24/12/2010

Dieu dort

Georges de La Tour, Nativité.jpg

Au premier plan dans la pénombre,  une main de femme, levée comme une bénédiction, cache la flamme d’une bougie. Qui projette sa lumière sur la tête de l’enfant Jésus, habillé de blanc, et dormant du « sommeil du Juste ». Le visage du nourrisson attire d’abord mon attention, puis il m’invite à me tourner vers celle qu’il illumine, sa mère. Vêtue d’une robe pourpre, tenant son enfant sans le retenir, les yeux mi-clos sur un spectacle intérieur qui n’est pas le bébé, Marie semble exposée et nous exposer à la chaleur douce émanant d’un feu tout près, dans l’âtre.



Voilà donc le Verbe de Dieu : un verbe in-fans, qui ne parle pas. Le Verbe de Dieu dort. Qu’est-ce à dire ? Qu’est-ce qu’il y a là comme théologie ? C’est à Xavier Thévenot vieillissant que je dois ce genre de réflexion. Dieu vient sauver le monde, et il commence par passer des heures et des heures à dormir, comme tout nourrisson attendant tout de la seule prévenance de sa mère. On songe à cet autre sommeil plus tard, quand il sera adulte, dans une barque, tandis que les vents et les vagues se déchainent sur le lac de Galilée et que les disciples ont peur. Là aussi le verbe de Dieu se fie à des êtres humains. Sa mère, son père adoptif, ses disciples, l’Eglise. Avant de nous prêter sa force, quand besoin sera, Dieu s’en remet à notre petite sagesse. Sa « gloire », il la laisse d’abord à notre « bonne volonté ».

 

[Il y a aujourd’hui trois ans que ce blog a été instauré. Vais-je le clôturer ? 1. Il me semble avoir tout dit ; désormais un petit vagabondage au hasard dans mes archives suffit à renseigner le passant sur le double point de vue réaliste et mystique que j’ai proposé toute ma vie, avec enthousiasme. 2. Je suis fatigué. La fibrillation cardiaque apparue en 1997, soignée en 2003, est réapparue, plus invalidante, si bien qu’une  nouvelle procédure d’ablation est envisagée, malgré mon âge. Tuile. 3. De toute façon quelque chose doit changer, car rien n’est durable dans les procédés actuels de communication;  mais je distingue encore mal ce qui devrait éventuellement subsister – à part l’écriture, ce medium avec lequel je m’identifie. -  Merci aux lecteurs fidèles, particulièrement à ceux qui ont fait plus que me lire, qui se sont risqués à « commenter ». Ils peuvent encore passer ici de temps à autre, il y aura toujours un peu de lumière, j’imagine, - enfin des braises, sur lesquelles quelqu’un soufflera. Quelqu’un : vous ou moi… Et j’indiquerai un jour et comment un nouveau projet  pourrait être lancé – s’il l’est. En attendant, Dieu rende à chacun de vous, connu ou inconnu,  les richesses et les bonheurs spirituels qu’il m’a donnés]

21/12/2010

Le soleil de Satan

 La foule tigresse.jpgNos évêques se soumettent aux investigations d'une commission parlementaire, où le pouvoir judiciaire est curieusement absorbé par le pouvoir législatif. C'est sagesse. Il faut ce qu'il faut. Mais je pense comme Me Quyrinen que les questions posées par les Lalieux, Landuyt, et Deleuze manquent de courtoisie et... de bon sens. Quoi ! Monsieur Van Looy, vous n'avez pas encore communiqué au parquet les six on-dit anonymes récemment reçus ? Seriez-vous complice ? J'exagère mais à peine. Pendant ce temps, les commentateurs, dans la Libre et le Soir, continuent à lapider vertueusement le premier criminel de Bruges...  - Je prie, je rêve. D'où vient l'écoeurement qui est le mien devant ces jeux orgueilleux, plombés,  qui s'organisent  dans  les  petits Colisées modernes ? Ces Caïphe, ces Pilate, je n'ai rien à leur dire, ce sont les grands du jour. Mais peut-être à Judas ?

