21/08/2010

Quand le roi est noble

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     J'ai manifesté ici à l’égard de Léopold III une sévérité que je n’avais pas à l’époque. En 1950, je m’étais réjoui de son retour. Et j’avais vu comme une injustice son abdication, annoncée fin juillet et différée d’un an pour éviter une nouvelle régence. Le Roi, en effet, s’était soumis à un référendum rendu conforme à la constitution grâce au mot de "consultation populaire", et il avait eu pour lui 57% des votants. Pourquoi avoir cédé ensuite à la pression de la rue ? J’ignorais alors le texte scandaleux – parce que rancunier et outrecuidant - que Léopold III avait écrit en 1944, sous le nom de « testament politique. » Il y disqualifiait à sa façon quiconque, parmi les ministres du gouvernement de Londres, avait parlé et agi en s'opposant à lui. Et il exigeait des excuses. – Je ne comprends pas, je n’aimerai jamais  qu’un homme, au terme d’un combat où il est gagnant, éprouve le besoin de punir. Le pardon doit être naturel au vainqueur…  Moi-même, qui ne suis que moi, quand j’avais du pouvoir, une fois atteint l'objectif qu'il fallait atteindre, j’effaçais les ardoises. C’était moins vertu que nature.

 J.Franck remettant le prix Scriptores Christiani au Card. Danneels.jpg

Il y a cependant une très belle histoire à rapporter sur cet ultime Léopold, qu’après une entrevue  on quittait alors à reculons, avec trois inclinaisons de tête en chemin – disait le protocole. Je la tiens - comme tout abonné -  de mon voisin, le baron Jacques Franck, ancien directeur et toujours journaliste de La Libre Belgique, qui  l’avait entendue dans la bouche de la Princesse Lilian, veuve du Roi, au cours d’une visite au domaine d’Argenteuil où il avait été invité. L’anecdote est du Plutarque. Elle ne s’oublie pas quand on l’a lue : vous allez voir.  Le texte est ici transcrit tel qu’il fut mis en ligne dans ledit quotidien le 29 octobre 2003, quand Argenteuil n’avait plus d’occupants, la mort ayant fait son oeuvre. 

Lilian à Argenteuil.jpg 

Le journaliste, dans l'article intitulé " Souvenirs de la princesse Lilian", rend d’abord hommage à l’action de la Fondation cardiologique fondée par elle,  puis il se fait… disons personnel, et même romantique. Cet ancien élève des Jésuites a lu Balzac…  : « …le soleil de novembre baignait le grand salon où l’après-midi se prolongeait en une longue conversation à laquelle la princesse m’avait convié. Des fleurs embaumaient dans les vases, des photos constellaient les guéridons et les murs. Par les baies vitrées, le regard portait jusqu’à la ligne ondulante des cerfs qui paissaient à l’orée du bois. La princesse était habillée et maquillée avec une sobre élégance ; le soin  de son apparence constituait une marque de courtoisie à l’égard des visiteurs. Dans le canapé fatigué qu’elle affectionnait, elle m’apparaissait accordée, en son grand âge, à la lumière automnale qui dorait les arbres et les animaux du domaine, mordorait le silence du salon bruissant de souvenirs, et donnant l’image d’une sérénité conquise et comme éternisée qu’offre la peinture classique d’un paysage après l’orage. »

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D’une phrase, Jacques Franck évoque alors le climat d’hostilité outrancière qu’a connu cette femme dans son pays pendant un demi-siècle. Et le courage et la dignité mis à le traverser. Puis le voilà, le dernier morceau de souvenir, ce que tout le monde ignore, comme le mot de passe ouvrant à la clarté pour chacun nous le livre des rois et des princes : « A l’époque de l‘exil en Suisse, rentrant d’une partie de golf avec le roi Léopold, elle reçut un crachat d’un Belge posté sur son passage. Elle ne broncha pas. Mais se retrouvant seule avec son mari, elle lui demanda s’il avait vu ce qui lui était arrivé. Oui, répondit-il. Et tu n’as pas réagi ? Ce sont les risques du métier, répondit le souverain. Dure leçon, qu’elle n’oublia jamais. » - Précision si besoin est : ce n’est pas le crachat qui est dur à porter, c’est le fait pour un homme de devoir laisser injurier sa femme devant lui sans avoir, comme le premier venu, le droit de réagir.  

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