28/05/2010

Vocation

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« Elle a 20 ans, elle en aura 84. D'ici là ? Va-t-elle se laisser conduire, dans l'autobus du temps, mettre un métier dans sa vie comme un casque de Walkman sur les oreilles et s'en fiche complètement du trajet et de l'itinéraire (plus ou moins assoupie, la tête appuyée contre la vitre, le cou mou, écoutant sa musique, le regard assez vide, hagard, et rêvée par les rêves qu'elle ne fait pas), puis descendre au terminus à l'appel du chauffeur (tout le monde descend, on est arrivés à 84 ans) ? Ou bien va-t-elle...

(subitement, parce qu'elle a aperçu on ne sait quoi dans le paysage défilant de sa vie, -  on a vu son œil s'aviver, on a senti bondir son cœur, vu deux grands arcs de sourcils se dessiner sur son front, on aurait dit qu'elle allait dire quelque chose, s'écrier, on aurait dit qu'elle venait de reconnaître quelqu'un ou quelque chose d'important, là, au passage, et on l'a vue sursauter, saisir par les deux anses son sac de voyage, courir entre les sièges, appeler le chauffeur, dire « Attendez ! Attendez ! »)

...descendre de l'autobus, entendre derrière elle les portes se refermer dans un échappement d'air comprimé, puis entendre gronder le moteur, gronder la bête qui voulait la manger tout en entier et qui doit s'en repartir sans elle, et voir aux fenêtres de l'autobus les visages restés à l'intérieur, tous ces morceaux d'elle-même qu'elle ne sera plus, et qui la regardent ahuris, moqueurs, inquiets, incrédules, disant en silence, avec un peu d'envie, un peu d'angoisse: « elle est folle, complètement idiote », et qui s'éloignent dans l'autobus du temps ? Et le bus de disparaître, et elle, justement, pas.

 Puis elle, quittant la route, se disant « je vais aller par où il n'y a pas de chemin », puis ajoutant qu'elle l'a échappé belle. »

 Gregoire Polet

... Trouvée dans le supplément du Vif Week-End de la semaine (n° 20 du 21-27 mai 2010). Une éblouissante  chronique d'un certain Grégoire Polet, jeune écrivain liégeois (né en 78) qu'on étudie déjà dans les classes, si j'en crois ce que je vois ici. Egocentrique, j'ai mis tout au masculin. Et je me suis vu quand j'avais 20 ans, allez, par là, relire...  Pour moi, ce n'était pas le désir sauvage, libertaire, d'aller à travers bois, qui me poussait ; plutôt suivre le droit chemin, la route du ciel, répondre à Qui appelait. Mais Dieu ne m'appelait pas, Il faisait signe mais sans consigne, et dix années après j'étais au milieu des bois, comme la voyageuse. Pensant aussi comme elle faisait :  je l'ai échappé belle...

Chucho, roman, 2009, Gr. Pollet 

      A voir les deux mouvements opposés qui inspirent désormais dans l'Eglise la politique des vocations sacerdotales, - l'exaltation (plus forte que jamais) de l'identification au Christ et la terreur (plus que jamais suspicieuse) de tout ce qui est tendresse et attachement - ,  j'en viens à penser que, « lorsque que j'aurai 84 ans » si j'y arrive, il n'y aura plus nulle part de vocations. Les monstres sont rares.