 

Repentir de Pierre, peinture Xienne, Sr Catherine.jpg...Père Vangheluwe, si par quelque hasard vous lisez ceci, sachez qu’il y a au moins un chrétien qui prie avec vous, qui prie pour vous. Ne désespérez pas : le Dieu que vous avez offensé dans le corps détruit d’un enfant, c’est Lui seul qui vous jugera, ce n’est pas la foule.

 

Pardonnez à la foule : les égards obligés qu’elle a eu pour vous du temps de votre gloire lui reviennent comme des vomissements, c’est la nature. Et regardez vers Dieu sans désespoir : le juste Juge pense, il l’a dit en s’incarnant et en mourant, que vous ne saviez pas ce que vous faisiez. C’est notre foi. Le plus profond de notre foi.

 

Donnez à votre Eglise ce témoignage ultime : depuis les profondeurs où vous êtes, votre inaltérable confiance.  Quelque chose, par vous, se manifeste, qui vous dépasse et nous dépasse tous : le mystère du mal, et le mystère plus grand du salut universel. Dieu sauve. 

 

Humblement, fraternellement.  

13:23 Écrit par Ephrem dans Actualité, Epreuves, Foi | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

14/12/2010

La vengeance de Dieu, c'est nous sauver.

Epiclèse anté-consécratoire.jpgDimanche, l’abbé Jacques Jordant, 84 ans, ancien professeur de religion dans les athénées de l’Etat, fait à Ste Gudule une homélie dont son public reste pantois. Je dis bien son public : comme il ne prêche qu’un dimanche sur quatre, pas mal de gens téléphonent au doyenné pour savoir si c’est lui, ce dimanche-là, si donc leur trajet jusqu’à Bruxelles-Centre en vaudra la peine… Eh bien, ce dimanche, il a été génial. Sublime, mais troublant aussi. Inattendu. L’orateur maître de lui qu’il est habituellement était comme fiévreux, s’accrochait à l’ambon sinon au micro, s’acharnait à nous dire quelque chose que nous, son public plutôt bourgeois, nous n’avions pas encore vraiment entendu depuis dix-sept ans qu’il célèbre à 11h30… Vraiment ? Oui.

 

cathedrale à la messe des familles.jpgQu’est-ce qu’il a dit ? Lisez bien. Les mots que je mettrai ici en italiques et que je soulignerai, ils sont assez « lourds », assez extraordinaires pour que je les aie fixés dans ma mémoire : ce sont les siens. L’ordre des idées aussi est le sien, numérotation incluse. Il a lu Quintilien, le bénéfique abbé, il en a  assimilé l’art oratoire, qui n’a rien à voir avec la rhétorique d’Augustin. Aucune place ici pour les jeux de mots. Les termes fonctionnent comme ils sont. Qu’on les entende pour ce qu’ils disent.  - Reste que je n’avais pas d’enregistreur et si un propos heurte quelqu’un, qu’il me l’attribue : je l’assume. Voilà.

 

Fille endormie sur un chameau, Xiang, VIIIe siècle.jpgDans le Royaume que Jésus annonce, « la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres ». Aux boiteux, aux aveugles, aux morts. On vient de l’entendre dans la lecture de l’Evangile. En ce qui concerne Jean-Baptiste, J.J. fait d’abord un sort à une compréhension mesquine qu’il y avait autrefois du texte suivant de Matthieu : « Parmi les hommes, il n’en a pas existé de plus grand que Jean-Baptiste ; et cependant le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui. » On disait aux enfants : le Baptiste, c’est l’ancien testament, où il fut le plus grand ; mais dans le nouveau testament, il ne compte pas. C’était oublier que la notion d’Ecriture sainte, au temps où l’Evangile était annoncé, ne renvoyait qu’à l’ancienne alliance, toujours valable. Que dit donc Jésus ? Que le Baptiste est plus qu’un prophète : c’est le Messager qui prépare le chemin du Royaume. Prépare à qui ?

