16/11/2010

Comment l'emporter sur qui est plus fort ?

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   Il l’affame, il l’humilie, il la brutalise. Chaque mot, chaque geste de résistance qu’elle peut avoir est sanctionné de coups, au ventre, sur la tête, au visage. Cette petite fille de dix ans que le hasard a fait passer dans sa rue alors déserte, le Dominateur malingre et solitaire l’a saisie au passage et enfermée dans une cave sans fenêtre. Elle y restera « 3.096 jours » [titre du livre autobiographique paru en français chez JC Lattès]. De 1998 à 2006. Que veut-il ? Qu’elle soit son esclave, comme étaient les femmes vis-à-vis des maris au bon vieux temps ; qu’elle soit à lui, l’approuve, l’admire. Wolfgang Priklopil n’est pas pédophile. Quand Natascha Kampusch aura quatorze ans, il la fera dormir dans son lit, leurs poignets attachés comme par des menottes, mais il ne désire en rien son corps. Son cœur, plutôt, voire son âme. Sa soumission, sa dépendance, - son « attachement », c’est hélas! le mot précis. Est-il homo ? Probable, mais sa captive ne témoigne que de sa misogynie, ce qui est tout autre chose. Et de son rigorisme, son littéralisme dans le goût des lois ; un néo-fascisme, aussi obsessionnel que délirant.

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Le livre mémorial que la victime vient d‘écrire, elle l’avait envisagé et commencé en captivité, comme moyen matériel d’objectiver ce qu’elle vivait, de ne s’y perdre pas. Cet ouvrage est d’une très grande valeur, éclairant d’une lumière insoupçonnée, dans toutes les enfances maltraitées, les possibles phénomènes de défense. Ceci, par exemple. Susciter par l’imagination, face à son être violenté et obligatoirement soumis, un autre « soi-même », réfléchi et secret, avec qui elle parle, qu’elle consulte, qui empêche la servitude de la dégrader. Ainsi y eut-il deux points requis par le Dominateur auxquels elle n’obéit jamais : l'appeler Maestro, et s’agenouiller devant lui.

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Les lecteurs de ce blog savent comment finit l’histoire, la fuite de Natascha, le suicide du geôlier. S’ils ont besoin de s’en souvenir, ils consulteront l’Express français ou le Cyberpresse canadien. J’ai été frappé, moi, par ce que la victime dit du Pardon comme moyen opérationnel de s’en sortir. On n’est pas ici, c’est à préciser, dans la beauté du « Notre Père », dans la magnifique ouverture des mains qui absolvent. Mais on a recours, du moins,  à la puissance de la faiblesse, – ce que Mgr Danneels nous aurait donné comme dernier message si nous avions été à même de comprendre.

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Page 134 : « J'avais relevé, quelque part dans l'un des nombreux films et téléfilms policiers que j'avais vus autrefois, que les gens deviennent méchants lorsque leur mère ne les aime pas assez et qu'ils ne reçoivent pas suffisamment de chaleur familiale. De mon point de vue, il était vital, si je voulais me protéger, de considérer que le ravisseur n'était pas un homme foncièrement mauvais, mais l'était devenu au fil de son existence. Cela ne relativisait en aucun cas l'acte en soi, mais cela m'aida à lui pardonner. En m'imaginant, d'une part, qu'il avait / (135) peut-être fait, orphelin, dans un foyer, des expériences effroyables dont il souffrait encore aujourd'hui. Et en ne cessant de me répéter, par ailleurs, qu'il avait certainement aussi de bons côtés. Qu'il exauçait mes voeux, m'apportait des friandises, me nourrissait. Je pense que, dans mon état de dépendance complète, c'était l'unique possibilité de maintenir la relation que j'avais avec cet homme, relation dont dépendait ma vie. Si je ne lui avais voué que de la haine, celle-ci m'aurait dévorée au point de ne plus avoir la force de survivre. Parce que je pouvais discerner à tout moment, derrière le masque du criminel, le petit homme faible et égaré, j'étais en mesure de lui faire face. Vint aussi le moment où je le lui dis. Je le regardai et lui déclarai: « Je te pardonne, parce que chacun commet un jour une erreur. » Certains pourront trouver cette démarche étrange et morbide. Son « erreur» m'avait tout de même coûté la liberté. Mais c'était la seule chose à faire. Je devais m'accommoder de cet homme, sans quoi je ne survivrais pas. Je n’ai pourtant jamais eu confiance en cet homme, c’était impossible. Mais je me suis arrangée avec lui. Je le « consolais » du crime qu’il commettait envers moi, tout en faisant appel à sa conscience, afin qu’il regrette et, au moins, qu’il me traite correctement (…).

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J’ai un peu hésité à citer la fin du chapitre, c’est tellement…  Enfin, vous verrez. La vie réelle est  surprenante, nous avons tellement oublié notre enfance…  /(page 136) Au bout de quelques mois dans mon cachot, je lui demandai pour la première fois de me prendre dans ses bras. J'avais besoin d'un contact pour me consoler, de la sensation de la chaleur humaine. Ce fut difficile. Il avait de gros problèmes avec la proximité. Moi-même, je sombrais immédiatement dans une panique mêlée de claustrophobie lorsqu'il me tenait trop fermement. Mais après quelques tentatives, nous parvînmes à trouver un modus vivendi: nous nous tenions ni trop près, ni trop étroitement, ce qui me permettait de supporter l'enlacement, mais tout de même suffisamment proche pour que je puisse m'imaginer que cette relation était faite d'amour et d'attention. Ce fut le premier contact physique que j'eus avec un être humain depuis de nombreux mois. Une éternité pour une enfant de dix ans.

19:39 Écrit par Ephrem | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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