30/09/2010

Est-ce que Jésus dérape avec son temps ?

étonnement.jpg

       Ces dimanches-ci, il y a une espèce de malaise en nous, paroissiens banals et fidèles, qui nous réunissons à l’église, cathédrale ou non. Je ne parle pas du mur de honte qui, de l’Irlande à.. à la Flandre belge (!), s’est écroulé sur les nôtres, et dont la poussière nous empêche encore de respirer à pleins poumons. Je songe à ce qui est dit à la messe, dans les textes prévus. Depuis deux mois, l’Evangile, qui nous est conté cette année « selon saint Luc », montre Jésus dans sa marche vers Jérusalem (9,51 – 19,28), et le fait entendre quand "sa parole prévaut sur ses miracles, et quand l’exhortation l’emporte sur la présentation du mystère", comme dit la TOB. Eh bien, elle est souvent bizarre, sa parole ! Et ses "paraboles",  elles sont limite, borderline.  Je ne dirai pas "inadmissibles" puisque je les admets. Comment faire autrement : c’est Jésus, c’est mon Seigneur qui parle ; et l’Evangile est la « bonne Nouvelle » par définition (εύαγγέλίon). Mais ce sont nos oreilles du XXIe siècle qui écoutent et nos cœurs qui réagissent, avec deux mille ans de culture humaniste, et surtout deux cents ans où les droits de l’homme ont été conçus, rédigés, proclamés par une société qui est mienne aussi. « On » [enfin, je]… on se demande parfois si le discours attribué à Jésus par l‘évangéliste est conciliable, dans sa problématique marchande, dans le champ sémantique inégalitaire où il s’expose, dans le bruit que font ses connotations de violence et d’absolutisme, est compatible, donc, avec l’estime et le respect qu’un esprit un peu cultivé sait devoir éprouver a priori pour n’importe quel individu appartenant à la race humaine. Dit brièvement : si le Seigneur est foncièrement plein de tendresse, il s’exprime aussi, selon Luc, sans courtoisie et même avec… Dureté. Brutalité est trop dire. Mais c’est presque ça… 

 Buste du dieu Janus au vatican.jpg

Qu’est-ce que moi, pauvre pécheur aveuglé par mon orgueil, j’ose donc trouver gênant dans le discours de Jésus ? Eh bien ceci. Ce n’est pas littéral, je résume :    « Tout de suite ! Suivez-moi tout de suite. Sans aller enterrer votre père, sans faire vos adieux aux amis » (27 juin). « Promettez aux villes qui vous repousseront un sort pire que celui de Sodome » (4 juillet) ! « Fatiguez Dieu avec vos requêtes : le sans-gêne est payant dans la vie spirituelle comme dans la société. » (25 juillet). « Je viendrai à l’improviste : soyez un serviteur en faction qui attend le maître même la nuit » (8 août). « Pour entrer au Royaume, la porte est étroite. Frapper quand elle est fermée ne sert à rien ; et dire "ouvre-nous, tu nous connais, nous avons mangé et bu avec toi", n’aura qu’une réponse :" je ne sais pas qui vous êtes…" (22 août). « Mettez-vous exprès au dernier rang pour qu’on vous invite à avancer [soyez finauds en somme] (29 août). « Profitez d’une charge de gérant dont vous allez être licencié pour vous faire des amis en annulant ou allégeant des créances du patron. » (19 septembre).  « A chacun son tour pour être riche : Le pauvre ici-bas va au ciel, et le riche en enfer. Il n’est pas question de leurs actions » (26 septembre). Enfin, après un discours hyperbolique sur l’efficacité de la foi, cette question : « Lequel d’entre vous quand son serviteur vient de labourer ou de garder les bêtes, lui dira à son retour des champs : « Viens vite à table ? » Ne lui dira-t-il pas plutôt : « Prépare-moi à diner, mets-toi en tenue pour me servir, le temps que je mange et que je boive. Ensuite tu pourras manger et boire à ton tour » Sera-t-il même reconnaissant envers ce serviteur d’avoir exécuté ses ordres ? De même vous : vous êtes des serviteurs inutiles. (3 octobre). – Sorry, mais à la question « lequel d’entre vous », je pense : « moi », comme le premier gentleman venu…