08:57 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

26/05/2010

De génération en génération

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     Ce dimanche de Pentecôte, « Tom », le dernier de mes petits-neveux recevait l'Esprit-Saint. Le voilà confirmé dans la foi catholique que Dieu semble avoir donnée à presque toute ma famille. Pourquoi ? Serait-ce par grâce héréditaire, comme Israël ? En riant, j'ai posé la question, tout haut devant lui, - je le lui ai même demandé... « Sait-il que Dieu est l'Eau pure qui nous apaise quand mille soifs nous brûlent ? Que Dieu, parmi les ombres où nous pouvons nous perdre, est le rayon de soleil qui réoriente ? » - « A quelles conditions ? » a-t-il alors demandé, pratique, en fils de ce siècle où tout se mérite. - Aucune. Tout est pour rien. Dieu aime pour rien. C'est Sa substance. La chance qu'on a, que tu as, c'est de le savoir. A ton baptême en 1998, ton oncle Pierre et moi avions écrit, à l'usage de ta mère qui l'avait sollicitée, une prière qu'avec son mari elle puisse dire sur ton berceau. En voici des passages que je reconstitue.

 100523 012 Tom

 « Seigneur, que Tom s'épanouisse dans la double hérédité que nous lui avons  donnée, à travers l'éducation que nous lui donnerons.  ● Que nous, ses parents, sachions croire en lui, pour qu'il soit capable de croire aux autres. ● Que nous le laissions grandir, c'est-à-dire devenir peu à peu indépendant : assez lucide pour admettre ses faiblesses, franc pour les avouer ; assez intelligent pour les dépasser,  courageux pour se surpasser.● Solidaire des petits, des exploités, des minorisés, qu'il n'oublie pas, là-dessus, que les désirs ne remplacent pas les actes. Qu'il ne se trompe jamais de camp, et se place avec ceux qui donnent plutôt qu'avec ceux qui prennent; avec ceux qui servent, plutôt qu'avec ceux qui se servent; avec ceux qui partagent, plutôt qu'avec ceux qui exploitent. ● Nous ferons en sorte qu'il Te connaisse, Toi, et Jésus le Fils que Tu as envoyé pour notre salut. Qu'il prenne conscience de Ta présence toujours aimante, de Ton soutien par-delà toute épreuve. Révèle-Toi à lui, avec clarté ou obscurité, selon tes desseins, que Ton règne en lui arrive et que Ta volonté sur lui soit faite, parce que notre discours sans Ton concours sera débile, et nos exemples sans doute médiocres. ● Finalement, puisse-t-il être convaincu, avec Beethoven, qu'il n'y a pas d'autre supériorité dans ce monde que la bonté; et, avec saint Jean, qu'au soir de sa vie, - dont aujourd'hui nous célébrons l'aube - il ne sera jugé que sur l'Amour.

A douze ans de distance, je vois bien les travers de pareille prière, naïve et trop habile. Mais voilà : Tu nous prends comme nous sommes, hein, Seigneur!

20/05/2010

Le parfum du maître

Déclamation

 

    

    « Prends garde à ne pas te léonardiser », me disent des amis qui, ayant pris avec moi quelque distance, (la vie est comme ça), ou bien ne lisant ce blog qu'en diagonale, jugent que je présente aujourd'hui, par rapport à mon passé, un profil plus conservateur. Ils ne me "reconnaissent" pas, disent les uns, dans la facilité que je montre à me réconcilier avec nos divers pontifes, les locaux comme le souverain ; voire à m'aligner sur leurs positions, comme si j'avais cessé de contester leur pouvoir totalitaire. D'autres, à l'inverse, m'y reconnaissent trop bien : le "mauvais" philosophe que je suis (c'est vrai, parce que je sacrifie gaîment la précision du sens à la puissance du mot) trouve lui-même, aux défauts des puissants qu'il incrimine, les excuses qui les font pardonner : « il sentimentalise les problèmes sociaux, il subjectivise les opinions, il métaphorise la sienne plutôt qu'il ne la rationalise ; et pour les gens ordinaires qu'il fréquente, il accepte le pire qui s'avoue pour  soupçonner la norme qui s'affiche... » Bon.

