape justicier contre évêques pasteurs, quand on s'y dispute les « meilleurs morceaux de la vraie croix » et que, dans mes amis, les uns m'enjoignent de signer telle pétition, face à laquelle d'autres contre-pétitionnent, je me sens spontanément du côté de ceux, pape compris, qui portent aussi comme le christ la croix du pécheur et remettent celui-ci « au bras séculier » mais ne l'abandonnent pas. Avec les conciliaires, et contre les radicaux,  je reste donc dans l'incertitude, espérant d'autres mesures qu'un renforcement de la police et une re-sacralisation jalouse du clergé humilié. Je m'assoupis, tout triste, en attendant un meilleur temps. Est-ce intelligent ? N'est-ce pas plutôt ma faiblesse ? Hélas : c'est ainsi. Soudain il n'y a pas d'idée que je commence à énoncer sans qu'elle me semble, en cours même d'énonciation, de pertinence douteuse. Aucune phrase que je n'interrompe par une circonstancielle qui la contredise. Je suis enfoui dans la réflexion solitaire.

 Natacha Kampush - Google

Je suis vraiment paralysé par cette révélation depuis des mois d'un péché qui semble, non pas caractéristique, mais assez ordinaire dans le catholicisme. Une faute qui était considérée depuis toujours comme l'une des vingt ou trente conduites portant toutes atteinte banalement au 6e commandement («luxurieux point ne seras»). Un méfait, certes, mais on ne voyait pas qu'il était d'abord et surtout une sorte de meurtre lent, de destruction à terme - non pas d'embryons sans conscience - mais d'enfants bien vivants, ayant conscience et subconscient également éveillés, mais ne disposant d'aucune autonomie, donc sans défense par rapport à l'autorité de l'adulte, mur sans fenêtre. Bouleversement : tout ça d'un coup change de statut. L'Eglise jusqu'alors mystifiée voit clair. Mais pareille transformation, comment la rendre possible dans l'exécration de tout relativisme ? Tandis que ma foi est inchangée, plus forte que jamais dans le Credo de ma mère l'Eglise, et qu'elle est heureuse dans sa Liturgie, voilà que ma confiance menace de s'effondrer dans sa Morale. Je me pose des questions sur l'ignorance qui fut celle du catholicisme, aussi longue, aussi grave, sur ce qu'est, sur ce qui doit « porter » le nom de Bien et de Mal dans la réalité par rapport à ce que dit l'Eglise. Elle s'est déjà trompée en condamnant à tort jusqu'au XVIIIe siècle le prêt à intérêt, la démocratie au XIXe, la pilule contraceptive au XXe. Elle se trompe symétriquement en ne voyant pas la perversité spécifique d'une maltraitance de faibles, la réduisant à une faiblesse sexuelle, ridicule et dégoûtante, sans doute, mais facilement atténuée par l'aveuglement charnel, la passion sincère quoique tordue, l'amour qui s'y manifeste souvent. Quand on parle des pédophiles, on ne parle pas de Dutroux, de Fourniret, de Priklopil, qui emprisonnent les enfants dans des caves/cages comme des oiseaux, des rats. On parle d'adultes pédoclastes qui les détruisent en les masturbant - en les aimant comme Saturne.

 Tison 2253116971

L'actualité m'y poussant, j'ai acheté la semaine passée un livre de poche tout mince, qui n'est ni un roman ni un essai. Il m'aimait, de Christophe Tison, publié chez Grasset en 2004. Le livre m'a terrifié. Jeu et mort. L'œuvre est le récit sans métaphore du rapport privilégié entre un enfant de dix-onze ans et d'un adulte qui se fait son ami, et le viole. Ça dure trois-quatre ans. On est au début des années 70. L'enfant ne dit rien, jusqu'à ses quinze ans, où, devenu autonome,  il se rebelle, prend le pouvoir à son tour. Et s'en va, un couteau à la main. Les trente ans qui suivent, qui ne sont pas dits, sont devinés mortels : drogue, alcools, et un jour quand même, un autre livre, enfin, Résurrection.  L'auteur a aujourd'hui 49 ans, il est journaliste à Canal Plus, c'est un écrivain absolu. Ni pitié ni piété ; des mots justes. Des phrases courtes et dures, avec lesquels on ne rêve jamais. On est comme dans un désert inconnu duquel on lève parfois la tête pour regarder le ciel et respirer...  Vous verrez bien.

