01/06/2010

Avocats et prêtres

Palais de Justice place Poelaert BXL, 1883 (photo 1980) 

     Je venais d'avoir dix ans quand les Allemands ont bouté le feu au Palais de Justice de Bruxelles, dont on me disait qu'il était le plus grand du monde. J'entends encore une religieuse de mon village : l'ouvrage d'art, selon elle, installait au Sud de la Capitale un "temple des vertus morales", répondant au "temple des vertus théologales" qu'au Nord-Ouest, avec autant de magnificence, la basilique de Koekelberg représentait. Ce face à face relatif ignorait la chronologie et les sentiments de Léopold II, mais soit. Palais de l'Homme Droit versus Maison de Dieu au grand Cœur, ça me faisait de l'effet. L'incendie de 1944 ne rendit pas service aux Nazis qui furent délogés de Bruxelles les jours suivants. Plus tard on apprit qu'il s'agissait pour eux de brûler les archives : l'occupation était aussi, pour quelques mauvais Belges, un champ du déshonneur, et il fallait  faire disparaître, paraît-il, les traces des délations et autres bassesses dont le conflit fut porteur. Le dôme du Palais fut restauré en 1950, mais les locaux de la cour d'assise, endommagés, ne retrouvèrent plus jamais leur beauté première.

 Bruxelles 19 communes

Aujourd'hui, il est question d'abandonner le Palais à son gigantisme pour en faire quoi ? Un musée ou un centre commercial ! Le machin est jugé inadapté à nos mœurs, inadaptable à nos possibilités de sécurisation, de chauffage, d'entretien ! Il faut dire aussi que Bruxelles, multiplement capitale (de l'Europe, la Belgique, la Flandre, la Communauté francophone) est enfermée dans un minuscule territoire de 160 km2 situé dans une région opiniâtrement flamande, et que, sur les 680.000 travailleurs qui y gagnent leur vie, 360.000 (soit 53 %) sont dits navetteurs.  Ce qui signifie qu'ils paient à la Flandre (pour 65 % d'entre eux) ou à la Wallonie (pour 35 %) les impôts que génère leur travail à Bruxelles. La Capitale industrieuse est donc dramatiquement désargentée : elle ne peut que tendre la main, les deux mains, l'une au Nord, l'autre au Sud. Quelque chose ne va donc jamais bien dans le Royaume...

 Palais Justice vu d'en haut

    Stop. Je résiste à la fièvre électorale qui commence à enflammer les esprits autour de moi, et j'en reviens au Palais de Justice. Qu'est-ce qui justifie mon intérêt soudain pour un problème d'architecture ? Le fait que quelques centaines d'avocats en toge ont, ce midi, manifesté en chœur sur la place Poelaert, pour réclamer la grâce de leur Tribunal majestueux. Aller ailleurs, c'est non, pas possible. On promet de leur construire des lieux plus fonctionnels ? Non. Dans des endroits plus accessibles ? Non. Avec une sécurisation absolue, des accès surveillés, des portes verrouillables, en des lieux dispersés comme le sont les affaires civiles, pénales ? Non, point final. Pourquoi donc ? Ecoutez-les : abandonner un tel palais est absurde, aberrant, ridicule, impossible... Je pense : « Cela n'est pas le fond de votre pensée, mes chers Maîtres. Ah ! L'un de vous, merci, évoque la symbolique du lieu... »

Votre Honneur... disent les USA 

Dire le Droit dans une maison fonctionnelle, c'est dire la force qui l'emporte sociologiquement et momentanément. Dire le Droit dans un Palais absurde, magnifique comme un Ciel ouvert, c'est dire la justice prééminente, sans considération d'intérêts, de convenances, voire de bontés. Et c'est finalement établir 1. la paix dans la société des hommes qui doit être stable, solennellement démocratique et contractuelle ; 2. la paix dans le temps des hommes, qui ne dépasse guère (comme leur vie) un demi-siècle de responsabilité et où la prescription vient garantir le jugement sain.

Goran Djurovic, The table, in LLB

     Mais je voudrais continuer, transposer, avec votre permission. Dire la messe assis autour d'une table, est-ce... Je dois encore y réfléchir. A demain, sans doute, ou après.

18:52 Écrit par Ephrem dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

Dire le droit dans un palais magnifique dans sa laideur, voué à la justice, a quelque chose de symboliquement fascinant.
Comme une messe dite à la basilique Saint Pierre de Rome.

Il m'est difficile de trancher le dilemne.
Mais pour la justice, je sais d'expérience que les lieux importent moins que la qualité de ceux qui argumentent en plaidoiries et surtout
du véritable esprit critique et de la réelle indépendance de ceux qui ensuite diront ce qui leur parait juste.

Écrit par : Palagio | 01/06/2010

J'aurais du écrire dilemme ert non dilemne

Écrit par : Palagio | 01/06/2010

Bonjour,

Est-ce que pour vous, la justice, c’est d’abord la paix ? Si c’est cela, n’est-ce pas réducteur, un peu « facile » ; et décourageant pour les victimes ?

Bonne journée.

Écrit par : Blaise | 02/06/2010

Justice et sentiment @ Palagio. Je ne doute pas, cher ami d'un demi-siècle, qu'un maître du barreau comme vous êtes ne soit pas dupe des apparences. "Si haut que soit le trône, disait à peu près Montaigne, nous ne sommes jamais assis que sur notre cul." Mais l'homme du peuple est rassuré quand il est jugé par Salomon ou St Louis, et, à défaut, dans un Palais qui leur eût bien convenu. Un arrêt, rendu dans la solemnité (...mn, si je ne me trompe) est plus facilement accepté, fût-il même défavorable.- Merci de suivre fidèlement ma réflexion, dont l'optique est moins fondée en raison qu'en efficacité "communicationnelle", comme vous le savez.

@ Blaise. Oui, la justice en ce monde me paraît surtout facteur de paix. Au premier niveau, on parle même du "juge de paix", qui, par la connaissance du terrain et des gens, réconcilie et raccommode, ne tranchant durement qu'en cas de mauvaise foi (Je simplifie, le juge applique aussi la loi). Les recours aux tribunaux qui s'accumulent accumulent aussi des soucis dans les coeurs et les esprits. Personnellement, je n'ai jamais eu de procès que je n'aie terminé par une transaction. Avoir "raison" ! Seigneur ! Qui a jamais raison sur tout ?

Je suis en train de lire Boris Cyrulnik, d'approfondir la notion de résilience... J'en reparlerai sous peu dans un billet. - Merci aussi, Blaise, de votre accompagnement régulier. Merci de cette charité qui aide à penser et à dire.

Écrit par : Ephrem | 02/06/2010

Les commentaires sont fermés.