30/10/2010

Zachée, ou le dieu qu'on n'imagine pas

Createur - imagesCAHGS7F8.jpgLe monde s’intéressera à ce que les croyants peuvent dire de leur Dieu le jour où ils parleront de Lui simplement parce qu‘ils en ont envie, parce qu’ils ont du plaisir de croire. J’ai trouvé cette réflexion (ou son équivalent) dans un livre inoubliable de Jacques POHIER, Quand je dis Dieu, au Seuil, vers 1980. Le maître dominicain qu’il fut s’est voué longtemps au souci de comprendre concrètement (comme on fait en sciences humaines), ce que les hommes mettent sous le concept de « Dieu », utilisé par toutes les religions du monde. Il y a des variations, mais moindres qu’on ne croirait. Prenez vous-même part au jeu : quelle image de Dieu avez-vous dans la tête, comme ça, sans trop réfléchir, surtout sans décider si vous y croyez ou non. S’Il existe, Dieu est quoi ? Réponse habituelle : le Tout-Puissant, Créateur du monde, Maître du destin, et Juge ultime. Les « plutôt croyants » ajouteront une note affective : l’Amour absolu, dira le chrétien ; le Miséricordieux, dira le musulman, pensant que ce mot est le premier du Coran ; l’Eternel notre D.ieu, dira le Juif, rappelant qu’on ne peut même dire son nom, selon la bible, tant il est transcendant. Mais observez : partout un code moral accompagne la foi. Le Dieu que l’homme se construit intérieurement a des exigences.

 Zachée, Partenia....jpg

Pourtant le « dieu » qui s’exprime à travers la personne de Jésus n’a rien à voir avec cette idée-là. L’histoire de Zachée, que la liturgie met à l’honneur ce dimanche, est là-dessus lumineuse. Ecoutez (Lc, 19, 1-9). On est à Jéricho, il y a un monde fou autour de Jésus qui entre en ville, et parmi les spectateurs un collaborateur des Romains, un de ces pourris collecteurs d’impôts qui fixent à un taux abusif leur marge bénéficiaire. Le pourri veut voir « qui c’est çui-là » (τιs εστιν), Jésus, le phénomène. Lui-même, dommage pour lui, est un nabot, un pot à tabac : il doit escalader un arbre pour bien voir. Et Jésus lui crie : « Zachée, descends vite: il me faut aujourd'hui demeurer dans ta maison. » Ce qui a lieu. Après quoi Zachée, ému, restitue ses biens mal acquis.  Je vous transcris là-dessus (avec quelques arrangements, vous pensez bien!) ce qu’en dit Jacques  Pohier.  

 Affiche Jesus et Zachée aujourd'hui... imagesCA16PD6L.jpg

Un Dieu conscient de ses responsabilités à l'égard de l'homme, le Dieu qui habite notre imaginaire, ne s'y prend pas comme cela. S'il a l'immense miséricorde de bien vouloir appeler les pécheurs, il dit: « Zachée, je suis si plein d'amour même pour le pécheur que tu es, que je voudrais descendre dans ta maison. Mais il se trouve que tu es une belle crapule; cela ne dégoûte pas mon immense amour, mais il faudra m'arranger cela: rends tout ce que tu as escroqué; pour une fois fais du bien aux pauvres; je repasserai ce soir, et si tu as tout remis en ordre, je dînerai chez toi.» Tel est « notre » Dieu. Juste, saint, au-dessus de tout. Prompt à oublier sa colère dès que le pécheur se repent. Dès que… Mais si. Bible et Coran sont à l’unisson. Pas de pardon sans repentir préalable.

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Tel n'est pas le « Dieu » de Jésus, le Dieu que Jésus rend visible, tangible, quand il s’incarne et habite avec nous. « Descends vite ». Il voit Zachée et il a envie d'aller dîner chez lui. Alors, il le lui dit. Tout simplement. Et Zachée descend vite et l'accueille tout joyeux. Tellement joyeux qu'il en perd un peu la tête, donne aux pauvres la moitié de ses biens et rend au quadruple ce qu'il a escroqué.