10/04/2010

Vendredi.3. Le baiser du prince Philippe

Cath. St Michel & Gudule

 

Oui, ça vient trop tard : méditer sur le vendredi-saint huit jour après la résurrection, c'est pas du bon  journalisme. Promis : je changerai de thème après le billet de ce jour, mais vous n'échapperez pas à une dernière méditation. Après le récit de la Passion, après les demandes à Dieu, et avant la communion, que peut-on faire encore, dans le vide du vendredi-saint ? L'évacuation de Dieu dans le Christ - la "kénose", comme disent les théologiens, a été menée à son terme mortel : sur quoi se rabattre ?

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« Voici le bois de la croix, qui a porté le salut du monde », dit le Célébrant, Mgr De Kesel. Il a quitté le chœur pour aller, à l'entrée de l'Eglise, à la rencontre d'une croix massive, avec un crucifié de bois, apportée par des jeunes gens.  C'est la foule qui lui répond. C'est la foule qui propose : « Venez, adorons » Par trois fois. Et tout le monde s'incline, tandis que le cortège remonte vers le choeur. Au pied de l'autel, les jeunes dressent la croix sur un socle. L'évêque auxiliaire prend la parole, et propose qu'on adore, en effet. Comme chacun sent, comme chacun veut, librement. A la différence des années précédentes, aucune consigne n'est donnée. A chaque participant de venir affronter comme il veut ce symbole paradoxal : s'agenouiller devant le poteau du Dieu mort d'amour, ou le considérer debout ; et  toujours trouver dans son propre cœur les mots qui y sont, mais qu'on ne dira pas tout haut, parce qu'ils qui sont moins des mots que des sentiments. Les prêtres et acolytes commencent. Un par un. Pour l'adoration, quel exemple concret donnent-ils ? Tous, avec pudeur et solennité, adoptent un même rite. Agenouillement complet, tête baissée, puis on se lève, on s'approche, on pose la main sur les pieds du crucifié ; puis au suivant... Tous. De Mgr De Kesel, puis Mgr Danneels, puis le Doyen Castiau, jusqu'aux quinze ou vingt  membres de la schola grégorienne, qui, l'an dernier, n'avaient défilé qu'à la fin, et qui vont ensuite, pendant presque une heure, chanter à mi-voix, au fond, loin, derrière l'autel, de façon lancinante, les « impropères » ou « reproches amoureux » émis dans la Bible par Dieu, ou par le Juste souffrant. Tel l'amoureux éconduit à celle ou celui qui ne l'aime plus vraiment...

 pieds crucifiés

Je suis dans les premiers rangs, que vais-je faire ? Les pieds du Christ, depuis que je participe à pareil office, je les ai toujours baisés. Vais-je seulement les toucher, ou bien poser sur eux ma bouche ? Voilà qui me singulariserait, puisque personne encore... Ne dois-je pas plutôt, humblement, me fondre dans l'anonymat ? Quand j'approche de la Croix, j'hésite encore. Je pose finalement ma   main droite, rien d'autre, sur ces pieds cloués, mais en même temps je lève les yeux vers le visage  bien-aimé. Que d'amours doivent être ainsi cachées... Qui donc vient de me dire ça, qui parle dans ce silence ? Un flot de chaleur m'inonde. Je suis à nouveau à ma place, et je regarde.

 genuflexion gracieuse

Tout se produit dans cette interminable et démocratique procession, où s'expriment les piétés et les tempéraments  divers. De la furtive inclination de tête à la grande scène dramatique, tout est bien. Des jansénistes aux charismatiques, nul n'est de trop. Et voici le prince Philippe, l'héritier du trône de Belgique, tenant par la main sa fille ainée, la princesse Elisabeth, 8 ans, héritière après lui. A leur suite la princesse Mathilde, femme de Philippe,  et le fils puiné, Gabriel. C'est avec naturel que Philippe s'agenouille, puis qu'il pose un baiser léger sur les pieds du Seigneur humilié. Il est le premier à le faire - j'exulte pour ce signe de foi où la tendresse est reine. Mais il ne s'attarde pas, et qu'est-ce qui se passe dans la tête d'Elisabeth pour qu'elle pleure ainsi, elle qui n'a rien pu toucher, que son père entraîne avec lui, qui se sent quelque part frustrée ? Je ferme les yeux, et je rêve, assis, à ces mots que j'entends au loin : "Popule meus, mon peuple, qu'est-ce que je t'ai fait ? en quoi t'ai-je attristé ? Responde mihi..."