 

Mechanical Pig, de Paul McCarthy.jpgLe nouvel ordre des choses tel qu’il se déploie dans la vie nouvelle, c’est le salut pour ceux qui ne valent rien. « La vengeance de Dieu, c’est de nous sauver », disait Isaïe dans la première lecture. « Imaginez le plus vicieux des hommes, le plus moche, le plus démuni de tout y compris de toute vertu, c’est lui qui est d’abord à sauver. » C’est pour lui que le Christ vient. Pour lui que s’édifie le Royaume, c’est lui qui est le petit, au centre. C’est lui qui, dans le Royaume, doit être le plus grand.

 

patience.jpgAlors devant ça, nous devrions, nous, avoir trois réactions, trois sentiments, ou trois attitudes, comme on veut. 1. D’abord l’humilité. Ca ne veut pas dire se mépriser, se détester, s’attribuer (avec orgueil) tous les défauts possibles, c’est reconnaître que nous, que moi, j’ai besoin de salut. Que je ne suis pas spontanément dans le Royaume. Que je n’en suis peut-être pas membre du tout, aujourd’hui encore, malgré mes  messes et mes bonne œuvres : que j’ai besoin de Lui pour y entrer… 2. Puis , les uns pour les autres, avoir un sentiment… quel sentiment? Les premiers chrétiens ont inventé un mot pour ça, le mot agapè, à partir d’une racine qui signifie "conduire vers", "tracer  un chemin, tiens ! le chemin du Baptiste. Aller vers l’autre, l’autre qui est vraiment autre, mais de qui je dois me soucier, que « j’aime », qui est même une part de moi…  3. Et enfin, il y a ce dont St Jacques nous rebat les oreilles, ce qu’il répète quatre fois dans la 2e lecture du jour, avoir de la patience ! Pour Dieu, mille ans c’est comme un jour, dira Pierre, Dieu est lent. Attendons. Donnons-Lui le temps qu’il faudra. Empruntons le chemin de la préparation, le cœur plein d’espérance, jusqu’à ce qu’il vienne. Pour faire quoi ? Nous sauver, encore et toujours, vous n’aviez pas compris ? Nous sauver.  Amen.

10/12/2010

In paradisum

"Bruno crayon.jpgQuand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu d'aussi joli. On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient bon tant qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

 

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l'air et roulait le long des talus, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes... Puis, tout à coup, elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop! la voilà partie, la tête en avant, à travers les maquis et les buissières, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout ...

 

C'est qu'elle n'avait peur de rien. Elle franchissait d'un saut de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate  et se faisait sécher par le soleil...

 

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette; c'était le soir ...

- Déjà! dit la petite chèvre; et elle s'arrêta fort étonnée.

 

La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient ... C'était le loup."

 

Un conte de Daudet. Bruno, de 1954 à 1985, a vécu d’abord trente ans d’enthousiasme et d’amitiés fortes. En 85, il apprend que… Il assume. Il supporte l’insupportable, va jusqu’à suivre une formation permanente d’initiation à la mort !  Le 10 décembre 1990, il s’éteint.  Je n’aurai qu’un maigre mot pour rappeler combien les dents de la Bête l’ont déchiré avant de le tuer, pour dire que son visage comme celui de tous les sidéens d’alors reproduisaient le visage émacié du Crucifié. Ce qu’il m’a laissé, après son départ, c’est un domaine imaginaire « si beau que les ruines m’en ont suffi ». Et puis avec le temps, quelque chose a changé. J’ai atteint l’âge qui éteint toute passion, j’ai fait à nouveau un vœu privé de chasteté, comme, le temps venu, d’autres prennent avec liberté congé de la vie. Et voici que resplendit saintement en moi, comme une merveille lointaine, ce temps béni que nous a donné le Plaisir, avec ses jeux, sa souveraine innocence, son défi absolu de toute autorité qui ne soit pas l’Amour. La volupté n‘est triste que pour les coeurs froids, elle est la richesse des pauvres, le don des simples. Avec moi, tu n’as pas eu ton compte, mon biquet. Tu n’as eu qu’une demi-vie. Mais je sais maintenant qu’on peut attendre de  Dieu (avec son corps, sans son corps, je ne sais, disait Paul) qu’il te paie pour moi ma dette de bonheur. Le destin te doit une demi-vie. A très bientôt, frère qui me précède, baisers partout. Et toi bénis-moi de loin, sur mon front, ma bouche, mon coeur… Mon âme. Qu’est-ce qui nous attend encore en Dieu comme bonheurs infinis…  

