26/11/2010

L'ancien chantage du christianisme

B16 images.jpgIl y aurait bien des choses à dire, concernant le livre d’interviews du pape Benoit XVI en vacances, offrant moins des idées nouvelles qu'un ton vraiment nouveau. Le pape interviewé six jours, vous voyez ça ! C’est unique dans l’histoire. Est-ce qu’on interviewe la reine d’Angleterre ? De Gaulle n’a accepté de l’être qu’à l’occasion d’élections décisives, après le premier tour en 1965, puis lors du référendum en 69. Mais prenons-y garde : ce n’est pas le pape Benoit qui s’exprime. Il le dit avec honnêteté, avec prudence aussi. Ce qu’il dit ne jouit pas de l’ « infaillibilité » reconnue au pape ; et pour une fois, il n’a même pas fait relire le texte par la Congrégation pour la doctrine de la Foi, comme il le fait normalement pour des propos qui engagent, ce qui montre au passage qu’il n’est pas un autocrate n’écoutant que son caprice, mais un pasteur travaillant en relative collégialité.

 

la rose, l'épine, l'épaule.jpgC’est donc ici le professeur Joseph Ratzinger qui nous parle, devenu pape, certes, mais qui l’oublie pour nous faire entendre le théologien qualifié qu’il est resté, homme de continuité plutôt que de progrès, vieillard pieux aussi que sa piété pousse à replacer au milieu du monde Dieu dont le monde s’est dépris. C’est le Bon Dieu, répète-t-il. Voire, répond le monde. Ce Dieu que nous avons encore honoré au XXe siècle voulait en effet nous « sauver ». Le salut, voilà qui était (qui est toujours, semble-t-il) la grande affaire. Mais voilà qui fait de nous au départ des condamnés. Condamnés à quoi ? Si c’était seulement au néant, au sommeil absolu de la mort, comme pour les animaux, cette promesse de salut serait la bonne nouvelle d'une vie éternelle. Mais historiquement, ce n’est pas ainsi que se présente le christianisme. Plutôt comme un chantage. Ce n’est pas "à prendre ou à laisser". Car à laisser les choses aller instinctivement, il y a risque de torture éternelle. « Pourquoi êtes-vous mis au monde ? Pour connaître, aimer et servir Dieu, et ainsi parvenir en paradis ». C’est le premier article du catéchisme de mon diocèse natal (Namur). Il ne s’agit pas d’être heureux, en paix, gentil : mais d’être ici-bas servant de à la Cour divine pour échapper au pire qui menace. A y réfléchir, je pense tout bas, puis tout haut : si l’Eglise a quelque chose à enseigner au monde, l’inverse aussi est vrai : elle avait quelque chose à apprendre de lui, comme le sentait Jean XXIII.

 

Ratzinger et Habermas - ImagesCAIBD9Y7.jpgVoyez ce que Mgr Ratzinger nous montre du Concile, qu’il dit en passant « non renouvelable », ce qui, le temps de son pontificat, a l'avantage de geler les faux espoirs. Vatican II, explique-t-il, a redéfini tant la destination (elle est faite pour lui) que la relation existentielle (elle fonctionne avec lui) de l’Eglise et du monde moderne. Après quoi il ajoute : « Mais transposer ce qui est dit dans l’existence et rester en même temps dans la continuité intérieure de la foi, c’est un processus bien plus difficile que le concile lui-même. » Traduction : c’était plus facile de voter alors les réformes que de les accorder aujourd’hui avec la doctrine de toujours comme je fais maintenant. Il ajoute avec pertinence : « D’autant plus que le Concile a été connu par le monde à travers l’interprétation des médias et moins par ses propres textes que presque personne ne lit. »  Ce qui explique le style médiatique du livre ! L’interviewé parle comme tout le monde – sur des sujets qui ne le supportent pas facilement.

 

fond et ton discordants.jpgJe mentionnerai ici à peine les propos sur l’homosexualité comme obstacle rédhibitoire à la prêtrise. Ils sont injurieux, et je redis à la dizaine de prêtres de sensibilité homo que je connais personnellement que leur travail dans l’Eglise m’a paru d’une plus grande fécondité que celui des ours myopes et autoritaires qui s’y prélassent en grognant. L’homophobie qui s’étale dans le discours de JR est plutôt signe de sénilité, d’emprisonnement inconscient dans  l’imagerie  mentale des années 30-40. Allons ! Ces préjugés contre les femmes, les juifs, les gays, les noirs, mon cher grand-père, Alfred Ier, mort à quatre-vingts ans en 1938, devait les avoir…  Je voudrais plutôt finir ce trop long blog par un beau texte, inattendu, de notre bon Joseph R. Je ne le commenterai pas, mais si des commentaires en sont faits, j’en serais ravi.   Et comment prie le pape Benoît ? demande soudain le journaliste.

 

22531_papeune.jpgRéponse. « En ce qui concerne le pape, il est aussi un simple mendiant devant Dieu, plus encore que tous les autres hommes. Naturellement je prie toujours en premier notre Seigneur, avec lequel je me sens lié pour ainsi dire par une vieille connaissance. Mais j’invoque aussi les saints. Je suis lié d’amitié avec Augustin, avec Bonaventure, avec Thomas d’Aquin. On dit aussi à de tels saints : Aidez-moi ! Et la Mère de Dieu est toujours de toute façon un grand point de référence. En ce sens, je pénètre dans la communauté des saints. Avec eux, renforcé par eux, je parle ensuite avec le Bon Dieu, en mendiant d’abord mais aussi en remerciant – ou tout simplement rempli de joie ».

Commentaires

Bonsoir Ephrem,
La façon de prier du pape Benoit, je la trouve à la fois très belle et surprenante par sa grande familiarité... Parler de Jésus comme d'une "vieille connaissance", c'est émouvant. Ou encore la formule choisie pour définir la prière : pénétrer dans la communauté des saints... Mais c'est sur votre 2e paragraphe que je voudrais des éclaircissements. La peur de l'enfer a disparu depuis longtemps, il me semble ; les prêtres actuels ne prêchent plus jamais là-dessus. Pourquoi parlez-vous de cela maintenant ?

Écrit par : Blaise | 28/11/2010

Merci pour la question, cher Blaise. Excusez mon retard à y répondre : elle me préoccupe assez pour que je lui consacre un nouveau billet.

Le seul Dieu qu'il faut rétablir au centre du monde (qu'il n'a pas quitté, mais où il n'est plus visible) doit être "bon", le Bon Dieu. Il ne suffit pas qu'il soit notre père s'il s'autorise de sa justice pour nous tourmenter sur les chemins noirs où nous errons. Il faut le montrer bon dans tous les cas. L'enfer est la limite asymptotique, inaccessible, impossible à toucher, de la malice. Enfin la malice humaine, car il y a peu, il appartenait encore à la "malice" de Dieu.

Amicalement.

Écrit par : Ephrem | 30/11/2010

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