 Regarder sans toucher -  Kxfxsm5t

     Tout ça n'est pas faux. Mes maîtres à penser ont toujours été Kierkegaard plutôt que Fichte ou Hegel, et Kant l'agnostique croyant plutôt que Marx l'ennemi  de Dieu. A plus humble échelle, Mauriac plutôt que Malraux, Brel plutôt que Brassens. J'ai aussi l'impression d'avoir vécu heureux dans ce monde mais de ne pas m'y être attablé, nourri de ce que je trouvais, n'ayant appétit que d'absolu. De m'être plutôt promené sur les toits comme un chat de gouttière, miaulant à l'amour, sachant pourtant ronronner dans les salons quand je m'y trouvais. Un chat attaché à une maison d'où il sort par un passage dérobé sans jamais longtemps s'éloigner, à sa maison dont les locataires peuvent se succéder sans qu'il s'en inquiète beaucoup. Les rites de ce lieu hospitalier lui conviennent, et il se couche sur le dos pour s'offrir à la caresse quand, invisible comme un parfum, celui qui est l'unique Propriétaire, quelquefois, passe mystérieusement. Me « léonardiser » ? Voyons ! Est-ce que  le nouvel archevêque est autre chose pour moi que le locataire suivant ? J'adopterai sans peine les us et coutumes qu'il prônera. Que faire d'autre, quand on n'est qu'un chat, pas un serpent (ni un singe, ni un lombric). Peut-être que sur l'appui de fenêtre, je regarderai plus souvent à travers la vitre les gens qui passent, compatissant à ceux qui se hâtent, complice de ceux qui flânent...

 DUCHESNE Jean, Bible

            Il est d'ailleurs possible que certaines nouveautés me plaisent : moi aussi, je souhaite que le cours de religion soit davantage une initiation à la Mythologie abrahamique gouvernant encore toujours nos pensées à tous, et dessinant notre destin tant individuel que collectif dans l'Histoire depuis la Création jusqu'à l'Apocalypse. Cela ne transformera nullement un cours en catéchisme. Au lieu de concepts abstraits, on maniera des images vives. Pour les uns, ce sera la Fable où notre imaginaire a organisé depuis des siècles ses multiples représentations, aux conséquences actuelles ;  pour les autres, c'est la Foi où ils peuvent trouver, si Dieu le veut, ce qui s'y trouve : leur bonheur et leur espérance, aux conséquences éternelles.

 Bible en 365 jours

  

  N'en concluez pas que pour le plaisir d'une liturgie fastueuse à quoi je collabore, je puisse abandonner mon esprit critique. Et encore moins que je délaisse les pauvres de Dieu pour les musiques du ciel.

15:47 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

12/05/2010

Le péché de toute l'Eglise

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Je voudrais, d'une phrase ou deux, dire ma propre émotion devant l'émotion forte, inhabituelle, apparue ces temps-ci dans l'attitude et les paroles du pape. C'est le désarroi d'un homme humilié dans sa foi, dans son honneur. Il constate que les persécuteurs (c'est le vieux mot des ennemis de l'Eglise) sont des croyants, qu'ils sont parmi ses fils; et assumant là-dessus sa paternité souveraine, qu'il est lui-même responsable. Toute une culture catholique est en cause. Parler comme fait Benoît depuis peu du « péché de l'Eglise », et pas seulement « des fils de l'Eglise » comme Jean-Paul II, c'est neuf. Dire que l'Eglise elle-même a besoin de justice, de subir la justice (et non seulement l'annoncer), une justice qui la mortifie, la purifie, c'est saisissant ; et poignant, car c'est se promettre qu'après qu'aura passé la justice, au moins en mots, le pardon suivra. Ce n'est pas un discours facile, car il faut le concilier avec l'assurance que l'Eglise, malgré ce péché qui la souille et qu'elle cache malignement, est sainte à cause de Jésus-Christ. Parce que Jésus-Christ, tout de même, c'est le Verbe fait chair, et qui a vécu parmi nous.

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Je suis tendrement et fidèlement solidaire de ce Pape-là.

