04/06/2010

Un autre théâtre : l'âme

integristes

 

  S'il est bienfaisant pour l'homme social, s'il est bon pour tous que le « Droit soit dit » dans un Palais, pour mieux s'imposer, faut-il juger bon, dans le même esprit, que « la messe soit dite » dans un décor impressionnant, au motif que son mystère transcendant impliquerait l' exceptionnalité d'un Lieu Saint : une chapelle, une église, une cathédrale, une basilique ?  C'est l'opinion du courant conservateur dans l'Eglise, qu'illustre avec zèle et aveuglement le lefebvrisme, à qui un répit a été libéralement octroyé. Au décor, joignez alors la langue sacrée, les rites morts,  la ségrégation entre des officiants occupés à une secrète manoeuvre et des spectateurs tenus à distance. 

 A chacun son lieu

     Pour le croyant qui prie, il y a pourtant, entre les services judiciaires évoqués dès  mardi, et le culte religieux, le contraire d'une analogie : une antithèse. Car l'administration de la justice humaine n'est un absolu qu'en apparence : la théâtralité, du coup, lui sert. Mais la célébration mémorielle du sacrifice du Christ est  un absolu en vérité : le théâtre comme tel n'a rien à y faire. N'est demandé qu'un lieu propice au recueillement, et à la communication (les deux, tout de même, ce qui n'est pas rien...).

BARBIER Gilles, Squeezehead, résine et bois,2010 in LLB 14.5.10 

     Vérifiant l'orthodoxie de ce que j'écris, je trouve, en consultant mon édition intégrale des textes promulgués par Vatican II, une formule qui m'émeut, dans le décret Presbyterorum Ordinis (ch. 5). On y caractérise la «maison de prière» (domus orationis) où l'Eucharistie est célébrée, où est honorée la présence du Fils de Dieu  offert sur l'autel (praesentia  Filii Dei in ara sacrificali), et l'on demande que cette maison soit... « belle », dit banalement la traduction française. Mais le latin dit : « nitida »....  Ce qui veut dire propre, luisant, brillant. Neuf aussi, ou vivant, d'après les contextes, selon Gaffiot, car le mot est souvent associé à l'aube, à la jeunesse, à la santé...

 Messe scoute 1962

   J'ai bien conscience d'avoir vécu - avec la même foi - toutes sortes de messes, des plus solennelles aux plus familières, des pontificales aux domestiques. Et dans les lieux les plus divers. Où je me présentais « propre » ? Pas  toujours, mais toujours vivant, toujours neuf. J'y ai rempli quasi toutes les fonctions, selon mes saisons : acteur de l'œuvre collective, hormis dans le rôle du célébrant ; ou assistant grognon, les mois où je restais au dernier rang pour sortir de l'église dix minutes dès que le sermon commençait à me hérisser.  Il y a eu des époques noires, dans mon étrange vie, et pas seulement lorsque j'étais rétif. Des époques où l'ombre m'atteignait moins qu'elle ne couvrait les prêtres autour de moi, ces détenteurs de l'évangile qui ne parvenaient plus à le lire de façon lumineuse, et quand je m'obstinais, moi, isolé, à ne pas lâcher la main du Christ, quelque profonde que devienne la Nuit. La hiérarchie religieuse, façon « social-chrétienne » c.à.d bourgeoise, m'a fait souffrir moins par sa sévérité que par son manque de charisme, son conformisme de paysan bonhomme, et au fond sa crédule incrédulité. Ce sont les Livres qui me sauvaient : Pascal, Green,  Guillemin, Delumeau... Ad Tuum, Domine Jesu, tribunal appello. Comment conclure ? J'ai connu, à la messe, de longs moments d'ennui, j'y ai aussi vécu des heures où j'avais l'âme en feu et le visage en larmes. En tout cas, sensibilisé toujours, toujours ! à la présence, à l'action, à l'amour du Dieu qui m'avait déjà fait, et sauvé, et qui se donnait. Peu importe le lieu où j'étais, n'est-ce pas : Thérèse l'a dit : le seul endroit où se passent les vrais événements, c'est « las moradas o el castillo interior. »

15:42 Écrit par Ephrem dans Foi | Lien permanent | Commentaires (6) |  Facebook |

Commentaires

Delumeau? Jean ? Bises à vous cher Ephrem!

Écrit par : cyril | 04/06/2010

Jean Delumeau, naturellement. L'historien qui a exposé comment régnait "La peur en Occident" du 16e au 18e siècle et qui a, sur la foi, dans "Ce que je crois" (1985) des pages déterminantes.
Bien à vous...

Écrit par : Ephrem | 04/06/2010

Un historien que j'aime beaucoup! Je connais en parti ses livres! J'en ai trouvé un épuisé depuis longtemps en brocante il y a quelques mois: "l'aveu et le pardon, histoire de la confession"! Enfin on s'éloigne du sujet...

Écrit par : cyril | 04/06/2010

Le sous-titre, c'est pas plutôt les 'difficultés' de la confession ? Et du 13e au 18 siècles, c'est pas aujourd'hui. Où la confession, ça se fait dans un blog, comme j'en donne le mauvais exemple... Bon week-end, le soleil sur Bxl est éclatant.
Rien à dire sur Robin des Bois, sorry. Sa légende ne fait pas partie de mes souvenirs d'enfance, j'ignore pourquoi. L'Ardenne n'est pas l'Aquitaine, peut-être. Bye, cher Toi.

Écrit par : Ephrem | 05/06/2010

Bonsoir,
Si je comprends bien (car le souffle émotionnel qu'il y a dans votre texte en trouble un peu la compréhension), il y a eu une époque où vous avez "gardé la foi" alors que l'Eglise établie (le clergé, les théologiens) s'en distanciait ? Qu'est-ce que vous voulez dire exactement ? C'est quoi, cette Nuit, si ce n'est pas seulement un sentiment subjectif d'obscurité ?
Merci de communiquer comme vous faites. C'est rare.

Écrit par : Blaise | 06/06/2010

La Nuit ou le Délire Je n’ai pas oublié votre question, et si j'ai tardé à y répondre, c’est par peur de ce que j’ai à dire, de le dire mal, d’en dire trop ou trop peu. Je vous promets de reprendre le sujet dans un prochain billet. Croire, alors que son Eglise doute : oui, c'est la Nuit. Ou le Délire, qui sait ?

Un exemple, que j’emprunte à l’abbé Jean Kamp, qui fut mon collègue dans les années 80 au collège St Pierre à Jette. [i]« Je me rappelle, après le Concile, qu'on m'a dit que le Cardinal Suenens avait nommé un chanoine hyper-éminent, maître en théologie, comme "recycleur" du clergé. Je suis allé le trouver et lui dire : "Je ne comprends pas très bien : si le Christ est ressuscité..." Il n'en est pas question", m'a-t-il répondu. "Le corps du Christ a pourri dans le tombeau comme tous les corps." "Mais si le Christ est Dieu... !" Il a pris son Évangile, me l'a mis entre les mains en me disant : "Trouvez-moi un seul passage où, dans l'Évangile, le Christ a dit qu'il était Dieu ! … La Vierge Marie... ! Pas plus vierge que votre mère à vous." Un "recycleur du clergé" qui vous dit cela presque brutalement, cela me sort… recyclé…, ébranlé, et un peu délivré ! Si bien que la foi était libre... et c'est libérateur »[/i] Voir ici l’interview : http://prolib.net/pierre_bailleux/enfer/210.015.silence.kamp.htm

Personnellement, je ne trouve pas cela libérateur.

Écrit par : Ephrem | 09/06/2010

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