 philippe de belgique

Après l'office, je salue quelques personnes que je connais bien et laisse, avant de sortir, la cathédrale bondée se vider. Puis je descends vers l'entrée, à gauche. Au bout je vois le prince Philippe et sa fille, qui étaient pourtant  sortis par le milieu, revenir par le côté. On se regarde : j'incline un peu la tête, il fait de même, courtoisement, et passe. Où va-t-il ? Je ne suis pas journaliste, et je n'aurais jamais su la suite si mon neveu, Pierre, l'un des porteurs de croix, n'avait pas assisté à la scène, depuis le transept où il est encore. Princesse ElisabethLa petite fille n'a pu ni toucher ni embrasser la Croix tout à l'heure, elle va se rattraper, maintenant qu'il n'y a personne, consoler, cajoler ce Mort en bois comme bien d'autres l'ont fait, comme son père a osé en avoir l'idée, tout à l'heure - parce que, pour lui-même, il prend le risque de se voir empêché de régner pour cause de fidélité catholique, mais qu'il ne saurait entraîner dans la disgrâce sa fille innocente. - « C'est pas bien, d'adorer Jésus ? » - « Si. Mais ton grand-père s'est fait critiquer pour un agenouillement protocolaire, alors... ». C'est moi qui invente le dialogue. Et qui me dis que l'ange Gabriel, 7 ans - qui n'est pas là mais qui a fait ce qu'il a voulu, lui, pourrait répondre : Dieu, c'est autre chose que le pape, quand même. Dieu aime tout le monde. 

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08/04/2010

Vendredi. 2. Pitié pour nous, pour eux, pour tous !

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      Le deuxième temps de la cérémonie est la montée vers Dieu de la "prière universelle".  ● Le reste de l'année, on donne ce nom aux trois ou quatre intentions séparées par un refrain que chaque paroisse conçoit et formule librement, à partir des lectures bibliques, mais aussi en tenant compte des circonstances mondiales et locales. Elles terminent ainsi affectivement la « liturgie de la parole », première moitié de la messe où l'on s'instruit, avant que ne commence la deuxième moitié, liturgie eucharistique où l'on rend grâces, offrant pain et vin, les convertissant en corps et sang du Christ, enfin les consommant. ● Le vendredi-saint, après la lecture de la passion, quand la perspective est noire, et la solitude totale, et qu'il est mort, là, voyez, le soi-disant Maître de la vie, tandis que le soldat de faction lui perce tout de même le cœur, « d'où coulent du sang et de l'eau », on serre les rangs.  L'Eglise ne peut qu'imposer à tous les siens, dans leur rapport liturgique à Dieu, les appels, les grands cris, les supplications dont elle est traversée. Dont elle naît. Ces intentions sont substantielles pour le Royaume entrevu, qui vient d'être fondé sur l'échec. Rien n'y est lié aux circonstances transitoires. Elles viennent de loin, et vont loin, ne variant guère au cours des siècles. Merveille :  il y en a deux de plus depuis Vatican II. L'Eglise grandit.

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        On prie d'abord (1) pour l'Eglise elle-même, c'est-à-dire le peuple de Dieu, le rassemblement indistinct de tous les hommes sous la croix du Christ. Puis pour le pape (2), pour les clercs et laïcs engagés (3) et pour les catéchumènes (4). On commence donc par soi-même, pathétiquement, puérilement : on est dans la barque de Pierre, « Seigneur sauve-nous, nous périssons », c'est la conscience de n'être rien sans Lui. S.O.S - mais cette puérilité-là, c'est celle de tout homme face à l'unique Père...  

Synagogue de Bruxelles 

     Ensuite de proche en proche, on songe aux parents, aux voisins, aux amis.  On prie alors pour les chrétiens non catholiques (5), ceux qu'on caractérisait jadis d'un mot définitif aux connotations hostiles, hérétiques, schismatiques, et qu'on nomme aujourd'hui « nos frères qui croient en Jésus-Christ et s'efforcent de conformer leur vie à la vérité ». Avec pas mal d'astuce, cette intention-ci est dite opportunément  « pour l'unité des chrétiens », mais à bien la lire, voyez, ce n'est pas ça. Il ne s'agit pas de construire ensemble une union, une fédération, mais d'aider ces proches dans leurs efforts à eux...  Puis on pense aux Juifs (6) « à qui Dieu a parlé en premier : qu'ils progressent dans l'amour de son Nom et la fidélité à son Alliance. » Magnifique formulation, où sont reconnus les privilèges d'Israël. L'ancienne prière paraissait injurieuse aux bénéficiaires, je la rappelle : « Pour que le Seigneur enlève le voile qui aveugle leur cœur et qu'ils reconnaissent à leur tour Jésus-Christ. » On l'a donc modifiée dans un sens pluraliste. Faisant du coup réapparaître le problème théologique sous-jacent: car selon le nouveau testament, Paul et les Actes, il n'y a de salut qu'en Jésus-Christ. On a concilier les impératifs, et voyez on a pu« ...progressent... » ah ! le beau mot. Il n'est donc rien de théorique qui ne soit aussi rhétorique !