Ce Général de l'armée en déroute, qui assume. Qui dit : c'est notre faute, c'est ma faute. Qui pleure. Qui aime, plus que nous.

Qui est Pierre.

00:26 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

08/05/2010

Cette ordure...

Mechanical Pig, de Paul McCarthy

  Je crois en l'homme, cette ordure,

Je crois en l'homme, ce fumier, ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l'homme, ce tordu, cette vessie de vanité.

Je crois en l'homme, cette pommade, ce grelot, cette plume au vent, ce boutefeu, ce fouille-merde. Je crois en l'homme, ce lèche-sang.

Malgré tout ce qu'il a pu faire de mortel et d'irréparable,

Je crois en lui.

Pour la sûreté de sa main, pour son goût de la liberté, pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l'étoile,

Je crois en lui pour le sel de son amitié, pour l'eau de ses yeux, pour son rire; pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui

Pour une main qui s'est tendue, pour un regard qui s'est offert. Et puis surtout et avant tout,

Pour le simple accueil d'un berger.

C'est un poème de Lucien JACQUES, un écrivain pacifiste mort vers 1960. Texte célèbre sous le titre de "Credo"

23:58 Écrit par Ephrem dans Philosophie | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

02/05/2010

Un sacrement de moins

confessionnal transformé en placard à balais

 

  Plus personne ne lit André Maurois, j'imagine, dont le premier livre, Les silences du colonel Bramble, écrit en 1918, avait encore du succès vers 1960. En voici un court passage, archi-célèbre aux temps jadis où le sacrement de pénitence était  compris dans sa magnanimité, avec la servitude qu'il demandait aux prêtres et l'authenticité qu'il demandait aux pénitents.

 Dites-moi, O'Grady, vous qui êtes irlandais [demande le Révérend Mac Ivor, pasteur anglican], pourquoi les chapelains catholiques ont-ils plus de prestige que nous ?

Padre, dit le docteur, écoutez une parabole. C'est bien votre tour.

 « Un gentleman avait tué une homme : la justice ne le soupçonnait pas, mais les remords le faisaient errer tristement. Un jour, comme il passait devant une église anglicane, il lui sembla que le secret serait moins lourd s'il pouvait le partager ; il entra donc et demanda au vicaire d'écouter sa confession.

Ce vicaire était un jeune homme fort bien élevé, ancien élève d'Eton et d'Oxford ; enchanté de cette rare aubaine, il s'empressa.

- Mais certainement : ouvrez-moi votre cœur, vous pouvez tout me dire comme à un père

L'autre commença :

- J'ai tué un homme.

Le vicaire bondit :

- Et c'est à moi que vous venez dire cela ! Misérable assassin ! Je ne sais pas si mon devoir de citoyen ne serait pas de vous conduire au poste de police le plus proche... En tout cas, c'est mon devoir de gentleman  de ne pas vous garder une minute de plus sous mon toit !

Et l'homme s'en alla. Quelques kilomètres plus loin, il vit, près de la route qu'il suivait, une église catholique. Un dernier espoir le fit entrer, et il s'agenouilla derrière quelques vieilles femmes qui attendaient près d'un confessionnal. Quand vint son tour, il devina dans l'ombre le prêtre qui priait, la tête dans ses mains.

- Mon père, dit-il, je ne suis pas catholique, mais je voudrais me confesser à  vous.

- Mon fils, je vous écoute.

- Mon père, j'ai assassiné.

Il attendait l'effet de l'épouvantable révélation. Dans le silence auguste de l'église, la voix du prêtre dit simplement.

- Combien de fois, mon fils ? »

Goran Djurovic, Confession, in LLB 9.4.10 

Docteur, dit le Padre, vous savez que je suis écossais. Je ne comprends les histoires que huit jours après qu'on me les a dites.

- Celle-là vous demandera plus longtemps, dit le docteur.

 André Maurois, Les silences du colonel Bramble, chapitre IX)