 disciples suivant l'agneau.jpg

Il y a des explications ingénieuses et savantes, je sais, pour enlever à chacune de ces… ces grossièretés (pardon, Seigneur mon Dieu) leur caractère inacceptable. Reste que le discours est dur. Froid. Qu’on n’y trouve aucune inspiration, aucun motif d’ « aimer Dieu ». Sinon l’intérêt… Faire son salut ! Gagner son Ciel ! Misère ! A la fin de cette curieuse méditation, qui m’étonne moi-même, et que je veux éviter de conclure, une échappatoire me vient à l’esprit. Nous n’avons pas que l’Evangile (et l’Eglise) pour nous éclairer dans la vie, mais aussi les foyers de la culture humaine, allumés pour nous par la Renaissance, les Encyclopédistes, Hugo, et les autres penseurs. Ces foyers-là, l’Eglise joue volontiers le coucou avec eux, prétendant que là est son nid, alors qu’elle s’en est emparée, après les avoir méconnus, puis adaptés ; et à présent elle y chauffe moins des œufs que des idéaux et des idées. Eh bien, rien n’interdit de penser, comme je fais, que l’Esprit-Saint annoncé par le Christ, qui Delhez & Lequeux.jpgDe Beukelaer & Decharneux.jpginspire l’Eglise, inspire aussi le combat des Droits de l’Homme. Et là-dessus, davantage le Pr De Charneux que l’abbé de Beukelaer, et davantage le Pr Lequeux que le Père Delhez.

(Cfr  Eric de BEUKELAERE & Baudouin DECHARNEUX, Une cuillère d’eau bénite et un zeste de soufre, regards croisés et joute amicale en 65 mots-clefs, éd. E.M.E, 2009 ; et Charles DELHEZ & Armand LEKEUX, Le sexe et le goupillon, regards croisés d’un prêtre et d’un sexologue, éd. Fidélité, 2010) 

Commentaires

Je découvre ce blog, très bien fait :)
Très interpellant aussi votre dernier post: ça fait méditer.
Mais vous êtes bien sévère avec le Père Delhez, me semble-t-il? Parfois il prend des risques dans "Dimanche". C'est plutôt un progressiste, non?

Écrit par : Claudy | 01/10/2010

Oui, Charles Delhez est ouvert et je lis "Dimanche" avec plus que de l'intérêt. J'ai du respect pour le Père Delhez, qui essaie de tout concilier, la foi et l'écoute des gens, tels qu'ils sont. Mais l'"idéal" qu'il ne cesse de sauvegarder (il ne le brandit pas, c'est déjà ça), il devrait mieux en saisir l'historicité, la relativité. Surtout en matière de sexualité, son dernier livre. Là, dans ce livre que je termine, il m'a semblé recourrir à l'idéal comme à un joker, une sorte de vérité intouchable mais qu'il faut révérer. Ce qui est enfantin. Nous passons notre vie à vérifier l'authenticité des idéaux qu'on nous a inculqués dans l'enfance ; à les constater fondés ici, et non là. Lequeux se sert de son expérience de médecin et d'homme. Charles pourrait parler de son expérience de prêtre, mais non, c'est sur l'amour conjugal dans l'absolu qu'il préfère disserter. Notez qu'il est de bonne foi : sûr qu'il croit ainsi rendre service aux chrétiens...
Merci de votre participation.

Écrit par : Ephrem | 01/10/2010

... Le seigneur n'a pas à parler à l'Homme avec une approche "droits de l'hommesque". Il est en position "hors temps, hors espace". Son universalité nous dépasse, de sorte qu'il n'a pas à se mettre à notre diapason.

Puis, être dur est préférable : ça permet d'éviter les interprétations hasardeuses ... quoique les propos doivent toujours être interprétés et contextualisés.

c'est à cela, selon moi, que l'on voit que le Dieu que nous relatons dans nos religions est un dieu à visage humain, à visage imparfait. je crois que le véritable Dieu est un horloger supérieur dans les propos sont sans équivoques... mais je crois que nous n'aurons pas accès à ses paroles avant encore bien longtemps.

Écrit par : Titevie | 03/10/2010

Je vous sais gré d’accrocher vos réflexions aux miennes. Les unes et les autres fussent-elles inconciliables, parce que nous avons d’autres rapports avec « Dieu ». Je reprends vos paragraphes. 1. Le seul seigneur qui a rempli ma vie et dont je me soucie est celui qui s’est fait homme, en Galilée ; 2. sa Parole pour moi est claire, car j’ai appris à l’interpréter, à la contextualiser ; 3. enfin, qu’il y ait quelque part un grand horloger voltairien ou rien du tout après la mort, est pour moi kif kif. On verra bien. Actuellement, ce qui compte est que je ne conçois pas qu’il y ait un Dieu puissant comme une tornade sans qu’il soit aussi aimant comme une Mère.

Écrit par : Ephrem | 03/10/2010

Les commentaires sont fermés.