 Grande mosquée de Bruxelles

     Ajout du dernier concile : pour les autres croyants (7), comme les Musulmans, avec cette formulation : «   Demandons qu'à la lumière de l'Esprit-Saint, ils soient capables eux aussi de s'engager pleinement sur le chemin du salut. » La formule m' étonne : ne pourrait-elle irriter les disciples de Mohammed qui jugent polythéiste notre dogme trinitaire ? Invoquer sur eux pour les éclairer "l'un de nos trois dieux", hmm... Encore si l'on choisissait dans la Trinité la Première Personne, le Père, tout comme Allah, "tout-puissant et miséricordieux..." Mais c'est notre foi à nous qui s'exprime, et nous ne saurions, dans le rapport à notre Dieu, déguiser Celui que nous supplions. Nous croyons que l'Esprit-Saint plane encore sur le tohubohu du monde, comme sur les eaux de la Genèse. Qu'Il n'est pas prisonnier du sacrement de confirmation. Qu'il inspire quiconque croit en « Dieu » selon ce qu'il y a dans ce mot auguste, et non ce que chacun y met.

 Chirico -  Découvrir l'oeil

On en vient aux agnostiques et aux athées (8), appelés « ceux qui ne connaissent pas Dieu » : « Demandons qu'en obéissant à leur conscience ils parviennent à le reconnaître ». Ah ! quel verbe : reconnaître, parce que Dieu a sans doute été déjà intuitivement connu, perçu, senti, aimé dans la vie de chacun, dans les bras de sa mère, à la première glisse sur la neige, à son premier baiser... Et puis ce substantif : la conscience, « le premier de tous les vicaires du Christ », selon Newman, cité con amore dans le § 1778 du grand Catéchisme Romain...

 roi Albert saluant le pape

     Est ajoutée encore, après le Concile, une intention originale pour les chefs d'Etat et tous les responsables des affaires publiques (9). Pour demander quoi ? « Que Dieu dirige leur esprit et leur cœur selon sa volonté pour la paix et la liberté de tous » Je distingue en souriant dans la formule la double postulation qui pacifie, l'oxymore habituel (obscure clarté) de ma religion. Suivre la volonté de Dieu, ce sera écouter l'Eglise, interprète patentée ; et la liberté, ce sera écouter les gens, la démocratie. Pourquoi cet ajout ? Je ne sais pas, et il m'étonne : les Béatitudes vont plutôt dans le sens inverse. Les pauvres, les affamés, les humbles auraient-ils moins besoin que Dieu les assiste ? Parce qu'ils seraient déjà dans le Royaume, les puissants étant détrônés, et les riches renvoyés les mains vides ? Mais non ! Le pouvoir, en Occident du moins, s'est démocratisé. Complexifié. Les banquiers sont bien mieux lotis que les deputés et ministres qui dépendent d'un suffrage parfois capricieux - et aussi ce presque roi, là, avec sa petite fille, future reine après lui, si le pays du moins, après les avoir loués, ne les prend pas soudain en grippe pour cette gentillesse même, cette simplicité, cette honnêteté qui les avaient fait d'abord apprécier !

Haïti EWA CCBW 1

       Je crois finalement que cette intention-ci est simplement symétrique de la dernière, autrefois placée en cinquième lieu, et que voici. « Pour tous les hommes dans l'épreuve (10), avec une mention introductive qui semble intellectuelle : « Que Dieu le Père débarrasse le monde de toute erreur » : car nos malheurs sont aussi des errances, ils ne sont pas notre vérité. Sont énoncées alors les catégories déjà recensées dans les litanies : "a peste, fame et bello..."  : épidémies, famines, prisons, exils, maladies, morts... Tous des maux dits naturels. Car on ne parle pas de guerre... Parce qu'il n'y en a plus qui soient « justes » ? On ne demande pas de ne pas pécher en effet : cela, c'est notre affaire. - Mais ne nous soumets pas à l'épreuve...

Reste à parcourir ensemble la troisième partie de cet office - l' « adoration» de la Croix, comme on dit étrangement. On fera ça d'ici dimanche. Si vous êtes toujours là...   