 

 

08/12/2010

Marie exceptée

  mille cieux.jpgLe genre humain  dont on exalte toujours la dignité quand on lui interdit le plaisir des chats et des lionnes, c’est pas grand-chose.  Un péché d’origine frappe les gens à leur conception comme une tare, sans que chacun y puisse rien. Heureusement, Dieu peut tout. Par exemple faire un monde aux galaxies inutilement innombrables, et gaspiller trois millions de spermatozoïdes par mililitre du sperme qui créera un être humain. Qu’il ait plu à ce cher Tout-Puissant de faire une seule exception en l’honneur d’une mortelle, comparativement, c’est pas énorme, mais soit, très bien, merci, c’est bien de l’honneur. Je m’en réjouis pour Marie, et je la félicite comme je féliciterais un voisin qui a gagné le gros lot.

 

 

Ingres, Sainte Marie mère de Dieu.jpgPourtant, si attaché que je sois à sa présence discrète, sa féminité, sa maternité, j’ai du mal à voir dans cette immaculée conception de quoi partager le délire de St Alphonse de Liguori, par exemple, dont je vous offre le début d’un prône, emprunté au site du Salon beige (mes mauvaises fréquentations, je sais).

 

Alphonse de Liguori.jpgTitre : Combien il convenait aux trois Personnes divines de préserver Marie du péché originel. Début du texte :  "La ruine que le maudit péché causa à Adam et à tout le genre humain fut immense, car, en perdant alors la grâce d’une manière si malheureuse, il perdit en même temps tous les autres biens dont il avait été enrichi dans le principe, et il attira sur lui et sur tous ses descendants, avec la haine de Dieu, le comble de tous les maux. Cependant, Dieu voulut exempter de cette commune disgrâce la Vierge bénie qu’il avait destinée à être la mère du second Adam, Jésus-Christ, qui devait réparer le mal causé par le premier. Voyons combien il convenait à Dieu et aux trois personnes divines de l’en préserver, le Père la considérant comme sa Fille, le Fils comme sa Mère, le Saint-Esprit comme son Épouse." 

 

Meryemana, maison de Marie.jpgSi malade que soit notre Eglise aujourd’hui, je sais gré au Ciel de l’avoir débarrassée de pareilles idéalisations.  Ce n’est pas ce qu’elle fut au berceau qui pour nous définit Marie, c’est, de l’annonciation à la pentecôte, ce qu’elle fit, et devint. Pour Dieu, puis pour Jésus, puis pour Jean. – J’ajouterai comme fait Paul (1 Co 15, 8), en bon  avorton: pour moi aussi sur les hauteurs d'Ephèse, au mont Bülbül, dans cette maison où elle est morte. Provisoirement. Salve Regina.