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 C’est après qu’il se dépouille. Après. Comme conséquence, comme résultat, comme fruit de ce que Jésus a réalisé en venant chez lui parce qu'il en avait envie. Et non comme préalable, comme condition à sa venue. Ce qui ne veut pas dire que Jésus ne condamne pas l'escroquerie et plus encore le vol des pauvres. Mais ce qui veut dire qu'être « Dieu » en face de Zachée, cela ne consiste pas d'abord à lui rappeler combien tout cela est condamnable (après tout, on n'a pas besoin de Jésus pour le savoir !), mais à lui dire: « Zachée, descends vite ... »  Ce n’est pas croyable, et par conséquent, on ne le croit pas. On se dit que ce n'est pas possible, que Zachée avait bien dû décider "avant" qu’il redeviendrait  juste ; qu'il avait bien dû appeler Jésus, avant ; vouloir le faire venir chez lui, « se convertir» comme on dit. Et l'on tord le texte pour faire dire tout cela par le seul fait que Zachée était monté sur l'arbre: « Vous voyez bien qu'il se hausse vers Dieu, et que c'est cela qui rend possible que Jésus l'appelle » explique habilement Saint Augustin. Saint Luc a pourtant pris ses précautions en précisant que c'était parce qu'il était de petite taille et ne voyait goutte dans la foule, rien n'y fait: c'est incroyable, donc on n'y croit pas. « Dieu » ne peut pas être comme cela : aimer a priori, sans vouloir vous changer, ça ne va pas.  Nous, les bonnes gens, nous nous y connaissons en dieux !

 Zachée ou Jésus à ta porte - imagesCAEO9TE5.jpg

C’est pour ça que Jésus n’est pas seulement un homme mais quelque chose qui vient d’ailleurs que de l’homme. Les experts en « dieu » ne s’y trompent pas : « Celui-là n‘est pas des nôtres ». C’est autre chose que l‘homme qui se dit en Jésus. C’est autre chose que ce que l’homme dit, sait et fait de Dieu, qui se dit, qui se sait et qui se fait en Jésus. Quelque chose d’incroyable, d’inouï. Qui subvertit le divin, l’ordre établi en matière de divin, qui subvertit tous les ordres qui s’autorisent du divin ou qui l’utilisent (« Cet homme a blasphémé, crucifiez-le »). Et qui se tient sur le seuil du monde au matin de Pâques.

23:38 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Merci pour cette réflexion, Ephrem. Le texte sur Zachée me touche plus particulièrement parce que c'est le passage sur lequel je me suis longuement attardée lorsque j'étais enceinte de Gi, au cours d'une retraite privée dont la démarche était de remercier Dieu pour le cadeau du Bébé à venir et lui demander de l'aide pour le guider dans la vie.
Ce que vous expliquez sur cet amour sans condition de Jésus m'avait bouleversée. C'est à cette époque que j'ai compris que je suis aimée et désirée sans avoir à le mériter, en restant plongée dans la diversité du monde qui m'entoure, sans craindre de "me perdre".
Bonne fête de Toussaint!
Je vous embrasse
Marie

Écrit par : Crocki | 01/11/2010

Grand merci, chère Marie, de ce commentaire que je reçois comme un cadeau. Un signe de reconnaissance fraternelle et chrétienne, tout à la fois, sur nos chemins de vie qui sont mystérieusement proches, alors que nous avons des environnements, des pré-acquis différents. Vous nous faites ici confidence d’un choix spirituel que vous avez eu à faire, d’un abandon à Dieu que vous avez consenti à une époque précise, grave et magnifique de votre existence. En effet, Crocki, vous étiez « aimée et désirée par Dieu sans avoir à le mériter », comme chacun, mais chacun spécialement, et la bienfaisance qui sort ensuite de vous comme de chacun n’est que l’effet réactif de Sa venue. Une fois certain que l’on est enfant de Dieu, assis sur son genou, juché sur ses épaules, qu’est-ce qu’on ne ferait pas ? Heureux qui en a pris tôt conscience.
Affectueusement.
PS. On se voit... disons dans le mois ?

Écrit par : Ephrem | 01/11/2010

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