17:14 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

07/04/2010

Vendredi. 1. Qui cherchez-vous ?

princes Philippe, Mathilde et enfants au Paradisio

 

 

     Vendredi-Saint,  Bruxelles. Dans la cathédrale où l'office va commencer d'ici un quart d'heure, des gens attendent, en silence, dans les premiers rangs. Pas mal de  gens âgés, vêtus de manteaux lourds, avec des écharpes et les toux qu'elles arrêtent mal. Des jeunes aussi, surtout des couples. Il fait froid pour ce début d'avril. Un préposé survient qui a en main quelques cartons rouges pour réserver des sièges. On le voit hésiter ; mais il renonce à déranger les paroissiens déjà installés : il y a encore des places libres au sixième ou septième rang, c'est bon, tant pis, c'est comme ça : il y pose ses cartons. J'ai de la chance : une amie m'appelle au 2e rang, elle me fait signe, je la rejoins. Qui donc est attendu ? Elle ne sait pas. En très peu de temps la cathédrale se remplit. Surviennent le prince héritier, sa femme, et leurs deux aînés, Elisabeth et Gabriel. Pas d'uniformes à l'entour : ce n'est qu'une famille qui, à peine là, se confond avec les autres. Je tourne un peu la tête, curieux. Les voisins sourient. Quelques discrets mouvements de tête, rien d'important. On s'obligera à ne pas regarder. Car il est six heures, maintenant. Les prêtres et évêques célébrants surviennent et voici le moment surprenant, terrible.

 Vide

Un spectacle qui « trouble profondément ceux qui en sont témoins », ai-je déjà dit sur ce blog. Le cortège des prêtres célébrants, dont l'Evêque auxiliaire, qui préside, et l'ancien archevêque, devenu humblement son diacre, survient de biais, comme on s'enfuit. Pas de musique, pas d'encens, pas de cierges. L'église est vide de tous ses ornements, ses fleurs, ses nappes. Le saint-sacrement n'est plus là : on l'a conduit la veille, après la célébration de la Cène, dans une chapelle à part, une oliveraie pas exploitée où certains, à l'invitation du Maître,  ont pu, tant bien que mal, « veiller et prier » une heure avec lui. Les célébrants vêtus de rouge sang s'approchent de cet autel dépouillé comme une armature de pierre. Et arrivés au bas des marches, sans rien dire, tous se couchent, s'affalent, s'aplatissent. Se prosternent,  longuement. Trois ou quatre minutes, ça n'en finit pas. Puis se relèvent. Qu'allons-nous faire ? Le Seigneur est mort.

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L'Office n'est pas une messe, puisqu'on n'y consacre pas le pain et le vin. Il comprend quatre parties. La dernière sera la consommation, par tous les chrétiens présents, des hosties restantes de la veille, qu'on ira chercher au reposoir. Après quoi la cathédrale, jusqu'à la veillée pascale, sera un bateau perdu en mer, une grande maison sinistrée. La première partie est la lecture de la passion, dans la version de Jean, la plus tardive, la plus mystique. L'apôtre qui ose lui-même se qualifier de bien-aimé a pris au moins cinquante ans avant de proposer aux chrétiens sa vision personnelle de « l'affaire Jésus », c'est plus que des souvenirs : sa connaissance, sa compréhension du Seigneur. Non qu'il trouve inexact ou imprécis le  portrait synoptique tracé par les trois autres. Il le connaît bien, et il l'approuve. Mais l'Esprit-Saint a travaillé tous les chrétiens qui sont avec lui depuis la destruction de Jérusalem; des vérités cachées leur sont apparues avec les persécutions, et à Ephèse, puis à Patmos, ce cercle de disciples a tout approfondi. Exemple ? Quand on vient arrêter Jésus au jardin des Oliviers, les quatre évangélistes (donc Jean aussi) relèvent la présence de Judas comme guide de la patrouille, et le baiser ténébreux donné au Maître. Mais seul Jean met au clair un Réel absolu qui se cache sous l'apparence, parce que ce Réel, quand Jean écrit, est devenu pour tous évidence. Je cite : « Jésus, sachant tout ce qui allait lui arriver, s'avança et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Ils lui répondirent : « Jésus de Nazareth ». Il leur dit : « C'est moi. » Dès que Jésus leur  eut dit « c'est moi », ils eurent un mouvement de recul et tombèrent(18, 4 et sv). C'est quoi , ça ? C'est faire voir que « εγώ έιμι » (Je Suis, traduit banalement par « c'est moi ») n'est pas déclinaison d'identité banale, mais revendication du Nom même de Dieu (cf.aussi Jn 8,24). Avec le même effet qu'à l'époque de Moïse ou d'Elie : toute créature ne peut que se prosterner.

Le deuxième moment... Demain.         

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