 

05/12/2010

Messe d'en bas et messe d'en haut

Isaïe, 11, 1-10.jpgWeek-end singulier qui m’a amené à fréquenter deux assemblées liturgiques hétérogènes. La samedi soir, je participe, invité par l'officiant, à la messe d’une paroisse hors normes, où le temps de l’homélie est consacré à un partage de réactions à propos des trois lectures du jour, chacun pouvant s’exprimer sans être recadré, réfuté, encore moins ridiculisé. Le dimanche midi, je vais comme d'habitude à la cathédrale. Pourquoi, sinon pour y rencontrer à nouveau Dieu dont je ne me lasse pas, et subsidiairement assumer ma tâche de  lecteur. L’homélie y est confiée à la compétence d’un des quatre prêtres qui se succèdent au cours du mois. Aujourd’hui, ce devrait être le Père Pottier. Surprise : c’est le Doyen Castiau qui célèbre et qui prêche.

 

Christ sur un Ane.jpg« Je suis comme je suis, je ne cherche pas à être un autre », dit le pape à son interviewer dans Lumière du monde, p. 152. Moi aussi. Je reconnais avoir besoin personnellement d’une messe où les rites, sans être solennels, sont beaux, comme à Ste Gudule, à la Madeleine, à St-Nicolas. Sur le fond, je souhaite aussi que l’évangélisation soit moins un échange de visions personnelles qu’une initiation à la vision catholique telle que l’a vitalisée le chœur conciliaire. C’est dire que je n’étais pas trop à mon aise, d'abord, dans la petite communauté de samedi. Mais j’y ai été reçu comme un frère, j'ai communié avec ferveur à la prière, et j'ai éprouvé finalement grand respect pour cet office pauvre, digne et honnête (personne n’y trichait, c’était l‘évidence) où Jésus était là comme en vacances,  aussi actif mais autrement heureux que dans St Pierre de Rome, et où son Eglise parlait à travers tous ces participants non hiérarchisés, confiants, gentils… Avec plus ou moins de pertinence, certes, mais pas beaucoup moins que les douze apôtres jadis. Beaucoup plus en tout cas que Jacques et Jean lorsqu’ils réclamaient une place à gauche et à droite du Maître sur le chemin de Jérusalem.

 

Bernanos_resized_150x247_P15J_.jpgReste que le mystère chrétien ne se réduit pas à l’aménagement meilleur de la terre des hommes, mais à l’ardente préparation de notre divinisation future en Jésus. Il y a chez les gens comme une difficulté d’espérer, de croire en la vie du monde à venir qui finit par m’étonner. Pourquoi est-ce si difficile ? Je songe à Bernanos. Ne faisons pas le malin. Est-ce que cela, qui m’est donné aujourd’hui, ne me sera pas repris quand j’entrerai en agonie ?  Nunc et in hora...

 

Aurore de la Morinerie, Jean-Baptiste dans le désert.jpgA la « Cathé » ce matin, le Doyen Claude Castiau était, comment dire ?  « épatant » Un passeur qui indique deux chemins. Deux points de vue dans son homélie. La liturgie de l’Avent met en évidence, fit-il observer, trois personnages : le prophète Isaïe, la Vierge Marie, Jean-Baptiste. Et elle indique trois lieux de façon récurrente : d’abord l’Eden initial ou final, où le loup habite avec l’agneau ; puis Sion, çàd Jérusalem, càd la Ville rassembleuse où nous vivrons dans la plénitude du Seigneur l'unité et la diversité ; enfin le désert, cet endroit sans repères, sans chemin, sans sécurité, où le démon nous cache, comme des mines dans le sable, ces pièges plus ou moins grossiers que dénoncent les prophètes qui les ont repérés, Jean-Baptiste, Jésus lui-même… - Il  y avait encore autre chose dans l’homélie, mais ce que j’en ai « accroché »   m’a suffi pour nourrir ma prière de la semaine. Trois personnes, trois lieux. Ignace de Loyola aussi priait comme ça. Comment oublier ?

 

hors normes.jpgLa citation du pape continuait mystérieusement  : «Ce que je peux donner, je le donne, et ce que je ne peux pas donner, j’essaie aussi de ne pas le donner. » Qui potest capere capiat... On n’est pas sûr de comprendre, mais si c’est une reconnaissance de ses limites avec volonté de ne pas les dépasser, c’est beaucoup d'humilité. D'humilité peut-être pas... rassurante ?

