02/05/2010

Un sacrement de moins

confessionnal transformé en placard à balais

 

  Plus personne ne lit André Maurois, j'imagine, dont le premier livre, Les silences du colonel Bramble, écrit en 1918, avait encore du succès vers 1960. En voici un court passage, archi-célèbre aux temps jadis où le sacrement de pénitence était  compris dans sa magnanimité, avec la servitude qu'il demandait aux prêtres et l'authenticité qu'il demandait aux pénitents.

 Dites-moi, O'Grady, vous qui êtes irlandais [demande le Révérend Mac Ivor, pasteur anglican], pourquoi les chapelains catholiques ont-ils plus de prestige que nous ?

Padre, dit le docteur, écoutez une parabole. C'est bien votre tour.

 « Un gentleman avait tué une homme : la justice ne le soupçonnait pas, mais les remords le faisaient errer tristement. Un jour, comme il passait devant une église anglicane, il lui sembla que le secret serait moins lourd s'il pouvait le partager ; il entra donc et demanda au vicaire d'écouter sa confession.

Ce vicaire était un jeune homme fort bien élevé, ancien élève d'Eton et d'Oxford ; enchanté de cette rare aubaine, il s'empressa.

- Mais certainement : ouvrez-moi votre cœur, vous pouvez tout me dire comme à un père

L'autre commença :

- J'ai tué un homme.

Le vicaire bondit :

- Et c'est à moi que vous venez dire cela ! Misérable assassin ! Je ne sais pas si mon devoir de citoyen ne serait pas de vous conduire au poste de police le plus proche... En tout cas, c'est mon devoir de gentleman  de ne pas vous garder une minute de plus sous mon toit !

Et l'homme s'en alla. Quelques kilomètres plus loin, il vit, près de la route qu'il suivait, une église catholique. Un dernier espoir le fit entrer, et il s'agenouilla derrière quelques vieilles femmes qui attendaient près d'un confessionnal. Quand vint son tour, il devina dans l'ombre le prêtre qui priait, la tête dans ses mains.

- Mon père, dit-il, je ne suis pas catholique, mais je voudrais me confesser à  vous.

- Mon fils, je vous écoute.

- Mon père, j'ai assassiné.

Il attendait l'effet de l'épouvantable révélation. Dans le silence auguste de l'église, la voix du prêtre dit simplement.

- Combien de fois, mon fils ? »

Goran Djurovic, Confession, in LLB 9.4.10 

Docteur, dit le Padre, vous savez que je suis écossais. Je ne comprends les histoires que huit jours après qu'on me les a dites.

- Celle-là vous demandera plus longtemps, dit le docteur.

 André Maurois, Les silences du colonel Bramble, chapitre IX)

Commentaires

Un rapide commentaire cher Ephrem pour vous dire que
1: l'extrait que vous nous donnez à lire est très beau et m'a donné envie de lire ce livre!
2: je voudrais laisser des commentaires pour vos textes précédents mais je n'ai eu le temps que de les lire en diagonale et donc ne rien comprendre. Je m'y jetterais dès que mon mémoire sera terminer.

Bien à vous

Cyril

Écrit par : cyril | 03/05/2010

Merci du mot gentil, Cyril. Bon travail pour un brillant mémoire! Moi, je m'appliquerai à être plus immédiatement intelligible.

Écrit par : Ephrem | 04/05/2010

Confusion. J'ai deux remarques à faire à propos du texte. Tout d'abord, je ne connais pas André Maurois, mais il me semble qu'il fait une confusion de termes, faux-frères, en anglais. «Chaplain» = aumônier. «Vicar» = curé.

Ensuite, il y a manifestement une méconnaissance négative des anglicans. Déjà dans une Église de structure épiscopale, il n'est pas question de «pasteurs» (ce sont les cathos romains utilisent le mot «pastor» pour leurs curés, alors que les anglicans ne le font pas pour les leurs!), mais de «prêtres». Et l'attitude du curé anglican est caricaturale.

Pour ce qui est de la confession chez les anglicans, je vous recommande cet article, du chanoine Reid:
http://saintclementsblog.wordpress.com/2010/02/17/the-sacrament-of-penance/

Écrit par : Georges | 05/05/2010

Vrais et faux frères Intéressant, le site anglican auquel vous faites référence, Georges, et instructif : merci de l’avoir communiqué. Pour le reste, 1. « Bramble » est un roman, c’est-à-dire une œuvre de fiction ; les « faux frères » des vocabulaires anglais et français sont accueillis comme des surprises plaisantes, des occasions de couleur locale. Des calques bienvenus. 2. Et on est en 1918, quand les nationalismes sont très forts ; on vient de gagner la guerre ; ce qu’on oppose abruptement, c’est l’Irlande et l’Ecosse, catholicisme contre anglicanisme, au contraire de ce qu’on ferait aujourd’hui, où l’on cherche plutôt des accommodements : ce qui, pour moi, est un progrès. Vous avez dû voir que je n'oppose jamais entre elles les Eglises chrétiennes. Pour moi, je suis attaché au catholicisme parce que j'y suis né et que je n'ai jamais cessé d'y trouver le Christ. Mais j'admets sans peine que d'autres chemins soient utilisés par d'autres, qui arrivent au même but.

Écrit par : Ephrem | 05/05/2010

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