10/12/2010

In paradisum

"Bruno crayon.jpgQuand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

 

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout ...

 

C'est qu'elle n'avait peur de rien. Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate  et se faisait sécher par le soleil...

 

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le soir ...

- Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.

 

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup."

 

Un conte de Daudet. Bruno, de 1954 à 1985, a vécu d’abord trente ans d’enthousiasme et d’amitiés fortes. En 85, il apprend que… Il assume. Il supporte l’insupportable, va jusqu’à suivre une formation permanente d’initiation à la mort !  Le 10 décembre 1990, il s’éteint.  Je n’aurai qu’un maigre mot pour rappeler combien les dents de la Bête l’ont déchiré avant de le tuer, pour dire que son visage comme celui de tous les sidéens d’alors reproduisaient le visage émacié du Crucifié. Ce qu’il m’a laissé, après son départ, c’est un domaine imaginaire « si beau que les ruines m’en ont suffi ». Et puis avec le temps, quelque chose a changé. J’ai atteint l’âge qui éteint toute passion, j’ai fait à nouveau un vœu privé de chasteté, comme, le temps venu, d’autres prennent avec liberté congé de la vie. Et voici que resplendit saintement en moi, comme une merveille lointaine, ce temps béni que nous a donné le Plaisir, avec ses jeux, sa souveraine innocence, son défi absolu de toute autorité qui ne soit pas l’Amour. La volupté n‘est triste que pour les coeurs froids, elle est la richesse des pauvres, le don des simples. Avec moi, tu n’as pas eu ton compte, mon biquet. Tu n’as eu qu’une demi-vie. Mais je sais maintenant qu’on peut attendre de  Dieu (avec son corps, sans son corps, je ne sais, disait Paul) qu’il te paie pour moi ma dette de bonheur. Le destin te doit une demi-vie. A très bientôt, frère qui me précède, baisers partout. Et toi bénis-moi de loin, sur mon front, ma bouche, mon coeur… Mon âme. Qu’est-ce qui nous attend encore en Dieu comme bonheurs infinis…  

 

 

Commentaires

En unité avec vous en cette période, Éphrem.
Avec toute mon amitié!
Marie

Écrit par : Crocki | 10/12/2010

Toute mon amitié, en communion avec toi, faisant mémoire de lui... en Lui.

Écrit par : Ben | 10/12/2010

Merci pour le couple modèle que vous nous offrez, en témoignage ; tu sais combien avec Pierre j’aime à penser qu’on le reproduit.

Je t’embrasse, tendrement, sincèrement.

Ben de Liège

Écrit par : Ben de Liège | 10/12/2010

C’est très beau tes souvenirs ; et ta tendresse ; et ton espérance. Merci pour cette façon inimitable de témoigner. Je t’embrasse.

Écrit par : Pierre | 11/12/2010

Avec, toi, avec lui, avec Lui. Comme nous l'étions le 1O décembre 199O et comme nous le restons aujourd'hui. Dans la tendresse

Écrit par : cesame | 11/12/2010

A vous cinq, qui avez su accompagner mon chant de votre propre instrument - harmonium ou accordéon, flûte ou violon, ou le profond violoncelle… merci !

A celles et ceux qui n’ont pas réagi, mais qui se sont souvenus. Qui ont eu, qui ont maintenant des souffrances, qu’ils ne portent que grâce aux mots.

Aux agnostiques curieux des chrétiens ; aux chrétiens qui traversent sans regarder les clous.
Aux amoureux jeunes, aux vieux amoureux.
A nos morts qui vivent.

Écrit par : Ephrem | 11/12/2010

Un sacrement n'est pas que pour la vie présente. «X communie au très saint corps et au précieux sang de NSJC pour le pardon des péchés ET POUR LA VIE ÉTERNELLE.»

Tout sacrement est dirigé vers le Royaume.

Que votre sacrement vous dirige ensemble vers le Royaume!

Écrit par : Georges | 13/12/2010

Merci de cette réaction, Georges. Je vous sais gré de mettre au service de vos frères la grande compétence liturgique que vous avez reçue et acquise dans l’Eglise chrétienne, l’orthodoxe comme la catholique. Que Dieu vous fasse sentir lui-même, dans votre prière, ma reconnaissance.

Écrit par : Ephrem | 14/12/2010

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