22:01 Écrit par Ephrem dans Actualité, Amour, Foi, Philosophie | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

01/12/2010

Remplir les églises

imagesCA8T84UX.jpgJe partage avec le pape (et bien d’autres ;-) un désir passionné que « le Bon Dieu » redevienne une référence ordinaire, spontanée, qui aille de soi, dans l'existence des gens, particulièrement celle des Occidentaux qui ont appris à s’en passer. Ils ne savent pas ce qu’ils perdent en se privant de cette Souveraine Bienveillance qui veille sur nous amoureusement, de la naissance à la mort. D’où vient cette stérilité toujours plus grande du grand arbre chrétien, tandis que le Croissant brille avec le même éclat et que le Gange baigne les mêmes foules ? Car il faut le reconnaître : les fruits recueillis au dernier Concile et après lui sont rares, malingres, et peu sapides. Que s’effondrent les vocations, que disparaisse la pratique des sacrements, est-ce à cela que nous nous attendions ? Que le Christ ne soit plus le bienvenu comme image sur nos murs et comme chant dans notre gorge, ô disgrâce ! ô honte ! Nécessité qu’il soit à nouveau vu et entendu…

 

D’abord, qu’il soit aimé. Et pour cela qu’il soit aimable. On a l’air d’énoncer ici un truisme, de demander ce qui est déjà obtenu. Pourtant, dans mon enfance et aujourd’hui dans certains clubs léonardophiles, j’ai beaucoup vu invoquer un dieu paternaliste et vindicatif, mesquin, un justicier à la mémoire impitoyable. Pis : je  vois aujourd’hui Benoit XVI s’y référer en douce comme à son Dieu. Je reprends ses propos déjà signalés.

 

On s'entend mieux dans le silence - Novy Pub.jpgLe pape nous informe de deux décisions qu’il a prises. 1. Il entend respecter rigoureusement le dernier concile, qui fait partie de l’histoire de l’Eglise, et donc de sa tradition.  Pour que les textes de ce concile soient « mieux lus », c.à.d. qu’ils ne servent plus de caution à l’irrationalité et au libertinage modernes, Jean-Paul II déjà avait trouvé nécessaire qu’on en fasse une synthèse. Qu’on élabore à Rome un  seul catéchisme faisant autorité, où les acquis de 1962-65 complèteraient les acquis d’autrefois. Il en avait chargé qui ? Joseph Ratzinger lui-même, bien tombé. En ce qui regarde la discipline, on a aussi rénové le droit canon en 1983. L’Eglise, pense Benoit, a donc bien assimilé Vatican II. 

 

2.  Mais ce concile n’est pas un événement isolé : il doit être replacé - pour être lui-même compris - dans la perspective des vingt premiers, dont la fécondité n’est pas terminée. Ce qui est découvert à Vatican II en 1962-65 n’est pas un supplément, encore moins un substitut, c’est un complément qui doit s’accorder avec ce qui a été dit en 1870 (Vatican I) et à Trente (1545-1563). Voilà ce qu’on avait oublié. On a trop vite balancé les acquis antérieurs, comme si Vatican II les rendait vains ou absurdes. Considérons mieux les anciens rites, les anciennes vérités, les anciennes vertus, dit JR, rendant espoir aux conservateurs jusque là mis de côté.

 

defaite - cf blog Etienne.jpgC’était quoi, ces mœurs catholiques d’hier ? Dans une lettre récente aux séminaristes, Benoît signale expressément que, nouveaux prêtres, ils devront prêter grande attention à ce que l’on nomme la piété populaire. C’est-à-dire ? Le pape ne le dit pas, c’est moi qui détaille, mais experto crede… Ce que j’ai vu, c’est ceci. Chapelets pendant la messe, appels au  miracle, dévotions à St Antoine ou Ste Rita, confessions obligatoires, annonce de la damnation toujours possible si on meurt en état de péché mortel, rappel que la sexualité fût-ce en intention est toujours matière grave, faisant perdre l’état de grâce si "pleine connaissance et entier consentement" sont réunis… Est-ce là le programme qui a jadis rempli les églises ? Non, pensez-vous, il devait y avoir autre chose. En effet : en même temps, invitation à traiter Dieu comme un marchand, comme un  homme riche ou un créancier qu’on peut se concilier par la bande – avec qui on négocie, c’est le mot. Voici un engagement du Ciel, topez là : vous ne mourrez pas « dans l’impénitence finale », si, une fois dans votre vie, vous communiez neuf premiers vendredis du mois de suite (selon le Sacré-Coeur à Ste Marguerite-Marie Alacoque vers 1680). Cinq premiers samedis du mois de suite suffiront, renchérit la Vierge aux enfants de Fatima en 1917. Qu’est-ce à dire ? Que la piété populaire, quand on l’exploite sans l’éclairer, fait de l’amour avec Dieu quelque chose qui ressemble moins au lien conjugal qu’aux liaisons tarifées (pardon).   

 

Table selon Norayr-Khachatryan.jpgEclairés, l’étaient-ils, ces hommes et (surtout) ces femmes assidus à l’Eglise ? Quelle sorte de liberté de choix avaient-ils ? 1860-1960 : époque de guerres, de poumons faibles, d’ignorance surtout. Ah ! l’ignorance ! Je vous donne un seul indice, on ne peut plus scientifique. D’après le recensement établi par l’Institut belge de statistiques sur l’année 1961 (Cfr J. Quoidbach, Faits et chiffres 1976, Belgique, Bruxelles, édition Rossel, 1977) 28 % des Belges sont alors des jeunes en cours de scolarité. Restent 72 % d’adultes : comment se répartissent-ils au niveau de leur instruction? Plus des 2/3, soit 50 % ont une scolarité de niveau primaire seulement (mais c’est déjà ça : l’enseignement primaire en Belgique n’est déclaré obligatoire qu’en 1914). Restent 16 % qui ont une scolarité de niveau moyen inférieur, 4 % qui ont un diplôme d’humanités, et 2 % un diplôme d’enseignement supérieur (1% technique ou artistique, 1% universitaire. La population belge n’est donc pas en mesure de vérifier, de contester, de purifier même ce que messieurs les curés lui transmettent. Elle est primaire. L’enseignement religieux est donc lui-même primaire.

 

au ciel, qui sait, la croix, le règne.jpgPas la peine de revenir à pareil enseignement aujourd’hui : ses fruits seraient nuls en matière de dévotion. L’instruction s’est généralisée, et un vrai savoir, privilégiant l’expérience et la conscience, a été mis en place par le MOC surtout, et par les laïcs – laïcs chrétiens, ou laïcs agnostiques.  Jamais plus une encyclique ne pourra dire aux gens comment il faut aimer, ce qu’il faut faire ou éviter, voire ce qu’est vraiment le « Corpus christi » qu’ils ont reçu sur la langue et qu’ils ont aussi regardé à la télévision. Que mon Eglise, comme elle fit entre 1955 et 1977, se décide à s’éprendre à nouveau des filles et des fils de son siècle, les écouter, leur faire confiance, et puis leur offrir pour rien ce qu’elle a reçu pour rien : la promesse de résurrection, la paix, la miséricorde, l’évangile, l’universalité. Je ne crois pas qu’un Vatican III est indispensable pour si peu de choses… Sont  absolument requis, en revanche, un pape et des évêques qui ne se désolidarisent pas, à la première nouvelle de l’infamie, de leur malheureux frère déchu à Bruges, pécheur au crime plus scandaleux mais non substantiellement différent de leurs fautes à eux, de leur orgueil, de leurs aveuglements, de leurs enfantillages mystérieux et bas. Leurs fautes comme les nôtres, comme les miennes. Pardonnées. Toujours. Dans le Christ, à cause de Lui.